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 Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE

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pretender
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MessageSujet: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:42

TITRE : Par Les Armes, Partie 2 : L’Alliance
RESUME : Cinq mois après la décision du Conseil, Chloé s’est habituée à son exil. Mais derrière le calme apparent de la routine qui s’est installée, de grands bouleversements attendent la guerrière. (ça en jette, non ? Wink )
Encore un grand merci pour votre soutien tout au long de la 1ère partie, j’espère que celle-ci ne vous décevra pas ! Un loooong chapitre pour commencer et pour vous remercier de votre patience après la fin de la partie 1 ! Very Happy
Je vais reprendre le même rythme et poster un chapitre toutes les 2 semaines si tout se passe bien !

*

Chapitre 1

La jeune femme se mit à l’abri avec un soupir de soulagement. Sa monture s’ébroua pour se débarrasser des gouttelettes qui coulaient de façon désagréable le long de son corps. Elle l’imita avec un petit sourire fatigué et rassembla ses cheveux en chignon pour éviter que l’eau ne dégouline dans son dos pendant qu’elle tentait de se sécher. Posant une main sur le petit tas de bois qu’elle avait préparé plus tôt dans la journée, elle fit jaillir une flamme qui se propagea jusqu’à créer un puissant brasier, véritable bénédiction en cette journée maussade et froide. L’étalon s’approcha lui aussi, restant tout de même à une distance raisonnable du feu. Son nez la chatouilla une seconde et elle eut une grimace avant d’éternuer. Elle était souffrante depuis quelques jours. Rien de très grave, elle possédait peu de connaissances médicales, mais suffisamment pour savoir que sa vie n’était pas en danger. Toutefois, les sensations étaient désagréables et, surtout, l’affaiblissaient beaucoup. Elle avait l’impression qu’un poignard attaquait sa gorge de l’intérieur chaque fois qu’elle prenait une inspiration, une conséquence désagréable de sa maladie, qui s’intensifiait lorsqu’elle fournissait un effort. Ses muscles semblaient comme atrophiés, et elle détestait sentir que sa force physique n’était pas à son maximum. Elle savait d’instinct que ses yeux trop brillants révélaient la fièvre qui la rongeait et provoquait une constante migraine. Mais le pire, c’était les nuits. Ces nuits qu’elle passait entre cauchemars délirants et quintes de toux la privant du repos qui aurait pu la remettre sur pieds.
Elle se laissa tomber à même le sol, tout près des flammes réconfortantes, et porta une main glacée à son front brûlant pour tenter de soulager cette impression d’être elle-même en feu. En vain, bien sûr. Un goût désagréable s’était installé contre son palais et se répandait sur sa langue et au fond de son gosier, tout ce qu’elle avait tenté n’y avait rien changé.
En fait, son principal problème venait de l’épuisement de ses réserves de nourriture. Elle devait se rationner depuis trois jours parce qu’elle n’avait pas la force de chasser, de pêcher, ou même de cueillir des fruits, et cela n’arrangeait pas son état. C’était la raison pour laquelle elle avait fini par quitter sa retraite aujourd’hui, pour essayer de ramener une proie. Mais l’orage l’avait devancée et elle avait renoncé après une petite heure de recherches infructueuses, sachant que le gibier se mettrait lui aussi à l’abri de toute façon et qu’elle n’aurait donc aucune chance.
Le temps se dégradait avec une régularité constante depuis presque un mois, l’hiver approchait et serait rude, à n’en pas douter.
D’un regard songeur, elle détailla son environnement. Elle n’en avait pas cru sa chance lorsqu’après avoir quitté la tribu et être partie du côté de la petite cascade découverte des mois plus tôt avec une amie, elle avait trouvé cette grotte idéalement située, légèrement en hauteur et orientée de façon à ce que le soleil y pénètre à peine dans l’après-midi, juste assez pour réchauffer la roche sans la réveiller dès l’aube. L’ouverture était assez grande pour qu’un cheval s’y faufile, et l’intérieur était relativement spacieux. Et surtout, la grotte était isolée et presque invisible depuis le sentier traversé par les animaux sauvages qui allaient se désaltérer. Un abri parfait, elle espérait juste qu’il le serait tout autant face au froid et à la neige.
Ses yeux s’arrêtèrent sur la couche confortable qu’elle avait installée tout au fond, tentatrice, mais elle résista. Si elle s’endormait avant la tombée de la nuit, son sommeil ne serait pas réparateur, elle le savait. Luttant contre la fatigue, elle s’adossa tout de même à la paroi rocheuse derrière elle et laissa ses paupières s’abaisser un instant, seuls le grondement du tonnerre et le crépitement des flammes faisant leur chemin jusqu’à son cerveau, couvrant la respiration saccadée de l’étalon après le galop qu’elle lui avait imposé pour rejoindre l’abri.
Elle entrouvrit les lèvres, incapable d’inspirer par le nez, grimaça lorsque cela accentua la douleur dans sa gorge et ses poumons. Elle aurait tout donné pour savourer la sensation de respirer normalement. Un bonheur que l’on n’appréciait pas à sa juste valeur tant qu’on n’en avait pas été privé.
Avec un grognement de mécontentement, elle s’aperçut qu’elle était en train de sombrer malgré sa bonne résolution et elle secoua la tête pour se reprendre. L’étalon la réconforta d’un petit coup de naseaux à l’épaule. Elle le remercia d’un sourire et d’une brève caresse, reconnaissante pour le soutien qu’il lui apportait, lui qui représentait la seule présence constante de son existence depuis maintenant plus de cinq mois.
Son expression se durcit alors qu’elle se souvenait qu’elle n’avait pas adressé la parole à un autre être humain depuis tout ce temps, depuis cette révélation que sa chef lui avait balancée à la figure, depuis qu’elle avait décidé d’assumer la responsabilité de ses actes et quitté sa tribu en paria, exilée pour ce crime impardonnable, avoir secouru un homme.
Peut-être aurait-elle dû éviter de résister au sommeil, après tout. Ce genre de pensées la mettait hors d’elle, et comme elle manquait d’énergie pour canaliser son agressivité en courses ou en chasses, menait invariablement à un état de profonde déprime qu’elle tentait tant bien que mal de repousser.
_Chloé ? Chloé ? Chloé !
Elle ne comprit qu’au troisième appel. Ses réflexes souffraient eux aussi de son état de santé et, surtout, elle n’avait pas entendu de voix humaine depuis si longtemps qu’elle n’avait d’abord pas réalisé que c’était bien de cela qu’il s’agissait, et non d’une hallucination ou d’un rêve. Sans compter qu’elle ne s’attendait pas à ce que qui que ce soit prononce son nom ici. Méfiante, elle posa la main sur l’une de ses épées, se ravisa en réalisant qu’elle n’aurait pas la force de s’en servir et se décida plutôt pour la dague moins lourde et plus maniable glissée dans une boucle le long de sa cuisse. Le manche du poignard fermement serré entre ses doigts, elle fit l’effort de se lever, surprise par le hennissement approbateur de sa monture. Elle s’approcha avec prudence de l’entrée de la grotte pour jeter un coup d’œil à l’extérieur tout en restant hors de vue, constata que la pluie avait cessé malgré les quelques éclairs persistants. Stupéfaite, elle sentit ses sourcils se soulever lorsqu’elle découvrit la silhouette qui s’éloignait après être passée devant l’ouverture sans la repérer. Avant d’avoir le temps d’analyser ce qu’elle pensait de cette présence inattendue ou de réfléchir à la conduite appropriée, elle vit l’étalon quitter l’abri pour se diriger au petit trot vers le cavalier.
Celui-ci pivota sur sa selle en entendant l’approche de l’animal. D’abord surpris, il finit par s’éclairer d’un petit sourire et mit pied à terre pour accueillir l’équidé, qui s’arrêta à sa hauteur et reçut une légère caresse au chanfrein pour sa peine.
_Elle ne doit donc pas être loin.
Comme s’il avait compris la question sous-jacente, l’étalon bai fit demi-tour et attendit que le jeune homme le suive pour se diriger vers la grotte. Intrigué, le cavalier incita sa propre monture à lui emboiter le pas en tirant légèrement sur les rênes, et arriva bientôt au niveau de la discrète brèche dissimulée par la végétation.
_Ingénieux, sourit-il en se retrouvant face à la femme qu’il cherchait.
Elle ne réagit qu’à cet instant, tirée de son état de choc par le bref éclair d’humour apparu dans le regard d’acier lorsqu’il s’était posé sur la dague qu’elle brandissait inutilement. Elle abaissa l’arme sans la ranger pour autant, ces mois d’isolement s’étant assurés de sa paranoïa – ou de sa prudence. Sa posture se détendit, mais elle garda le silence. Il fronça les sourcils en pénétrant dans l’abri alors que Mertao s’écartait davantage, rejoint par la monture du jeune homme.
_Chloé…
Elle se reprit enfin, sa bouche se refermant et son expression se faisant à peine plus amène.
_Alexandre.
Sa gorge se bloqua alors qu’elle tentait d’articuler. Elle économisait ses paroles depuis qu’elle était tombée malade, encourageant Mertao du geste et du regard plutôt que de la voix. Elle n’avait pas prononcé un mot depuis plusieurs jours et son propre timbre sonnait comme étranger à ses oreilles. Elle avala sa salive avec difficulté, incapable de détourner son regard du sien.
_Que fais-tu ici ? parvint-elle à demander.
_Me croiras-tu si je prétends que je me baladais dans les parages ?
L’éclat de rire surpris qui lui échappa à cette absurdité provoqua une quinte de toux instantanée et elle posa une main sur la paroi pour se soutenir, alors qu’il s’approchait pour effleurer la base de son cou, trouvant sous ses doigts la peau aussi brûlante qu’il l’avait soupçonné en remarquant ses yeux trop brillants.
_Tu as de la fièvre.
_Ton frère t’aurait-il donné des cours de médecine ?
Son sourire fut minuscule, l’amusement ne parvenant pas tout à fait à masquer l’inquiétude. Sans lui laisser le temps de répliquer, elle remarqua comme un reproche :
_Tu es trempé.
Il haussa les épaules et en profita pour retirer son long manteau noir alourdi par l’eau. L’averse avait été aussi violente qu’inattendue, la pluie froide avait fini par s’infiltrer sous l’épais vêtement, collant le tissu de sa chemise à sa peau d’une façon désagréable, mais les frissons qui le parcouraient avaient plus à voir avec son soulagement d’avoir enfin retrouvé la petite blonde qu’avec la fraîcheur de cette fin d’après-midi automnale. Il obéit toutefois lorsqu’elle lui fit signe de s’installer près des flammes et accueillit avec bonheur la chaleur du feu sur son corps tremblant. Ils gardèrent le silence le temps de laisser le brasier les sécher et les réchauffer. Alexandre finit par s’écarter pour rejoindre Parcellion et le débarrasser de sa selle, de ses sacoches et de son mors, puis il revint vers elle chargé de l’une des besaces de cuir qu’il lui tendit. Intriguée, elle s’en saisit et l’ouvrit, lui offrit un sourire reconnaissant en découvrant la nourriture qu’elle contenait, mais secoua la tête et la lui rendit.
_Je ne peux rien avaler.
Il refusa de saisir la lanière, et elle resta un instant le bras tendu sans savoir qu’en faire. Elle finit par poser la sacoche à ses côtés en se rasseyant.
_Tu en as besoin, constata-t-il.
_Je sais, oui.
_Depuis quand es-tu malade ?
_Une semaine. Peut-être deux.
_Et depuis quand n’as-tu rien mangé ?
Elle haussa les épaules sans répondre. Son dernier vrai repas remontait à presque trois jours, elle avait grignoté quelques fruits entre temps, mais rien d’autre. Elle était partie chasser aujourd’hui avec l’intention de se nourrir pour de bon, mais à présent qu’elle en avait l’occasion, elle sentait son estomac se rebeller à la simple idée d’ingurgiter quoi que ce soit de plus consistant qu’une gorgée d’eau. Elle en but d’ailleurs une avant de proposer sa gourde au jeune homme, qui déclina d’un geste. A présent qu’elle s’était habituée à sa présence si loin de son campement, elle demanda enfin :
_Comment m’as-tu trouvée ?
_Leïla.
_Leïla ignore où je suis.
_C’est vrai, mais elle m’a parlé de la cascade. J’ai décidé de tenter ma chance dans les environs.
_Pourquoi ?
Il lâcha un rire incrédule, s’interrompit en s’apercevant que la question était sincère. Son expression confuse et ses sourcils soulevés le prouvaient. Il reprit son sérieux lorsque l’incertitude des derniers mois et la peur encore vaguement présente lui revinrent.
_Il y a encore deux semaines, j’ignorais même si tu étais en vie !
Elle accepta cette explication imprécise d’un simple hochement de tête, attendant qu’il continue, ne trouvant pas la force de l’interroger. Il poussa un soupir en passant une main lasse sur sa nuque et en s’installant près d’elle.
_Je vis l’enfer depuis cinq mois. Je n’avais aucun moyen de savoir si la tribu t’avait condamnée à l’exil ou… ou à pire. J’ai fini par craquer.
_Craquer ? répéta-t-elle, confuse.
_J’ai trouvé votre campement.
_Tu as quoi ? Alexandre, tu…
Il interrompit sa protestation d’un doigt posé sur ses lèvres et lui offrit le demi-sourire qui lui avait tant manqué, qu’elle l’admette ou non. Il savait ce qu’elle allait dire. Après ce qui s’était passé et étant donné les relations plus que tendues entre leurs deux camps, aller voir les Adalantes pour savoir ce qu’était devenue une exclue qui avait enfreint toutes les règles en lui sauvant la vie n’était pas seulement déraisonnable et illogique : c’était de la pure inconscience. Une folie aussi stupide que dangereuse dont son frère avait tenté de le dissuader.
Chloé secoua la tête, incrédule, pas seulement à cause du risque qu’il avait pris, mais parce qu’elle n’arrivait pas à réaliser qu’il avait trouvé leur camp. Il avait dû y passer des journées entières, leurs traces étaient couvertes et elles avaient pris garde à ne pas s’installer au bord de la rivière. Une précaution agaçante puisqu’elle posait quelques problèmes pour le ravitaillement en eau et la lessive, mais nécessaire : les cours d’eau étaient toujours l’endroit le plus exposé, leur côté pratique signifiant que d’éventuels intrus risquaient de le longer et de tomber sur elles par hasard.
_Que s’est-il passé ?
_Unélia. Elle s’est assez éloignée pour que je puisse l’aborder seule et a accepté de demander à Leïla de me rejoindre en dehors du campement.
Chloé eut un léger sourire à la pensée de l’orpheline à laquelle elle s’était tant attachée avant son exil. La fillette qui avait sauvé Valérian de la noyade et soigné les blessures dues aux loups commandés par Soliabir.
_Comment… Comment vont-elles ?
_Bien.
_Valérian ?
_Il est remis.
Elle se tut, méditant sur ces nouvelles qu’elle n’avait pas osé espérer. Apprendre que son amie et Unélia étaient en bonne santé la soulageait d’un poids qu’elle n’avait pas eu conscience de porter. La géante brune devait être enceinte d’environ six mois, savoir qu’il n’y avait aucune complication la rassurait.
Un frisson la parcourut malgré le brasier. Elle alternait les périodes de froid glacial et les poussées de fièvre, elle avait l’habitude d’attendre que cela passe tout seul, mais en remarquant le mouvement involontaire, Alexandre se leva, ajouta une bûche par-dessus les morceaux de bois qui brûlaient déjà, s’empara de la couverture posée sur son lit et la lui drapa sur les épaules, frictionnant vivement son dos avant de l’entourer d’un bras pour l’attirer vers lui. Elle commença par résister, mal à l’aise, mais il insista d’une légère pression et elle finit par céder, se blottissant contre son torse et enfouissant son visage au creux de son cou. Ses yeux se fermèrent contre sa volonté, un soupir lui échappa lorsqu’elle sentit ses muscles se détendre pour la première fois depuis cinq mois.
Rien de tout ça n’était positif, réalisa-t-elle à travers la brume qui envahissait petit à petit son esprit. Accepter de l’aide était une faiblesse. Faire confiance à un homme, fut-il Alexandre, était risqué, non parce qu’il risquait de la trahir, mais parce que reposer sur lui pour quoi que ce soit signifiait renier cette partie d’elle-même qui s’était toujours enorgueillie de ne dépendre de personne.
Pourtant, ces objections se dissipèrent quand elle se rendit compte qu’elle avait besoin de ce soutien, à cet instant précis, bien plus qu’elle n’aurait voulu le reconnaître. Juste se laisser faire, relâcher son attention constante le temps de reprendre des forces, lui laisser le soin de monter la garde et de prendre la simple décision d’ajouter une bûche au brasier ou au contraire d’éteindre le feu lorsqu’ils souhaiteraient dormir. Ne rien faire d’autre que se vider l’esprit et se concentrer sur les battements trop violents de son cœur malmené par la maladie, en ignorant la faim, l’épuisement, et ce sentiment angoissant au fond de son ventre, qui disait qu’elle aurait dû se débattre au lieu de savourer l’instant autant qu’elle le faisait.
_Merci, chuchota-t-elle contre sa peau, plus reconnaissante qu’elle ne saurait jamais l’exprimer.
_Dors, Chloé.
Pour la première fois de sa vie, elle obéit à un ordre sans discuter.

