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 Les Mille et Une Nuits Indiennes

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winnie
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MessageSujet: Les Mille et Une Nuits Indiennes   Dim 13 Juin 2010 - 19:24

A l'occasion du post du chapitre 16, je rouvre le topic ici!
Pour celles et ceux qui n'ont pas lu le début, il suffit de cliquer sur ce lien qui mène à mon site Panta Dora sur lequel tout est posté!
http://www.freewebs.com/winniefanfics/fanficsencours.htm#102000497

Voici donc le chapitre 16, qui finalement est un chapitre indépendant des précédents!
Bonne lecture!!


16. Une pincée de Sindur


La nuit venait de tomber sur la Cité du Désert. Garuda se posa doucement dans le jardin chinois, près du pavillon et des bambous. Chloé descendit, heureuse du voyage et même plutôt contente d’être rentrée. Elle commençait à considérer cette Cité et ce palais comme sa maison. Krisna débarrassa la monture de Vishnu des deux sacs de cuir.
_ Merci mon ami.
La chimère le salua à son tour et enfouit sa gueule contre Chloé en guise d’adieu. Une fois devenue une poussière parmi les étoiles, deux serviteurs s’approchèrent et se chargèrent des sacs. Krisna leur glissa un mot à l’oreille et se tourna vers Chloé qui regardait le pavillon avec envie. Il déposa un baiser sur sa joue avant de la blottir contre lui.
_ J’ai un présent pour toi.
Elle lui répondit par un sourire, c’était l’occasion parfaite pour lui donner le sien.
_ Je t’offre ce jardin, le pavillon et la forêt de bambous sont à toi. La porte sera murée demain, plus personne ne pourra entrer.
Chloé s’était accrochée à lui avec un piaffement excité, jusqu’à ce qu’elle coince sur la porte murée. Etait-il ironique en lui proposant ce jardin fermé ? Un jardin qu’elle ne possèderait que dans l’idée ?
_ Et quand pourrais-je m’y rendre ?
_ Quand tu le souhaites.
_ Je pourrais sortir du harem quand je veux ?
_ Tu n’en auras pas besoin.
Il prit sa main et la guida au bord de la clairière. Il sortit un petit sachet en soie de sa ceinture qu’elle n’avait pas remarqué. Avec son motif de phénix, elle ne doutait pas que l’objet provenait de la Cité du Dragon Bleu, mais elle n’avait pas du tout vu où il l’avait pris. Il en tira un gros noyau, s’accroupit sur le sol et creusa un trou d’une main avant de mettre la graine et de la recouvrir.
_ Qu’est-ce que c’est ? S’étonna-t-elle en fronçant le regard.
_ Tu vas voir.
Une lueur bleue apparut et une pousse s’éleva lentement. Il lui offrait une fleur ? Ou un arbuste plutôt, la plante prenant de l’ampleur rapidement. Un arbre ? Ou alors…
_ Qu’est-ce que c’est ! S’exclama-t-elle en reculant.
La plante créa un escalier de bois et une passerelle se mit à pousser et à s’élever au-dessus du mur du jardin, comme un petit tunnel fermé par des fenêtres en papier de riz, avec un toit incurvé. Un battant de porte fleurit et se ferma aussitôt.
_ Alors c’est comme ça qu’ils ont fait leurs passerelles au-dessus de la Cité ?
_ Oui, il y a deux portes, une ici, et l’autre sur ta terrasse. Donne-moi ta main à présent.
Elle la tendit sans hésiter. Krisna sortit doucement le sabre de Hadad et approcha la paume du tranchant. La petite entaille fit tressaillir Chloé. Il posa la blessure contre le battant de bois et le sang traversa les veines du bois.
_ À présent, seule toi pourras la pousser et entrer dans ce jardin. Lorsque tu seras au harem, tu devras répéter ce geste pour sceller la passerelle.
Chloé acquiesça avec énergie, comblée par le présent. Il apposa ses mains sur sa blessure pour la refermer et l’attira à lui pour l’embrasser. Chloé enroula ses bras autour de son cou, sentant l’emprise du prince se raffermir dans son dos.
_ Ma petite Rose, me feras-tu venir dans ton jardin ?
La jeune femme ne put retenir un rire, entendant parfaitement le sous-entendu princier.
_ Oh ! Attendez ! Fit-elle en se défilant de ses bras pour dénouer son corsage.
Elle sortit la bague d’archer et la tendit le coeur battant, espérant qu’il ne dénigre pas le présent. Le prince fronça les yeux avec son demi-sourire admiratif du corsage déboutonné.
_ Où l’as-tu trouvée ? Demanda-t-il en la prenant entre ses doigts.
_ Euh...
Il releva ensuite un regard inquisiteur.
_ Sais-tu ce que c’est ?
_ C’est la bague d’Arjuna. Enfin, c’est ce que m’a dis le marchand. Je l’ai achetée avec une larme de Djinn.
_ C’est un trésor perdu depuis des siècles, murmura-t-il en l’enfilant au pouce.
La pierre devint aussitôt d’un noir profond. Chloé se triturait les doigts. Avait-elle fait quelque chose de mauvais ? Avant qu’elle ne puisse l’interroger, il la souleva avec entrain et la fit tournoyer.
_ Tu gagnes le respect des lionnes ! Charmes les Djinns ! Séduis le sultan le plus savant ! Dresses le roi des Dragons ! Dis-moi une chose que tu ne fais pas !
Un grand sourire aux lèvres, Chloé le regardait, suspendue au bout de ses bras. Elle pensait bien répondre qu’elle ne le séduisait pas assez pour qu’il ne veuille qu’elle et seulement elle, mais le contexte n’était pas le bon pour ce genre de déclaration. Elle se contenta de se pencher sur lui et de l’embrasser. Elle avait rarement pris les devants, mais avoir sa tête bien au-dessus de la sienne lui faisait songer qu’il avait bien changé. Elle pouvait prendre un peu plus d’assurance.
Il la fit glisser le long de ses bras pour la blottir contre lui. Elle s’enroula tendrement autour de son cou et approfondit le baiser. Perdue dans sa chaleur et dans leur désir, Chloé mordilla la bouche du prince et s’enfonça dans sa gorge. Subitement ses pieds retouchèrent le sol et elle ouvrit les yeux, un peu sonnée. Il se contenta de caresser sa nuque, son souffle près du sien, comme pour l’inviter à l’initiative. Lorsqu’elle comprit qu’il n’attendait qu’un geste d’elle, elle sourit, se mit sur la pointe des pieds et reprit le baiser. Ses mains défirent les agrafes de la veste bleue et se glissèrent sous la longue chemise noire. Sa peau était chaude. Elle l’entendit grogner et se réjouit d’au moins provoquer quelques frissons dans ce corps d’homme à l’épreuve de la moindre blessure.
_ Seigneur ?
Le prince resserra un peu plus sa favorite dans ses bras.
_ Seigneur ? Seigneur ?
Krisna recula avec un grognement peu coopératif. Il posa son front sur celui d’une Chloé aux tempes battantes et au souffle court.
_ Quoi ? Répliqua-t-il avec impatience.
La servante courba l’échine.
_ Le Seigneur Sanjay est revenu de la Cité de la Jungle hier, il t’a vu rentrer, il souhaite te parler de toute urgence.
_ Sanjay, soupira-t-il. J’espère que tes nouvelles me feront oublier les baisers de Rose.
La petite blonde ne put retenir un gloussement conquis.
_ Dis-lui que je viens.
_ Le Seigneur Sanjay souhaite également voir Rose des Sables, ajouta la servante d’une toute petite voix.
_ Voilà qui est plus curieux, s’intrigua-t-il en relâchant Chloé. Nous arrivons.
La servante s’inclina et trotta rapidement jusqu’à la sortie.
_ Lorsque tu reviendras dans ta chambre, un deuxième présent t’attendra.
Chloé hocha la tête en se mordant les lèvres. Que pouvait-il venir après un tel présent comme le jardin chinois ? Sûrement quelque chose de très spécial ! Krisna lui prit la main et l’entraîna dans le palais. Il lui chuchota quelques mots impatients à l’oreille avant d’arriver devant la porte du conseiller. Porte déjà ouverte. Krisna prit place dans l’appartement à peine éclairé, autour de la table de travail du conseiller. Chloé le suivit, le coeur bien léger. Elle s’assit tout près de lui, regrettant un peu que Sanjay soit intervenu subitement.
_ Krisna ! Rose ! Surgit rapidement Sanjay, suivi d’Akand.
Il semblait très enthousiaste, étrangement ravi.
_ Je suis content de vous voir ! J’ai beaucoup de choses à vous dire !
_ En ce qui concerne la coordination de nos armées ? Douta Krisna qui ne comprenait pas la nécessité de la présence de Rose.
_ À ce sujet, tu n’as aucune inquiétude à avoir. Arjuna commandera l’armée de la Jungle. Ils s’organisent eux aussi. J’ai plusieurs lettres pour toi...
Tout en exposant quelques brefs faits, il s’était assis à sa place et déballait des petits bols de terre cuite avec une délicatesse à toute épreuve. Akand déposa une théière brûlante sur la table et il s’esquiva. Chloé fronça les yeux en voyant Sanjay servir lui-même le thé. Jamais il ne faisait cela, c’était toujours Akand ou elle-même qui s’en chargeaient. Le conseiller disposa les trois bols près de Chloé et les remplit.
_ Quant aux effectifs, ils devraient s’élever au nombre attendu, continuait-il. Rose, sers-toi je t’en prie.
Chloé acquiesça et attrapa un bol. Le thé était parfumé et sucré, un délice. Krisna écoutait Sanjay d’une oreille et observait son petit manège d’un oeil.
_ Je t’ai aussi ramené des présents, fit le conseiller en exposant trois petits peignes d’ivoire. Choisis celui qui te plait, j’offrirai les deux autres à la grand-mère et à la soeur du prince.
_ Ils sont très beaux, sourit Chloé en ayant l’impression de passer un examen.
Tous ces choix, on aurait dis un test. La petite blonde en prit un, et observa aussitôt la réaction de Sanjay. Ce dernier eut un large sourire satisfait. Krisna fronça les yeux.
_ Ce n’est pas...
_ J’ai trouvé ce que je suis parti chercher, coupa Sanjay. Te souviens-tu ? Nous parlions de l’impact de Rose sur ta personne.
_ Je m’en souviens oui.
Chloé haussa les sourcils. Qu’avait-elle encore fait !
_ J’ai trouvé des documents très intéressants dans la Cité de Brahma. Tiens Rose, ce sont des petits flacons d’onguent. Prends-en un.
D’accord, c’était bien un test qu’elle passait et elle ne comprenait pas du tout l’objectif. Elle jeta un oeil sur le prince, il semblait interdit, comme s’il avait compris quelque chose. Aussi elle avança la main pour saisir un flocon et se ravisa au dernier moment pour en prendre un autre.
_ Tu allais choisir celui-ci, objecta aussitôt Sanjay.
_ Non, nia-t-elle simplement.
_ Si, tu allais le choisir, je t’ai vu.
Déconfite, Chloé soupira.
_ Oui j’allais prendre celui-ci, mais je ne vois pas pourq...
Krisna bondit sur ses pieds et leur tourna le dos.
_ C’est impossible ! S’exclama-t-il.
Chloé ne comprenait vraiment rien du tout. Pourquoi se mettait-il en colère subitement ?
_ Très bien, grogna-t-elle en prenant le bon flacon.
_ Krisna enfin ! Répliqua Sanjay sur un ton débordant d’excitation. Le nom même que tu lui as donné est une preuve ! Rose des Sables ! Le ‘R’ de Radha et le ‘S’ de Sita ! Elle a entendu la déesse tigre Budhi Pallien parler dans la jungle ! A vu les statues des dieux s’éveiller sous ses yeux ! Vishnu et Shiva eux-mêmes ! La pluie tombant sur son bûcher ! Son propre reflet dans la source de la Vérité ! Ses rencontres avec Sita ! Ce ne sont pas que des coïncidences ! Sa venue ici même n’en est pas une !
_ Sais-tu ce que cela implique ?! Cette femme ne peut pas être ce que tu dis ! Elle est blanche ! Elle vient d’ailleurs !
_ Mais tu es blanc toi aussi !
_ Je refuse d’en entendre plus ! Ne raconte jamais ce délire à personne !
Sanjay inspira calmement. Il reporta son intention sur la petite blonde qui avait blêmi et qui restait immobile.
_ De quoi parlez-vous ?
_ Le bol, le peigne que tu as choisi et le petit flacon d’onguent proviennent du temple de Vishnu dans la Cité de la Jungle. Ce sont des reliques qui appartenaient à Radha et à Sita. Je t’ai laissé le choix trois fois de suite et trois fois de suite tu as choisi leurs objets. J’ai mené des recherches approfondies dans la bibliothèque du palais de Brahma sur les interactions entre deux âmes-soeurs. Et tout me mène à croire que toi, Rose, tu es ici parce que tu es la réincarnation de Sita et de Radha.
_ C’est insensé, commenta Krisna à voix basse.
_ Je ne m’appelle pas Radha, contra faiblement Chloé.
_ La concordance des noms n’est pas obligatoire. Et puis Krisna t’a baptisée avec les initiales de Radha et de Sita.
_ Je ne peux pas être les deux.
_ Rama est la septième réincarnation de Vishnu, Krishna est la huitième. Il en va de même pour leur âme soeur, tu t’inscris dans leur lignée comme Krisna s’inscrit dans celle des réincarnations de Vishnu. Ce qui signifie, quelque part, que tu es...
Il s’interrompit en se rendant compte peu à peu de ce qui se passait sous ses yeux. Le conseiller but une gorgée de thé pour reprendre consistance, encore soufflé par ces révélations.
_ Ce qui signifie que tu incarnes l’Âme humaine, termina-t-il en fixant la jeune femme. Ce miracle n’était pas arrivé depuis plus de mille ans dans notre Cité.
Il retira ses lunettes et posa ses mains sur son visage, bouleversé. Chloé ne bougeait pas, abattue par toutes ces idées saugrenues et par le fait que Krisna le prenne aussi mal.
_ Si ce que tu dis est vrai, reprit Krisna. Alors le monde extérieur est plus connecté au nôtre que nous le pensions. Des âmes aussi pures que celle de Radha et de Sita peuvent-elles vraiment sortir du cycle de notre monde pour aller à l’extérieur ? Te rends-tu compte de ce que cela signifie réellement ?
_ Oui, répondit Sanjay en relevant la tête. Tout ce que nous savions est balayé ce soir.
Ils restèrent silencieux un instant.
_ Notre monde finira par se fondre dans le monde extérieur si nos âmes se mêlent déjà aux autres.
_ Cette... nouvelle ne doit pas sortir d’ici, sous aucun prétexte. Personne ne doit jamais savoir.
_ Krisna, soupira Sanjay. Te rends-tu compte que ton âme-soeur est ici ? Et que tu vas épouser Kamna demain ? Ce mariage est une erreur.
Le prince frotta son visage. Chloé secoua sa tête et bondit sur ses pieds.
_ Je... je m’appelle Chloé Sullivan, déclara-t-elle en tremblant. Et je viens de Métropolis en Amérique. J’ai un père qui m’attend, ajouta-t-elle en regardant Sanjay. Je ne suis pas du tout ce que vous dites.
Elle tourna les talons et sortit de l’appartement.
Le silence laissé derrière elle s’appesantit sur les deux hommes.
_ Je ne peux pas reporter d’avantage ce mariage. Kamna est aimée et respectée par le peuple, ce n’est pas le cas de Rose. Personne ne doit savoir qu’une blanche de l’extérieur peut être la réincarnation de l’une de nos âmes.
_ Je te trouve bien indifférent en sa présence. Elle est pourtant celle que tu as toujours attendue, ne fais pas d’elle l’éternelle maîtresse dont tout roi finit par se lasser, elle ne mérite pas ce sort, tu le sais.
_ Ai-je réellement le choix ? S’agaça Krisna. Tu sais très bien toi aussi ce qu’on pense d’elle !
_ Mais toutes ces choses sont fausses ! Raja aurait fait ce qu’il voulait faire même sans sa présence !
_ Ce n’est pas une déclaration qui va changer les choses ! De toute façon je lui ai déjà demandé mais elle a refusé.
Sanjay leva un regard étonné.
_ Tu l’as demandée en mariage ?
_ Peu importe, pour elle je ne suis qu’un prince débauché marié à cent femmes, grommela-t-il en se massant la poitrine avec une grimace. Raja ! Se rendit-il compte subitement.
_ Et bien ?
Le prince eut un air effrayé un bref instant.
_ Ce qu’il a promis à Ravana, c’est l’âme de Sita.
Sanjay se redressa.
_ Il va lancer l’attaque de Ravana sur le palais, murmura-t-il non sans retenir un tremblement.