*

Ce fut une odeur délicieusement calmante qui la réveilla. Désorientée, elle ouvrit les yeux, surprise de découvrir que le soleil s’infiltrait dans l’abri et qu’une silhouette se découpait en contre-jour près de l’ouverture. La visite inattendue de la veille lui revint alors en mémoire et elle s’assit avec prudence, remarquant que son crâne ne protestait pas contre le mouvement, alors que depuis qu’elle était souffrante elle s’était toujours éveillée avec un mal de tête monumental. La fièvre semblait aussi s’être apaisée, et si sa gorge était toujours en feu, les progrès étaient tout de même notables.
_J’ai cru que tu dormirais toute la journée. Il est plus de midi.
Stupéfaite, elle observa le jeune homme qui s’approchait d’elle avec un petit récipient contenant un liquide étrange, brunâtre, peu appétissant, dont s’échappait une fumée qui vint lui chatouiller les narines. Elle identifia le parfum comme celui qui l’avait tirée du sommeil et haussa un sourcil. Elle ne s’était pas attendue à ce que cette soupe bizarre émette une odeur aussi agréable. Elle exprima sa curiosité d’un regard intrigué. Avec un sourire, il lui tendit le bol qu’il avait dû trouver dans ses affaires. Suspicieuse, elle renifla avec un certain dédain mêlé d’intérêt le liquide inconnu.
_Qu’est-ce que c’est ?
_Bois.
Elle n’hésita qu’une seconde, souffla pour écarter la fumée et trempa à peine les lèvres dans le récipient. Laissa la soupe se répandre sur ses papilles. Écarquilla les yeux en avalant une gorgée plus convaincue. Termina le bol avec un soupir de bien-être et rejeta la tête en arrière lorsqu’il fut vide, dégustant les dernières gouttes à la saveur si particulière qu’elle n’était pas parvenue à reconnaître. Ce n’était pas tant le goût qui l’étonnait que la sensation qui l’accompagnait. Du pur réconfort, comme si le liquide s’infiltrait dans ses veines pour la réchauffer de l’intérieur, apaiser les irritations de sa gorge et écarter tout signe d’épuisement, de lassitude ou de doute. Elle rouvrit les yeux pour découvrir qu’Alexandre s’était assis à ses côtés et l’observait avec un sourire, une lueur attendrie dansant dans son regard amusé.
_Qu’est-ce que c’était ?
_Ceci est le plus grand avantage que j’ai découvert jusque là à être le fils d’un marchand. Cela s’appelle du cacao.
_D’où cela vient-il ?
_Aucune idée. L’un de ses fournisseurs en a un jour vendu à mon père, mais nous n’en avons jamais retrouvé nulle part, expliqua-t-il en lui montrant une petite boîte qui contenait une poudre marron ressemblant à une poignée de terre trop fine. Il suffit de la mélanger à de l’eau très chaude. Je la garde précieusement depuis des années.
Elle sourit à son tour, reconnaissante, passa la langue sur ses lèvres au cas où une goutte lui aurait échappé, eut une grimace déçue en constatant que ce n’était pas le cas, ce qui arracha un léger rire au jeune homme.
_Tu sembles plus en forme.
_Je n’avais pas dormi ainsi depuis…
Sa voix se brisa, mais il avait saisi et acquiesça sans insister pour lui faire terminer sa phrase. La douleur de l’exil devait être encore bien présente en elle. Il ne prétendait pas comprendre ce qu’elle ressentait, ne pouvait même pas commencer à imaginer ce qu’on éprouvait lorsqu’on devait quitter la seule famille qu’on ait connue, lorsqu’on était rejeté comme elle l’avait été par une tribu à laquelle on tenait par-dessus la vie, mais dans une certaine mesure, il pouvait compatir. Ne serait-ce que parce que lui-même n’avait pas connu de repos aussi apaisant que cette nuit depuis qu’elle l’avait laissé au bord de la rivière pour rejoindre son peuple et affronter le jugement.
_Merci, Alexandre. J’ai… La solitude me pèse plus que je ne l’aurais pensé.
Elle détourna le regard, embarrassée par l’aveu. Elle avait toujours aimé être seule, avait couru après ces instants de calme avec la passion qui animait chacun de ses objectifs, mais savoir qu’elle pouvait, si elle le souhaitait, rechercher la compagnie de Leïla et Zaniria ou défier l’une de ses alliées à l’entraînement avait représenté une sorte de garantie. Celle qu’elle avait le choix, contrairement à aujourd’hui. Après quelques secondes d’un silence gêné, elle le contempla de nouveau pour demander d’une voix basse :
_Pourquoi es-tu venu ? Apprendre que je n’avais pas été exécutée aurait dû te suffire.
_Tu me manquais. Est-ce si difficile à croire ? s’étonna-t-il en remarquant sa moue surprise.
_Oui et non. Nous avons très bien survécu l’un sans l’autre pendant plus de deux décennies, mais j’avais moi aussi envie de te voir, je l’admets.
Plus qu’envie, aurait-elle ajouté si elle avait été tout à fait honnête. Étrangement, la douleur de son absence et l’incertitude concernant l’état de santé de Valérian avaient été presque aussi oppressantes que l’éloignement de sa propre tribu. Ce qui l’amena à se poser une nouvelle question :
_Où en sont les relations entre les deux camps ?
_Elles semblent s’être stabilisées. Quelques jours après ton bannissement, les reproductrices qui n’avaient pas été fécondées ont de nouveau rencontré leurs amants. D’après Leïla, toutes attendent désormais un enfant, et elles sont trop occupées à préparer les naissances pour s’inquiéter de négociations diplomatiques ou pour relancer la guerre. Le décès de Soliabir a attisé la haine de ses partisantes à ton égard, et donc au nôtre, mais elles ne rencontreront pas assez de soutien pour tenter quoi que ce soit, du moins pas tant que les bébés ne seront pas venus au monde. La suite sera sans doute plus difficile. De notre côté, les tensions subsistent. Darlhan et quelques uns de ses amis tentent d’inciter mon père à attaquer lorsque les Adalantes enceintes seront à leur point le plus vulnérable, dans un ou deux mois, mais il paraît sensible à la voix de la raison. Quels que soient les arguments de Darlhan sur l’honneur et la vengeance, l’opinion que nous défendons, Valérian, Kaliastre et moi, pèse plus que cela à ses yeux, du moins pour le moment.
Elle hocha la tête, songeuse. Les explorateurs étaient arrivés depuis plus de six mois, la moitié de leur séjour était donc écoulée, peut-être le pire serait-il évité, si les guerrières se concentraient davantage sur l’agrandissement de la tribu que sur leur haine des hommes en général et de ceux-ci en particulier. Elle avait espéré en acceptant de l’affronter que la disparition de Soliabir apaiserait certains conflits, mais elle n’avait pu en avoir la certitude, aussi était-elle légèrement rassurée. Dans à peine quelques mois, le groupe de Mykherm repartirait, et la menace serait écartée pour de bon.
Elle interrompit à cet instant le cours de ses pensées en réalisant ce que cela signifiait. Dans à peine quelques mois, le groupe de Mykherm repartirait…
_Tu n’aurais pas dû venir, prononça-t-elle avant de songer à s’en empêcher.
Blessé, il eut un imperceptible mouvement de recul. Elle poussa un soupir en libérant ses cheveux pour s’occuper les mains, mais ne prit pas la peine de justifier son reproche. Il lui avait fallu cinq mois pour se faire à l’idée qu’elle ne le reverrait jamais, ou alors brièvement si elle devait amener un fils à Valérian, mais sa présence aujourd’hui à ses côtés et l’attention dont il faisait preuve depuis qu’il l’avait retrouvée allaient rendre l’épreuve bien plus pénible qu’elle n’aurait dû l’être. Elle était sur le point de se lever lorsqu’il la retint et posa ses lèvres sur les siennes, sa langue demandant une autorisation silencieuse d’un mouvement trop agréable pour qu’elle puisse la lui refuser.
Avec un soupir mi-résigné, mi-satisfait, elle ferma les yeux, entrouvrit la bouche pour lui permettre d’approfondir le baiser et posa les mains sur ses épaules pendant qu’il encadrait son visage des siennes, craignant de la voir reculer. Lorsqu’il comprit qu’elle n’en ferait rien, il laissa l’une de ses mains descendre le long de son corps pour se loger sur sa hanche et voulut l’approcher de lui dans un geste possessif, passionné, impatient, désespéré. Elle y résista, instinctivement mal à l’aise devant le mouvement qu’il tentait inconsciemment de lui imposer, et choisit plutôt de le pousser doucement, l’accompagnant alors qu’il comprenait la manœuvre et se laissait aller en arrière contre sa couche. Ses mains se logèrent au creux de ses reins, ses bras l’entourant pour la retenir contre son corps comme s’il avait peur qu’elle ne disparaisse. Allongée sur lui, elle entendit un gémissement étouffé lui échapper quand elle sentit la chaleur qui émanait de son torse la réchauffer à travers leurs vêtements alors qu’elle n’avait pas conscience d’être gelée. En réponse, elle le sentit durcir le duel de leurs langues, et elle rendit coup pour coup, exactement comme au combat, avançant s’il se retirait, luttant contre l’intrusion lorsqu’il se faisait plus insistant, devenant pliante et souple quand l’urgence se calma et que ses gestes passèrent d’un désir dévorant à une tendresse saisissante. Ce fut lui qui brisa le baiser, rompant le contact de leurs lèvres sans relâcher sa prise sur son corps.
Rouvrant les yeux, elle sentit son cœur manquer un battement, sa gorge se serrer, son ventre se nouer, et elle secoua la tête avec regret.
_Nous sommes en train de rendre les choses plus compliquées encore.
_Je sais, confirma-t-il.
Dans un acquiescement résigné, elle fit mine de se lever, mais il ne desserra pas son emprise. Quand elle dirigea vers lui un regard interrogateur, il demanda simplement de ce ton trop grave qui avait le don de la troubler :
_Reste. Je t’en prie. Juste… Reste.
Poussant un soupir, elle se laissa enfermer entre ses bras, autorisa ses paupières à s’abaisser et posa la joue contre son torse, bien décidée à profiter de cet instant avant de le voir repartir. Elle sombra dans un demi-sommeil agréable, consciente de la sensation de son corps sous le sien et du bruit du feu à quelques pas, sans trouver la force de bouger ou même de réfléchir.

*

_Viens avec nous.
_Pardon ?
La faim l’avait finalement rattrapée, l’incitant à quitter son étreinte rassurante, et elle guettait avec un appétit qu’elle n’avait pas ressenti depuis des semaines le quartier de viande qui cuisait au-dessus du brasier, embroché sur une longue tige de fer. Décidant qu’il était prêt, elle l’éloigna des flammes, en découpa un morceau qu’elle posa dans son assiette et tendit le reste au jeune homme afin qu’il se serve. Il ignora la nourriture pour répéter :
_Viens avec nous. Lorsque nous repartirons. Plus rien ne te retient ici.
Elle aurait lâché un rire devant l’incohérence de cette proposition, si elle n’avait eu conscience de son sérieux grâce au regard intense qu’il fixait sur elle. Elle secoua la tête avec un sourire forcé en avalant sa première bouchée d’un aliment consistant depuis des jours.
_Je ne peux pas faire ça.
Il hocha la tête comme s’il s’était attendu à sa réponse. Elle avait toutes les raisons de refuser. Tout d’abord, les explorateurs la haïssaient, elle mettrait sa vie en danger en acceptant. Ensuite, malgré son bannissement, elle avait besoin de savoir sa tribu à proximité, d’autant qu’elle avait encore des réponses à obtenir. Enfin, et surtout, le peu que Galothène lui avait révélé de l’avenir suggérait qu’elle seule pourrait empêcher l’extermination future des Adalantes, elle ne pouvait pas les abandonner.
_Dans ce cas, c’est moi qui resterai.
_Ne sois pas ridicule.
_Je suis sérieux.
_Non, tu ne l’es pas. Tu ne quitteras ni Valérian, ni Kaliastre, ni Fester, ni Mykherm, et tu n’abandonneras pas tes rêves de découvertes pour adopter la vie clandestine d’une exilée. L’ennui, tu te souviens, Alexandre ?
Une fois de plus, il acquiesça. C’était l’une des premières choses qu’il lui avait dites : ils avaient quitté leur pays d’origine par ennui, et cette envie, ce besoin de partir à l’aventure et d’explorer de nouveaux territoires ne s’était pas éteint, ne s’éteindrait jamais, brûlant plus fort encore que son désir de demeurer à ses côtés, alors qu’elle souhaiterait sans doute rester auprès des Adalantes, qui elles-mêmes espéraient pouvoir s’installer définitivement sur ce territoire. Il savait depuis le début que cette conversation ne mènerait nulle part, il s’agissait plus d’une pensée en l’air que d’une réelle proposition, mais l’idée était attirante, il ne pouvait le nier. A son soupir, elle lui offrit un minuscule sourire.
_Si tu trouves le pays d’où vient ce cacao, ramène m’en, d’accord ?
Il lâcha un rire teinté d’une pointe de nostalgie.
_Chloé…
Intriguée par son ton hésitant, elle abandonna un instant son assiette pour l’observer. Assis face à elle sans réellement la voir, il marqua une pause avant de plonger son regard dans le sien.
_S’agit-il d’un adieu ?
Elle s’était posé la question de son côté. A moins d’une catastrophe, ce qu’elle ne souhaitait pas, à moins que Leïla ne mette au monde un fils, ce qui serait peut-être pire, à moins qu’ils ne se rencontrent par hasard au cours d’une chasse, cas improbable étant donné que son campement était éloigné de plusieurs jours de l’abri qu’elle avait choisi, ils n’avaient aucune raison de se revoir. Elle se mordit la lèvre avant de dire ce qu’elle savait être la vérité :
_C’est probable, oui.
_Permets-moi de revenir.
Elle haussa un sourcil suspicieux et s’apprêtait à répondre, mais en sentant venir la protestation, il la coupa aussitôt :
_Je sais que cela n’arrangera pas les choses. Et je ne te demande rien, précisa-t-il en réalisant ce qu’elle pouvait avoir compris de sa demande. Je ne le fais pas pour ça.
_Pourquoi, dans ce cas ?
_Parce que je préfère penser que j’ai profité de tous les instants que j’aurai pu voler, plutôt que de laisser derrière moi le souvenir amer de cette journée. Parce qu’un moment de plus passé à tes côtés vaudra mille fois l’épreuve du départ. Parce que je t’aime, Chloé. Et qu’il vaut mieux avoir aimé et perdu que n’avoir jamais aimé.
Quand seul un silence choqué accueillit son discours, il poussa un soupir. Il ne s’était pas attendu à ce qu’elle réagisse. A vrai dire, il ne s’était pas non plus attendu à en dire autant. Il détourna les yeux un instant, le temps de se demander s’il avait bien fait. La situation était bien assez compliquée sans qu’elle ait en plus à gérer cette déclaration pour le moins déstabilisante, il en avait conscience. Pourtant, il était incapable de regretter les paroles qui lui avaient échappé. Pas parce qu’il espérait qu’elles résoudraient tous les problèmes comme par magie, pas parce qu’il espérait qu’elle ressentait la même chose, pas parce qu’il espérait que cela changerait quoi que ce soit au fait qu’ils seraient séparés dans moins de six mois. Simplement parce que prononcer ces quelques mots lui avait paru… juste. Après les quelques secondes qu’il lui fallut pour se remettre de sa stupéfaction, la jeune femme lui offrit un sourire désabusé.
_Tu n’es pas du genre à simplifier les choses, n’est-ce pas ?
Il lâcha un rire malgré lui et lui donna raison d’un bref signe de tête, notant au passage qu’elle n’avait pas répondu, ni à sa question initiale, ni à son aveu. Décidé à ne pas la laisser s’échapper, il demanda donc de nouveau :
_Me laisseras-tu revenir ?
_Qui suis-je pour t’en empêcher ?
Il interpréta cette vague répartie comme un accord en refoulant d’un effort de volonté la saveur aigre-douce de l’instant et en se concentrant plutôt sur la sincérité de son minuscule sourire. Hésitant un court moment, il lâcha à contrecœur :
_Si tu penses que…
_Non. Enfin si. Je pense que c’est une mauvaise idée. Une très mauvaise idée, en fait. Pour plus de raisons que je ne saurais en nommer. Mais j’ai besoin de te voir, Alexandre.
Plus qu’une distraction bienvenue dans son existence isolée, plus qu’un soutien face à la fièvre, plus qu’une aide qui l’avait reposée, plus que l’occasion d’entretenir une conversation avec quelqu’un, sa présence avait apaisé, sans les effacer totalement, toutes les douleurs des derniers mois, tous les doutes provoqués par des heures de réflexion solitaire, toutes les peurs sur ce que lui réservait l’avenir, tous les remords pour ce qu’elle avait fait subir à ses proches en trahissant leurs lois, toutes les images cauchemardesques qui hantaient ses nuits, toutes les questions qu’elle se posait sur ce qui était arrivé à sa mère. Et elle avait désespérément besoin de ces quelques heures d’oubli qu’il semblait être le seul à pouvoir lui offrir. Peu importait la voix de la raison qui hurlait dans sa tête que si ses alliés découvraient qu’il venait lui rendre visite, ils mourraient tous les deux. Peu importait la déclaration qui l’avait déstabilisée, dont elle ne savait que faire. Peu importait la souffrance qui s’accentuerait un peu plus chaque fois qu’elle le verrait en se rappelant que le moment du départ approchait.
Tout ce qui importait, c’était ce fait brut, simple et inaltérable : elle aurait tout donné pour ressentir de nouveau sa présence à ses côtés en sombrant dans le sommeil. Alors elle lui offrit un sourire plus convaincu.
_Tu ne viendras pas ici. Ton campement est situé à près de trois jours de cheval. Cela signifierait t’absenter pendant une semaine, et tu ne peux pas prétendre que cela ne semblerait pas suspect. Je ferai la plus grande partie du chemin, décida-t-elle.
Le plus simple en réalité aurait été qu’elle aille s’installer près des explorateurs jusqu’à leur départ, mais ce plan comportait deux inconvénients majeurs : plus elle se rapprochait d’eux, plus elle risquait d’être découverte par ses adversaires, et surtout l’abri qu’elle avait trouvé ici était trop parfait pour qu’elle accepte de le laisser sans surveillance pendant plusieurs mois. Elle aurait risqué d’y revenir pour le voir occuper par des animaux et de se retrouver privée de sa relative sécurité, une sécurité dont elle avait trop besoin en tant qu’exilée solitaire.
Alexandre approuva d’un hochement de tête.
_A un peu plus de deux jours d’ici, la rivière se fait violente, les courants sont plus forts et la berge irrégulière. Un amoncellement de rochers marque ce changement d’humeur. Il me faudrait moins d’une journée pour rejoindre cet endroit.
_Je le connais, confirma Chloé. C’est parfait, la tribu n’y va jamais car le courant est trop puissant pour y pêcher ou y faire la lessive, nous risquons donc moins d’être repérés.
_Quand pourras-tu y aller ?
_Laisse-moi me remettre complètement et refaire des réserves de nourriture. De toute façon, tu ne pourras pas quitter ton camp avant quelques jours sans éveiller les soupçons.
Frustré par sa logique, il acquiesça à contrecœur.
_Deux semaines ?
_Quatre.
_Trois, sourit-il.
_Marché conclu.
Lorsqu’il eut quitté l’abri, elle nota avec un petit rire qu’il avait laissé sur sa couche, bien en évidence, la précieuse boîte de cacao.

*

Alexandre esquissa un sourire en entendant trois coups fermes frappés à sa porte. Depuis qu’il était rentré, il avait tout juste eu le temps de s’occuper de Parcellion, de prendre un bain et de manger un morceau et il aurait voulu un peu de calme pour se remettre de cette expédition avant d’avoir à parler à qui que ce soit. Mais cette façon de frapper, il la connaissait, et il savait que de l’autre côté du bois se trouvait la seule personne qu’il ait envie de voir en cet instant.
_Entre.
_Alors, l’as-tu trouvée ? demanda Valérian sans préambule après avoir refermé la porte derrière lui.
_Bien, merci, et toi, comment te portes-tu ?
Le grand brun lâcha un rire en s’asseyant sur le tabouret posé à côté du lit sur lequel était étendu son frère.
_Épargne moi, par pitié. Je désapprouvais cette initiative, mais j’aimerais savoir ce qu’elle a donné.
_Je l’ai trouvée, oui, répondit Alexandre en retrouvant son sérieux.
_Comment va-t-elle ?
_Je l’ai déjà vue en meilleur état, mais cela n’a rien d’étonnant étant donné les circonstances.
_Comment supporte-t-elle son exil ?
_Aussi bien qu’elle le peut, je suppose.
Valérian marqua une pause, rassuré par ces nouvelles. Il savait ce que Chloé représentait pour le jeune chauve, le connaissait assez pour l’avoir remarqué sans que celui-ci ait besoin de le lui avouer. Toutefois, ce n’était pas la seule raison qui motivait ses questions, Alexandre en était persuadé. Son aîné le nierait jusqu’à la mort, mais il s’était attaché à elle lui aussi, il n’y avait pas de doute là-dessus. Elle avait même réveillé chez lui des instincts protecteurs qu’il ne réservait d’ordinaire qu’à son frère, et apprendre qu’elle lui avait sauvé la vie n’avait fait que renforcer l’admiration qu’il lui portait, y mêlant une pointe de reconnaissance. Si Valérian avait essayé de l’empêcher de rejoindre la guerrière, ce n’était ni par cynisme, ni par esprit de contradiction, c’était juste parce qu’il était tout aussi conscient que lui du danger que cela représentait. Mais cela ne signifiait pas qu’il n’était pas secrètement ravi d’entendre qu’elle allait bien.
_Lui as-tu proposé de repartir avec nous ?
Alexandre ne prit pas la peine de feindre la surprise. Il n’avait pas parlé de son intention à son frère, mais il n’était pas étonné qu’il l’ait devinée. Aussi se contenta-t-il de l’informer :
_Elle a refusé.
_Coup dur pour ton égo.
_Si ce n’était que ça…
Valérian lui offrit un sourire compatissant, mais Alexandre balaya sa sollicitude d’un haussement d’épaules. Il n’avait pas vraiment espéré qu’elle dirait oui, il n’était donc pas anéanti par sa réponse. Certes, il aurait aimé trouver une solution, mais il pouvait s’accommoder de la situation, du moins l’espérait-il.
_Avez-vous décidé de vous retrouver dans les mois qui viennent ?
_Oui.
Au lieu du reproche qu’il était en droit d’attendre, Alexandre l’entendit sourire alors qu’il prononçait :
_Je me demande si l’abstinence n’obscurcit pas ton jugement…
Un léger rire lui échappa. A vrai dire, il s’était aussi posé la question, mais au lieu de répondre à la boutade, il fit remarquer :
_Si tu réfléchissais une minute, tu en déduirais que cet arrangement joue aussi en ta faveur. D’une manière ou d’une autre, Chloé aura des nouvelles de ton enfant, des nouvelles que tu ne pourras obtenir de personne d’autre, à moins de te rendre à ton tour au campement des Adalantes et de t’exposer à d’éternelles moqueries de ma part. Tu devrais être en train de baiser le sol que je foule et te mettre à mes ordres pour rester dans mes bonnes grâces au lieu de m’empêcher de savourer ce matelas confortable.
_Oui, Maître, approuva le grand brun d’une voix exagérément soumise en inclinant le buste.
Lorsqu’il reçut un oreiller au visage pour sa peine, il accepta de se lever et quitta l’abri de son frère sur un dernier rire.

*

_Bien joué, Mertao !
Excitée comme au jour de son premier combat, Chloé sauta à terre avant même que l’étalon n’ait totalement stoppé sa course et se précipita auprès de la proie qu’elle venait d’abattre afin de l’achever d’un coup de poignard. Le cerf était immense et allait la nourrir pour plusieurs jours, il lui avait d’ailleurs fallu tirer une dizaine de flèches avant de le voir enfin s’écrouler. Mertao avait fourni un effort incroyable, coursant l’animal à travers les bois, puis la prairie, et ne se laissant jamais distancer alors qu’il était déjà épuisé par une longue journée de chevauchée. Elle n’avait même pas eu besoin de le guider, le laissant suivre la proie à sa guise et s’occupant juste de viser, cela représentait leur plus belle prise depuis qu’elle pouvait enfin quitter sa grotte sans risquer de s’écrouler de fatigue.
Cette chasse victorieuse tombait particulièrement bien. Elle lui permettrait d’emmener des provisions le lendemain lorsqu’elle irait rejoindre Alexandre. Elle sentit ses lèvres s’étirer en un sourire songeur à cette pensée. C’était assez inquiétant, la façon dont elle attendait cette rencontre depuis presque trois semaines. Cela n’avait rien d’anormal étant donné l’isolement dans lequel elle vivait, n’importe qui à sa place aurait été ravi de pouvoir enfin retrouver un autre être humain, mais elle n’était pas assez stupide pour se cacher qu’elle n’aurait pas été si impatiente s’il s’était agi de quelqu’un d’autre.
Elle secoua la tête afin de revenir au présent. Elle avait un problème plus urgent. Après d’immenses détours, elle s’était rapprochée de son abri en poursuivant cette proie, mais elle était encore à une bonne heure de la grotte et elle devait y ramener le cerf alors que Mertao donnait des signes de fatigue et souffrirait en le traînant derrière lui. Elle allait lui demander un dernier effort aujourd’hui, et elle marcherait demain matin afin de le laisser se reposer. Sur cette bonne résolution, elle sortit une épée de son fourreau et entreprit de découper sa proie et de se débarrasser des morceaux qui ne lui serviraient à rien. Cela lui permettrait d’alléger un peu la charge.

*

La matinée avait été marquée par les premiers flocons de l’hiver. Avec un sourire amusé, Chloé observait l’étalon bai alors qu’il se roulait dans la poudre blanche, se redressait d’un bond, partait au grand galop en lançant des ruades effrénées, s’arrêtait pour gratter le sol d’un sabot curieux, reniflait l’air à la recherche de ce qui avait provoqué ce phénomène. Il avait découvert la neige trois ans auparavant, dans une contrée qu’elles avaient traversée, mais il ne s’en lassait toujours pas. Pas plus qu’elle, d’ailleurs. Elle inspira profondément, emplissant son corps de l’air aussi glacial que revigorant. Elle observa l’horizon désormais dégagé, à l’ouest, où le soleil venait de disparaître. La nuit s’installait, Alexandre aurait dû être là, à présent.
_Au moins Mertao a-t-il le bon goût de se livrer à ces acrobaties alors que tu n’es plus sur son dos, lança une voix derrière elle.
Surprise de ne pas l’avoir entendu plus tôt, elle se leva et s’écarta du tronc auquel elle s’était adossée pour le voir arriver. Elle lâcha un rire en s’apercevant qu’il boitillait, comprenant sa remarque.
_Parcellion aurait-il réussi à te désarçonner ?
Il confirma d’un hochement de tête en lui confiant les rênes de sa monture le temps de desseller, de poser son harnachement à terre et de récupérer son outre dans sa besace.
_Je crois qu’il a été aussi surpris que moi par ces premiers flocons. Et l’eau est gelée, constata-t-il, dépité.
_N’as-tu jamais vu l’hiver ? s’enquit-elle devant son air perplexe.
_Jamais aussi rude. C’est même la première fois que je vois la neige.
_Tu n’es pas au bout de tes peines, s’amusa-t-elle.
Le prenant en pitié, elle lui offrit un bol d’eau qu’elle avait pris le temps de faire fondre avant son arrivée et qui était revenu à la température idéale. Il l’engloutit en suivant du regard les plaques de glace qui défilaient sur la rivière, juste à côté d’eux. Sentant soudain son corps se réchauffer alors qu’il n’avait pas bougé, il se détourna de son observation pour découvrir la petite blonde assise près de lui, une main posée au sol entourée de hautes flammes naissant d’un tas de bois qu’elle avait dû préparer plus tôt. Il la remercia d’un sourire en s’asseyant à son tour. Détaillant l’épaisse fourrure jetée sur ses épaules et les bottes qui lui protégeaient les pieds, il constata qu’elle était mieux préparée que lui, malgré son lourd manteau et ses gants de cuir, à affronter ces températures. Toutefois, ni ses mains, ni son visage n’étaient couverts, et elle paraissait à l’aise.
_Tu ne sembles pas très affectée par le froid.
_La première terre dont je me souvienne était glaciale. Il y faisait froid en permanence, et l’hiver y durait six à sept mois. Nous avons pu y rester plusieurs années, j’ai dû m’habituer à cette époque. C’est aussi là que j’ai commencé à apprécier la neige.
_Il s’agit d’un changement agréable par rapport à la pluie, admit-il.
_Le seul inconvénient que j’y ai trouvé concerne les combats. Si les affrontements reprennent une fois les enfants venus au monde, comme nous le craignons, les champs de bataille seront gelés.
_Dans ce cas, il ne s’agit pas d’un inconvénient.
A son regard curieux, il expliqua :
_Vous semblez plus habituées que nous à ce genre de climat. L’avantage vous reviendra s’il y a affrontement. Les cavaliers n’auront pas une chance.
Elle acquiesça à son analyse. Il avait raison, les Adalantes étaient capables d’avancer sur tous les terrains, ce qui n’était peut-être pas le cas de ces hommes qui n’avaient jamais eu à marcher dans cette boue glacée presque impraticable qui suivait les grosses chutes de neige piétinées par des centaines de personnes. La formulation de sa dernière phrase lui parut soudain étrange. Sourcils froncés, elle répéta :
_Les cavaliers ?
Il haussa les épaules.
_S’ils sont assez idiots pour relancer cette guerre malgré la trêve, je ne les suivrai pas. Pas plus que Kaliastre ou Valérian. Il est hors de question pour nous de vous affronter de nouveau.
_Si vous refusez tous les trois de combattre, d’autres vous suivront. Ceux qui partiront au combat malgré tout n’auront même pas l’avantage du nombre, ils seront alors massacrés.
_C’est probable, confirma-t-il, la mine sombre.
_Les Adalantes n’auront aucune pitié.
_Je sais.
_Ton père partira certainement au combat, de même que Fester. Y as-tu pensé ?
Il avait déjà réfléchi à ces aspects du problème, en avait discuté avec son frère et avec leur ami, ils étaient tous les trois parvenus à la même conclusion : la petite blonde et Leïla avaient chamboulé leur vision de ces soit disant adversaires, et rien, absolument rien, ne valait la peine qu’ils partent en guerre contre elles, pas quand ils savaient qu’elles étaient parmi les dernières représentantes de leur peuple, pas quand ils trouvaient ces affrontements si absurdes, pas quand une paix avait été instaurée. Ils avaient tous découvert les limites de leur loyauté envers Mykherm. Il haussa un sourcil ironique, sans toutefois que l’amusement n’atteigne son regard.
_Serais-tu en train d’essayer de me convaincre de me battre contre tes alliées ?
Elle sourit, réalisant que présentée ainsi, sa réaction était plutôt illogique.
_Qu’en est-il pour toi ? demanda-t-il alors. En tant qu’exilée, si une guerre menace les Adalantes, y participeras-tu ?
_Sans hésitation, si j’ai la certitude qu’aucun de vous trois ne se trouve sur le champ de bataille. Je détesterais avoir à t’affronter de nouveau, et j’apprécie beaucoup ton frère. Quant à Kaliastre… Je lui dois un service.
_Parce qu’il a gardé ton secret.
_Pas que cela ait servi à grand-chose, marmonna-t-elle, plus pour elle-même que pour lui.
_Que veux-tu dire ?
_Il se pourrait que juste avant mon départ, j’ai avoué savoir pourquoi je n’étais pas enceinte.
_Comment ont-elles réagi ?
_Elles ne pouvaient plus grand-chose contre moi. Même menacer de coucher avec toi n’a pas eu tant d’effet que ça.
Ses sourcils se soulevèrent d’une façon comique, et elle lui donna une tape sur le bras de manière joueuse en devinant aisément la remarque qui allait suivre, mais sa légèreté la quitta alors qu’elle se remémorait cet échange avec Dahomé et l’air résigné de Farciel.
_Il semblerait que ma mère ait elle aussi eu quelques difficultés à suivre nos lois. J’ai toujours cru qu’elle était morte au combat, mais quand j’ai menti en prétendant que j’envisageais de porter tes enfants, on m’a appris que c’était ce qu’elle avait fait il y a plus de vingt ans. Elle a été tuée par l’une des nôtres pour cela.
Ne sachant comment réagir face à cet aveu, sentant qu’elle pensait à voix haute plus qu’elle ne s’adressait à lui, il hésita à rompre le silence qui s’instaura alors, mais quand il s’éternisa, il finit par l’encourager à voix basse :
_Sais-tu qui ?
_Non. J’ignore même ce qui s’est passé exactement.
Alors que jusque là elle fixait un point devant elle, comme chaque fois qu’elle abordait un sujet qu’elle aurait préféré évité, elle accepta à cet instant de se tourner vers lui et plongea son regard dans le sien.
_Si je te dis ça, c’est pour que tu comprennes mon refus. Je n’ai pas le choix, Alexandre. Je resterai auprès de la tribu tant que je ne saurai pas ce qui lui est arrivé. Tant que je ne saurai pas quel futur m’attend. J’aimerais te suivre. Tu n’as pas idée à quel point. La perspective de supporter ces hommes qui me haïssent est presque moins angoissante que celle de rester isolée jusqu’à la fin de mes jours. Mais je ne le peux pas.
_Tu n’as pas à t’excuser, répondit-il doucement.
_Je sais. Il ne s’agit pas d’excuses, mais d’explications.
_Dans ce cas, merci pour ces explications. Crois-tu que nous pourrions à présent parler d’autre chose que de ce refus pour lequel je n’ai pas encore surmonté mon humiliation ?
Elle laissa échapper un petit rire et hocha la tête.
_De quoi veux-tu parler ?
_Pourquoi pas des Adalantes ? C’est pour cela que nous avions prévus de nous retrouver il y a quelques mois.
Elle acquiesça pensivement, cherchant par où commencer. L’histoire de son peuple était riche en rebondissements, légendes et fausses rumeurs, même les principales intéressées n’étaient pas certaines d’en connaître les détails véridiques. L’inspiration lui venant soudain, elle désigna le ciel au-dessus d’eux d’un vague geste de la main.
_Connais-tu les constellations importantes pour nous ?
Il secoua la tête. C’était l’une des rares questions qu’il ne s’était jamais posé sur elles. Pour lui, les constellations étaient les mêmes quel que soit le pays ou le peuple qui observait les étoiles, il n’avait pas réfléchi à la possibilité qu’elles pouvaient leur accorder une signification différente.
_Elles représentent presque toutes Tanaïs et ses aventures, commença-t-elle. Vois-tu ces cinq étoiles en forme de demi-cercle juste à côté de la lune ?
_Je suppose qu’il s’agit de son arc ?
_C’est son bouclier. A partir de là, tu peux dessiner tout le corps de Tanaïs. Regarde, cette ligne brisée, c’est son coude : elle est en train de bander son arc.
Chloé lâcha un rire songeur avant de continuer :
_On dit que la plus célèbre reine des Adalantes était une archère lamentable. La rumeur veut même qu’elle ait toujours été accompagnée d’une amie lorsqu’elle partait en chasse, afin d’être sûre de ne pas rentrer bredouille.
_Et la lune, représente-t-elle quelque chose ?
_Son état d’esprit. Chaque période correspond à une humeur de Tanaïs. Si elle est pleine, la reine est heureuse. Si elle est invisible, elle dort. Le premier croissant correspond à l’espoir, le dernier au remords d’avoir mené son peuple à sa perte.
_Penses-tu qu’elle aurait pu l’éviter ?
_Je l’ignore. Plus personne ne se souvient des circonstances exactes de cette guerre, la vraie version s’est depuis longtemps perdue au milieu des spéculations et des réécritures de l’Histoire. Depuis des générations, nos chefs citent Tanaïs comme l’exemple même du courage et du refus de se soumettre… Mais elles ont aussi toujours prétendu que les hommes n’étaient pas dignes de confiance, acheva-t-elle avec un minuscule sourire.
Il lui offrit à son tour un sourire avant de tourner de nouveau son regard vers l’étendue noire parsemée de points lumineux. Sursauta presque lorsqu’un trait brillant traversa le ciel et disparut aussitôt.
_Est-ce que tu as vu ça ?
Renfrognée, Chloé acquiesça. Intrigué par la tension qui semblait avoir envahi son corps, le jeune homme abandonna sa contemplation pour détailler son visage. Songeuse, elle continuait à observer les étoiles, indifférente à sa curiosité.
_Les étoiles filantes sont censées porter chance, remarqua-t-il d’un ton léger.
_Pas pour nous. C’est un mauvais présage. D’après la légende, il y aurait eu une pluie d’étoiles la veille de cet affrontement fatidique. Les Adalantes ont alors pensé que les forces de la nature étaient avec elles, qu’elles les aideraient à détruire leurs ennemis. Tu sais comment cela s’est terminé.
_Y crois-tu ?
_Aux mauvais présages ?
A son hochement de tête, elle commença automatiquement à dire que non, mais elle se ravisa et répondit de façon plus honnête :
_Je n’y croyais pas. Je pense plutôt que les êtres humains interprètent les signes comme bon leur semble et que ces signes ne veulent en réalité pas dire grand-chose. Mais…
_Quelque chose a changé.
Elle acquiesça.
_Quoi ?
Plongée dans ses pensées, elle ne répondit pas dans l’immédiat. Des mois plus tard, elle entendait encore résonner dans sa tête la voix de Galothène la mettant en garde alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre Alexandre dans la forêt. La survie de la tribu dépend de toi. Si tu meurs aujourd'hui, nous disparaîtrons à jamais… La solennité de l’instant et la crainte lisible sur le visage de la vieille femme resteraient à jamais gravées dans sa mémoire.
_Une prophétie, finit-elle par lâcher à contrecœur.
_Veux-tu en parler ?
_Je n’y tiens pas. C’est ton tour de partager, ajouta-t-elle avec un léger sourire. Dis-moi, notre vision des hommes est-elle si erronée ? Es-tu une généralité ou une exception ?
_Un exception, bien sûr, répliqua-t-il aussitôt dans un rire arrogant. Plus sérieusement, je ne suis pas sûr que vous ayez tort sur le fond. Je connais des hommes qui méritent toute la haine que vous leur portez, et même plus. Toutefois, tu dois admettre que si vous nous accusez d’être cruels et brutaux, ton peuple n’est pas totalement innocent non plus.
Elle lui accorda ce point d’un bref hochement de tête. Il avait raison, elles étaient une tribu de guerrières avides de combats, la preuve en était qu’alors même qu’elles étaient supposées rechercher la tranquillité, elles se sentaient désœuvrées lorsqu’elles ne connaissaient aucune bataille pendant une longue période, les chamailleries internes se multipliant et les tensions augmentant dangereusement sans ennemi commun à haïr.
_J’ai une question à te poser.
Remarquant son hésitation, il l’encouragea d’un bref mouvement du menton, aussi continua-t-elle :
_Qu’aurais-tu fais si tu avais été désigné comme reproducteur par l’une d’entre nous ? Sachant que si l’enfant était un mâle, il serait tué. Sachant que s’il s’agissait d’une fille, tu ne l’aurais même jamais rencontrée.
Il haussa les épaules.
_Je n’ai jamais envisagé d’être père. Mais je suppose que j’aurais réagi comme Valérian. S’il a un fils, il tentera tout pour le sauver.
_Et si c’est une fille ? Sais-tu s’il en a parlé avec Leïla ?
Alexandre marqua une pause. Les conversations sérieuses avec son frère étaient rares, il se rappelait de chacune d’entre elles avec une précision déconcertante, mais celle-ci l’avait peut-être marqué plus encore que toutes les autres, sans doute parce qu’elle avait révélé chez son aîné une profondeur dont il n’avait pas été le témoin depuis des années.
_Ils en ont parlé, oui. Il a accepté l’idée de ne pas la connaître, mais n’avoir aucune nouvelle lui semble plus difficile. Il espère en obtenir grâce à toi après l’accouchement, il pense que Leïla te tiendra au courant.
_Elle le fera sans doute.
Le silence les enveloppa un instant, uniquement troublé par le son étouffé des sabots alors que les deux étalons jouaient dans la neige, toujours aussi intrigués par ce tapis blanc qui recouvrait le sol.
_Dormons, décida soudain Chloé. Nous aurons tout le temps de parler demain.
Fatigué par sa journée de chevauchée, il approuva d’un acquiescement.