*

Chloé referma la porte de son appartement et s’assit sur le lit en reniflant. Elle n’arrivait pas à croire toutes ces choses. C’était impossible ! Elle avait vu Sita et elle n’avait absolument rien à voir avec elle ! Mais insidieusement, elle songeait à la vision qu’elle avait eue dans le vieux temple abandonné de Shiva, dans la Cité de la Jungle. Elle s’était vue danser devant le dieu Krishna, comme si elle était Radha... Non, ce n’était qu’une vision ! Mais la fois où elle avait vu Sita, alors qu’elle se cachait dans le petit kiosque pour échapper au service de Raja, l’indienne lui avait demandé le nom de son âme-soeur Rama, et elle avait vu Krisna apparaître aussitôt derrière elle...
Chloé se laissa choir sur le lit en poussant un cri d’énervement. Une bosse rigide la fit grogner. Elle se redressa, se retourna et découvrit la sacoche de cuir qu’elle avait vue entre les mains de Krisna, alors qu’il ressortait de la mystérieuse boutique discrète de la Cité des Croisements. Intriguée, elle défit le lacet et ouvrit le présent. Comme elle l’avait attendu, le second cadeau dépassait le jardin en terme de préciosité. Du moins à ses yeux. Elle caressa la couverture de cuir reliée, l’illustration centrale et le titre en belle lettre d’or : Les Mille et Une Nuits. Le texte intégral en anglais. C’était la première fois qu’il lui offrait un livre sans qu’elle ne le lui réclame. La petite boutique discrète devait receler des objets du monde extérieur.
Elle serra le livre contre son coeur en se laissant tomber sur son oreiller. Pourquoi épousait-il Kamna... Pourquoi ! Pourquoi lui avait-elle conseillé une telle chose. Le bruit de la porte la fit se redresser. Krisna entra et referma. Il semblait calmé mais toujours autant soucieux. Il aurait probablement préféré que Radha soit indienne, une âme pure et non pas une Peau Blanche de l’extérieur. Mais de toute façon elle n’était pas Radha... Pourquoi cette idée lui ne semblait pas si idiote au juste ?
_ Euh... Merci pour le li...
_ J’ai un dernier présent pour toi, l’interrompit-il en s’asseyant près d’elle.
Il posa sa main sur son front et Chloé ferma les yeux.

*

Métropolis.
Gabe écarta le rideau et fronça les yeux devant la pluie qui tombait à grosses gouttes. La maison vide et silencieuse n’était plus supportable. Il avait fait recouvrir les meubles de draps blancs et préparer ses valises.
_ Gabe ? Tu es prêt ?
L’homme acquiesça en se tournant vers Jonathan Kent.
_ Je n’arrive pas à me faire à l’idée, c’est tout.
_ Smallville est une place très calme, ça te fera du bien. Nous ferons des sorties, tu verras la petite usine que nous avons là-bas, ce sera l’occasion de faire des affaires.
Gabe ne répondit rien, il regardait le ciel gris.
_ Le jour de sa naissance, on a eu le même orage d’été. Demain elle aurait dû avoir dix-neuf ans.
Le tonnerre gronda et fit trembler les murs de la maison.
_ Tu penses toujours partir en Allemagne pour rechercher sa mère ?
_ Oui. Oui je pense partir cet hiver. La grand-mère de Chloé a toujours eu de l’affection pour elle, peut-être pourra-t-elle m’aider.
_ Très bien, c’est une bonne idée. Il est temps de tourner la page. Je suis sûre que Chloé serait heureuse si tu te remettais à vivre comme tout le monde.
_ Oui, répondit Gabe avec un mince sourire. Elle le serait. Cette petite sotte...
Les deux hommes sourirent plus franchement.
_ Clark l’a beaucoup pleurée, elle nous manque à nous aussi. Mais je suis certain que, où qu’elle soit, elle mène la vie dure aux anges.
Gabe ne put retenir un rire empli de larmes.
_ J’en suis sûr ! Je les plains déjà !
Ils descendirent les grands escaliers, Annabelle les attendait en bas, émue elle aussi.
_ Vous avez tout pris ?
_ Oui monsieur, sauf les affaires de la petite demoiselle, comme vous me l’avez demandé, dit-elle avec un tremolo dans la voix.
_ Bien, soupira Gabe. C’est mieux si nous laissons le passé derrière nous quelques temps.
_ Oui monsieur, fit-elle en essuyant le coin de ses yeux avec un mouchoir de dentelle.
_ Tenez Annabelle, n’allez pas prendre du mal, prévint Gabe en ouvrant un parapluie pour la domestique.
Jonathan en fit de même et ouvrit la marche pour rejoindre la voiture le plus vite possible. Gabe sortit le dernier. Il s’attarda un instant sous le porche d’entrée en regardant l’intérieur du foyer. Il avait presque l’impression qu’il la verrait débouler dans ses petits souliers, comme le jour où il était parti à la guerre. Annabelle lui courait après, elle avait ses longues boucles blondes éparses, sa robe dégrafée et ses bottines délacées. Il l’avait prise dans ses bras et serrée fort contre son uniforme. Elle l’avait accusée de partir en risquant de ne pas revenir, que c’était injuste, et que les fillettes de treize ans avait parfaitement le droit d’accompagner leur père sur le front. S’il fermait cette porte, il la refermerait sur elle c’était certain. Il la voyait devant l’entrée, avec un regard accusateur.
_ Monsieur ?
_ J-j’arrive, hésita-t-il.
Sa fille n’avait pas bougé.
_ Au revoir ma petite princesse, murmura-t-il en refermant lentement le battant.
Le visage disparut doucement. Il attendit, craignant des coups et des jérémiades derrière la porte. Rien ne vint. Il tourna les talons, blême. C’était réellement la fin. Le début d’autre chose se présentait à lui maintenant. Il descendit les marches du perron sans se souvenir qu’il pleuvait à verse, le parapluie baissé. Il prit place dans la voiture sans se retourner.

*

Chloé agrippa la main du prince pour l’abaisser. Elle ne pouvait dire un mot, la gorge nouée, le teint livide. Son père la croyait morte, il était en train de changer de vie sans elle. Elle avait l’impression qu’il l’avait belle et bien enfermée dans la maison. L’emprisonnement devint si intense que le souffle lui manqua. Elle était enfermée ici dans ce palais et sa mémoire était là-bas, dans une maison abandonnée, fermée à double tour.
_ Rose ?
Il passa sa main sur ses joues, de grosses larmes roulaient jusqu’au menton. Chloé se dégagea doucement.
_ Je voulais que tu saches que ton père allait bien.
Incapable de lui témoigner sa colère, sa perplexité et son désespoir, elle se leva pour sortir sur la terrasse et sangloter dans ses mains. Krisna s’effaça de l’appartement. Les portes dorées s’ouvrirent et il s’appuya rapidement contre le mur, le thorax brûlant.

*

_ Rose ?
La petite blonde grogna en se recroquevillant sur son lit.
_ Rose ? Rose !
_ Quoi ?
_ Il faut que tu te lèves et que tu t’habilles, vite !
_ Pourquoi ? Demanda Chloé en ouvrant péniblement les yeux.
_ Le mariage ! Tu es conviée bien sûr !
Parvati la dévisageait, presque inquiète.
_ Je n’y vais pas moi, marmonna Chloé en retombant lourdement sur son oreiller.
_ Le prince a changé d’avis, il veut que tu viennes.
L’Indienne se leva et sortit le plus beau sari de Chloé pour préparer sa tenue. La petite blonde, elle, n’avait pas bougé. Elle n’était vraiment pas d’humeur à se réjouir pour les autres, et surtout pour ce mariage.
_ Alors ? Intervint Jade en intervenant.
_ Je n’irai nulle part, répéta distinctement Chloé.
Turquoise entra et bouscula la favorite pour la sortir du lit. Cette dernière abandonna aussitôt, ne souhaitant pas non plus se mettre à dos les trois femmes.
_ Pas le rouge, grimaça-t-elle.
Ses trois compagnes eurent un large sourire en admirant le sari pourpre et doré.
_ Il faut du rouge pour un mariage ! Ça porte chance !
Chloé retint de justesse un soupir de dédain et un « j’m’en fiche ! ». Elle plongea dans son bain après avoir ouvert son paravent et traînassa le plus longtemps possible.
_ Allez allez ! Pressa Turquoise en la sortant presque de force.
Elle eut l’impression ensuite d’être une poupée entre leurs mains : séchée avec des draps de coton, coiffée, parfumée, habillée, maquillée, parée. Elles tentèrent de lui retirer le bracelet d'argent à son bras, mais le crin de Dragon ne bougea pas d'un pouce.
_ Ce n’est pas mon sari, se rendit-elle compte en examinant les broderies finement détaillées.
_ C’est un cadeau à l’occasion.
_ Où est Kamna ?
_ Dans une maison de la Cité, avec sa famille.
Étrange qu’elle ne soit pas au palais, songea Chloé. Elle se leva pour se regarder dans le miroir, il fallait au moins reconnaître cela à ses amies, elles prenaient soin d’elle et de son allure.
_ Allez allez ! Pressa Parvati, excitée comme une puce. N’oublie pas ton voile !
Chloé le baissa sur son visage et sortit à contrecœur. De nombreuses femmes se préparaient à festoyer dans la grande salle, elles fêtaient de loin le mariage princier, sans aucune jalousie, comme toujours. Chloé passa les portes du harem, le coeur lourd. Une Amazone l’attendait et la conduisit dans une petite cour intérieure précédant la grande salle de réception du palais. Il y avait des invités, vêtus de mille couleurs, discutant joyeusement, accueillant les généraux des armées étrangères. Dès que Chloé posa le pied parmi eux, elle eut droit aux regards de travers, aux murmures et à l’indifférence. Les rumeurs la dénonçant comme coupable s’étaient répandues comme une traînée de poudre. Et quelque part, puisque Ravana revenait pour elle, c’était vrai.
_ Par ici, guida l’Amazone.
Elles traversèrent la cour pour rejoindre un couloir plus calme. Au bout, Krisna discutait avec le Chambellan du palais, vêtu d’un costume blanc et d’une longue écharpe de lin couleur pêche, posée sur l’épaule gauche et tombant le long du corps. Il portait un mince turban de la même couleur, mais en soie, dans lequel était planté une broche pleine de diamants. Chloé ne pensait pas ressentir autant de bonheur et de peine à la fois. Du bonheur de le voir, de la peine pour ce mariage. Elle se tortilla les doigts, bouleversée.
_ Rose, coupa le prince en abandonnant le Chambellan en plein discours.
Il s’approcha d’elle et lui prit les mains. Elle remarqua seulement qu’il portait à son pouce la bague d’archer qu’elle lui avait offert la veille. Était-ce un signe pour lui dire qu’il pensait à elle ? Ou était-ce un avertissement à Kamna ? Quel sens avait tout cela ?!
Il l’attira un peu en retrait.
_ Rose, épouse-moi.
La jeune fille eut un mouvement de recul. Pourquoi lançait-il de nouveau cette proposition un tel jour ! Il approcha son visage du sien.
_ Epouse-moi !
_ Q-quoi ?
_ Epouse-moi !
Seigneur, il ne l’avait pas conviée pour un mariage avec elle au moins ? Ça expliquerait les gloussements des trois femmes et la robe rouge, couleur des mariées en Inde...
_ Là ? Maintenant ?
Il posa son front contre le sien avec un soupir.
_ Non, c’est impossible aujourd’hui.
Elle se fourvoyait complètement ! Les trois femmes étaient juste heureuses de ce fameux mariage et le rouge portait bien chance, pas besoin d’être la mariée.
_ Non ! Refusa-t-elle en se détachant de lui.
_ Et si c’était tout de suite ?
_ Non !
Il attrapa brutalement ses épaules.
_ Pourquoi ne peux-tu pas accepter ?! Pourquoi me refuser ?! Lorsque tu auras perdu tes clochettes c’est pourtant la seule chose qui t’attendra !
Chloé se dégagea.
_ Alors pourquoi vous êtes si pressé ? Retourna-t-elle à voix basse. Vous m’épouserez de force quand je n’aurai plus de clochettes, voilà tout.
Krisna recula, dépité. Il jeta un oeil sur le Chambellan et s’avança vers la cour intérieure où les invités lui jetèrent des fleurs et le congratulèrent. Chloé déglutit, se disant que la journée serait plus longue et plus pénible qu’elle ne l’aurait cru. Le Chambellan s’était approchée d’elle et se raclait la gorge pour qu’elle daigne lever un regard sur lui.
_ Altesse, ce grand mariage sera accompagnée du Rituel d’Introduction de Kamna, elle sera considérée ainsi comme la future reine. Ce qui veut dire que ton statut va changer, lui aussi.
Il lui embrouillait l’esprit avec de nouvelles informations, encore. Elle se sentait déjà nauséeuse, une migraine affreuse s’emparait de sa tête.
_ De première favorite, tu vas passer à Première Favorite.
_ J-je ne comprends pas.
_ Les épouses du harem seront désormais sous la responsabilité de la Première Dame, Kamna, les concubines sous la tienne. La Première Favorite n’a plus le droit de paraître auprès de la famille royale, durant les cérémonies religieuses et les cérémonies officielles, ou durant les réunions privées. Ces tâches sont à partir d’aujourd’hui celles de Kamna. Les tiennes se réduiront à l’intimité du prince.
Abattue par ce qu’elle entendait, elle ne put que prononcer :
_ Et c’est tout ?
_ A vrai dire... non. Si le devoir de la reine est de donner des héritiers au trône, celui de la Première Favorite est de ne jamais avoir d’enfant. Cela engendrerait deux lignées et des risques de guerres de succession.
_ Oh.
Elle fêtait ses dix-neuf ans et on lui jetait à la figure des choses pareilles : Âme humaine rien que cela, réincarnation de Radha et Sita, l’une n’allant apparemment pas sans l’autre, âme-soeur du prince même, Première Favorite et non plus première favorite, reléguée au bon plaisir caché de Sa Majesté, et en plus destinée à ne jamais avoir d’enfants ! Et d’un autre côté Krisna n’arrêtait plus de la demander en mariage et de lui balancer l’idée que, après l’avoir bien menacée de mort et de lui avoir promis de reconsidérer sa liberté, il l’épouserait finalement de force ! Ce qui balayerait tout ce qu’on lui disait sur la Première Favorite...
_ Est-ce que tu m’écoutes ?
Chloé reporta une attention lassée sur le Chambellan.
_ Oui oui, j’écoute.
_ Bien, alors souviens-toi que tu dois rester discrète aujourd’hui, ne fais pas d’ombre à notre future reine !
La petite blonde hocha la tête et partit sans attendre un énième conseil. Sanjay semblait l’attendre dans la cour intérieure qui se vidait peu à peu.
_ Bonjour, dit-il avec un sourire.
_ Bonjour, répliqua-t-elle maussadement.
Elle lui en voulait un peu d’avoir fait ce genre de recherches.
_ Si tu le veux bien, je me suis proposé pour t’accompagner à l’extérieur et voir la cérémonie. Sinon tu vas devoir attendre le banquet dans la grande salle.
Chloé était vraiment tentée de refuser, mais attendre dans une salle vide c’était encore plus déprimant.
_ D’accord.
Sanjay lui tendit son bras, elle s’y accrocha et ne pensa qu’à son père.
_ Le père de Kamna est venu chercher le jeune marié devant le palais, expliqua le conseiller. C’est la tradition, Bimala la petite soeur du prince, va mener Kamna sur la Place des Temples de son côté.
_ La Place des Temples ?
_ Le manavarai, le lieu de la cérémonie. Nous suivrons le Prince, nous faisons partie de ses invités.
Chloé acquiesça, elle remarqua la présence de l’Amazone près d’elle, comme un garde du corps. Et puis une immense clameur parcourut son échine. Le soleil radieux envahit les baies de la grande salle et les hurlements de joie couvrirent le ciel. Des tambours résonnèrent, des pétales colorés volaient au-dessus des têtes. Chloé releva immédiatement son voile pour mieux voir.
_ Le prince doit monter sur Garuda, son pur sang, indiqua Sanjay. Ils vont faire un petit circuit dans la ville, le peuple a très envie de le voir.
Chloé et son guide se faufilèrent dans le cortège du marié, composé des membres du Grand Conseil et de la plus haute noblesse de la Cité. Dès qu’ils posèrent le pied sur le parvis du palais, la clameur s’intensifia et tourna autour d’eux. La place était perdue sous les pas des milliers d’Indiens venus pour l’occasion, se bousculant, criant, jetant des fleurs, entamant des chants d’allégresse, papillonnant dans leurs couleurs chaudes d’ocres, de rouges flamboyants, de jaunes safrans, de verts forêts et de roses flamants. Malgré son profond chagrin, Chloé se trouva emportée par la liesse éclatante de la Cité. Son coeur s’emballa, touché par cette démonstration. On ne pouvait imaginer une guerre prochaine avec tant d’amour pour un souverain.
Ils marchèrent un certain temps dans les plus larges avenues de la ville. Toutes les fenêtres, sans exception, étaient décorées de guirlandes de fleurs qui pendaient le long des façades. Les pluies de pétales ne cessaient pas. Quel spectacle pour le regard ! Tant de couleurs ! Chloé en avait la tête qui tournait. Les mariages en Amérique, se contentaient d’un lancer de riz à la sortie de l’église, du blanc purement religieux. Ici c’était la vie ! Tous ces visages heureux ! Ces gens qui dansaient et chantaient à certains croisements, ralentissant le cortège, ces enfants qui échappaient à la surveillance des parents pour courir dans la foule et rire, jamais Chloé n’avait vu ce visage-là de la Cité. Elle arrivait à ne plus regretter ce conseil de mariage. Le peuple du Désert le méritait.
_ Nous arrivons aux temples ! S’exclama Sanjay pour qu’elle puisse l’entendre.
Chloé leva les yeux et vit les longs dômes des temples, recouverts de reliefs. Les statues des dieux et les façades étaient parées de jasmin blanc qui embaumait délicieusement l’atmosphère. La petite blonde comprit combien elle vivait retirée de la réalité. Toutes ces décorations, ces préparatifs, depuis des jours et des jours ils s'apprêtaient ! Et elle n’avait absolument rien remarqué ni deviné. Le cortège ralentit. Les choses s’organisaient lentement, il fallait contenir le monde afin que les invités puissent s’approcher d’une tonnelle de bois doré, haute et voilée de rouge, avec toujours des guirlandes de jasmin blanc. Des gardes laissèrent passer les invités, les habitants furent priés de se tenir un peu à l’écart pour la cérémonie.
Aussi des silhouettes d’enfants fleurirent de toute part, portés sur les épaules de leurs parents. Un large cercle se dessina autour de la tonnelle. Au-dessous de celle-ci, la famille du prince et la famille de Kamna se rassemblèrent. Chloé s’arrêta à la lisière du cercle. Grand-mère tenait Hari, le neveu du prince, entre ses mains. Kamana arborait un sari émeraude, elle tenait la main de sa fille Kanchi, une nourrice couvait Kajri, la petite filleule de Chloé, au creux de ses bras. La mère de la mariée essuyait discrètement des larmes en voyant sa fille Kamna arriver. Son sari rouge la faisait ressembler à une flamme en sommeil, suffisamment douce pour ne pas effrayer, mais brûlante de sensualité. On devinait les mille parures d’or qui recouvraient son corps sous son voile, ainsi que son large sourire heureux. Bimala se trouvait à ses côtés, un collier de fleurs oranges entre les mains.
Les deux époux se firent face au centre de la tonnelle. Bimala donna les fleurs à Kamna et s’effaça. Le père de Kamna salua Krisna et prit également sa place auprès de son épouse. Un grand prêtre sortit d’un temple et arriva au milieu de l’assemblée, accompagné de deux disciples. Une sorte d’orchestre entama des chants religieux empreints de spiritualité, la foule se calma pour écouter. Des percussions rythmèrent la litanie. Les deux disciples posèrent une coiffe traditionnelle sur le turban du prince : un cercle métallique, comme une couronne, d’où pendait un rideau de petits boutons de jasmin. Son visage fut masqué. Puis les deux disciples s’éloignèrent de la tonnelle et allumèrent un feu à même le sol. Le prêtre entama une longue bénédiction.
_ Je ne comprends rien, murmura Chloé.
_ C’est du sanscrit, expliqua Sanjay. Baisse ton voile, remarqua-t-il ensuite.
_ Pourquoi, je ne vois rien avec.
_ Pour les autres invités.
Chloé haussa les sourcils, pas très sûre de comprendre. Elle leva les yeux sur l’assemblée et remarqua que parmi eux, certains lui jetaient des éclairs de mépris. L’emballement de la population pour la fête retomba comme un soufflet. Elle avait oublié combien on la détestait. Elle avait pensé que les accusations ne tenaient leur origine que d’une poignée de grincheux, mais apparemment beaucoup suivaient l’opinion. Aussi Chloé se dépêcha de baisser son voile pour se dérober aux regards. Sanjay posa sa main sur ses doigts tapis au creux de son coude pour la réconforter. La petite blonde se mordit la lèvre, mal à l’aise. Elle comprima une bouffée de chagrin en voyant les deux familles jeter des fleurs sur le couple. Bimala et le père de Kamna sortirent alors du groupe avec un morceau d’étoffe pourpre sur lequel reposait un collier d’or. Ils passèrent devant le cercle des invités. Chacun apposa ses mains au-dessus.
_ C’est le collier de mariage que Kamna va porter à partir d’aujourd’hui. Chaque épouse en porte un.
Chloé se souvenait bien avoir remarquer un collier rigide, un peu comme un torque, autour du cou de certaines femmes du harem. C’était un peu comme l’alliance du mariage chrétien.
_ Chaque invité doit le bénir.
Elle était vraiment obligée de faire ça ? Retenant un grognement, elle regarda de nouveau la tonnelle. Le couple s’avançait vers le feu, entouré de la famille. Krisna avait noué son écharpe pêche à l’écharpe rouge de Kamna qui le suivait en baissant la tête, et ils se mirent à tourner autour du feu sous les prières du prêtre et de la famille qui continuait à jeter des pétales. Les femmes entamèrent le fameux ‘youyou’ oriental dans la foule. La cacophonie revint de plus belle. C’était probablement le point culminant du mariage sans que Chloé ne comprenne pourquoi.
Bimala entra dans son champ de vision avec le collier de mariage. La petite blonde était désarmée, elle voyait la soeur du prince lui sourire gentiment en attendant. Alors Chloé leva sa main au-dessus du précieux bijou et ne sut que dire.
_ Ne t’en fais pas, c’est très bien comme ça, rassura Bimala.
Sanjay en fit de même avec quelques paroles. Quant au père de Kamna et de Kamana, il semblait ravi. La mésaventure de Raja avait dû ébranler sa famille, mais le mariage de Kamna remontait son nom dans l’estime des deux Cités. Surtout avec un Rituel d’Introduction à la clé.
_ Pourquoi ils tournent autour du feu ? Questionna Chloé.
_ Le feu est sacré, ils doivent en faire sept fois le tour : pour une vie vertueuse, pour une bonne vie de couple, pour leur accomplissement spirituel, pour une longue et belle vie, pour le bien des êtres vivants, pour le bon déroulement des saisons et pour la fidélité.
_ C’est pour ça que des époux sont liés sept vies de suite ?
_ Entre autres oui.
Le couple exécuta son dernier tour puis il se retrouva de nouveau devant le prêtre. Bimala et le père de la mariée revinrent eux aussi de leur tour. Krisna releva le voile de Kamna. Ils se sourirent tendrement. Chloé n’avait pas encore vu un tel sourire sur le visage de la si sereine Kamna. La jalousie lui échauffa les oreilles. Krisna prit le collier de mariage et l’attacha autour du cou de la mariée. Il prit un petit anneau que lui tendait son beau-père, se baissa et l’enfila au doigt de pied de Kamna. Ce fut alors au tour de la jeune femme, d’offrir à son mari la couronne de fleurs oranges que tenait toujours Bimala à son bras, ainsi qu’un anneau doré à son doigt.
_ Mais il ne les porte pas toutes, s’aperçut Chloé.
_ Non bien sûr. Il n’en porte aucune même. Certaines femmes ne portent pas constamment le collier au harem. Mais ce mariage est exceptionnel, tous les précédents se sont déroulés dans l’intimité des familles.
Le prêtre les para d’une nouvelle couronne de fleurs blanches. Son disciple tendit une coupelle de poudre rouge.
_ Une pincée de Sindur, fit Sanjay. C’est la dernière marque d’alliance, sans elle le mariage ne serait pas. Une union pourrait se résumer à ce simple geste.
Krisna appliqua le pourpre sur la raie des cheveux de Kamna. Cette dernière traça un point sur le front du prince à travers le jasmin. Une autre vague de cris de joie retentit alors. Et toujours des pluies de pétales en direction du couple. Sous les acclamations, Kamna toucha les pieds de ses parents et de la grand-mère du prince. Krisna fit de même, sollicitant la plus grande des fiertés à ses beaux-parents qui, émus, ne retenaient plus leurs larmes. Même Chloé était impressionnée en voyant le prince se baisser devant ce couple pour leur bénédiction.
_ La mariée va partir en palanquin jusqu’au palais, le prince va la suivre de près, dit Sanjay en l’entraînant dans la foule, suivi par l’Amazone.
_ Où allons-nous ?
_ On va rentrer avant eux, pour éviter la cohue. J’imagine que leur cheminement sera plus long, ils vont profiter du monde.
_ Mais... et le Rituel d’Introduction ?
_ Une fois arrivée devant le palais, Kamna devra renverser avec le pied un pot rempli de sel. Elle posera les empreintes de ses mains, peintes en rouge, sur la porte. Elle trempera également ses pieds dans le rouge et marchera sur le sel en entrant. Ainsi elle pourra prétendre au titre de reine, en tant que ‘maîtresse de maison’ en quelque sorte.
Chloé acquiesça et s’agrippa au bras du conseiller. Ils allaient à l’encontre du sens de la foule.
_ Veux-tu participer au banquet ? Demanda Sanjay au bout d’un moment.
_ Je suis vraiment autorisée à le faire ? C’est pourtant une cérémonie religieuse et familiale.
_ C’est vrai oui. Je pense que le prince voulait ta présence pour cela une dernière fois.
Autant remuer le couteau dans la plaie.
Il était marié ! Bien sûr qu’il l’était avec tant d’autres ! Mais là c’était Kamna ! La seule qui partageait son lit ! Celle qui deviendrait sa reine et la mère de ses enfants ! Que pouvait-elle espérer ? Son futur était si incertain, elle ne comprenait plus ce qu’elle devait faire ni ce qu’elle devait être.
_ Je préfère ne pas y assister, finit-elle par dire, même si elle se rendait compte qu’elle devrait subir la fête au harem.
_ Allons dans mes appartements alors. Discutons un peu.
Ah voilà qui la tentait plus. Ils réussirent à se frayer un chemin jusqu’au palais et retrouvèrent le calme des couloirs désertés. Akand était sorti, la maison silencieuse de Sanjay. Chloé s’assit près de la baie pour regarder le jardin fleuri de lilas, ployant sous la chaleur du soleil.
_ Je t’ai ramené un présent de la Cité de la Jungle, aborda alors le conseiller. J’ai beaucoup parlé de toi avec le roi Brahma, il m’a également fait passer quelque chose pour toi.
Chloé tourna un regard qu’elle voulait blasé, mais ne put retenir sa curiosité. Sanjay sortit un baluchon et le démaillota sur la table. Il en sortit deux livres, ce qui fit frémir Chloé d’excitation. Elle se rapprocha pour s’appuyer sur le meuble, mordue d’impatience.
_ Celui-ci est de la part de Brahma, seulement ce n’est qu’un prêt. Il appartient à un grand collectionneur de sa Cité, un descendant de la communauté de l’Atlantide.
Chloé acquiesça en prenant le livre, l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, le texte intégral, en grec ancien traduit en anglais. Son monde s'infiltrait très discrètement dans le leur, en effet.
_ Si tu le souhaites, je peux demander à l’un de mes élèves de le recopier, tu pourras en garder un exemplaire ainsi.
_ Oui, répondit-elle immédiatement, un large sourire aux lèvres en le lui rendant.
_ Bien. Et voici le mien, c’est un objet plus rare.
_ Les Orientales, de Victor Hugo, lut Chloé en passant ses doigts sur la couverture en cuir. J’ai déjà lu du Victor Hugo en apprenant le français, mais je ne connaissais pas ces poèmes.
_ Peut-être pourrons-nous les traduire en hindi et les mettre à la bibliothèque.
_ Vous pourriez faire ça ?
_ Pourquoi pas, sourit Sanjay en haussant les épaules.
Il se mit à préparer du thé, Chloé s’engagea à découper le citron en tranches pour l’aider.
_ Alors, ce voyage ? As-tu vu des choses qui t’ont plu ?
Chloé leva les yeux.
_ J’ai vu le côté Noir, répondit-elle aussitôt, se rappelant subitement de toutes les choses étranges qu’elle avait vues.
Sanjay parut plus soucieux.
_ Quand ?
_ Dans la Cité du Dragon Bleu, il se battait avec le seigneur Dangun.
_ Oh, fit-il, soucieux.
_ Le prêtre coréen m’a dit comment faire pour l’arrêter et ça a marché.
_ Le prêtre ’coréen’ ?
_ Oui... Chez moi, c’est le nom de ce peuple.
_ Aaah. Pour en revenir à ce qui s’est passé, la transformation a-t-elle été complète?
_ Non pas vraiment.
_ C’est très inquiétant. Le côté Noir est incontrôlable.
_ Il a suffi que je le prenne dans mes bras.
Sanjay fronça les sourcils.
_ Si tu es véritablement son âme-soeur, c’est tout à fait normal. Encore une preuve de plus.
Chloé se renfrogna.
_ Ne parlez plus de cela, c’est une chose impossible.
_ Pourquoi le refuses-tu à ce point ? Seulement parce que nos origines sont différentes ? Nos mondes sont-ils si éloignés ?
_ Alors pourquoi épouse-t-il Kamna ? Demanda Chloé, le visage empourpré.
_ Ah, sourit Sanjay. Krisna est soumis à certaines pressions lui aussi. Kamna vient de la Cité voisine, d’une grande famille aristocrate, sa beauté et son intelligence inspirent beaucoup le peuple. Le prince ne peut pas ignorer cette admiration.
_ Je sais tout cela, marmonna la jeune fille.
Elle soupira en s’asseyant et en repliant ses genoux, attristée.
_ Qu’est-ce qu’on dit sur moi ?
_ Es-tu sûre de vouloir entendre ça ?
_ C’est si mauvais ?
Sanjay haussa les épaules.
_ Disons que tes différences et ton caractère ont creusé un fossé entre la Cité et toi.
_ Et je devrais accepter cette histoire d’âme-soeur malgré cela ? Grogna-t-elle.
Le conseiller eut un sourire, un peu tendre et moqueur, tout en servant le thé.
_ C’est pour cela qu’il faut le croire. Le chemin des âmes-soeurs est semé d’embûches. Il faudra peut-être s'attendre à des changements dans le comportement du prince, probablement irrationnels.
En guise de commentaire, elle plongea son visage dans ses genoux. Mais Sanjay n’avait pas vraiment envie d’en rester là. Il était convaincu d’être en présence de la réincarnation de Radha et de Sita, son âme était une perle dans un océan, et elle avait retrouvé le chemin de ses origines. Ce miracle ne pouvait qu’être de bon augure. La couleur de peau de Krisna annonçait bien la venue de sa moitié depuis l’extérieur. L’Histoire serait à présent marquée à jamais. Il avait alors commencé l’écriture d’un récit contant son arrivée et tout ce qui s’était passé autour d’elle.
_ Le prince t’a demandé en mariage pourtant.
Chloé leva les yeux.
_ Pour m’ajouter à sa collection.
_ Mais tu pourrais avoir des enfants.
_ Et vivre enfermée au harem ? Je me doute bien que les épouses restent cloîtrées depuis que nous avons une Première Dame. Aucune autre ne peut se montrer en public à présent n’est-ce pas ?
_ Tu dis vrai oui. Mais la Première Favorite a seulement la réputation d’une maîtresse.
_ Cela ne pourrait pas être pire que ma réputation en ce moment même.
_ Ce n'est pas faux, admit-il.
Chloé soupira de nouveau et but une gorgée de thé. De toute façon, elle n’avait jamais partagé son lit. Cette histoire de maîtresse, c’était un peu fort.
_ Sa peau était-elle noire ? Demanda pensivement Sanjay. Ou était-ce seulement une aura noire ?
_ Sa peau était noire. Pourquoi ?
_ Tu te souviens l’avoir croisé dans le palais, auréolé d’une aura bleue ?
_ Oui, j’étais servante, confirma-t-elle, intriguée.
_ Krisna a deux visages, tu le sais. Le Noir ne se manifeste que lors d’un combat intense. Raja a dénoué en partie le sceau qui le retenait dans son enfance.
_ Oui ! S’exclama Chloé en se souvenant de ce que Krisna lui avait montré.
_ Vous en avez donc déjà parlé, sourit Sanjay. Je me demandais si tu avais vu le côté Bleu, ou du moins Krisna complètement transformé. Ce que tu as vu dans les couloirs du palais n’est qu’une amorce de ce côté Bleu. Il n’a jamais eu une transformation entière d’après ce que je sais.
_ Non, je ne l’ai jamais vu ainsi.
_ Je me demande ce que cela donnerait...
_ Est-ce que ça vous inquiète ?
_ Oui et non. Krisna est incapable de maîtriser ces deux côtés. Il pourrait l’être mais c’est très difficile. C’est pour cela qu’il a tendance à montrer une aura bleue lorsqu’il est fiévreux.
Chloé acquiesça.
_ Alors il pourrait être conscient quand il est transformé?
_ Ce serait un atout très important pour une guerre en ce qui concerne le côté Noir. Mais notre seigneur a deux visages, les souverains n’en ont qu’un normalement.
_ Mais alors le côté Bleu, qu’est-ce que c’est ?
_ Tu m’as raconté la vision que tu as eu dans le temple de Shiva, dans la Cité de la Jungle, tu t’en souviens ?
_ Oui.
_ Et bien c’était le côté Bleu de Krisna, le dieu qui charme les Gopis au son de sa flûte, celui qui aime sans compter et qui donne sans attendre de retour. Cela ne peut pas être mauvais. Seulement peut-on vraiment savoir ce qui se passerait... C’est une autre question !
_ Il m’appelait Bharavi, grogna Chloé. C’était pas très gentil de me donner le nom d’un serpent.
_ Bharavi oui, s’amusa Sanjay avant de se figer. Non ! Brinda ! C’est Brinda qu’il a voulu dire !
_ Brinda ?
_ C’est l’autre nom de Radha bien sûr ! Qui signifie également basilic ! Mais ne prends pas mal le surnom du basilic, c’est le serpent qui envoûte et immobilise !
Chloé ouvrait des yeux ronds.
_ Ouais, fit-elle, perplexe.
_ Maître ? Interrompit Akand en entrant dans l'appartement. Le banquet commence.
_ Ah, je te rejoins.
Le disciple s'inclina et sortit.
_ Je dois faire acte de présence au moins une ou deux heures. Tu peux rester ici si tu veux en attendant mon retour.
Chloé accepta sans discuter. Elle laissa Sanjay disparaître, se leva, attrapa le livre de poésie et sortit dans le jardin pour s'allonger sous un lilas. La merveilleuse odeur se mêla au jasmin et lui ravit les sens. C'était si beau, si coloré et reposant. Elle prit le temps de lire quelques passages des Orientales, ravie de voir que même Victor Hugo avait entendu parler des Djinns. On pouvait presque croire que l'écrivain avait déjà posé les pieds dans la mystérieuse pyramide de la Cité des Songes.
« Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !... Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond.
Déjà s'éteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond. »
Chloé roula dans l'herbe, face au ciel, l'air rêveur. Quel voyage merveilleux, quand elle y songeait. Elle avait eu Krisna rien que pour elle, cette situation ne se représenterait probablement jamais plus. Il lui avait offert le jardin chinois, et les Mille et Une Nuits ! Tant de lectures l'attendaient encore... Peu importe le mariage ! Elle s'accommoderait de sa vie d'amante, il le fallait bien !
Elle replongea dans la poésie faite de harems, de guerres et de rêveries. Sanjay revint au bout de trois bonnes heures mais il ne vint pas la déranger, voyant qu'elle sirotait tranquillement une autre tasse de thé, le livre entre les mains. L'après-midi s'écoula lentement dans le silence du jardin. Lorsque le soleil rasa les murailles, le conseiller vint chercher Chloé pour partager un repas à ses côtés. La petite blonde lui raconta en détails les merveilles qu'elle avait croisées, les Lionnes et le masque d'or, leur conflit avec le Peuple des Rivières, l'indépendance de Nabila, le Kilimanjaro, les tombeaux somptueux de la Cité des Songes, les pierres divines, les Djinns, la céramique bleue, le secret des falaises, la Cité des Croisements, le marché, les tapis volants, les bagues d'archer, la bague d'archer qu'elle lui offrit enfin, la mosquée si impressionnante, les grandes terrasses verdoyantes de la Cité du Dragon Bleu, les Bouddhas géants, le roi Dragon, le nid, les explosifs, le retour, les présents du prince.
La nuit était déjà tombée lorsqu'elle se prépara à son retour au harem. Des 'youyous' retentirent subitement, avec le fracas de tambours et d'instruments à vent.
_ Que se passe-t-il ? S'intrigua Chloé.
Sanjay s'éclaircit la gorge.
_ La nuit de noces va commencer.
_ Oh.
Elle baissa un peu la tête, refroidie. Puis elle se reprit et esquissa un maigre sourire.
_ Merci pour aujourd'hui, c'était très agréable.
_ Merci pour ton présent, retourna-t-il en conservant la bague d'archer au creux de sa main. Je n'avais pas aussi bien dîné depuis longtemps.
Il lui rendit un éclatant sourire. Elle s'approcha de lui pour l'embrasser sur la joue, comme elle l'aurait fait avec son père. Il caressa affectueusement son épaule, d'un air protecteur.
_ Bonne nuit Rose.
_ Bonne nuit, souhaita-t-elle à son tour avant de sortir.
L'Amazone l'avait attendue toute la journée devant les portes. Elle l'escorta jusqu'au harem, traversant la foule en liesse qui débordait de la grande salle du rez-de-chaussée. Chloé retrouva avec plaisir les appartements des femmes, plongés dans le silence le plus complet. La fête n'avait pas été très longue, heureusement. Une fois dans sa chambre, le poids de la fatigue s'abattit sur ses épaules. Elle n'avait pas tout à fait récupéré du voyage encore. Chloé enfila une longue djellaba blanche et se coucha tout en conservant une veilleuse allumée. Une fois sous son drap, impossible de fermer les yeux. Elle entendait les lointains chants autour des feux sur la place principale.
La jalousie lui tirailla les entrailles. Si elle savait bien que Krisna couchait avec Kamna, elle avait toujours ignoré quand précisément. Là, elle n'avait aucun doute à avoir. Toutes les caresses et les baisers étaient pour Kamna, les soupirs impatients, tout ce qu'elle avait lu dans le Kama Sutra... Et si elle tombait enceinte cette nuit-même ? Ce serait pire encore. Les enfants de l'homme qu'elle aimait avec sa centième femme... C'est ce qui arriverait forcément un jour ou l'autre. En attendant, ils finiraient bien par partager un lit une nuit, pour qu'elle devienne vraiment sa Première Favorite. Jusqu'à ce qu'il se lasse d'elle.