*


Dernière édition par pretender le Mer 21 Sep 2011 - 12:54, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:42

La vieille femme soupira tout en fixant d’un regard furieux la couche de glace qui s’était formée à la surface du grand récipient, comme si la seule force de sa volonté pouvait effacer de sa tête et de la réalité future les images qui s’y était affichées quelques minutes plus tôt, peu avant que l’eau ne commence à geler.
_Galothène ? appela une voix grave et inhabituellement hésitante dans son dos.
A regret, la sorcière se détourna de l’immense bol de terre cuite pour faire face à la guerrière qui venait de l’aborder.
_Tu as demandé à me voir.
_En effet. Je vais avoir besoin de toi, Farciel.
_En quoi puis-je t’aider ?
Galothène hésita une dernière seconde. Cette nouvelle vision de l’avenir était moins déstabilisante que la précédente, qui avait annoncé l’anéantissement de leur tribu, mais elle doutait que la trentenaire accueille avec sérénité l’information qu’elle s’apprêtait à lui délivrer, malgré la sagesse dont elle faisait preuve d’ordinaire. Elle allait devoir y aller en douceur et commencer par le commencement. Un commencement qui se situait deux décennies plus tôt. Elle lui fit signe de s’assoir et s’installa face à elle jambes croisées, faisant preuve d’une souplesse étonnante pour son âge.
_Te souviens-tu de cette hécatombe il y a plus de dix-huit ans ?
Le regard noir de son interlocutrice sembla s’assombrir plus encore alors qu’elle hochait solennellement la tête.
_Et des événements qui y ont mené ?
_Bien sûr.
_Que crois-tu qu’il se serait passé si Termalia avait survécu ?
_Le massacre n’aurait jamais eu lieu, répondit-elle sans une hésitation.
Elle savait qu’elle n’était pas tout à fait objective. Après tout, Termalia avait été son amie, elle ne pouvait que considérer sa disparition comme un drame.
_C’est aussi mon avis. C’est pourquoi j’avais tenté d’éviter cette sentence.
D’un haussement de sourcils, la trentenaire exprima sa surprise, admettant :
_Je ne m’en souviens pas.
_Tout le monde n’avait pas assisté au Conseil, je crois que tu n’y étais pas. Toujours est-il que Termalia a été condamnée à mort malgré mon opposition, et tu sais ce que cela a donné.
_Où veux-tu en venir ?
_Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation similaire.
La vieille femme s’interrompit. Farciel connaissait tout de la vision qui l’avait tant perturbée des mois plus tôt, mais ce qu’elle avait vu aujourd’hui lui avait révélé davantage de détails qui pourraient peut-être les aider à éviter la catastrophe. Elle rencontra le regard de la guerrière, plongeant ses yeux dans les siens afin de lui transmettre toute sa conviction et de lui faire comprendre l’importance de ses prochaines paroles.
_Chloé doit vivre, Farciel. Quoi qu’il advienne, elle ne doit pas mourir.
Elle hocha la tête, docile. Elle savait déjà ceci, il ne s’agissait pas là d’une information bouleversante, elle comprenait donc mal l’attitude de Galothène.
_Pourquoi me répètes-tu cela ?
_Je te le répète car la survie de Chloé est plus importante que celle de n’importe qui. Plus importante que celle de Dahomé et bien plus importante que la mienne.
Cette dernière phrase mit quelques secondes avant de prendre un sens dans son esprit. Quand enfin elle l’eut analysée, elle laissa échapper une exclamation incrédule. Demanda d’une voix plus grave encore qu’à l’ordinaire :
_Qu’es-tu en train de dire ?
_Tu m’as très bien comprise.
_Oh non ! Il est hors de question que tu t’en sortes en restant si vague. Tu vas me raconter cette vision dans les moindres détails et me révéler tout ce que tu sais !
Amusée par cette rare marque d’impatience, Galothène lui accorda un sourire indulgent. Elle avait eu l’intention de tout lui dire de toute façon. Et de mettre entre ses mains la suite des événements, puisqu’elle ne serait bientôt plus là pour faire quoi que ce soit.

*

Le hurlement la réveilla en sursaut en plein milieu de la nuit. Désorientée et inquiétée par la douleur mêlée de terreur dans cette voix presque inhumaine, la jeune femme ne comprit d’abord pas d’où il provenait. Il lui fallut un instant avant de se rappeler qu’elle n’était pas seule dans son abri. Ses yeux fouillant l’obscurité, elle s’assit au bord de son lit et repéra enfin la petite silhouette blottie tout contre la toile de sa tente, ses mains ramenant ses genoux contre son corps, sa tête enfouie au creux de ses bras, son buste se balançant d’avant en arrière alors que des sanglots s’échappaient de sa gorge. La guerrière la rejoignit rapidement et passa une main dans son dos pour tenter de la réconforter. Ce n’était pas la première fois que la fillette faisait un cauchemar depuis qu’elle s’était presque installée avec elle, elle rêvait souvent de sa mère et de ce qui lui était arrivé des mois plus tôt, mais elle ne l’avait jamais vue aussi terrifiée.
_Unélia, écoute-moi. Tout va bien, tu es ici avec moi. Ce n’était qu’un mauvais rêve.
A travers les larmes et les gémissements qui lui déchiraient le cœur, une voix faible lui parvint, entrecoupée de hoquets de douleur.
_C’était plus que ça. C’était… Oh, Leïla !
Les sanglots redoublèrent. Impuissante, la grande brune força délicatement la gamine à la regarder et l’entoura de ses bras, la blottissant contre son ventre bombé et caressant ses cheveux d’un geste rassurant.
_Raconte-moi.
_C’est… il… les morts, et… et je sentais tout. Et…
Une nouvelle crise de larmes l’empêcha de continuer, mais ces quelques paroles décousues avaient suffit pour que le corps de Leïla se raidisse douloureusement, son cerveau fonctionnant à plein régime alors qu’elle se demandait si elle avait bien interprété les mots. Ayant besoin d’une confirmation, elle la poussa d’une voix aussi douce que possible :
_Que veux-tu dire ? Tu sentais tout ?
_C’était… c’était comme si j’y étais. Et il y avait tellement de cadavres !
La reproductrice sentit son cœur manquer un battement. Unélia était sans doute trop bouleversée pour se rendre compte de l’importance de ce qu’elle venait de dire. Toutes les Adalantes savaient ce que signifiait cette impression de vivre le rêve comme s’il s’agissait de la réalité, d’en ressentir physiquement les effets et d’être incapable de les ignorer au réveil. Même si aucune d’entre elles n’avait jamais ressenti ces sensations, à l’exception de… Elle se mordit la lèvre en réfléchissant à la conduite appropriée. Malgré le traumatisme de l’orpheline, elle aurait voulu en apprendre davantage, lui demander ce qu’elle avait vu et savoir ce qui les attendait, mais elle savait que Galothène avait toujours refusé de partager ses visions quand elle pouvait l’éviter, et elle ne pouvait pas aller à l’encontre de cette volonté. Galothène… La sorcière était sans doute la seule qui pouvait aider Unélia en cet instant précis, mais vu l’état dans lequel elle se trouvait, elle hésitait à l’abandonner pour aller la chercher. Se décidant pour un compromis, elle se leva en gardant la main de la fillette dans la sienne, l’aida à se mettre debout, essuya ses larmes d’un doigt tendre et l’incita à la suivre. Elles traversèrent le campement endormi en silence jusqu’à la tente de la vieille femme. Leïla ne prit pas la peine d’annoncer leur arrivée : elle se contenta de soulever le pan de tissu et d’entrer avec la fillette. Posa une main sur l’épaule de la dormeuse afin de la tirer du sommeil. Celle-ci ouvrit aussitôt les yeux, ne sembla pas surprise de l’intrusion. S’assit sur sa couche en levant sur elles un regard curieux. Leïla prit une profonde inspiration pour annoncer :
_Je pense qu’Unélia vient d’avoir une vision. Est-ce que cela signifie bien ce que je crois ?
La vieille femme acquiesça d’un air grave. Elle esquissa un sourire contrit en faisant signe à la brunette de s’approcher d’elle. Intimidée, l’orpheline obéit, se plantant devant elle alors que la sorcière demandait d’une voix apaisante :
_Peux-tu me raconter ?
Elle jeta un coup d’œil à Leïla qui, comprenant l’ordre muet, quitta la tente à regret. Alors Unélia commença :
_J’étais sur un champ de bataille. La plupart des Adalantes étaient présentes, à l’exception des reproductrices et des enfants. Elles se battaient contre une armée d’hommes. De nombreuses guerrières étaient mortes, et je n’ai aucune idée de qui remportait l’affrontement. Je me suis retrouvée au campement sans comprendre comment, les femmes enceintes étaient toutes présentes et attendaient le retour des combattantes.
Galothène eut une grimace. Aucun doute, Unélia venait de décrire l’une des scènes qu’elle avait elle-même vécues deux nuits plus tôt… Ce futur qui avait été altéré lorsqu’elle avait empêché Chloé de rejoindre Alexandre.
_Sais-tu ce que cela signifie ? demanda la gamine d’un ton suppliant.
_Oui. Je le sais. Et tu le sais toi aussi, j’en suis sûre.
_Mais je… Je ne suis pas prête à endosser une telle responsabilité !
_Tu n’as pas le choix, Unélia. Pour être honnête, je suis ravie que cela tombe sur toi. Tu es assez forte pour supporter ces visions, et assez sage pour savoir comment les utiliser, à supposer que tu choisisses de les utiliser.
La fillette ne répondit pas dans l’immédiat. Elle n’avait jamais pensé recevoir ce don, mais elle aurait tout le temps de s’habituer à cette idée. Un autre problème la perturbait bien plus. Unélia serra les lèvres pour combattre les larmes dans un effort pour paraître aussi brave que la vieille femme espérait qu’elle le serait, mais son menton se mit à trembler alors qu’elle tentait tout pour ne pas éclater en sanglots. Une prophète par génération, telle était la règle. A quelques jours de sa mort, le don revenait à une autre Adalante afin qu’elle puisse prendre le relai. C’était ainsi que Galothène avait hérité du sien cinquante ans plus tôt, ainsi qu’Unélia se retrouvait à faire des rêves qui tenaient de la prémonition plus que du fragment d’imagination. Personne n’avait jamais compris pourquoi la fille de la sorcière n’obtenait pas le même pouvoir que sa mère, pourquoi il allait à une autre Adalante, mais cela tombait plutôt bien dans ce cas, étant donné que Galothène n’avait pas d’enfant.
_Vas-tu mourir ? s’enquit-elle d’une toute petite voix.
_Très bientôt, confirma la vieille femme. Ce qui veut dire que nous avons du travail, toutes les deux.
Elle avait tant à lui apprendre et si peu de temps pour le faire… elle était ravie d’avoir pris l’initiative de mettre Farciel dans la confidence, la sage guerrière saurait soutenir Unélia à travers cette épreuve.
_As-tu remarqué le détail le plus important de ton rêve ?
Elle acquiesça. Outre le sang, les blessures et la tristesse, quelque chose l’avait particulièrement marquée :
_Les reproductrices étaient proches du terme de leur grossesse. La vision se réalisera donc au cours des trois prochains mois, n’est-ce pas ?
_C’est exact.
_Il y a autre chose.
_Quoi ?
_Alexandre était sur le champ de bataille.
Galothène écarquilla les yeux, abasourdie. Elle s’était doutée de la présence du jeune homme sur le lieu de cette guerre, mais elle-même ne l’avait jamais vu et n’avait donc pas pu l’identifier lorsqu’elle avait vécu cette prémonition. Elle avait complètement oublié qu’Unélia se trouvait avec Chloé au moment de l’attaque des loups et qu’elle avait donc rencontré ces deux hommes qui joueraient un rôle capital dans les épreuves que l’avenir leur réservait.
_Etait-il en vie ?
_Oui.
_Que faisait-il ?
_Il semblait chercher quelqu’un. Je pense qu’il s’agissait de Chloé.
_L’as-tu vue ?
_Non. J’ai essayé de parler avec lui, mais il ne m’entendait pas. Qu’est-ce que cela signifie, Galothène ? Ce conflit opposera-t-il de nouveau notre tribu au groupe d’explorateurs ? Qu’en est-il de la paix instaurée il y a six mois ? Qui provoquera cette guerre, eux ou nous ? Pouvons-nous l’éviter ?
_Le pire a déjà été évité, l’informa la vieille femme.
_Comment ?
Un soupir lui échappa et elle fit signe à la fillette de s’asseoir à ses côtés.
_Ecoute, nous allons connaître d’immenses bouleversements au cours des prochaines semaines. En sauvant Chloé il y a quelques mois, j’ai pu éviter notre disparition, mais cette guerre aura lieu malgré tout. Il n’y a rien que nous puissions faire pour l’empêcher. J’ai pensé à la fuite, mais cela n’arrangerait rien.
_Dans ce cas, à quoi servent les visions ?
A rien, eut-elle soudain envie de répondre, lasse. L’énergie qu’elle déployait depuis des décennies à ignorer ses prémonitions afin d’être sûre de ne pas empirer le futur la déserta d’un seul coup, comme si ces cinquante années s’abattaient sur ses épaules, et elle secoua la tête, compatissant pour tout ce que l’orpheline aurait à endurer à son tour. Toutefois, elle ne pouvait pas se laisser distraire à ce point. Après tout, une telle réponse n’aurait pas été tout à fait exacte. Sans ces rêves, les Adalantes auraient disparu depuis longtemps. Sans eux, Chloé serait morte et l’extermination imminente aurait bien eu lieu.
_Tu finiras par le comprendre, répliqua-t-elle alors en s’efforçant d’injecter un maximum de conviction dans sa voix. Tu finiras par le comprendre.