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MessageSujet: Re: Les Mille et Une Nuits Indiennes   Dim 13 Juin 2010 - 19:25

Krisna rêvait. Il marchait dans un jardin étrange, sauvage. La végétation était de plus en plus dense et sombre. Ses pieds nus s'enlisaient dans une mousse humide. Il écarta des lianes épaisses et découvrit un arbuste baigné de lumière. Il possédait deux roses. L'une était blanche et pure. L'autre était rouge et somptueuse. Krisna effleura les deux fleurs. Le bouton de la première s'ouvrit doucement, laissant un parfum envoûtant s'échapper, le second s'épanouit avec splendeur. Il recula et les admira. Il fixait la rose blanche et tendit la main pour cueillir la rouge. Les épines lui écorchèrent la peau, il frémit, surpris, et fixa ses blessures qui saignaient abondamment.
La rose blanche laissa alors s'échapper une minuscule silhouette blonde qui se mit à courir. Elle prit une taille humaine au fur et à mesure qu'elle s'éloignait. Sa course était au ralenti, à la fois longue et rapide.
_ Rose ! Appela-t-il en laissant tomber la rose rouge.
Il se mit à courir après elle, écartant les lianes épaisses qui tombaient en travers de son chemin.
_ Rose !
Elle tourna un regard absent vers lui et courut plus vite. Il s'efforça de la suivre, ne la quittant pas des yeux, craignant qu'elle ne disparaisse dans l'humide forêt. Ils arrivèrent brutalement dans la lumière du désert. Aveuglé au début, il s'immobilisa, un bras devant lui. Lorsqu'il put rouvrir les yeux, elle n'était plus qu'un grain parmi les autres. Pourtant il l'apercevait encore. Il reprit la course, gagnant peu à peu du terrain, la silhouette de la jeune femme redevenant humaine. Elle s'arrêta alors qu'il l'approchait enfin. Il n'osa pourtant pas la toucher. Elle se mit à tournoyer en fredonnant un air familier et étranger à la fois.
_ Les âmes se trouvent et se perdent, les âmes se trouvent et se perdent, percevait-il, essoufflé. Les âmes se perdent et se retrouvent, les âmes se perdent et se retrouvent...
_ De quoi parles-tu ?
Elle se figea, sa longue crinière bouclée aussi décoiffée qu'un arbre fou, retomba sur ses épaules. Son sourire l'éblouit un instant, il ne sut plus pourquoi il était là.
_ Krisna a trouvé Radha, Krisna a perdu Radha, chantonna-t-elle en reprenant sa danse. Krisna a trouvé Radha, Krisna a perdu Radha...
_ Je ne t'ai pas perdue, tu es là !
Un souffle de vent l'enveloppa dans le sable. Le prince ne vit plus qu'une ombre avancer dans la tempête. Il posa difficilement un pied devant l'autre avant de pouvoir accélérer. Rose ne semblait rien craindre, elle marchait, baignée dans la cascade de grains fins. Il avait beau tendre la main, elle glissait entre ses doigts. Après plusieurs tentatives, il parvint à agripper son poignet. Il l'attira immédiatement à lui pour la sortir de son voile doré.
Elle lui apparut les cheveux courts, désordonnés, le regard apeuré, vêtue de ses habits occidentaux. Des ombres étrangères s'agitaient derrière elle en l'appelant par son ancien nom. Elle fronça ses beaux verts, visiblement intriguée par son apparition. Il posa la paume de sa main sur sa joue pour en retirer la poussière, bien inutilement puisque le sable continuait à danser autour d'eux avec violence. Mais depuis que leurs regards s'étaient croisés, le temps s'était arrêté. Krisna glissa ses mains autour de sa taille, son front contre le sien, soulagé. Elle était encore là, il avait réussi à la retenir avant qu'elle ne retourne chez elle.
_ Ne m'abandonne pas.
Elle ne semblait pas vraiment comprendre ce qu'il disait. Elle restait interdite, intriguée peut-être, puis elle toucha timidement sa chemise avant de remonter ses mains jusqu'à son cou. Il la blottit contre lui avec l'impression de ne l'avoir jamais fait avant. Il l'embrassa sans attendre, elle eut un mouvement de surprise avant d'accepter son baiser. Et ce fut le plus doux qu'il n'ait jamais donné ni même reçu. Il resserra ses bras autour d'elle et l'étreignit de plus en plus fort contre lui. Et subitement, elle s'évanouit. Disparut dans un coup de vent, se transforma en sable glissant.