*

Elle s’était trop éloignée, réalisa-t-elle avec une pointe d’agacement. En suivant ce troupeau à la trace depuis plus de trois jours, elle avait laissé loin derrière elle la grotte sécurisante. Elle avait pris cette décision consciemment et n’avait qu’elle-même à blâmer, mais cela ne l’empêchait pas de s’énerver. Ces deux derniers mois, le gibier se faisait rare, et une telle occasion ne se présentait pas souvent, aussi avait-elle pensé que le sacrifice était justifié, mais le froid qui transperçait sa fourrure pour la glacer jusqu’aux os lui faisait regretter son choix. D’autant qu’elle était désormais dangereusement près du campement des explorateurs et qu’elle risquait aussi de tomber sur des membres de sa propre tribu, autant de rencontres qu’elle préférait éviter. Elle posa ses mains tremblantes sur l’encolure de Mertao, les enfouissant sous le poil épais qui avait poussé afin d’aider l’animal à lutter contre ce rude hiver. Elle ne se rappelait pas avoir autant souffert du froid, mais elle n’avait jamais non plus dormi trois nuits de suite à la belle étoile alors que le sol était recouvert de neige et l’air aussi glacial. D’un regard noir, elle fixa le flocon qui venait de se déposer sur le dos de sa main et qui fondait lentement au contact de sa peau tiède, comme si tous ses problèmes venaient de lui.
Elle poussa un soupir en se reprenant. Ses problèmes ne venaient pas de ce flocon qui l’aurait amusée en temps normal, pas plus que du froid mordant, mais de ce troupeau qui persistait à la devancer de quelques heures. Elle était frustrée de ne pas parvenir à le rejoindre et craignait de fatiguer sa monture en poursuivant un but qu’elle n’atteindrait jamais.
Elle en était à envisager de renoncer et de faire demi-tour lorsqu’un hurlement de pure souffrance attira son attention. Elle n’eut pas une seconde d’hésitation avant de lancer Mertao au galop en direction du cri. Le son familier de ses sabots martelant la neige parvint à calmer les battements de son cœur, qui s’était emballé lorsqu’elle avait cru identifier la voix. Mais c’était impossible. Tout simplement impossible. N’est-ce pas ?
Il lui fallut quelques minutes avant de découvrir une silhouette allongée dans la neige, une flaque de sang grandissante s’étalant sous le corps affaibli, au niveau de l’estomac. Sous le choc, elle ne descendit d’abord pas de cheval, incapable de croire à la scène qu’elle avait sous les yeux. Elle se reprit en entendant le hennissement de détresse de Mertao, tout aussi désorienté qu’elle. Elle le réconforta d’une caresse avant de se laisser glisser à terre et de s’agenouiller à côté de ce corps que la vie quittait inéluctablement. Passa une main sur la joue froide. Sentit les larmes lui piquer les yeux. Vit la guerrière soulever les paupières. Lut la surprise, puis le soulagement dans le regard qui s’éteignait petit à petit.
_Chloé…
_Que s’est-il passé ?
Elle avait conscience de manquer de temps. La blessée n’en avait plus pour longtemps et si elle voulait obtenir des réponses, elle devait les obtenir maintenant, avant qu’elle ne referme les yeux pour de bon.
_Je… je suis désolée, prononça la mourante. Pardonne-moi.
_Qu’est-ce que… ?
Un sourire faible. Un sanglot solitaire. Un dernier soupir. Et c’était terminé. Chloé sentit quelques gouttes rouler sur ses joues sans réussir à déterminer s’il s’agissait de flocons fondus ou de larmes. Elle serra les mâchoires si fort que ses dents lui firent mal à hurler. Ses ongles s’enfoncèrent dans les paumes de ses mains alors qu’elle cherchait désespérément un moyen de canaliser la douleur de cette perte. Tant bien que mal, elle parvint à maîtriser ses réactions physiques, prit quelques profondes inspirations afin de contrôler ses émotions, et se concentra sur le problème le plus urgent : comprendre ce qui avait pu arriver.
Détaillant le corps, elle repéra la blessure fatale en plein milieu du ventre. Vit le manche d’une arme qui jaillissait de la chair, ensanglanté. Eut un hoquet de surprise. Ferma les yeux une seconde. Les rouvrit pour découvrir qu’elle ne rêvait pas. Posa les doigts sur la poignée et tira fermement afin de dévoiler la lame. Se releva, les mains tâchées du sang de la morte. Un voile aussi rouge que ce précieux liquide passa devant ses yeux, la rage l’aveuglant alors qu’elle prenait sa décision en un éclair. Elle sauta sur le dos de Mertao, s’apprêtait à le talonner quand une voix la retint.
_Chloé !
Elle se retourna pour voir Farciel arriver, accompagnée de trois autres Adalantes. Leurs regards se confrontèrent un instant, puis celui de la trentenaire tomba sur le cadavre avant de se poser sur la lame qu’elle avait récupérée. La petite blonde connut un instant de panique. Les guerrières allaient-elles penser que c’était elle qui avait commis ce meurtre ? D’accord, elle n’était pas restée en très bons termes avec la plupart d’entre elles, mais tout de même, elles ne pourraient pas la soupçonner d’un tel crime… Elle posa sur Farciel un regard désespéré, la suppliant silencieusement de croire à son innocence. Celle-ci secoua la tête avec résignation avant de lui faire signe de partir d’un vague geste de la main. Elle la remercia d’un hochement de tête reconnaissant en glissant l’arme à sa ceinture et en lançant Mertao au grand galop dans une direction qu’elle s’était juré de ne plus jamais emprunter.
Si elle avait été un peu plus lucide, sans doute aurait-elle pris le temps de se demander pourquoi la jeune femme ne semblait pas plus bouleversée par ce décès, pourquoi elle ne doutait pas un instant du rôle que Chloé avait pu jouer dans cette histoire, et pourquoi elle avait retenu d’un ordre bref mais ferme les trois Adalantes qui voulaient l’empêcher de s’en aller.
Mais elle ne pouvait pas se poser ces questions. Ne pouvait se concentrer sur rien d’autre que sur la douleur et la rage qui l’avaient envahie, sur le sentiment de trahison plus puissant que tout ce qu’elle avait pu ressentir en deux décennies d’une existence riche en émotions intenses. Rien d’autre n’importait à cet instant que la fureur qui l’animait, que ce besoin de vengeance brûlant qui la consumait toute entière, que cette désillusion si grande qu’elle venait d’anéantir tout son univers.
Car elle aurait reconnu entre mille cette dague ornée de deux rubis.

*

A suivre...
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:44

Citation :
Kfn : AH BAH BORDEL !!!

oui, c'est pas hyper constructif mais LA VACHE !

des infos en pagaille dans ce chapitre, je me doutais que tu allais faire une élipse, mais c'est vraiment bien, sauter ces cinq mois nous permet de nous replonger directement dans l'action.
Je e doutais qu'alexandre allait faire son possible pour le voir, mais de là à disparaitre une semaine... Et j'adore Valerian, c'est définitif !!

je suis peut être une gogol mais là, tout de go, je ne sais pas à qui appartient l'arme du crime... J'ai hate que tu éclaires ma lanterne !!!

suiiiiiiite

---

Citation :
Sixpence : Pinaaaaaaaaaaaaaaaaise, encore un chapitre qui décoiffe, ça c'est du come back !
j'ai adoré les retrouvailles de Lex et Chloé, il veille bien sur elle, ils ont joué carte sur table là c'était bien mignon.
Je soulagée qu'elle s'adapte à sa vie de solitaire parce que je craignais un peu que ça ne la rende plus dure encore.
Mais nan ça à l'air d'aller. Et puis Alexandre, trop touchant qui va jusqu'à voir Leila pour savoir où est Chloé, si ça c'est pas de la preuve d'amour !!!

wooOoOoW encore de la vision, dis donc je me demande quel rôle si important Chloé a à jouer dans cette histoire. Elle va me manquer Galothène si elle meurt parce que tu as réussi à faire un personnage très sage et plein de jugeotte.
aaAaAah la petite qui reçoit le pouvoir c'est idéal pour la rendre plus importante elle aussi. Maintenant faut la protéger pour qu'elle se fasse pas tuer prématurément ! LA TUE PAS !
On dit que se sont les épreuves qui font la sagesse, ben là tu l'as gâtée la fille. elle a perdue sa mère déjà c'est pas mal.

AAAAAAAAAAaaaaaah, un meurtre ! Bon, Winnie et toi en avez la preuve, je suis douée pour trouver ce qui se cache derrière l'intrigue ! Ze sait à qui est l'arme (merci ma mémoire mdr et je sais qui est le ou la mort(e)....hihihihi)
Kfn, non ce n'est pas le colonel Moutarde dans la cuisine avec le chandelier.....

Allez vivement la suite ! Je suis vraiment impatiente là !

Bravo pour ce chapitre !

---

Citation :
Chlo : *tape du pied*

je suis pas contente pret... pas contente du tout... c'est un poignard à deux rubis que tu me lances dans le dos ça... et mes révisions hein? t'y as pensé à ta tite Chlo qui est sensée bosser et qui voit que la suite de par les rames a été postée...

hein hein?

Donc j'ai craqué.... j'ai tout lu... vais être à la bourre... devoir faire des nuits blanches pour rattraper mon retard dans l'étude...

tututu tu files un mauvais coton ma fille...

mais sinon... miam! j'ai adoré. Le poids de l'exil, la maladie et l'arrivée de lex ont un style trop trop bien. Ne parlons même pas de la neige (j'ai déjà mon genou en piteux état alors )

Leila et son bébé ça va être trop chou. et en plus le papa qui veut savoir... rohhhhhh adorableeeeee http://fc00.deviantart.net/fs51/f/2009/277/7/5/_giggle__REVAMP_by_KimRaiFan.gif

Unélia et ses visions... waouw. on s'y attendait pas du tout... j'espère qu'elle aura assez de force (et une bonne épaule pour s'appuyer) pour savoir les gérer.

Et la fin... waouw. Tu vas encore jouer les sadiques en fait ^^

tsssss

joli boulot

---

Citation :
Alexiel : Wouhou ! Par les armes, le retour ! Et quel retour ! Je suis totalement fan et cette deuxième partie s'annonce plein de rebondissements et de bisous ! lol
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:44