*

Il se réveilla en sursaut, le souffle court, la sueur au front. Il déglutit, passa ses mains sur son visage et tourna un oeil sur Kamna, endormie près de lui. Elle avait les cheveux sur le visage, les coudes repliés sur ses seins, le drap sur les hanches. Il grimaça en sentant la douleur dans sa poitrine devenir de plus en plus violente. Il se leva, s'habilla rapidement et sortit sans attendre.
Il ne prit pas la peine de frapper aux appartements.
_ Sanjay ! Sanjay !
Il s'appuya lourdement contre la rambarde donnant sur le jardin, les mâchoires serrées. Une courte minute plus tard, le conseiller surgit de sa chambre en fermant les boutons de sa chemise.
_ Krisna ? Que se passe-t-il ?
_ Donne-moi quelque chose, j'ai mal, demanda le prince avec une main posée sur la poitrine.
_ Ne vaudrait-il pas mieux appeler un brahmane ?
_ Non, pas le soir de ma nuit de noces.
_ Oui bien sûr. Où as-tu mal exactement ? Quand tu respires ? Est-ce fréquent ?
Krisna resta silencieux un instant.
_ Je n'en sais rien, la douleur apparaît de temps en temps.
Sanjay posa son oreille entre ses omoplates et ferma les yeux. Le battement très lent et régulier de Krisna était là, toujours aussi pesant, sa respiration était un peu plus emportée qu'à l'habitude. Peut-être était-ce un empoisonnement... Il avait déjà entendu parler de produits provoquant quelques vagues douleurs avant de simuler une maladie puis d'entraîner la mort.
_ S'est-il passé quelque chose de... spécial au cours de votre voyage ? Rose m'a raconté sa version, mais que s'est-il passé lorsque vous étiez séparés ? Chez les Lionnes ?
_ J'ai vu l'Oracle, aucun empoisonnement ne peut venir d'elle.
_ Qu'a-t-elle dit ?
Krisna hésita.
_ Je ne sais pas encore. Je préfère ne rien dire.
Sanjay fronça les yeux, un peu inquiet.
_ Et avec Allat ?
_ Peut-être, je ne suis pas certain.
_ Elle en serait capable pourtant.
_ Nous nous sommes réconciliés.
Le conseille poussa un petit soupir. Soit, Krisna était un grand séducteur, il avait cela dans le sang, c'était l'essence même du dieu. Mais apparemment, il ne comprenait pas encore les femmes de caractère.
_ Cette femme a été blessée, tu ne peux pas savoir de quoi elle est capable.
_ Capable de tuer pour cela ?
_ Rose a bien essayé de te tuer, même si elle était sous l'emprise de Raja, elle t'en voulait réellement.
_ Mmh. Comment allait-elle aujourd'hui ?
_ Bien. Enfin, je suppose que les regards posés sur elle ont été un peu durs.
_ Les choses vont changer maintenant.
Ils restèrent muets un moment. C'était bien la première fois que Sanjay avait quelque chose à lui reprocher sans qu'il n'arrive à le formuler. Il tenait vraiment à Rose, comme si elle était sa propre fille. Et le comportement de Krisna lui posait réellement problème. Pourquoi s'aveuglait-il à ce point ?
_ Ce mariage est-il vraiment une erreur ?
Le conseiller leva les yeux.
_ Tu as toujours voulu la trouver, si tu la laisses s'échapper, tu n'auras plus jamais l'occasion de la garder auprès de toi.
_ Je ne l'ai pas perdue, elle est ici.
_ Tu sais très bien que sa conception de l'amour et du mariage est très différente de la tienne. Ton mariage avec Kamna n'est pas un mariage comme les autres à ses yeux.
La douleur s'était complètement évanouie.
_ Ce qui est fait ne peut être défait, déclara Krisna froidement. Si Ravana parvient à entrer au palais, qu'importeront les mariages ? Si je meurs, je la retrouverai dans une autre vie, la prochaine ou dans mille ans. Ce n'est qu'une question de temps.
Sanjay acquiesça.
_ Je reconnais bien là le discours du dieu, mais que pense l'homme ?
_ L'homme ?
Krisna fit quelques pas en direction de la porte.
_ L'homme ne peut pas penser à elle sans souffrir de cette situation, déclara-t-il en sortant.

*

Des explosions la sortirent d'une somnolence désagréable. Chloé se redressa en soupirant. Elle n'était pas profondément endormie mais la fatigue pesait sur ses épaules. Elle se leva et regarda la Cité sur sa terrasse. Des lueurs embrasaient les places desquelles on tirait des feux d'artifices. Elle se perdit un moment dans les étoiles, songeant que le bruit cesserait à l'instant, mais comme la nuit était encore noire et profonde, Chloé perdit courage et préféra se recoucher.
Elle sursauta, Krisna était debout près de son lit.
_ Que se passe-t-il ? Que faites-vous là ?
Il s'approcha et se blottit contre elle.
_ Je suis juste confus, murmura-t-il.
Chloé écarquilla les paupières.
_ Mais Kamna...
_ Ne parlons pas de Kamna. Laisse-moi juste te sentir.
_ Euh...
Il la serra encore plus fort et se tapit dans son cou. C'était à peine si ses pieds touchaient le sol.
_ Est-ce que tout va bien ? S'enquit-elle tout de fois.
Elle appréciait vraiment la présence du prince, sa chaleur toujours aussi transcendante et son corps masculin contre sa poitrine, qui faisait battre son coeur comme un café trop intense. Mais sa présence ici-même, c'était curieux. Il se détacha d'elle pour déposer un baiser sur ses lèvres.
_ Toi, comment te portes-tu ? Retourna-t-il.
Comment pouvait-elle définir sa tristesse et son désir ?
_ C'est mon anniversaire.
Ce fut tout ce qu'elle put dire. Il était peut-être minuit passé, elle ne savait pas, mais qu'il l'ignore l'agaçait. Sa réaction fut inattendue, ou plutôt espérée mais sans le croire vraiment. Il eut un petit sourire et posa son front contre le sien.
_ Et que veux-tu comme présent ? Des baisers ?... Ou des caresses ?
Chloé échappa un rire, séduite par son idée.
_ Les deux, exigea-t-elle.
Il l'embrassa tendrement et s'allongea sur lit, le dos redressé contre l'amas de coussins. Il tapota les draps d'un air amusé pour l'inviter à le rejoindre. Chloé s'embrasa et le rejoignit sans attendre. Elle s'assit contre son flanc, il dénuda l'un de ses mollets et le caressa doucement, frôlant de début de sa cuisse à plusieurs reprises.
_ Que faisais-tu avant pour ton anniversaire ?
Il lui demandait bien de parler de sa vie en Amérique ?
_ Des goûters d'anniversaire avec nos amis. Avec Clark et Lana on se déguisait et on jouait aux cow-boys et aux Indiens.
Krisna fronça les yeux.
_ Aux Indiens d'Amérique, précisa Chloé. Moi je jouais le chef indien, Clark préférait être le shérif. Lana a toujours voulu jouer sa femme quand j'y pense. Et puis papa m'emmenait à chaque fois à l'opéra et on rentrait à pieds. Il n'y a que mon anniversaire en 1918 que nous n'avons pas fêté ensemble.
_ Que s'est-il passé ?
Chloé passa pensivement sa main dans le col de sa chemise.
_ Il était à la guerre en Europe.
_ Comment savais-tu s'il était en vie ?
_ Il m'envoyait des lettres. Un jour j'en ai reçu une avec du sang, je n'ai pas pu dormir pendant une semaine. Le plus difficile c'était l'attente de nouvelles. J'essayais d'imaginer ce qu'était la vie dans les tranchées pour savoir ce qu'il vivait.
_ Des tranchées ?
_ Les deux armées se faisaient face et avaient fini par creuser de longues tranchées parce qu'ils n'avançaient plus.
_ Creuser des tranchées, murmura Krisna.
_ Et vous ? Que faisiez-vous pour vos anniversaires ?
_ J'avais des présents de mon père et nous partions dans le désert.
_ Pour faire quoi ?
_ Nous chevauchions jusqu'au coucher du soleil.
Chloé lui sourit en retour. Elle avait un peu de mal à imaginer le père du prince, ou du moins une quelconque personne qui aurait pu avoir une autorité sur lui.
_ Pourquoi vous acceptez de parler de cela ce soir ? Demanda-t-elle, piquée par la curiosité.
Il ne dit rien sur le coup, puis il se redressa pour lui faire face avec un petit air sévère.
_ Si tu es mon âme-soeur, tu dois savoir à quoi je pense.
Chloé cligna des paupières.
_ Mais... non ! Je ne sais pas !
_ Tu dois le savoir, insista-t-il.
_ Enfin je ne lis pas dans vos pensées ! S'agaça-t-elle.
Son air grognon et ses rougeurs l'amusèrent au plus haut point. Il coupa son élan de protestation en l'embrassant.
_ Continue de tomber dans mes filets Bharavi.
Chloé lui jeta un regard de travers. S'il commençait à la rendre chèvre par pur amusement, elle ne s'en sortirait jamais.
_ Vous le faites exprès.
_ Ne le fais-tu pas exprès toi ?
_ C'est plus fort que moi, bouda-t-elle en croisant les bras.
_ C'est plus fort que moi également, s'amusa le prince avant de mordiller son cou.
Chloé se mordit la lèvre. Il n'avait pas terminer de la tourner en bourrique !
Ils s'embrassèrent un long moment, il lui offrit tout ce qu'il avait promis pour son anniversaire. Plus ça allait, et plus Chloé se sentait prête à tout céder. Elle n'en pouvait plus de cette attente qu'il maintenait, toujours en contenant ses pulsions avec une grande maîtrise. Était-ce aussi ainsi avec Kamna ? Kamna...
_ Vous ne devriez pas rejoindre Kamna ?
Il se redressa, comme s'il revenait sur terre.
_ Pourquoi demandes-tu cela ?
_ Si c'était ma nuit de noces, je détesterais que mon mari soit avec une autre.
_ Et si ce mariage était réellement une erreur ?
Elle cligna des paupières.
_ C'est trop tard pour ça.
Le prince poussa un soupir, se leva et sortit.
_ Euh... Bonne nuit ! Lança Chloé surprise par ce comportement aussi versatile.
Krisna quitta le harem, pas vraiment en colère, mais plutôt tourmenté par ce mariage. Il monta dans sa chambre et trouva Kamna assise sur le lit, réveillée et anxieuse.
_ Où étais-tu ? Demanda-t-elle aussitôt en se levant.
_ Je suis allé voir Sanjay.
_ Sanjay ? Pourquoi ?
_ J'ai quelques douleurs à la poitrine, il craint un empoisonnement.
_ Quoi ?
_ Tu n'as rien à craindre, je ne le crois pas moi.
_ Et après ? Si Sanjay avait raison ?!
_ Je n'ai rien prédit de tel.
_ Tes rêves ne montrent pas forcément la vérité.
Krisna s'appuya à la fenêtre. La douleur revenait. Il savait que ce n'était pas un empoisonnement, c'était son coeur qui souffrait.

Le lendemain, les Portes Dorées laissèrent passer Kamna. Le harem était silencieux et paisible. Elle croisa tout de même Rose qui revenait des jardins, le visage pensif. Elle s'arrêta sur son chemin, la petite blonde osait à peine lever les yeux sur elle. Kamna releva un peu son menton et vit le petit bleu dans son cou. Krisna ne lui avait jamais menti. Il avait probablement vu Sanjay, mais il avait dû passer un long moment avec sa maîtresse. Un mensonge par omission, c'était nouveau. Elle avait envie de la gifler, mais elle savait très bien, depuis le jour où elle l'avait rencontré, que le prince aurait toujours une préférence pour la femme au visage blanc. Kamna contourna sa rivale et s'enferma dans son appartement sans un mot.
Chloé déglutit. La Première Dame n'avait peut-être rien dit mais son comportement signifiait clairement qu'elle n'aurait plus la même bienveillance envers elle à présent. L'Occidentale se réfugia dans sa chambre et fit le tour de sa terrasse, angoissée par le cours des choses. Au moment où elle pensa retourner dans les jardins pour lire dans un endroit tranquille, elle tomba sur la petite porte en bois de la passerelle. Elle avait complètement oublié le jardin chinois. Pressée, elle attrapa ses ciseaux et se coupa le bout du doigt pour s'approprier le battant. Ce dernier s'ouvrit automatiquement sur le tunnel ombragé de papier de riz. Chloé attrapa quelques victuailles, ses livres, et elle s'engouffra dans son repaire.

*

Dix jours étaient passés. Krisna avait déserté le harem, Chloé ne l'avait pas vu depuis la nuit de noces. Elle avait juste aperçu Kamna sortir une fois, elle devait le rejoindre chaque jour. Elle avait beau se réfugier dans son jardin chinois, elle remontait chaque soir, de plus en plus tôt, pour espérer le croiser. Mais il restait bel et bien invisible. L'avait-elle réellement vexé à ce point ? Ou exécutait-il à la lettre l'ignorance qu'il devait démontrer à l'égard de sa Première Favorite ?
Ce jour-là ne faisant pas exception, Chloé traîna le plus longtemps possible dans le pavillon de l'Impératrice, jusqu'à ce que le froid et la faim ne la poussent à rentrer. Elle pourrait très bien emporter un campement de plusieurs jours dans la forêt de bambous, mais la passerelle était tout de même longue et pleine d'escaliers montants et descendants.
Elle repoussa le petit battant, les Mille et Une Nuits sous le bras, fredonnant un air, l'esprit encore un peu ailleurs. Lorsqu'elle leva les yeux, elle sursauta, ne s'attendant pas à voir quelqu'un dans sa chambre.
_ Vous m'avez fait peur !
Krisna l'attendait, debout devant sa table de toilette. A tous les coups il allait la gronder, songea-t-elle aussitôt. Il tourna simplement la tête vers elle.
_ Tu veux venir avec moi ?
Elle resta muette sur le coup.
_ ...Où ?
Elle ne remarqua qu'à cet instant son costume : un pantalon étroit de coton bleu marine, une tunique mi-longue noire et un manteau bleu marine également, aux manches longues, qui se fermait comme un kimono et qui retombait juste au-dessus des genoux en un pan évasé et plissé.
_ Il faudrait que tu te changes. Enfile quelque chose de confortable.
Avait-elle à faire au comportement irrationnel dont parlait Sanjay ? Mais bon, s'il l'invitait à sortir du harem, pourquoi pas. Elle tira le paravent et se vêtit d'un pantalon bouffant noir, un corsage et manteau de soie rose. Elle regarda les pieds du prince, il avait chaussé des bottes de feutrine épaisse. Vraiment étrange.
_ Viens.
Il attrapa sa main et l'entraîna à sa suite.
_ Mais où allons-nous ?
Il traversa la salle à grands pas, forçant Chloé à trotter. Ils descendirent les marches, longèrent les couloirs et arrivèrent sur le parvis du palais. La fraîcheur de la nuit enrobait les camps des soldats qui parlaient autour des feux. Il s'étaient réinstallés sur la place après le mariage et attendaient les premières manœuvres.
_ Scellez un cheval pour son Altesse, demanda le prince à l'un de ses écuyers qui s'était présenté à lui.
_ Nous allons faire du cheval ? S'étonna Chloé.
_ Tu sais monter ?
_ Oui bien sûr.
On lui amena une jument à la robe alezane brûlée, déjà harnachée. Le prince monta Garuda, son étalon gris. Chloé mit quelques secondes pour réussir à se hisser sur la monture. Elle n'avait pas fait d'équitation depuis bien longtemps, mais lorsqu'elle se retrouva assise sur la majestueuse jument, un frisson d'excitation lui parcourut l'échine.
_ Est-ce qu'on va les lancer au galop dans le désert ? Demanda-t-elle sans réprimer un large sourire.
_ Peut-être pas immédiatement.
L'écuyer tendit le sabre de Hadad au prince avant de s'écarter, il l'enfila dans sa large ceinture, puis les deux cavaliers se mirent en route. Chloé agrippa les rênes, pas mécontente qu'ils avancent lentement pour commencer. Les rues étaient plongées dans la pénombre et le sommeil. Ils arrivèrent en vue des grandes portes de la Cité et Chloé découvrit toutes les installations militaires mises en place. Comme elle en avait entendu parler dans la Cité du Dragon Bleu, une large zone derrière le rempart avait été dégagée pour l'installation des machines de guerre des Pradhi, défiant les hauteurs. Des sortes de grosses catapultes et des amas de rochers et de jarres énormes probablement remplies d'huile, des tentes bien gardées avec des caisses dont les pictogrammes lui semblaient familiers.
_ Les explosifs sont déjà là ? Se rendit compte Chloé.
_ Dangun connaît des sorts efficaces lorsqu'il s'agit de téléporter des armes, indiqua Krisna.
Chloé acquiesça, impressionnée. Elle leva les yeux et vit des hommes portant les masques d'aigle en argent.
_ Ils surveillent le désert ?
_ C'est un très grand avantage oui, nous connaîtrons rapidement l'apparition de l'ennemi.
_ Seigneur ! Interpella un homme en s'approchant.
Vêtu du même genre de costume que le Prince mais en vert émeraude, une cote de maille d'or serrant son torse, des jambières et un casque pointu en métal doré complétaient son armure.
_ Général Naruna, salua-t-il.
_ Seigneur, as-tu des nouvelles des renforts ?
_ Aucune pour le moment. Comment sont les hommes ?
_ Les Ripudaman terminent l'entraînement des civiles, ce sont eux qui craignent le plus le conflit pour le moment.
_ J'irai à eux, je tâcherai de leur redonner confiance.
_ Il faudra également régler le problème du ravitaillement. Six mille hommes et leurs éléphants sont arrivés des Royaumes d'Indonésie, même en rationnant et en prenant aux civiles, nous manquerons bientôt.
_ J'ouvrirai les greniers, il est temps de prendre sur nos réserves.
Le général s'inclina avec respect.
_ Je vais inspecter les avant-postes, dit le prince en s'éloignant.
L'un des deux immenses battants restait ouvert, Krisna et Chloé s'enfilèrent dans l'ouverture. Là aussi les hommes dormaient ou veillaient autour de feux sur plusieurs mètres. Ils avancèrent calmement, les surveillants les saluaient lorsqu'ils reconnaissaient le prince. Une fois les campements dépassés, d'autres hommes apparaissaient, pelles entre les mains, creusant le sable et la terre sèche. Chloé s'aperçut qu'ils creusaient des tranchées. Pensaient-ils que le conflit s'enliserait à ce point ? Elle essayait de s'imaginer une armée de démons attaquant la Cité mais elle n'arrivait pas à se faire à l'idée.
Ils ne marquèrent pas d'arrêt, le prince fit un signe au premier des avants-postes qui faisaient des tours de gardes, et ils commencèrent à s'avancer dans la plaine. Chloé leva les yeux au ciel, impressionnée par l'immensité de la voûte noire. Pas un seul nuage masquait les étoiles. Elles brillaient toutes comme des minuscules diamants. Le croissant de lune blanc se réfléchissait dans les grains de sable, guidant les chevaux avec confiance. L'impression de liberté qui se dégagea lui coupa le souffle. Elle pouvait très bien lancer la monture au galop et disparaître. Mais toute la beauté de cette nuit résidait dans cette solitude avec le prince, au coeur de ce monde fantasmatique, aux créatures célestes et aux rêves qui prenaient formes.
Les sabots martelaient des surfaces mouvantes de sable jaune puis des surfaces de terre ocre plus dure. Ils avançaient lentement.
_ Alors, tu veux accélérer les choses ? Demanda le prince avec un sourire qui imitait quasiment la complicité.
Chloé était trop heureuse pour s'interroger, elle acquiesça énergiquement. Krisna lança Garuda au trot, Chloé le suivit. Le vent tiède sur son visage fit redoubler son sourire. Soit, Kamna avait ses nuits et le respect de son peuple, mais elle, elle avait le désert, les chevaux, et une promenade aux premières loges de ce spectacle nocturne rien qu'avec lui. Normalement, il aurait dû la sermonner, « une femme ne monte pas à cheval ! » et là il l'invitait lui-même. Cette histoire d'âme-soeur avait du bon.
Ils s'élancèrent au galop et Krisna remarqua que, comme pour les parties d'échec, Rose ne manquait pas d'esprit de compétition. Elle tenta de le dépasser en retrouvant ses marques. Ils cavalèrent à travers le désert, évitant de justesse les arbustes qui surgissaient sur leur chemin, sautant au-dessus des rochers et descendant sans aucune prudence les pentes qui s'offraient.
_ Par ici ! Indiqua le prince en désignant un point brillant dans l'horizon.
_ Qu'est-ce que c'est ?
_ Le campement de la dernière caravane ! Celle du Roi des Nomades !
Il talonna sa monture dans la direction du camp, Chloé le suivit en ralentissant un peu. Son corps était électrisé par la course et l'excitation. Il l'avait choisie elle pour un autre voyage, c'était quelque chose de plus précieux qu'un mariage.
Ils avancèrent plus lentement, Chloé finit par distinguer des troupeaux de moutons et de brebis en liberté, des dromadaires qui arrachaient les quelques herbes sèches du sol, des chevaux qui gambadaient avec élégance autour des installations. Les larges tentes berbères formaient un cercle atour d'un grand feu. Krisna descendit de Garuda et tendit ses bras pour aider Chloé. Elle préféra ignorer son geste et descendit de l'autre côté de la jument, pas mécontente de ses réflexes encore présents.
_ Toujours autant de fierté, commenta Krisna en s'approchant de la grande tente principale.
_ Toujours autant oui, répliqua-t-elle en attrapant tout de même sa main.
Il l'attira à lui pour embrasser tendrement son front. Juste à cet instant, une dizaine de petites filles jaillirent de la tente en chahutant pour se jeter sur le prince. Toutes vêtues de robes aux couleurs sombres et de bijoux clinquants : bracelets par vingtaines aux poignets, boucles d'oreilles en pendeloques interminables et longs colliers aux pendentifs de turquoises. Une petite poupée de cinq ans s'agrippa à sa jambe avec un grand sourire. Krisna la souleva dans ses bras, visiblement ravi.
_ Toujours autant d'épouses, glissa ironiquement Chloé.
_ Ne sois pas aussi jalouse, répliqua-t-il, amusé.
La plus grande des enfants, peut-être âgée d'une dizaine d'années, ne sautillait pas avec les autres, elle attendait debout, jambes écartées, le regard fier, elle aussi.
_ En tant que fille aînée du Roi des Nomades, entama-t-elle en pointant son doigt sur le prince. J'exige ta main !... dès que j'aurais la permission de papa ! Rajouta-t-elle.
Chloé pouffa discrètement.
_ Je ne t'épouserais qu'avec l'accord de ton père, en effet, confirma Krisna.
_ En tant que future Reine des Nomades, enchaîna-t-elle directement. J'exige d'être ta seule femme ! Ce qui signifie...
Elle déporta son doigt sur Chloé.
_ Que tu dois disparaître pour mon propre bonheur !
_ Nous sommes nombreuses à devoir disparaître alors, marmonna Chloé.
Krisna n'eut pas le temps de la gronder. Un grand homme à la barbe noire, vêtu d'une longue tunique brune et portant un turban noir, sortit à son tour de la tente avec un visage heureux. Il tapa deux fois dans ses mains et les petits filles se réunirent plus calmement derrière lui.
_ Salam Alaykoum mon frère. Pardonne mes filles, elles sont toujours aussi heureuses de te voir.
_ Alaykoum Salam, bienvenue sur mes terres, accueillit à son tour le prince. Je te présente ma Première Favorite, Rose.
Chloé salua le roi comme une Indienne, les mains jointes avec une légère inclinaison.
_ Rose, voici Ismaël, le Roi des Nomades.
Ce dernier écarta le pan de sa tente et laissa un passage. Chloé se baissa et pénétra dans le grand abri parfumé à la fleur d'oranger. Des lanternes brillaient dans chaque recoin, des tapis formaient un parterre coloré de rouge et de jaune, des coussins composaient un salon avec un grand plateau circulaire en bronze doré au milieu. Ismaël, Krisna et Chloé prirent place, les filles du Roi papillonnèrent autour d'eux, s'asseyant ou roulant sur les tapis, chahutant comme des moineaux bruyants. La toute petite que Krisna avait tenue dans ses bras, se blottit contre lui, complètement sous le charme.
_ Allah ne m'a donné que des filles, chacune est un présent du ciel, se félicita Ismaël alors que son aînée prit place à ses côtés, avec un air hautain et fier.
_ Elles le sont oui. Et Layïla ?
_ Avec les autres femmes, chaque soir elles passent leur temps à babiller. J'imagine que lorsque mes filles en auront l'âge, je me sentirais bien seul.
Krisna partagea un sourire. Chloé se demandait s'il était le seul homme dans son camp...
_ Les hommes préfèrent jouer et s'occuper des chevaux de leur côté, ajouta Ismaël.
_ Père, entama directement l'aînée.
_ Je t'écoute Judith.
_ J'ai pris une décision qui chamboulera l'avenir du clan tout entier !
A cet instant, la petite occidentale reconnut l'air à la fois patient et découragé du père face à sa fille.
_ Encore une ?
_ C'est lui que je vais épouser !
_ C'était déjà ta décision l'année passée.
_ Mais cette fois j'ai une année de plus !
_ Tu vas devoir attendre quelques années, je le crains.
_ Encore !
_ Krisna est un Seigneur sédentaire, il ne te suivra pas dans le désert.
Chloé n'avait pas encore vu cela dans ce monde. Elle jeta un oeil sur le prince, il n'avait vraiment pas besoin d'une telle sollicitude de plus, songea-t-elle. Une autre fillette s'approcha d'eux avec une théière d'argent plutôt étonnante, le bec formait un long tube vertical avant de se courber tout au bout. L'une de ses soeurs posa des verres colorés devant les invités et elle leva la théière, la pencha et la pencha pour que le précieux liquide s'écoule. Si bien que le couvercle tanguait dangereusement. Chloé ajouta son doigt pour le refermer. Elle sourit à la fillette qui le lui rendit avec des dents de lait manquantes.
_ Merci ma princesse, dit Ismaël à sa fille.
Une fois le thé servi, la conversation prit un peu plus de profondeur.
_ Loin de moi l'idée de te chasser, mais tu devrais partir demain, conseilla Krisna. La guerre est plus qu'imminente, je ne me le pardonnerais pas s'il vous arrivait quelque chose.
_ Je comprends, nous prendrons seulement le temps de remplir nos réserves d'eau.
_ Je regrette de ne pouvoir t'offrir plus.
_ La situation de ta Cité est plus préoccupante, ne t'inquiète pas pour nous.
_ Où pensez-vous aller ? Les Renégats nomades viendront très probablement de l'Ouest.
_ Nous pensions justement atteindre les caravanes de la soie dans le désert de Gobi à l'Est.
_ C'est un voyage difficile avec une famille.
_ Nous sommes solides, rassura-t-il. Cependant... Cependant si vous tombez, nous n'aurons plus de halte pour revenir à l'Ouest.
Krisna acquiesça.
_ Réjouissons-nous de notre présence à tous ici, sourit-il en se redressant.
Ismaël leva son verre, Judith le copia à la perfection.
_ Alors, se tourna Krisna. Est-ce que ma future fiancée a d'autres idées en tête ?
_ Oh oui ! Je réformerai le clan ! Déjà, je ferai en sorte que mes soeurs soient instruites comme si elles devaient prendre la tête du clan !
_ Vraiment ? Devança Chloé.
_ Oui ! Car si Dieu nous donne un enfant, fit-elle avec un regard pour le Prince. Je ne pourrais assumer la tête du clan, alors ma soeur prendra ma suite durant ce temps. Mais si elle aussi est enceinte, alors notre soeur prendra la suite. Mais si elle aussi elle est enceinte, alors...
_ Nous avons compris le principe, interrompit son père, apparemment dépassé par ses concepts.
_ C'est une très bonne idée, félicita Chloé.
_ Je sais, commenta fièrement Judith.
_ Seulement, 'lui', il ne sera pas forcément d'accord, commenta la petite blonde en pointant un index accusateur sur Krisna.
Le prince lui jeta un regard perplexe.
_ Je suis la fille aînée du Roi des Nomades ! Rappela Judith.
_ Qu'ai-je dis sur l'humilité d'un souverain ? Rappela son père sur un ton un peu plus sévère.
Chloé pouffa en regardant la fillette batailler avec son père. Puis elle remarqua l'une de ses soeurs, celle qui avait servi le thé, la fixer avec attention, allongée sur le ventre, accoudée.
_ Il est beau ton manteau.
_ Il te plait ?
Elle hocha la tête avec un grand sourire. Chloé le déboutonna aussitôt, ravie de le lui offrir. En comprenant qu'elle lui en faisait présent, la fillette se redressa, les joues rosies d'excitation.
_ Esther, sermonna Ismaël. Que vas-tu lui offrir en retour ?
_ Rien, ce n'est pas la peine, reprit Chloé en mettant le manteau sur ses épaules.
_ Si ! Viens !
Esther prit la main de Chloé et l'entraîna à l'extérieur. Krisna partagea un regard compréhensif avec Ismaël.
_ Les femmes, souffla ce dernier. Elles sont notre avenir à tous, ajouta-t-il en caressant la joue de Judith. Mais je pensais que tu serais venu avec Kamna, nous avons eu échos de ton mariage et du Rite d'Introduction.
_ Hors de la Cité, je peux faire ce que je veux avec Rose, sa présence à l'intérieur est si contestée.
_ Ne rentre pas trop vite alors.
Ils se sourirent. Krisna sentit une présence à ses côtés. Il tourna la tête et eut un léger sursaut. Rose était agenouillée près de lui avec un tout petit agneau noir dans les bras.
_ Je peux le garder n'est-ce pas ? Gazouilla-t-elle, sous le charme.
_ Que veux-tu faire d'un agneau ?
_ L'élever dans les jardins.
_ Il n'y a pas d'agneau dans les jardins.
_ Mais il y a bien des paons et des oiseaux.
_ Pas de moutons.
_ C'est un cadeau ! Insista Chloé. Et puis regardez-le, c'est le seul mouton noir. Il est adorable non ?
C'était elle qui l'était, songea-t-il.
_ Soit, mais tu devras le porter, je fais cadeau de la jument à Judith.
L'aînée perdit toute gravité. Un grand sourire édentée fleurit sur son visage, elle bondit sur ses pieds et sortit en courant voir la jument.
_ Marcher dans le désert la nuit est une chose merveilleuse, ajouta Ismaël.
_ Bon, très bien, s'enchanta Chloé sans comprendre qu'elle tombait dans le filet tendu par les deux hommes.
Ils finirent le thé, Krisna et Ismaël en échangeant quelques nouvelles, Chloé en laissant les filles du Roi s'amuser avec l'agneau. Lorsqu'ils se levèrent pour partir, ce fut comme un « au revoir » des plus banals.
_ Nous partirons demain à l'aube, assura Ismaël.
_ Que Dieu vous guide, répondit Krisna en le saluant.
Les fillettes agitèrent leurs mains en se bousculant pour être au-devant des autres. Chloé s'en amusa, Esther retroussait délicatement les manches du manteau de soie pour ressortir ses mains. La petite blonde suivit le prince qui sortit du campement pour retrouver Garuda. Judith montait la jument juste à côté.
_ Ce fut court mais la prochaine fois, j'aurais peut-être l'âge de t'épouser, fit-elle avant de lancer la monture au galop pour faire le tour du camp.
Chloé poussa un petit soupir.
_ Je ne doute pas qu'un mariage soit effectivement possible, marmonna-t-elle.
_ As-tu la mémoire aussi courte ? J'ai déjà décidé de ne plus prendre d'épouses ni de concubines.
_ Même pour une fille de Roi ?
_ Je t'ai déjà toi pour prétendre vouloir une autre caractérielle, se moqua Krisna en resserrant la selle de Garuda.
Chloé se renfrogna.
_ J'imagine que la caractérielle va marcher pendant que vous admirerez la vue de là-haut.
Krisna attrapa son agneau pour le poser à terre et la hisser à bout de bras sur sa monture.
_ Je ne vais pas te laisser marcher.
_ Quelle bonté d'âme, ironisa Chloé en prenant l'agneau qu'il lui tendait.
_ C'était soit cette solution, soit je t'entendais râler toute la nuit, corrigea-t-il en tirant Garuda par les rênes pour avancer.
Chloé grogna en caressant la petite bête.
_ Comment vous l'appelleriez ? Demanda-t-elle au bout d'un moment.
La nuit et le silence les entouraient, la marche était lente et fraîche.
_ Tu ne pourras pas toujours charmer chaque créature et les ramener, tu le sais ?
_ C'est un cadeau, répéta Chloé.
_ Tu n'as pas froid ?
_ Non.
Et il se mit à fredonner. Chloé arqua ses sourcils, c'était probablement la première fois qu'elle le voyait aussi humain. En dehors de la Cité, c'était presque un homme ordinaire après tout. Elle jeta un oeil sur la grosse lanterne à laquelle ressemblait le palais depuis le désert. Ils avaient encore le temps avant d'arriver. Aussi elle déposa l'agneau en travers de la selle et se laissa glisser sur le sable. Elle se mit à la hauteur de prince et suivit son pas en lui lançant un sourire heureux.
_ Ce qui m'étonne le plus, c'est que tu n'ais pas cherché à t'enfuir, déclara-t-il pensivement.
_ Je n'y avais même pas songé, s'aperçut Chloé en tournant sur elle-même. Mais il faudrait tout de même que je cours vite, vous, vous avez un cheval.
_ Qui te dit que je ne te laisserais pas fuir ?
La petite blonde cligna des paupières.
_ Pourquoi ne pas l'avoir fait avant alors ?
_ C'est maintenant qu'une guerre se prépare, tu serais en sécurité dans ton monde.
Était-il réellement sérieux ?
_ Je ne comprends pas. Vous voulez que je sois loin de v... de la Cité ? Se reprit-elle en baissant les yeux. C'est pour cela que je suis venue ? Que vous avez donné la jument ?
Krisna commença par pousser un soupir.
_ N'échafaude pas autant de théories. Je disais juste que si tu fuyais maintenant, je ne te retiendrais pas. Je t'ai promis de reconsidérer ta libération.
_ Comme vous m'avez dis, il n'y a pas si longtemps d'ailleurs, que vous m'épouseriez ! S'agaça un peu Chloé.
_ Jamais je ne t'épouserai de force, j'ai besoin de ton consentement.
Chloé s'immobilisa. Krisna marcha quelques pas avant de s'arrêter, sentant parfaitement qu'elle n'avançait plus. Chloé sentait tout son corps se transir à l'idée de partir en courant. Mais elle ignorait si c'était par désir de fuir ou par colère qu'il accepte son absence aussi facilement. Mais après tout, il était marié, ne voulait plus d'autres femmes, partirait à la guerre ; elle, elle était condamnée au titre peu élogieux de Première Favorite sans enfant. Si elle rentrait chez elle, que perdrait-elle réellement ?
_ Que perdrais-tu si tu partais ?
Krisna se retourna pour lui faire face. Chloé restait interdite. Elle déglutit. Elle savait qu'elle n'était pas contre l'idée de rentrer chez elle, mais le quitter, abandonner la Cité, ce n'était pas le moment. Quelle lâche ferait-elle ! Les laisser se battre ou mourir alors qu'elle serait au chaud chez elle... Ne plus voir le prince ni ressentir cette attirance impérieuse, mêlée de colère et de douceur, jamais elle ne comprendrait ce qu'ils pouvaient bien être l'un pour l'autre si elle laissait tout tomber cette nuit ! Alors Chloé serra les poings et s'avança vers lui.
_ Et qui vous ferait la leçon si je partais, rétorqua-t-elle avec détermination. Ce n'est vraiment pas le moment.
Elle le dépassa et continua la marche. Krisna la suivit, soulagé et un peu inquiet. Il attrapa sa main et déposa un baiser au creux de sa paume.
_ Je ne sais pas si je dois me sentir vexée de constater que vous craigniez vraiment ma fuite, reprit-elle avec avoir inspiré profondément.
Krisna leva les yeux au ciel. Il relâcha la bride de Garuda qui se mit à les suivre sagement.
_ Disons que j'aurais été à moitié étonné.
_ C'est trop facile de me laisser ce genre de choix.
_ Tu t'es souvent plainte de ne pas en avoir du tout.
_ Tss j'avais oublié que vous preniez tout au pied de la lettre.
À force de se chamailler, ils perdirent de vue le chemin. Chloé sentit son pied droit déraper sans qu'elle ne puisse se reprendre. S'accrochant au bras du prince, elle l'entraîna avec elle dans la pente de sable et de terre à laquelle ils n'avaient pas du tout fait attention. Ils roulèrent jusqu'au fond, Chloé s'était agrippée au costume du prince. Elle entrouvrit les yeux et se redressa, Krisna avait apparemment amorti sa chute. Il grimaçait, sûrement plus grognon que blessé. Le sable s'était infiltré partout dans les vêtements et dans les cheveux de la jeune femme. Elle les secoua avant de reporter son attention sur le prince, allongé sous elle, les mains sur son visage.
_ Euh... Désolée, fit-elle en passant ses mains sur ses épaules.
À vrai dire, elle avait envie de rire de la situation. Il se redressa et intercepta très bien son pincement de lèvres. Et lorsqu'elle échappa un rire, il n'eut d'autre choix que de l'embrasser. Chloé enfila ses bras autour de son cou, il enserra sa taille. Elle se blottit au plus près de lui, les joues en feu. Elle mordilla sa lèvre, la nuit et le désert, leur solitude, tout la poussait à plus d'audace. Audace qui paya, Krisna s'enhardit un peu plus, relâchant sa bouche pour déposer des petits baisers le long de son cou, au creux de sa gorge et à la naissance de ses seins. Chloé était persuadée qu'il tenterait sa chance plus loin, mais il remonta sagement. Il préféra mordre son lobe d'oreille et reprendre ses lèvres en semblant temporiser les choses.
_ Pourquoi nous n'avons toujours pas... passé une nuit ensemble ? S'enquit-elle alors qu'il la serrait tendrement dans ses bras.
_ Je ne te savais pas aussi impatiente.
_ Ce n'est pas ça, grommela-t-elle en rougissant. Pourquoi vous ne tentez rien alors que je suis d'accord ?
Krisna la rassit devant lui, le visage un peu grave. Allait-il lui ressortir encore un obscur interdit ?
_ Rose, j'ai très envie de toi. C'est une motivation qui me maintiendra en vie ou qui me poussera à te retrouver dans une vie prochaine.
Chloé s'affaissa un peu. Elle voulait bien croire en ces vies antérieures, mais elle ne se souvenait de rien, elle ne se souviendrait pas de lui dans une vie prochaine. Elle voulait être à lui dans cette vie-là ! Celle où elle était Chloé et Rose à la fois ! Mais lui, il croyait dur comme fer à ces choses.
Krisna toucha un rayon de terre rouge.
_ C'est avec cet ocre que nous faisons le Sindur.
Il en prit une pincée et le déposa sur la raie des cheveux de Chloé.
_ Dans ce désert, en dehors de la Cité et de la loi des Hommes, je m'unis à toi. Ainsi, quelque part sur cette terre, il n'y a que toi et moi, aujourd'hui, demain ou dans mille ans.
Il encercla son visage de ses mains pour l'embrasser. Chloé retint un reniflement, émue. Une angoisse sourde tiraillait son estomac. Seigneur, et si c'était la dernière fois qu'elle le voyait seule à seul ? Et s'il ne revenait jamais ? Il fallait qu'elle le retrouve dans cette vie ou dans l'autre !
_ Vous feriez mieux de revenir vivant, conseilla-t-elle avant de le serrer violemment dans ses bras.
Elle réprima un sanglot en enfouissant sa tête contre son épaule.
_ Bharavi, si tu m'étouffes avant la guerre, je n'aurai aucune chance.
_ Idiot, murmura-t-elle en se relevant rapidement pour lui tourner le dos.
Elle voulut dorloter l'agneau pour se consoler, mais le petit mouton était tombé de cheval et gambadait un peu plus loin. Elle partit en courant à sa suite. Krisna attrapa la bride de Garuda, le monta et rejoignit la jeune femme. Il lui tendit le bras et la hissa devant lui. Ils se laissèrent porter par la monture, la Cité grandissait lentement sous leurs yeux. Krisna attrapa les sept clochettes qui restaient. Il en retira trois en les semant dans le désert, par pur caprice, parce qu'elle était restée et parce que sa présence lui était indispensable.
_ Tu es encore ma femme pour quelques instants, parle-moi comme une épouse douce et dévouée, glissa-t-il à son oreille alors que le palais se dessinait clairement devant eux.
Chloé leva les yeux au ciel.
_ Je ne sais pas cuisiner ni coudre, vous avez fait une bien mauvaise affaire.
Elle sentit un baiser déformé par un sourire dans sa nuque.