Six ta mémoire et ton sens de la déduction m'épateront toujours Wink

*

Chapitre 2


Si elle ne le faisait pas ralentir bientôt, Mertao allait galoper jusqu’à l’épuisement et s’écrouler, réalisa-t-elle dans un éclair de lucidité au milieu de ce tourbillon de rage qui obscurcissait son jugement. Il avançait à un rythme soutenu depuis trop longtemps, était trempé de sueur malgré la fraîcheur de l’air et soufflait fort sans pour autant diminuer son effort. Elle ignorait s’il avait senti l’état dans lequel elle se trouvait ou s’il ne faisait qu’obéir aveuglément à l’ordre qu’elle lui avait donné plus tôt, mais elle ne l’avait jamais connu aussi rapide et savait qu’elle était en train de repousser les limites de sa résistance. A contrecœur, elle ramena vers elle les mains qu’elle avait avancées sur son encolure pour le laisser libre de ses mouvements et tira sur les rênes afin de le faire repasser au trot. L’étalon secoua la tête et se défendit d’une ruade en pleine course, pas assez puissante pour la déséquilibrer, mais assez pour qu’elle comprenne que contrairement à ce qu’elle avait craint, il avait encore des forces en réserve. Elle renonça donc à le faire ralentir et le laissa décider lui-même de son allure, espérant que dans sa volonté de lui rendre ce service il n’allait pas risquer de se blesser.
Quelque part dans un coin de son esprit, elle avait vaguement conscience d’avoir adopté un comportement on ne peut plus irrationnel. Rien de ce qu’elle ferait à présent ne rendrait la vie à la guerrière, et la rapidité avec laquelle elle atteindrait son but ne changerait rien à ce qui s’était passé. Mais cette course effrénée lui donnait l’impression de faire quelque chose, d’agir au lieu de subir, et lui permettait de se concentrer sur autre chose que sur le sang séché qui tâchait ses mains et sur les dernières paroles étranges qu’avait prononcées la mourante avant de rendre son dernier souffle.
Elle plissa les paupières en apercevant des fumées s’élevant droit dans le ciel devant elle et rejoignant les nuages bas de cette journée de grisaille. Malgré le temps qu’elle avait eu pour tenter de réfléchir et de se calmer, elle ignorait ce qu’elle allait faire en arrivant. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait dire, de la façon dont elle allait lancer son accusation, ou de la réaction à laquelle elle pouvait s’attendre. La seule conclusion à laquelle elle était parvenue depuis qu’elle avait sauté sur le dos de sa monture, c’était qu’elle le confronterait seule à seul, que personne ne devait savoir pourquoi elle était là, du moins pas tant qu’elle n’aurait pas compris ce qui s’était passé.
Ce n’est qu’en approchant du campement qu’elle réalisa l’erreur qu’elle avait commise dans sa précipitation à le rejoindre. Elle n’entrerait pas sans passer devant une sentinelle. Une haute palissade avait été érigée autour des abris et une unique ouverture permettait de pénétrer dans l’enceinte. Cette fois, elle força Mertao à ralentir son galop afin de se donner le temps de choisir la conduite appropriée. A présent qu’elle était là, il était hors de question de faire demi-tour, elle avait des comptes à régler et elle les règlerait. Elle avait peut-être une chance. Après tout, si la plupart des explorateurs la haïssaient, tous devaient avoir conscience qu’elle avait tenté d’éviter les affrontements. Voilà qui serait un excellent prétexte, elle pouvait prétendre avoir des informations sur les Adalantes à partager avec lui. Non. Mauvaise idée. Cela risquait de les rendre nerveux en leur faisant croire que la tribu préparait quelque chose.
Chloé se mordit la lèvre. Le campement grossissait à vue d’œil devant elle, il fallait qu’elle trouve une solution. Elle tira de nouveau sur les rênes afin de passer au trot. L’étalon se braqua brièvement mais finit par obéir. S’approchant davantage, elle s’aperçut qu’elle était dans un jour de chance. En arrivant à hauteur de la sentinelle, elle arrêta sa monture, sauta à terre et annonça comme s’il était naturel pour elle de se trouver là :
_Je dois voir Alexandre.
Elle vit le soldat la détailler, mal remis de la surprise de son apparition. Son regard s’attarda sur ses mains pleines de sang, passa à l’étalon épuisé, revint sur son visage. Il lui offrit un sourire compatissant, certainement persuadé qu’elle venait de traverser une épreuve terrible et qu’elle venait chercher du réconfort auprès du jeune homme. Après tout, il avait en partie raison. Se saisissant des rênes, il désigna le campement derrière lui d’un bref mouvement du menton.
_Je m’occupe de lui, vas-y, proposa-t-il.
Elle hésita une seconde à l’idée d’abandonner Mertao, mais il était entre de bonnes mains, elle savait qu’il s’en occuperait comme il se devait après l’intense effort qu’il avait fourni. Elle se débarrassa de sa fourrure, révélant le haut blanc à manches longues qu’elle portait dessous, et la lui confia aussi. Elle aurait besoin d’être libre de ses mouvements pour ce qu’elle avait prévu. Elle le remercia d’un regard, s’écarta pour pénétrer dans le camp… Et se figea. Un détail qu’elle avait oublié. Désorientée, elle observa les abris de bois et la nouvelle organisation de ce qui était désormais un petit village. Reconnut sa défaite et se retourna en appelant :
_Valérian ?
Le grand brun qui s’était vu assigner ce tour de garde l’interrogea du regard, elle continua donc :
_Où est-il ?
Dans un léger rire, il lui indiqua la maisonnette que son frère occupait, puis il s’éloigna en direction de l’enclos des chevaux pour prendre soin de sa monture. D’un pas résolu, la jeune femme rejoignit l’abri en ignorant les regards curieux de quelques hommes. Sans une seconde d’hésitation, elle ouvrit la porte, ne prenant pas la peine de frapper pour annoncer sa présence. Elle savoura un court instant la lueur stupéfaite dans le regard d’Alexandre lorsqu’il l’identifia. Il se leva aussitôt remis de sa surprise et fit un pas vers elle. Sa première erreur.
_Chloé ? Que fais…
Un poing s’abattant sur son visage interrompit sa question. Sous le choc, il ne réagit pas immédiatement, ce qui donna à Chloé le temps de balancer un deuxième coup, en plein estomac celui-ci. Les larmes se mirent enfin à couler librement sur ses joues alors qu’elle évacuait sa rage de la seule manière à laquelle elle pouvait penser, frappant avec une vigueur née de la douleur et de la colère. Toutefois, les instincts de soldat reprirent vite le dessus, et sa troisième tentative fut bloquée par une main puissante retenant son poing en plein mouvement. La frustration décupla ses forces et il ne put rien contre l’attaque suivante. Plus rapide que jamais, elle dégagea son bras afin de pouvoir prendre un pas de recul, et elle profita de l’élan pour précipiter un pied dans son ventre. Le souffle coupé, il se plia en deux sous l’effet de la souffrance.
Furieuse qu’il parvienne à retenir un cri de douleur, elle porta un autre coup. Ou essaya. Alors qu’elle le pensait hors jeu pour deux ou trois secondes, il se reprit aussitôt, ce qui lui permit de parer son action. Ses doigts se refermèrent violemment sur son poignet, lui interdisant tout mouvement de ce côté-là. Son autre main anticipa sa réaction sans difficulté et retint son bras gauche alors qu’elle tentait de s’en servir pour se libérer. Elle n’eut pas le temps d’analyser l’immobilité qu’il lui imposait à partir de la taille, ni de décider de se servir de ses jambes puisqu’elles seules étaient encore libres : d’un geste brusque, il l’obligea à reculer et la plaqua contre le mur, utilisant la force de son corps pour la maintenir en place. Elle sentit sa tête heurter le bois, la douleur se répercutant dans tout son être pendant qu’il la surplombait de sa taille, s’assurant qu’elle ne pouvait plus bouger.
Ainsi emprisonnée, elle ne put que lui jeter un regard empli de larmes, de défi et de mépris, attendant sa prochaine action pour savoir comment réagir. Elle réalisa en un éclair qu’il avait commis une seconde erreur. En la forçant à lever les mains pour les immobiliser au-dessus de sa tête, il avait placé un bras tout près de son visage. Elle n’avait qu’à se tourner légèrement pour mordre. La douleur et la surprise lui feraient lâcher prise, à n’en pas douter, et elle pourrait frapper de nouveau. Mais avant qu’elle ait le temps de mettre ce plan à exécution, il repéra sa maladresse et, sans jamais la lâcher, il écarta son bras juste assez pour qu’elle ne puisse plus l’atteindre.
Un hurlement de pure frustration lui échappa et elle lança sa tête en avant, cherchant à lui briser le nez. Quand il parvint une fois de plus à s’écarter à temps, elle laissa son crâne reposer contre le mur, éreintée. Incapable de comprendre, ou même de vouloir comprendre ce qui lui prenait, elle renonça à attaquer. Toute cette haine qui l’avait guidée jusque là depuis qu’elle avait découvert l’arme plantée dans la chair de la mourante la quitta, ses muscles se détendirent sans qu’elle leur en donne l’ordre et elle se fit plus pliante contre lui, renonçant à lutter ou à tenter de se dégager. Il sembla s’apercevoir du changement et céda un peu de terrain à son tour, s’écartant sans pour autant prendre un pas de recul, la laissant respirer sans la pression de son corps contre le sien, gardant toujours ses mains emprisonnées dans les siennes.
_Bien. Maintenant, vas-tu m’expliquer pourquoi tu as décidé de m’agresser ?
Une minuscule partie de son animosité se raviva au son de cette voix si posée alors qu’elle-même était prête à exploser et savait qu’elle aurait été incapable de rester calme dans de telles circonstances. Cette tranquillité qu’il semblait afficher sans difficulté quoi qu’il advienne l’avait toujours attirée à lui, mais là, à cet instant précis, elle aurait tout donné pour qu’il perde son sang froid, pour qu’il ait un mouvement, n’importe lequel, prouvant qu’il n’était pas aussi contrôlé qu’il en avait l’air, qu’il était aussi perdu et déstabilisé qu’elle. Toutefois, il ne lui restait pas assez d’énergie pour que l’antipathie subsiste longtemps, ou pour qu’un autre sentiment, quel qu’il soit, prenne sa place. Il n’y avait plus que du vide. Alors qu’elle aurait voulu lui cracher les mots au visage et arracher à coups de griffes le masque impassible qu’il arborait, elle laissa tomber d’un ton faible, sans réelle émotion :
_Tu as tué Dahomé.
_Excuse-moi ?
Elle aurait dû être satisfaite par la stupéfaction qu’il ne parvint pas à dissimuler, mais pour être tout à fait honnête, elle s’en fichait. Voulait juste s’allonger, fermer les yeux, et attendre. Quoi, elle l’ignorait, mais n’importe quoi serait mieux que de devoir l’affronter dans l’immédiat, de devoir expliquer ce qu’elle faisait ici, de devoir se remémorer l’expression perdue dans le regard de sa guide lorsque celle-ci avait réalisé que la vie quittait son corps.
Elle resta silencieuse quelques secondes, le temps de décider comment elle allait pouvoir aborder le sujet. Heureusement, elle n’eut pas à le faire. Le regard d’Alexandre, resté plongé dans le sien depuis qu’il l’avait maîtrisée, tomba sur l’arme souillée qu’elle arborait à la ceinture et un éclair de compréhension passa soudain dans les yeux gris-bleus.
_Ma dague, murmura-t-il. C’est avec elle que Dahomé a été tuée ?
_Comme si tu ne le savais pas, lâcha-t-elle sans réelle hargne, abattue.
Il secoua la tête en la libérant enfin complètement, s’écartant d’elle dans une attitude pacifique. Elle faillit presque s’écrouler sans le soutien de son corps, trop lasse pour tenir debout, mais elle se reprit et en profita pour se masser le crâne d’une main, la douleur sourde s’atténuant à peine.
_Je n’avais pas vu cette arme depuis des mois.
Au regard incrédule qu’elle leva sur lui à cet aveu, il expliqua :
_Je ne l’ai jamais récupérée après l’attaque des loups.
Sous le choc, elle ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne franchit ses lèvres. Dans un flash aveuglant, elle revit la lame s’enfoncer dans la gorge de l’un des canidés qui s’avançait vers elle. En s’éveillant du sommeil provoqué par l’utilisation de son don, elle avait constaté qu’Alexandre avait récupéré les deux épées, mais elle était incapable de se souvenir de ce qu’il était advenu du poignard au manche reconnaissable entre tous. Elle tenta de se représenter le jeune homme lorsqu’elle l’avait rejoint un peu plus tard. Elle avait repéré l’épée à sa ceinture, ne se rappelait pas avoir vu la dague. Sa mémoire lui faisait-elle défaut ? Ou se pouvait-il qu’elle ait mal interprété la scène en découvrant Dahomé allongée sur le sol et en identifiant l’arme qui l’avait tuée ? Avait-elle tiré des conclusions trop hâtives ?
_Chloé…
La voix grave d’Alexandre la ramena au présent. Déstabilisée, elle leva les yeux sur lui et tenta, encore vainement, d’articuler. Secoua la tête dans un mouvement qui exprimait son incertitude. Sursauta et s’écarta vivement quand il posa une main sur son épaule. Elle vit son regard se durcir à sa réaction et il prononça d’un ton ferme :
_Me crois-tu capable d’une telle chose ? J’espérais que tu me connaissais mieux que ça. Mais puisque cela ne semble pas être le cas, étudie le problème d’un point de vue purement logique. Quel intérêt aurais-je eu à la tuer ?
_Je…
Elle s’interrompit. Elle n’avait rien à répondre à cela. Elle avait laissé faire l’instinct, ne s’était pas arrêtée une seconde pour réfléchir à la situation, avait juste rassemblé les indices et agi. Elle hocha la tête à contrecœur en le laissant continuer.
_Même en admettant que j’ai eu une bonne raison, je t’en prie, n’insulte pas mon intelligence. Si j’avais voulu sa mort, je m’y serais pris d’une façon un peu moins évidente. Je n’aurais certes pas utilisé une arme aussi facilement identifiable.
Lorsqu’elle acquiesça d’une façon un peu plus amène, commençant à réaliser la logique de ses paroles et lui accordant le bénéfice du doute, il ajouta d’une voix plus douce :
_Si tu ne croyais pas à mon innocence au plus profond de toi, tu n’aurais pas attaqué à mains nues. Je me serais retrouvé la gorge tranchée avant d’avoir eu le temps de réaliser que tu étais là.
Et étrangement, elle trouva cet argument plus convaincant que toutes les preuves ne pourraient jamais l’être.
_Alexandre, je…
Il balaya d’un vague geste de la main les excuses qu’il sentait venir pour se concentrer plutôt sur un problème plus urgent :
_Dahomé est donc morte ?
Sa gorge se bloqua et elle confirma l’information en silence. Alexandre serra les mâchoires, son visage se figeant alors qu’il réfléchissait à la situation. Il était persuadé que la jeune femme était sous le choc, elle ne semblait pas se rendre compte de ce que cela signifiait à présent qu’elle avait admis qu’il n’était pas coupable de ce crime dont elle l’avait accusé. Un tel événement aurait des ramifications complexes qu’ils allaient devoir prévoir afin d’y réagir de façon appropriée. Car il n’y avait aucun doute : les Adalantes partiraient du principe que c’était l’un des explorateurs qui avait assassiné leur chef. Il n’était d’ailleurs pas certain qu’elles auraient tort, il ne pouvait pas répondre de l’innocence de ces deux mille hommes, d’autant qu’à l’heure actuelle, certains étaient en expédition. Et puis, pour autant qu’ils le sachent, ce territoire était presque désert, et à moins d’imaginer qu’une guerrière ait tué Dahomé, les soupçons pouvaient logiquement se porter sur les hommes. Encore que… Peut-être certaines Adalantes avaient-elles intérêt à la voir morte. Il devrait se pencher sur la question.
Chloé sembla reprendre ses esprits à cet instant, repoussant de côté les émotions contradictoires qui menaçaient de l’envahir à présent que l’étrange torpeur la quittait et s’efforçant de se montrer aussi rationnelle que lui. Une question s’imposait afin de déterminer qui pouvait avoir commis ce meurtre.
_Qui savait ? Pour l’attaque, je veux dire, précisa-t-elle au regard confus qu’il lui jeta.
_De notre côté, mon père, Fester, Kaliastre et Cirménion, notre médecin. Mais ils pensent qu’il s’agissait simplement de loups, et ils ignorent où elle a eu lieu, l’informa-t-il. Quant aux autres, ils ont bien sûr remarqué que nous avions été blessés, mais ils n’ont jamais eu plus de détails.
_Ils ne pouvaient donc pas récupérer ton arme. En revanche, du côté des Adalantes…
_Elles savent toutes ce qui s’est passé, puisqu’elles ont assisté au Conseil au cours duquel tu as été condamnée. Et n’importe laquelle des alliées de Soliabir a pu revenir à cet endroit ou dévoiler à quelqu’un d’autre où il se trouvait.
_Ce qui signifie qu’il y a beaucoup plus de suspects potentiels chez nous que chez vous.
Alexandre hocha la tête, songeur.
_Un premier nom te viendrait-il à l’esprit ?
_Jelovi, répondit-elle sans hésiter. C’est elle qui devrait prendre la succession de Dahomé, son décès lui confère un immense pouvoir, et elle fait partie des guerrières qui trouvaient cette idée de paix absurde. Mais je la pense sincèrement attachée à Dahomé, et je doute qu’elle soit allée jusqu’à la tuer. De toute façon, des soupçons ne suffiraient pas à la faire condamner.
_D’autres idées ?
_N’importe laquelle des amies de Soliabir, je suppose. Toutefois, nombre d’entre elles sont enceintes, Dahomé n’aurait eu aucun mal à se défendre contre elles.
Épuisée, la jeune femme se laissa tomber assise sur la couche du soldat et s’adossa au mur de bois, fermant les yeux quelques secondes, à la recherche d’un instant de calme au milieu de la tourmente de son esprit. Celui-ci la ramena au mois précédent, à cette rencontre qu’ils avaient organisée afin de se retrouver une nouvelle fois clandestinement. Elle se souvenait avoir ri aux anecdotes d’enfance qu’il lui avait racontées, avoir attendu avec une impatience non dissimulée la chute de ses récits de guerre, avoir ressenti un petit pincement au cœur lorsqu’il lui avait parlé de cette mère partie si tôt qu’il se souvenait à peine d’elle, avoir apprécié le léger baiser qu’il lui avait donné en partant, avoir savouré chaque seconde de ces deux journées dans une sérénité qu’elle n’éprouvait plus que trop rarement. Elle rouvrit les yeux pour découvrir qu’Alexandre l’observait d’un air soucieux, comme s’il se demandait à quel moment elle allait s’écrouler. Elle le rassura d’un minuscule sourire en secouant la tête d’une manière presque imperceptible. Qu’elle ait pu imaginer que c’était lui qui avait tué Dahomé lui semblait à présent absurde. Comme il l’avait dit, il n’avait aucune raison de le faire, pas en sachant que cela relancerait très probablement la guerre qu’il avait tant voulu éviter. Et même sans parler de ces considérations pratiques, Alexandre restait… Alexandre. Tendre et impassible, amusant et solennel, passionné et réfléchi, mais surtout prenant toujours la décision qu’il croyait juste. Le soupçonner d’avoir commis un meurtre de sang froid était sans doute ce qu’elle avait fait de plus stupide dans sa vie.
_Écoute, je suis désolée. J’ai juste…
_Tu as juste quoi ? demanda-t-il d’un ton plus dur qu’il ne l’aurait voulu. Pensé que j’avais tué votre guide afin d’offrir à ta tribu un prétexte pour nous attaquer ?
Elle eut une grimace au ressentiment contenu dans sa voix. Elle ne pouvait pas lui en vouloir : après tout, formulée ainsi, son accusation était tout à la fois illogique et injuste.
_Non, j’ai…
Elle s’interrompit d’elle-même en repérant le mensonge dans ses propres paroles. C’était exactement ce qu’elle avait pensé, elle ne pouvait le nier.
_Oui, lâcha-t-elle alors. Que veux-tu que je te dise ? Je peux m’excuser autant que tu le voudras, cela ne changera rien à ce que j’ai cru. Tous les indices pointaient vers toi.
_Peu m’importent les indices ! Ce que tu sais de moi aurait dû suffire. Chloé, si j’avais trouvé ton arme plantée dans la chair de n’importe lequel de mes compagnons, ma première réaction aurait été de penser que c’était lui qui avait attaqué et que tu n’avais fait que te défendre.
_Même s’il s’était agi de Kaliastre ?
_Même s’il s’était agi de Valérian ! Tu ne comprends pas, laissa-t-il tomber devant sa moue stupéfaite.
Elle déglutit difficilement lorsqu’il secoua la tête avec résignation et se détourna d’elle. Elle se souvenait dans les moindres détails de l’une de leurs premières conversations. Il lui avait avoué toujours envisager le pire afin d’être prêt à tout, mais il avait accepté d’abaisser sa garde avec elle, et la façon dont elle récompensait cet effort inconscient était pour le moins abrupte et décevante. Avec un soupir, elle prit une décision. Se leva pour s’approcher, posa une main hésitante sur son épaule. Il ne se dégagea pas, mais ne lui fit pas face non plus. Frustrée de devoir s’adresser à son dos, elle admit tout de même à voix basse :
_Tu as raison : je ne comprends pas. Je n’ai jamais pu faire confiance à qui que ce soit comme tu me fais confiance, Alexandre, c’est quelque chose qui me dépasse. Depuis votre arrivée, j’ai appris que même moi j’étais capable de trahison, sais-tu ce que cela signifie ? Que personne – absolument personne – n’est fiable, du moins dans mon esprit.
_C’est injuste, Chloé, réagit-il en se tournant enfin vers elle. Je n’ai jamais…
_Je sais. Et j’espère que plus jamais je ne te ferai l’affront de suggérer quelque chose de ce genre. Mais je ne peux te le promettre.
_Voilà qui n’a rien du discours rassurant que j’attendais, remarqua-t-il amèrement.
Elle haussa les épaules.
_J’en suis désolée. Je préfère être honnête.
_Apprendras-tu à me faire confiance ?
_A quoi bon ? demanda-t-elle doucement après un temps d’hésitation.
Elle ne voyait pas l’intérêt de faire cet effort alors qu’il aurait disparu de sa vie dans moins de quatre mois à présent. L’épreuve serait bien assez difficile sans qu’elle y ajoute la sensation de perdre la seule personne à qui elle pouvait aveuglément se fier, à part peut-être Leïla.
_Tu n’as aucune idée de ce que tu perds.
_Sans doute. C’est peut-être mieux ainsi.
_Si tu le dis… Comment vas-tu ? s’enquit-il brusquement, changeant de sujet. Je sais que vous n’étiez pas en bons termes avec Dahomé au moment de ton départ, mais cela ne change rien au fait que tu l’as considérée comme une mère pendant la majeure partie de ta vie. Veux-tu… Veux-tu en parler ?
Le fait qu’il prenne la peine de la réconforter après la façon dont elle l’avait traité, alors qu’elle voyait déjà sa joue bleuir sous l’effet de l’un des coups qu’elle avait portés, faillit déclencher quelque chose en elle, abattant les dernières barrières de sa résistance aux émotions, mais elle était fatiguée de toujours se sentir vulnérable lorsqu’elle était avec lui, elle si forte d’ordinaire. Elle lutta donc contre son premier réflexe, se blottir contre lui pour profiter de cette étreinte qu’elle commençait à trop aimer, et lui offrit plutôt une grimace vaguement rassurante.
_Je vais bien. Je suis presque plus furieuse qu’abattue. Je vais découvrir qui a fait ça et le détruire.
Le demi-sourire caractéristique se dessina sur ses lèvres et il passa une main sur l’hématome qui se formait sur son visage dans un geste significatif.
_Si tu y mets autant d’énergie que quand tu pensais que c’était moi, j’en suis presque à plaindre le pauvre bougre.
Un son à mi-chemin entre rire et indignation lui échappa avant qu’elle ne se reprenne, redevenant sérieuse.
_Me pardonneras-tu ?
Un haussement d’épaules.
_C’est déjà fait. Je peux comprendre d’où tu viens.
Nouvelle grimace. Elle savait qu’il avait été bien plus blessé qu’il ne voulait l’admettre par son accusation, son attitude quelques minutes plus tôt avait suffit à l’en convaincre, mais elle le connaissait suffisamment pour être persuadée qu’il ne s’ouvrirait pas davantage sur le sujet, et elle n’était pas certaine d’en avoir envie de toute façon. Elle culpabilisait assez comme ça. Elle fronça les sourcils en repensant à leur conversation sur les suspects potentiels. Quelque chose lui avait échappé sur le moment, mais venait de se rappeler à elle. Perturbée par cette révélation, elle lança soudain :
_Ce n’est pas possible.
_Pardon ?
Elle dut faire un effort conscient pour se souvenir qu’il n’avait pas pu lire en elle le cheminement de son esprit. Elle commençait à prendre l’habitude qu’il devine ce qu’elle pensait ou ressentait avant qu’elle ait besoin de le lui dire. Elle explicita donc :
_Les guerrières n’ont pas pu tuer Dahomé.
_Pourquoi ?
_Réfléchis. Ce meurtre va sans doute relancer les hostilités, nous sommes bien d’accord ?
A son acquiescement silencieux, elle continua :
_Les Adalantes sont à leur point le plus vulnérable en ce moment. Avec ces deux cents femmes enceintes, les effectifs combattants sont réduits, et le risque est conséquent. Aucune d’entre nous… d’entre elles, se corrigea-t-elle en se rappelant qu’elle ne faisait plus partie du groupe, n’avait intérêt à frapper à cet instant précis. Si la tribu tenait à se donner un prétexte pour vous exterminer, elle l’aurait fait après les accouchements, lorsque toutes seront opérationnelles.
Elle avait raison, réalisa-t-il. Cette théorie ne collait pas. Ce qui ne laissait plus que cinq possibilités. Cirménion, Valérian, Fester, Mykherm ou Kaliastre. Il élimina d’emblée le médecin, incapable, il en était persuadé, de maîtriser une guerrière de la trempe de Dahomé. Quant à son frère, même s’il avait envisagé de le considérer comme suspect, ce qui était hors de question, il avait passé toute la journée de la veille avec lui, ainsi que toute cette matinée. Et depuis midi, il assurait son tour de garde. En ce qui concernait Fester, il l’avait aperçu plusieurs fois dans le campement au cours des derniers jours, il n’avait pas pu s’éloigner assez longtemps pour commettre ce crime. Restaient donc son père et un homme qu’il considérait aujourd’hui comme l’un de ses plus proches amis… Était-il un fils indigne pour songer que Mykherm était sans doute un coupable plus probable que Kaliastre ? Ou s’agissait-il de simple lucidité ?
Il y avait une autre éventualité qu’ils n’avaient pas encore abordée.
_Peut-être l’un des explorateurs a-t-il trouvé cette dague sans le vouloir et décidé de la conserver au cas où ?
_Improbable. Le lieu de l’attaque était très éloigné de votre campement, et les chances pour qu’il soit découvert par hasard…
_Sont réduites, compléta-t-il. C’est là une piste que nous devrions explorer malgré tout. Les Adalantes sont-elles déjà au courant de la mort de leur chef ?
_Oui. Un groupe de chasseuses est arrivé peu après moi. Elles ont d’ailleurs pensé que c’était moi qui l’avais tuée, mais Farciel les a empêchées de me suivre… Ce qui est étrange, à bien y réfléchir. Tout semblait indiquer que j’étais coupable, elle aurait dû m’arrêter.
Il brûlait de répondre que Farciel avait peut-être confiance en elle, plus que Chloé en lui, mais il s’abstint de tout commentaire. C’était une attitude qu’il devait laisser glisser, il en avait conscience, cela serait peut-être compliqué, mais il y arriverait, du moins l’espérait-il.
_Que vas-tu faire ?
_Je n’en ai aucune idée. J’aimerais…
_Assister aux funérailles, devina-t-il.
_Oui.
_Mais tu n’es pas sûre qu’elles accepteront.
_En tant qu’exilée, je n’ai plus rien à voir avec la vie de la tribu.
_Farciel plaidera peut-être ta cause.
_C’est possible, mais Jelovi… Je suis partie en laissant derrière moi plus d’ennemies que d’amies.
Il acquiesça en silence, la laissant réfléchir à la façon dont elle allait pouvoir présenter sa requête auprès de son peuple et profitant de cet instant de répit pour passer en revue les derniers événements. La façade était bien présente, il se savait capable de la maintenir encore un moment, mais il était à peu près persuadé que si la petite blonde restait ici, il allait finir par lâcher une remarque qui révélerait trop ce qu’il ressentait, cette blessure et ce sentiment de trahison face au manque de confiance dont elle avait fait preuve.
Ce qu’il avait de mieux à faire était de la renvoyer à l’instant, pour tout un tas d’excellentes raisons. Sa présence au campement raviverait certaines discordes, provoquerait des soupçons et le déconcentrerait. Mais surtout, il avait besoin de s’éloigner d’elle le temps de digérer l’accusation et de s’entretenir avec Valérian sur la stratégie qu’ils mettraient au point en cas d’attaque provoquée par la mort de Dahomé. De plus, il devait découvrir qui était à l’origine de ce décès. Autant d’arguments qui lui firent ouvrir la bouche pour lui signaler qu’elle devait repartir sur l’heure… Mais il ne prononça jamais l’ordre. Un regard suffit. Un unique regard sur sa position abattue, sur les cernes qui couraient sous ses yeux tristes, sur l’expression de défaite qu’avaient adoptée ses traits, sur ses épaules affaissées, sur la fatigue qui semblait émaner de tout son être, et il renonça. La voir partir était très certainement ce qu’il lui fallait à lui, mais ce n’était pas ce dont elle avait besoin, bien au contraire.
_Reste ici ce soir.
Elle leva sur lui un regard entendu, et il fut persuadé qu’elle lisait en lui le dilemme qui l’avait déchiré un court instant. Elle ne fit même pas semblant de refuser, de ne pas avoir besoin de son soutien ou de préférer la solitude à sa présence étant donné les circonstances, ce qui était un bon indicateur de l’état dans lequel elle devait se trouver. Elle se contenta d’accepter d’un hochement de tête et d’un léger sourire. Les yeux verts se baissèrent sur ses mains couvertes de sang avant de revenir à son visage avec une lueur interrogatrice. Comprenant, il ouvrit la porte et lui fit signe de le suivre. Elle obéit, non sans jeter un regard arrogant aux quelques explorateurs qui la dévisageaient au passage, et il ne put s’empêcher de songer à leur première rencontre, la ressemblance entre ces deux scènes facile à établir. Mais cette fois, quand il s’assit sur la chaise installée devant le paravent qui dissimulait la bassine servant de baignoire, il ne pensait plus qu’à sa protection, non au danger qu’elle pouvait représenter ou aux informations qu’il espérait lui extorquer.
Chloé laissa tomber ses vêtements à terre en s’efforçant d’ignorer les tâches sombres sur ses mains et se plongea dans l’eau à peine tiède avec un soupir de soulagement. Elle frotta ses doigts avec insistance, ne s’arrêtant que lorsque la peau fut devenue rouge à cause de ses ongles arrachant le sang séché et qu’elle fut persuadée qu’il n’en restait aucune trace.
Il secoua la tête, compatissant, en entendant les mouvements frénétiques dans son dos et en comprenant ce qu’elle était en train de faire. Dure journée pour elle, bien plus que pour lui, il devait l’admettre. Il tenta un instant d’imaginer ce qu’elle devait ressentir, puis renonça. Il lui était impossible d’appréhender autant de sentiments contradictoires, ses relations avec ses compagnons étaient bien plus simples que celles qu’elle avait entretenues avec sa guide. Si quelqu’un qu’il aimait mourrait, il était effondré, s’il s’agissait de quelqu’un dont il n’avait que faire ou de quelqu’un qu’il haïssait, alors peu lui importait le décès. Rien de très compliqué là-dedans. De son côté, elle devait faire face à la perte de cette femme qu’elle avait tant admirée tout en essayant de ne pas se détester de lui en vouloir encore pour l’exil qu’elle lui avait imposé ou pour le secret qu’elle avait gardé d’elle pendant si longtemps. De quoi devenir folle.
Il tendit l’oreille lorsque seul le silence lui parvint pendant une minute. Elle semblait être venue à bout de ces tâches qui la perturbaient tant. Après quelques instants d’immobilité, il l’entendit se lever et bouger dans la pièce, probablement se rhabillant. Finalement, elle appela :
_Je vais avoir besoin de ton aide.
_Pourquoi ?
_Viens voir.
Intrigué, il se leva et contourna le panneau de bois pour se retrouver face à elle. S’arrêta net en la découvrant nue, debout devant lui, levant vers son visage un regard nerveux qu’il ne lui avait jamais vu. Il comprit aussitôt son intention et força ses yeux à rester plongés dans les siens, refusant d’écouter l’instinct qui lui dictait de la prendre sur-le-champ, cet instinct sur lequel elle semblait compter.
_S’agit-il de ta façon de t’excuser, de pitié, ou de remerciements ? demanda-t-il d’un ton trop neutre.
Elle secoua la tête.
_Rien de tout ça. Alexandre, j’ai…
_Arrête. Ce n’est pas le froid qui te fait trembler, et ce n’est certainement pas du désir que je vois dans tes yeux.
Avec un minuscule sourire qu’elle fut bien incapable d’interpréter, il récupéra le drap blanc étendu sur le paravent et le posa sur ses épaules pour l’en envelopper. Réprima un grognement en s’apercevant que cela n’arrangeait pas les choses, le tissu devenant aussitôt transparent au contact des gouttes qui coulaient le long de son corps et épousant ses formes à la perfection. Cédant à la moins violente de ses pulsions, il déposa un baiser au creux de son cou et laissa ses lèvres s’attarder sur sa peau mouillée dans une caresse sensuelle avant de s’écarter lentement.
_Ne crois pas que je n’en ai pas envie. Ces quelques mots vont être les plus durs que j’ai jamais eus à prononcer, mais… Rhabille-toi. Je t’attends dehors.
Abasourdie, elle le vit quitter l’abri sans un regard en arrière.