*

Une dizaine de jours avaient passé. Durant tout ce temps, Chloé avait rêvassé devant la baie de Sanjay, donnant sur son beau jardin fleuri. Elle faisait aller et venir le bout d'une plume sous son menton tout en songeant à la nuit dans le désert. C'était un mariage en fait. Le Sindur conclut tout, il peut suffire à une union, c'était ce que Sanjay lui avait dit. Alors... Elle était mariée ? Ça n'avait pas du tout ressemblé au mariage de Kamna, y avait-il un sens derrière cela ? Mais de toute façon, rien n'était consommé. Pourtant, ce que le prince lui avait dit était une preuve d'amour, elle pouvait le croire. Alors pourquoi pas de « je t'aime » ?
_ Rose ?
Elle se redressa à l'appel de Sanjay et se rapprocha de la table pour reprendre le travail. Ils s'étaient lancés dans la traduction des poèmes de Victor Hugo en hindi.
_ Sara la baigneuse, voilà un poème qui nous fera tous penser à toi.
_ Victor Hugo avait une vision fantasmagorique de l'Orient, comme Sara la bergère qui se prend pour une femme de harem ou une sultane, expliqua Chloé.
_ Je pense que pour annoncer ce projet au prince, nous lui ferons lire ce poème en premier. Que penses-tu du mot « pâle » pour la peau « blanche » du vers ? Pour nous le mot « blanc » associé à la peau est plutôt péjoratif.
_ Oui, confirma l'occidentale. Mais « pâle » va peut-être donner un côté maladif, il faudrait le remplacer.
_ Je vais souligner ce cas, je ferais travailler mes élèves, c'est une bonne occasion, sourit le conseiller.
Chloé acquiesça, vraiment contente d'être engagée dans ce projet qu'elle trouvait formidable. Rien ne disait que Krisna accepterait, mais il lui semblait que Sanjay n'attendait pas tellement son accord. Les universitaires avaient leur indépendance.
_ Je vais vous laisser, dit-elle en se levant et en posant la plume d'écriture sur la table.
_ La copie d'Homère est presque terminée, informa alors le conseiller en se levant à son tour.
_ J'ai hâte de le lire, sourit-elle.
_ Un peu de patience encore.
Il déposa un baiser sur son front et la laissa sortir. Chloé fit quelques pas dans le couloir, toujours escortée par une Amazone. Elle s'arrêta net en apercevant Krisna et sa cour au bout du corridor. Elle se plaqua immédiatement dans l'un des recoins sombres du passage. Elle ne l'avait pas croisé depuis le désert. Elle se recroquevilla lorsqu'il passa et souffla quand il l'eut dépassée. Elle plongea son visage dans ses mains en se disant qu'il faudrait rapidement mettre les choses au clair.
_ Que fais-tu ici ?
Chloé eut un violent sursaut. Krisna s'était glissé en face d'elle dans le recoin, abandonnant sa cour un peu plus loin. Il ne portait plus que ses habits militaires, s'attendant d'un instant à l'autre à partir en guerre.
_ Je ramassais ma boucle d'oreille, elle a roulé jusque là et j'ai dû tâtonner, inventa-t-elle à toute vitesse. E-et... j'allais voir Sanjay !
Il acquiesça avec un demi-sourire.
_ Je vais t'accompagner.
_ Oh nooon, ce n'est pas la peine, vraiment.
_ Je ne t'ai pas vue depuis dix jours, laisse-moi profiter de ce hasard.
_ Oui mais...
Mince ! Qu'allait dire Sanjay au juste !
Krisna prit son bras et l'entraîna à ses côtés. Ses ministres haussèrent des sourcils étonnés. Ils devaient se demander ce qu'il pouvait bien faire avec la Première Favorite en public au lieu de les suivre dans un énième conseil. Le prince ouvrit les portes de l'appartement de Sanjay et entra avec Chloé alors que quelques regards curieux suivirent leur fuite.
_ Rose ? Seigneur ?
_ Sanjay, je ne fais qu'accompagner Rose qui venait te voir, salua Krisna.
Chloé tenta quelques mimes pour que le conseiller ne la trahisse pas. Ce dernier fronça les yeux et finit par confirmer.
_ Oui, j'attendais sa visite.
Krisna fit un petit signe à Akand pour qu'il ferme la porte. Le disciple s'excusa auprès des ministres et clôt l'appartement sous leur nez. Une fois le verrou mis, le prince attira la jeune femme à lui pour l'embrasser. Chloé se crispa un peu, elle avait l'impression qu'il l'embrassait devant son père, et jamais elle ne serait permise un geste pareil. Et puis il insista, alors elle se laissa voguer. Ce fut Sanjay, plutôt, qui ouvrit des yeux ronds. Jamais encore Krisna ne s'était autorisé un tel écart de conduite devant un membre du Grand Conseil. A présent que les âmes soeurs étaient révélées, il fallait s'attendre à de telles réactions, songea-t-il en reportant son attention sur son travail. Il avait entendu dire que Kamna avait pris une grande place sur le devant public. Elle avait rencontré l'assemblée des Mères de la Cité, dînait régulièrement avec Bimala et la grand-mère du prince, et menait le harem à la baguette. Rose n'avait plus aucun poids. Il ne doutait pas qu'elle s'en moque, mais restait l'absence Krisna.
Le couple se sépara, le prince la gardait dans ses bras, son front contre le sien.
_ Comment vas-tu Bharavi ?
Il fallait attaquer tout de suite, sinon elle ne le reverrait que dans dix jours encore.
_ Vous voulez bien passer la soirée avec moi ? Je jouerai de la cithare cette fois.
_ Rose, rien ne me ferait plus plaisir, mais Kamna a déjà organisé un dîner familial ce soir.
Les épaules de la petite blonde s'affaissèrent. Évidemment. Kamna avait déjà tout planifié. Chloé avait du mal à lui en vouloir complètement, elle comprenait que voler des instants de sa nuit de noces était méprisable, mais cette confrontation indirecte la déprimait. Elle avait appris à apprécier la complicité de Kamna, et leur amitié n'existait plus à présent.
_ Je vois, fit-elle en se dégageant doucement.
_ Je ne peux pas faire autrement.
_ Oui je sais aussi.
Elle se tourna vers Sanjay et le salua poliment.
_ Je suis désolée, je vais rentrer pour de bon cette fois.
Sanjay lui accorda un signe qui se voulait réconfortant, elle contourna Krisna et sortit. Une fois dehors, elle rabattit son voile sur sa tête pour ne pas faire face aux regards des ministres. Elle rejoignit l'Amazone qui était restée au bout du couloir, appuyée contre le mur.
_ Nous pouvons rentrer.
Arrivée au harem, dans la grande salle, Kamna apparut, dans un magnifique sari pourpre, le Sindur sur ses cheveux et sur son front, les parures de mariage au cou et aux mains. Chloé aurait voulu se faire toute petite et ne surtout pas la croiser. Car la Première Favorite était inférieure à la Première Dame, quoiqu'il arrivait. Alors elle baissa le front et s'inclina, la gorge serrée.
_ Tu sembles passer beaucoup de temps auprès de Sanjay.
_ Oui. Il m'apprend à lire le sanscrit et l'hindi.
_ Bien, tu feras peut-être une Première Favorite cultivée.
Chloé se renfrogna.
_ Kamna, ne pourrait-on pas... déposer les armes quelques instants ?
La Première Dame baissa les yeux.
_ Je n'en vois pas encore l'intérêt.
Kamna prit le chemin des jardins, Chloé finit par monter dans son appartement. Elle se laissa tomber lourdement sur son lit, assaillie d'inquiétudes.