*

C’est en entendant des grattements contre le bois qu’ils furent tirés de leur sommeil. Chloé ouvrit les yeux la première, ne fut pas désorientée une seconde en s’apercevant qu’elle se trouvait sous un abri qui ne ressemblait en rien à sa grotte et qu’un bras était passé autour de sa taille. Lorsque le bruit recommença, elle fronça les sourcils. On aurait presque dit que quelqu’un griffait la porte de la maisonnette. Elle sentit Alexandre se lever doucement derrière elle, comme tentant de ne pas la réveiller. Avec un soupir, elle se redressa à son tour, étouffa un bâillement et le consulta du regard.
_De quoi s’agit-il ?
Il eut un mouvement d’impuissance, quitta la couche pour aller ouvrir. Sitôt la porte à peine entrebâillée, une petite forme sombre se glissa à l’intérieur, cherchant de toute évidence à se faire aussi discrète que possible. Intrigué, le jeune homme referma la porte alors que la silhouette sautait sur la table sur laquelle était posée une chandelle éteinte, le mouvement souple et calculé. Chloé et Alexandre échangèrent un coup d’œil surpris. Noir comme l’ébène, l’intrus fixait ses yeux d’un vert presque identique à ceux de la jeune femme sur le soldat, comme attendant qu’il se décide à l’approcher. La petite blonde, désormais totalement réveillée, remarqua alors autour du cou de l’animal un parchemin roulé sur lui-même attaché à l’aide d’une ficelle.
_Leïla, murmura-t-elle.
Alexandre hocha la tête. Ce chat était un messager, à n’en pas douter, et il ne connaissait qu’une personne capable de convaincre un félin de lui apporter un parchemin. D’un geste d’abord hésitant, il posa une main sur la petite tête, grattant l’arrière de ses oreilles. Le grondement sourd qui échappa à l’animal le surprit avant qu’il ne comprenne qu’il s’agissait d’un ronronnement. Un sourire se dessina sur ses lèvres et il continua sa caresse avec plus d’assurance tout en détachant le message de l’autre main. Sa lecture provoqua une grimace confuse sur ses traits et il le tendit à Chloé, devinant qu’elle comprendrait mieux que lui. Elle déchiffra les quelques lignes, serra les lèvres. Elle commençait à se lasser de ce genre de nouvelles.
_Galothène est morte.
_J’ai lu, oui. Qui est-elle ?
Elle marqua un temps d’hésitation.
_Une vieille femme… qui avait le pouvoir de voir le futur.
Il fallait lui accorder ceci : il ne cligna même pas des yeux en entendant parler pour la première fois de ce don. Il devait s’habituer à recevoir des informations telles que celle-ci.
_Que signifie « C’est Unélia » ? En quoi cette enfant est-elle liée au décès de Galothène ?
_C’est elle qui a hérité de son don.
_Comment le sais-tu ?
_C’est la seule raison pour laquelle Leïla pourrait l’avoir mentionnée dans ce message.
_Pourquoi m’a-t-elle fait parvenir cette information ? Cela ne peut pas me servir à grand-chose, et elle ignorait que tu te trouvais ici.
_Elle devait se douter que tu me reverrais avant elle. Après tout, elle sait que tu es parti à ma recherche il y a presque trois mois.
_Quel sera l’impact de la mort de cette… sorcière, hésita-t-il, pour votre tribu ?
_Je n’en sais encore rien. Si je dois être honnête, sa disparition m’affecte davantage à titre individuel. Non seulement c’est une femme que j’ai toujours respectée et admirée, mais elle en savait beaucoup sur mon avenir.
_Une prophétie, se souvint-il. Que t’a-t-elle révélé ?
Elle haussa les épaules.
_Presque rien. En tout cas, rien qui puisse me permettre d’agir en conséquence. Toutefois, je me demande… Je me demande si Farciel n’en sait pas plus. Je sais qu’elle a accompagné Galothène la dernière fois qu’elle a voulu approfondir une vision. Cela pourrait expliquer qu’elle ne m’ait pas crue coupable, peut-être savait-elle que Dahomé allait mourir. Peut-être sait-elle même qui l’a tuée. Quant à Unélia, je suis certaine que Galothène a partagé avec elle tout son savoir.
Il plissa les paupières en l’entendant réfléchir ainsi à voix haute, commençant à soupçonner l’idée qui avait dû germer dans son esprit. A la recherche d’une confirmation, il demanda :
_Qu’es-tu en train de dire ?
Elle rencontra son regard, puis confirma ses soupçons :
_Je retourne au campement.
_Pas sans moi.
Elle ouvrit la bouche, mais il la coupa d’un geste de la main et répéta d’un ton qui n’admettait aucune contradiction :
_Pas sans moi.
Elle finit par céder dans un acquiescement.