*

L'après-midi s'annonçait brûlante. Le silence pesait sur le harem. Chloé fixait son plafond, le livre des Mille et Une Nuits entre les mains, cherchant le courage de descendre dans le jardin chinois. Ce fut le son d'une corne qui la poussa à se redresser. Une autre retentit, et encore une autre. Chloé bondit sur ses pieds et se précipita sur la terrasse. Les cornes se multiplièrent. Elle se pencha sur la rambarde, la grande place s'agitait. Les soldats sortaient des campements, les chevaux hennissaient et des petits éléphants balançaient nerveusement leur trompe. Des cavaliers surgirent des principales avenues en poussant des cris que Chloé ne pouvait déchiffrer.
La porte de son appartement s'ouvrit brusquement. Parvati referma plus lentement en apercevant Chloé.
_ Que se passe-t-il ?
L'Indienne semblait essoufflée, elle inspira profondément et passa sa main sur son front.
_ L'ennemi est en vue.
Des aigles laissèrent leur hurlement inonder le palais en planant au-dessus des cours. C'était les éclaireurs et leurs masques des Lionnes. Ils avertissaient depuis les quatre coins de la Cité.
_ C'est commencé, murmura Chloé en réprimant un frisson.
Elles observèrent l'effervescence un instant avant que le bruit des portes du harem se fasse entendre. Chloé esquissa une sortie rapide mais Parvati la retint par le bras.
_ Non, n'y va pas, conseilla-t-elle à voix basse.
_ Pourquoi ?
_ Le prince sera accompagné, seule les épouses peuvent être là.
Chloé serra les poings. Alors elle ne le verrait même pas avant qu'il ne parte ? Elle se défit d'un geste sec de l'entrave et descendit les marches à vive allure. Il n'y avait bien que les épouses, toutes voilées, Kamna devant, et face à elle, le prince, les Portes Dorées grandes ouvertes. Les généraux et les ministres étaient tous là, armés et cuirassés. Le prince lui-même avait enfilé une côte de mailles argentée et des jambières de métal. L'atmosphère était lourde et cérémonial à la fois. Chloé se fraya un passage sur le côté, espérant qu'il la voie, qu'il la rassure avant de partir. Krisna s'avança vers Kamna et baisa son front.
_ Garde courage ma reine, dit-il en reculant d'un pas. En mon absence, Sanjay a toute autorité à tes côtés. Je vous confie le palais et la Cité.
Kamna joignit les mains pour le saluer. Il fit demi-tour et jeta rapidement un oeil sur Rose. Il s'arrêta dans l'encadrement. Son écuyer lui tendait le sabre d'Hadad. Il fallait qu'il le saisisse et qu'il parte sur le front, à l'extérieur de la Cité, alors qu'aucun renfort n'était encore là. Mais il sentait le visage de sa favorite blêmir, et son propre coeur se serrer douloureusement, une nouvelle fois. Il fit un pas en arrière et s'avança vers elle. Il l'enlaça, l'embrassa et appuya sa bouche contre son oreille pour murmurer.
_ Si la situation se dégrade et que les Démons s'emparent de la Cité, je t'ordonne de fuir très loin, je préfère te savoir en vie quelque part plutôt que morte ici. Tu m'entends ?
Elle hocha difficilement la tête, la gorge pleine de larmes. Il déposa un autre baiser sur sa tempe.
_ Je t'aime.
Puis il la relâcha et sortit avec plus de détermination. Il attrapa le sabre et disparut. Chloé s'avança jusqu'aux portes, interdite. Elles furent bouclées sous son nez sans qu'elle n'eut l'occasion de répliquer quelque chose. Elle posa son front contre le bois et ses mains se raccrochèrent aux reliefs. Elle avait tant supplié son père le jour où il avait refermé la porte derrière lui, elle avait tambouriné des poings et piqué une colère mémorable, mêlée d'incompréhension et de tristesse. Là, elle avait une boule de désespoir au creux de l'estomac. Elle aurait voulu lui répondre, exiger de lui une promesse de retour.
_ Je t'aime aussi.
Elle renifla et se détacha de la porte pour observer son départ depuis la grande terrasse. Elle fendit les groupes de femmes et se pencha sur la rambarde. Elle ne voyait que des figurines, des centaines de figurines bouger. Elle leva les yeux sur le désert et un frisson glacial parcourut son échine. Ce désert si pâle au-devant de la Cité, se recouvrait d'une longue tâche sombre qui se déployait comme du goudron sur une route. L'armée de démons, imposante, gigantesque, marchait sur eux comme un fléau inévitable.



A suivre...

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MessageSujet: loooong feed à la Six'   Dim 13 Juin 2010 - 22:33

Ah, comme je l’ai attendu ce chapitre ! Une joie de découvrir une suite, comme d’habitude.
Rhoooo, un autre cadeau, magnifique sauf que là ça sort vraiment de l’ordinaire, c’est du grand cadeau si on part dans les proportions. Je suis pas sûre que le prince ait déjà fait ce genre de présent à une favorite.
MDR ! « _ Ma petite Rose, me feras-tu venir dans ton jardin ? »
Si ça c’est pas du sous-entendu ! Fallait y penser pour le caser celui là !

(filet de bave) du bisou !!! Je me demande toujours comment tu fais pour mettre autant de piment entre eux dans ces instants d’intimité.
Et voilà, l’intervention tant attendue pour moi et inattendue pour les personnages de Sanjai.
Huuum, des tests avec des choix sur des objets, très énigmatique et original.
Ah, je ne m’attendais pas à ce que Krisna refuse de croire la vérité pourtant évidente. Mais bon, j’imagine qu’il déni depuis tellement longtemps au fond de lui que maintenant c’est encore plus dur d’y croire. Mais ça ne durera qu’un temps ça. Faudra bien qu’il finisse par accepter. Pour ce qui est de Rose par contre, huuuuuuuum, l’acceptation prendra sans doute plus de temps. Wouaaaaaaaaa j’avais jamais fait le rapprochement pour le nom ! je me sens bête un peu tout à coup.

Ah, enfin ils font tilt concernant Raja et Ravana. Au moins maintenant ils savent où la guerre va commencer.
Et oui maintenant comme je m’y attendais, le gros problème qui va se poser c’est ce mariage qui n’a pas lieu d’être et Rose qui a un rôle si important mais que le peuple hait pour les mauvais présages qu’elle a envoyé.

Sympa le livre comme cadeau, c’est vrai que ça change par rapport au début où on se souvient des conflits que ça avait entrainé cette histoire de livre chéri plus que le prince.

Rhaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa je le savais, je le savais que tu me ferais pleurer ! la vision du père qui décide de tourner la page même s’il souffre terriblement et après le retour à Chloé qui ressent cette pression et ce sentiment d’emprisonnement ! beau parallèle, et parfaitement bien écrit ce passage bravo !

Ah, il me semblait bien que Krisna et Chloé étaient reliés d’une manière ou d’une autre. J’avais déjà relevé ce détail plus tôt dans l’histoire mais là c’est définitif, le prince ressent la même douleur que Chloé lorsque la douleur est puissante.
Alors là j’ai un gros doute….forcé Rose à se lever, jade et parvati qui semblent se réjouir, les vêtements, maquillages et bijoux aussi bien choisi…ça sent le piège ça, Krisna va l’épouser elle et pas Kamna, je le sens !
Mouais en fait je me trompe je crois, pffff, mais c’est n’importe quoi, pourquoi Rose n’aurait-elle plus le droit à sa liberté ? C’est mentir que de revenir sur une décision prise au début. Ton personnage en bave encore là, être seulement réduite à donner du plaisir au prince une fois marié…Je le sens pas cette histoire.
Joli mariage haut en couleurs c’est le moins qu’on puisse dire, mais il n’a pas épousé Chloé, pff m’en fou il s’en mordra surement les doigts. Tout ce qui passe au cours du mariage, le rituel, c’est du véridique ?

Pas mal d’informations qui arrivent encore avec la conversation entre Sanjai et Chloé, je vais essayer de retenir tout ça pour la suite. En ce qui concerne le côté bleu j’ai une idée de la façon dont tu en reparleras. Et le côté noir évidemment on le verra pendant la guerre, aucun doute.
Et voilà encore un rêve qui démontre bien que c’est avec Rose qu’il devrait être. Par contre ces douleurs pourraient être un vrai problème. Aller Sanjai fait lui entendre raison à ce prince, bien sûr que ce mariage est une erreur.

Effectivement, le prince change de comportement très rapidement, c’est pire qu’avant mais là on le sent en grand désarrois c’est clair ! S’il commence à se convaincre que son mariage est une erreur il est pas sorti de l’auberge. Mais il souffre, donc il y a bien un malaise quelque part.

Ohhh, sympa la promenade nocturne, ça permet d’avoir un premier aperçu des installations pour la guerre et de voir ça par les yeux de Chloé. Quand j’y pense, ça risque d’être grandiose cette guerre.
Hummm, encore des filles qui court après Krisna, amusant comme situation !
Rhaaaaaaaaaaa cro mignon toute la balade dans le désert, et puis cette union sauvage je dirai c’est un peu inhabituel comme comportement de la part du prince, je comprends plus vraiment ce qu’il a en tête, je crois que c’est plus la peine de chercher en fait mdr ! Par contre je suis contente parce que c’est bien de la complicité que j’ai vu entre eux ! wow ! the point fort du chapitre ça. Ils s’aiment mais sont liés d’un amour un peu obscur.

Aaaaaaaaaaah ça y est ! la guerre commence ! Et oui dit donc c’est un départ très cérémonieux, mais ponctué d’un « je t’aime », enfiiiiiiiiiiiin. Voilà qui clos bien ce chapitre.

Excellent boulot, comme d’habitude et merci beaucoup pour cette lecture !
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MessageSujet: Re: Les Mille et Une Nuits Indiennes   Dim 13 Juin 2010 - 23:27

La fin... Mais la fiiiiin... Mais mais le mariage, le mariage... Le cadeau du jardin... mais maiiiiiiiiiiiiiiiiiis!!!

Leur relation tout en retenue mais en même temps elle est là, bien solide, tangible... les âmes soeurs quoi!!! Ils ont fait leur mariage à eux... C'était tout en douceur et sans en faire de trop... awwwww c'est le côté humain que Chloé lui donne qui pourrait peut être l'aider à gagner la guerre... Il est homme et dieu à la fois mais le pouvoir de l'amour peut donner au dieu la puissance qui lui manque... enfin, je sais pas... je divague.

Mais bien sûr, c'est pas que de l'amour dans cette fic, toute l'intrigue sur la guerre tout autour... C'est qd mm Chloé la clé de la guerre, faut pas nous la tuer pour que la guerre s'arrête :-/ On la joue pas k-drama où tout le monde meurt à la fin. Mad Ou alors ils se réincarnent à Métropolis à notre époque. ^__^

Petite mention spéciale pour Gabe... C'était vraiment touchant... :'(


See you au prochain chapitre!
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MessageSujet: Re: Les Mille et Une Nuits Indiennes   Sam 28 Aoû 2010 - 21:43

Dire que j'attendais la suite avec impatience est un euphémisme!!!
En tout cas, je ne regrette en aucun cas d'avoir attendu, c'es juste...juste...whaouuuu!!
J'aime toujours autant l'univers et tu nous fait tomber sous le charme toujours un peu plus à chaque fois!
Le cadeau du jardin et le mariage dans le désert: so cute!!! merci merci merci ^^
A ta prochaine publication Wink
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MessageSujet: Re: Les Mille et Une Nuits Indiennes   Sam 1 Jan 2011 - 20:33

*sourire niais*

Chérie, tu as un gros problème. Un problème qui doit faire la taille de VY Canis Majoris... tu sais, cette charmante plus grande étoile de l'univers...

Parce que bon, voilà quoi, j'viens de me faire l'entièreté des 16 chapitres en trois jours (et en bossant sur mes exams en même temps) et je t'annonce que je compte te harceler pour avoir la suite. ah et en parlant de ça message subliminal: pirate et singe Very Happy

Donc:

Ah my gosh. Quand même quoi. La masse de lecture à tomber et quel bonheur. J'ai beaucoup aimé l'évolution du personnage de Chloé parce que au début, malgré les quelques coups de fouet, me disait: trop facile. S'intégrer? Mon oeil ^^ Et j'avais raison. Mais en matière de confrontation je pense que là, tu la gates ^^

Alors, un commentaire nourri sur tous les chapitres ne va pas être évident mais ce que je tiens à souligner concerne principalement les derniers chapitres. Quel voyage! Je suis amoureuse des djinns, ils sont juste excellents ^^ Et ne parlons même pas du dragon et de son nid. J'ai réellement hâte de voir l'utilisation du masque de lionne. Enfin, si utilisation il y a mais Six est plus experte pour repérer ce genre de chose.

Tous les présents sont extra et chacun à leur manière, ça permet d'avoir une panoplie de déesse non? ^^ Enfin, à peu de chose près ^^ Et puis, le poil de dragon au bras, me demande ce qu'il a comme propriété.

Question du dernier chapitre, très beau mariage et perso , je m'attendais à une catastrophe de la bénédiction de Rose. Genre que le coliier explose ou presque. Bon, ça aurait pas vraiment été du genre très apprécié par la foule et tout mais avouons que ça aurait été drôle ^^

Et le dernier moment dans le désert avec les petites princesses. Grandiose. et le cadeau c'est beau quoi ^^

Marié? il l'aime?

Bon, allez dis nous. Un enlèvement? Plusieurs? Des meurtres? l'arrivée de Gabe en dieu Hindou? Very Happy Very Happy Very Happy

mille et unième post pour rewiewer mais bon ^^ c'ets pas fait exprès. je jure!

Et pis, cloitrée comme maitresse sans enfant. J'le sens mal cette histoire.
Et pis aussi, Jival va revenir?
Kamna va essayer aussi d'assassiner la favorite?
Kamna va finir dans un nid de plume très loin?

Bref, on va éviter de continuer encore longtemps, tu as du pain sur la planche. Disons... pour fêter la nouvelle année... quoi de mieux qu'un nouveau chapitre?

Very Happy

*sourire niais*

Crains mon courroux Very Happy

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MessageSujet: Re: Les Mille et Une Nuits Indiennes   Ven 26 Aoû 2011 - 16:24

Winniiiiiiiiiiiiiiiie
Comment t'expliquais...j'ai passé + de la moitié de la nuit dernière à lire mes chapitres en retard... ça doit faire 1 an que je n'ai plus rien lu, et donc j'ai pas mal de retard. J'ai ainsi pu lire plusieurs chapitres à la suite...
Chloé a vraiment énormément évolué c'est sur (moins féministe ou plutôt moins farouche qu'à ces débuts...mais bon, l'amour rend faible ce n'est pas nouveau).

C'était sur qu'ils étaient ames soeurs, mais c'est triste de voir leur tourmente...Des amants torturés en quelque sorte.
Je compte sur toi pour remonter la côte de popularité de Rose peuchère lol elle en prend vraiment pour son grade...
Quoiqu'il en soit, c'est agréable de voir qu'ils ne sont pas "constamment" dans le conflit, vraiment agréable. Ils sont très touchants au final.
Et moi, pure partisante de la préservation jusqu'au mariage, je suis bien contente de voir qu'ils n'ont encore rien consommés haha mdr

P.S : Tes 2 chapitres sur les cités sont tout simplement géniallisimes, tu as su décrire avec beaucoup de minutieux le contexte de chaque cité et leur environnement, c'était très facile de les imaginer ainsi. Merci pour ton boulot.

Toujours aussi magique.
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MessageSujet: Re: Les Mille et Une Nuits Indiennes   Ven 4 Nov 2011 - 16:59

Génial la suite maintenant je veux le prochain chapitre avec une grande impatience Very Happy
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MessageSujet: Re: Les Mille et Une Nuits Indiennes   Dim 19 Fév 2012 - 15:22

bonjour,

j'ai hâte de lire la suite!!!!
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MessageSujet: Re: Les Mille et Une Nuits Indiennes   Lun 3 Sep 2012 - 23:52

Magnifique mais on hâte de lire la suite de cette magnifique fanfiction winnie
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