*

_Comment crois-tu qu’elles vont réagir ?
_Chloé !
La petite blonde sourit en voyant une géante brune se précipiter vers eux aussi vite que le lui permettait son ventre rebondi. Elle sauta à terre et confia les rênes de Mertao à Alexandre tout en lui répondant :
_Je pense que je vais avoir droit à des accueils très variés.
Elle ouvrit les bras pour laisser son amie d’ordinaire peu expressive l’emprisonner dans une brève étreinte.
_Tu es énorme !
_Depuis des mois, je suis incapable de monter à cheval ou d’utiliser un arc. C’est une torture.
Chloé esquissa un sourire, mais le cœur n’y était pas. Les paroles de Leïla venaient de lui rappeler ce que risquaient les Adalantes avec ces deux cents reproductrices inaptes au combat, la situation était trop grave pour qu’elles se permettent de plaisanter davantage.
_Est-ce que tout va bien ? demanda-t-elle plus sérieusement.
_Aussi bien que cela peut aller étant donné les circonstances, je suppose. Perdre Galothène et Dahomé en deux jours, c’est…
Elle ne finit pas sa phrase. Semblant enfin s’apercevoir de la présence d’Alexandre, elle adressa un regard de reproche à Chloé, qui haussa les épaules. Le jeune homme descendit de cheval à son tour et accorda un bref hochement de tête à la géante brune, qui finit par lui offrir un sourire hésitant avant de lui rappeler pour la forme :
_Tu n’as rien à faire ici. Leur opinion de votre groupe à l’heure actuelle est au plus bas.
_Je sais.
_Tu n’as aucune idée de ce que tu risques. Tu devrais partir avant que les autres ne te voient.
_Non.
_Alexandre…
_Renonce, Leïla, intervint la petite blonde. J’ai essayé de le convaincre pendant la majeure partie du trajet, je n’ai réussi qu’à m’épuiser.
Visiblement à regret, la reproductrice accepta d’un acquiescement et tous les trois se dirigèrent vers le campement en silence. Ce fut une trentenaire au teint mat qui les vit d’abord arriver. Elle cessa de donner des ordres pour l’organisation des funérailles et les attendit de pied ferme. Une fois devant elle, Chloé prononça simplement :
_Tu en sais bien plus que tu ne le diras jamais, n’est-ce pas, Farciel ?
_C’est exact.
_Galothène t’avait confié ses visions.
_Oui.
_Nous aideras-tu ?
Première hésitation.
_Dans la mesure du possible. Ni toi ni Alexandre n’avez tué Dahomé, je peux le jurer sur l’honneur, et Unélia m’appuiera. Cela devrait les convaincre de se fier au moins un peu à vous.
Chloé secoua la tête.
_Tout le monde sait qu’Unélia et moi nous sommes rapprochées au cours des mois qui ont précédé mon départ. Elles penseront qu’elle cherche à me protéger.
_La parole d’Unélia est désormais d’or. Quoi qu’elle dise, tout le monde l’écoutera. Elles n’ont pas d’autre choix.
Peut-être avait-elle raison. Peut-être le soutien de l’orpheline serait-il le plus précieux qu’elle ait jamais reçu. Détaillant l’expression de Farciel, Chloé hésita à lui poser la question qui s’imposait, mais Alexandre s’en chargea pour elle, intervenant pour la première fois :
_Savez-vous qui a tué votre chef ?
_Non. Comme Galothène, Unélia a aperçu son meurtrier en vision, mais elles ont été incapables de le décrire. Elles ne savent que deux choses : il s’agit bien d’un homme, et il n’est pas chauve.
Une caractéristique physique aussi reconnaissable pouvait avoir du bon dans un cas comme celui-ci. Détournant son attention un instant, le jeune homme s’aperçut que les guerrières qui s’affairaient dans le campement quelques minutes auparavant avaient abandonné leurs activités et étaient occupées à les dévisager tous les quatre, et plus particulièrement lui, lui jetant des regards qui auraient pu le tuer sur place s’il avait été du genre à se laisser intimider.
_Comment a-t-elle trouvé la mort ? demanda soudain Chloé.
Ce fut Leïla qui répondit, d’une voix plus basse qu’à l’ordinaire, encore secouée par ce décès.
_Elle ne s’est pas réveillée, tout simplement.
Chloé acquiesça. Cela n’avait rien d’étonnant pour une femme de cet âge, de nombreuses aînées décédaient de cette façon, en plein sommeil. Elle allait de nouveau prendre la parole lorsqu’une voix dure s’éleva juste derrière Farciel.
_Tu n’as pas le droit d’être ici.
C’était le genre de remarques auquel elle s’était attendue, aussi se redressa-t-elle imperceptiblement dans un mouvement de défi comme de défense et plongea-t-elle son regard directement dans celui de la guerrière qui s’était permis d’intervenir.
_Dans ce cas, essaie de me faire partir.
Elles s’affrontèrent en silence un long moment. Chloé ne bougea pas en sentant Alexandre passer une main dans son dos en guise de soutien face à cette première épreuve. Résistant à l’envie de détourner le regard pour lui offrir un sourire reconnaissant, elle finit par lâcher :
_Rien ni personne ne m’empêchera d’assister à la cérémonie.
_Je suis la nouvelle guide de cette tribu. J’ai le pouvoir de t’en donner l’ordre.
_Et je suis une exilée. Je n’ai pas à suivre tes ordres.
_Mes guerrières le doivent, et elles peuvent te forcer à partir.
Sans avoir à les regarder, Chloé sentit Farciel et Leïla se raidir à son choix de vocabulaire. Ce « mes guerrières » trop possessif suggérait qu’elle avait l’intention d’exercer sur le groupe un pouvoir plus imposant et moins équilibré que celui qu’avait mis en place Dahomé. Jelovi n’avait jamais fait partie des personnes dont elle recherchait la compagnie, mais elle l’avait tolérée parce qu’elle était une amie de leur chef et qu’elle se disait que Dahomé ne pouvait pas se tromper sur son compte en la considérant comme son successeur logique. Mais à présent, elle devait bien avouer qu’elle doutait. D’un autre côté, imposer sa volonté alors que leur dernière guide avait été si appréciée ne serait pas facile, il était logique qu’elle fasse preuve d’un peu trop d’autorité au début.
_Donne cet ordre. Tu ne rêves que de ça, cracha-t-elle avec dédain.
La quinquagénaire ouvrit la bouche, sans doute pour suivre son conseil, mais Farciel lança d’un ton agacé :
_Arrête, Jelovi. Laisse Chloé faire son deuil, comme nous toutes. Sa présence ici n’est pas une menace, ni pour toi, ni pour aucune d’entre nous, et elle repartira dès la fin de la cérémonie.
_Et lui ? fut la réaction de leur nouvelle chef, qui désigna Alexandre d’un mouvement du menton méprisant.
_Je ne laisserai pas Chloé seule au milieu de ces guerrières dont certaines ont prouvé plus d’une fois qu’elles voulaient sa mort.
Un clair défi. En mettant en cause leur loyauté envers la jeune femme qui avait été l’une des leurs, il les insultait sans prendre la peine de masquer l’affront, et pourtant Jelovi ne pouvait guère lui opposer d’objection, puisque son affirmation de base était exacte. Elle plissa les paupières, posant sur lui un regard qui aurait fait trembler n’importe qui, mais il resta impassible, la mettant au défi de le contredire. Elle finit par approcher et lever la tête afin de pouvoir le fixer dans les yeux. Seul un haussement de sourcils exprima son attention et l’encouragea à s’exprimer. Alors elle laissa tomber :
_Cela n’a aucune importance. Que tu sois là ou pas n’y changera rien, nous attaquerons dans moins de trois jours.
Stupéfaite, les trois guerrières échangèrent des coups d’œil inquiets. Jelovi avait-elle perdu la tête ? Si elles attaquaient effectivement dans les jours suivant les funérailles, les reproductrices ne pourraient pas participer à l’assaut. S’agissait-il d’inconscience, de vanité, de vengeance, ou des trois à la fois ? Peu importaient les raisons, ce comportement n’était pas rationnel et il était bien plus risqué que tout ce qu’elles avaient pu tenter depuis des générations. Sans compter qu’il était incroyablement stupide de le prévenir, puisqu’ils auraient alors le temps de préparer leur défense. Sans se laisser démonter, Alexandre lui offrit un sourire en coin cruel, et Chloé entrevit pour la première fois le soldat froid et calculateur qu’elle avait toujours deviné chez lui.
_Dans ce cas, votre tribu sera exterminée. Nous ne ferons qu’une bouchée de vous.
« Nous » ? N’avait-il pas décidé de ne pas intervenir en cas de nouvelle guerre ? Non, se souvint-elle, il avait décidé de ne pas aider ses amis s’ils s’en prenaient aux Adalantes sans raison, mais si les femmes attaquaient, alors bien sûr, il défendrait son camp, n’aurait pas le choix, ne voudrait même pas l’avoir.
_C’est ce que nous verrons. Reste, Alexandre, concéda-t-elle. Soutiens la traitresse pendant les funérailles, et profite de tes derniers jours.
Jelovi fit demi-tour là-dessus, ne lui laissant pas l’occasion de répondre. Toujours abasourdie, Chloé échangea un regard avec lui, incapable de croire au dédain qu’elle avait entendu dans la voix de la nouvelle guide lorsqu’elle l’avait qualifiée de traitresse. Le jeune homme esquissa un sourire encourageant qui n’avait rien à voir avec son expression intimidante quelques secondes plus tôt et elle secoua la tête pour tenter de se débarrasser sur-le-champ de ses souvenirs de cette conversation, puis elle se tourna vers les deux autres femmes.
_Saviez-vous qu’elle avait l’intention de lancer l’assaut ?
_Non, mais cela ne m’étonne pas, admit Farciel. Elle a réuni plusieurs guerrières hier pour parler des différentes possibilités, et je me doutais qu’elles en arriveraient à cette conclusion.
_Mais pourquoi ne pas attendre quelques semaines ? Cette réaction est absurde.
Ce fut Leïla qui répondit à la question d’Alexandre.
_Par fierté. Elle est persuadée que même avec des effectifs réduits, nous pourrons vous battre. C’est là une occasion d’affirmer son autorité, sa première guerre en tant que chef.
_Mais si nous vainquons, cette autorité risque d’en être ébranlée. Y a-t-elle pensé ?
_Probablement pas. La défaite n’est pas une possibilité dans son esprit.
Le silence s’imposa de lui-même après cette remarque. Chloé sursauta en sentant Mertao donner un coup de naseaux dans son dos. Elle se rappela soudain qu’il n’avait ni mangé ni bu depuis des heures, pas plus que Parcellion. Elle prit les rênes des mains du jeune homme et fit signe à Farciel de la suivre alors qu’elle se dirigeait vers l’enclos des chevaux pour les débarrasser de leur harnachement et leur offrir de l’eau. La trentenaire l’aida sans un mot, attendant les inévitables questions. Ce n’est que lorsque les étalons furent rassasiées et libres d’aller gambader parmi les autres montures que Chloé aborda enfin le sujet qui la préoccupait, s’asseyant sur le sol gelé et attendant que sa compagne l’ait imitée avant de lancer :
_Sais-tu ce qui est arrivé à ma mère ?
Farciel eut une légère grimace. Chloé interpréta aisément l’expression. Elle s’était attendue à ce qu’elle l’interroge sur les visions de Galothène et sur l’avenir, pas sur des événements vieux de vingt ans, et elle n’était sans doute pas préparée à aborder ce sujet. C’était bien son intention. En la prenant par surprise, elle avait plus de chances d’obtenir des réponses.
_Je le sais, avoua-t-elle. Toutes les guerrières qui étaient assez âgées à l’époque pour s’en souvenir aujourd’hui savent comment elle est morte, mais je suis sans doute la dernière à connaître toute l’histoire.
_Que s’est-il passé ? Pourquoi m’a-t-on toujours amenée à croire qu’elle avait été tuée au combat ?
_On nous a fait jurer de garder le secret. C’est compliqué. Et trop long à expliquer pour l’instant. Chloé, tu…
_Je t’en prie. Si l’assaut a bien lieu, nous n’aurons peut-être plus jamais l’occasion d’en parler.
Farciel poussa un soupir, s’apprêtait à reprendre la parole lorsqu’elles aperçurent une silhouette qui s’approchait d’elles. Quand Chloé se releva, Alexandre eut un geste pour poser une main sur son épaule, se retint en se souvenant qu’il devait éviter la proximité en public, en particulier dans ces circonstances. Farciel se leva à son tour et accorda un minuscule sourire à Chloé.
_J’ai beaucoup à faire. Viens me trouver après la cérémonie.
La petite blonde la remercia d’un regard en ignorant la moue intriguée d’Alexandre. Il renonça à l’interroger, au moins pour le moment, préférant se concentrer sur l’idée qu’il avait eue pendant qu’elle discutait avec la guerrière.
_J’ai quelque chose à proposer à Jelovi.
_Vraiment ?
Il acquiesça. Souffla dans ses mains pour tenter de les réchauffer et les frictionna l’une contre l’autre, arrachant un sourire à la jeune femme, plus à l’aise dans ce froid mordant. Lui exposa son plan. Demanda :
_Penses-tu qu’elle acceptera ?
_Cela m’étonnerait. Mais nous pouvons faire appel à l’opinion des autres. Je vais demander à Leïla ce qu’elle en pense.

*

_C’est une bonne idée. Unélia pourra peut-être vous aider.
Chloé n’y avait pas pensé, mais c’était possible, en effet. Elle n’avait pas encore vu la fillette depuis qu’elle était arrivée, était d’ailleurs étonnée qu’elle ne se soit pas précipitée à sa rencontre en apprenant qu’elle était là, mais elle avait été assez préoccupée pour ne pas s’en inquiéter. A présent, elle se rendait compte que c’était un comportement inhabituel.
_Peux-tu t’occuper de les réunir ? demanda-t-elle à son amie.
Celle-ci donna son accord d’un signe de tête et entreprit de faire le tour du campement afin de signaler qu’elle souhaitait parler au groupe. Après avoir entendu l’idée d’Alexandre, elle avait décidé avec Chloé qu’elle avait intérêt à l’exposer elle-même à ses compagnes. Venant d’un homme, le plan serait rejeté immédiatement, quels que soient les arguments sensés qu’il pourrait avancer. Venant d’une exilée, il ne vaudrait guère mieux. Elle était donc la mieux placée pour faire ce petit discours. La jeune blonde l’abandonna à sa tâche et se dirigea vers l’ancienne tente de Galothène, sachant qu’elle y trouverait l’orpheline. Appelant son nom à l’entrée, elle fronça les sourcils lorsqu’elle ne reçut aucune réponse et décida, une fois de plus, d’enfreindre les règles en pénétrant sous l’abri sans autorisation. Ce qu’elle y découvrit lui arracha un hoquet de surprise.
_Unélia ?
Roulée en boule sur sa couche dans une obscurité totale, le visage caché dans ses mains, celle-ci sanglotait en silence. Bouleversée, Chloé s’assit à ses côtés et posa une main sur son épaule, lui signifiant son soutien de la seule manière possible. La gamine sursauta, bien qu’elle ait dû avoir conscience de la présence de l’exilée sous sa tente. Se redressa d’un bond. Et se jeta contre elle, enfouissant son visage contre son épaule et l’entourant de ses bras. Sa gorge se contractant douloureusement, Chloé rendit son étreinte à la fillette et la serra contre elle en tentant de la réconforter, sans un mot. Elle ignorait ce qu’elle pouvait dire pour l’aider à se sentir mieux, ne pouvait même pas imaginer ce qu’elle avait à traverser. Un tel don, à supposer que l’on puisse bien le nommer ainsi, n’aurait pas dû revenir à quelqu’un d’aussi jeune, les responsabilités étaient trop lourdes, les images trop traumatisantes. Mais rien ne pouvait l’empêcher à présent, elle ne pouvait que lui offrir son amitié et sa compassion. Quand enfin les larmes se tarirent, Unélia s’écarta d’elle-même et eut un léger sourire avant de passer une main sur son visage pour se reprendre.
_Je suis contente de te voir.
_Moi aussi, lâcha Chloé. Est-ce que… est-ce que tu vas bien ?
Unélia haussa les épaules sans répondre et Chloé sentit son cœur s’arrêter un bref instant devant la transformation. A l’exception de cette période au cours de laquelle elle avait eu du mal à se remettre de la mort de sa mère, la brunette avait toujours été une enfant joyeuse, bavarde et pleine de vie, quoiqu’un peu timide. Aujourd’hui, elle semblait harassée et bien trop grave pour son âge. Une conséquence inévitable du poids qui pesait désormais sur ses épaules.
_Galothène a-t-elle pu t’aider avant de…
_Oui. Et Farciel est là elle aussi.
Il n’était pas rare pour les prophètes d’avoir une confidente qui les aidait à prendre leurs décisions. Galothène avait généralement refusé, mais Unélia semblait avoir besoin de partager son fardeau. Avec un haussement de sourcils espiègle, Chloé proposa :
_Tu sais, tu peux m’en parler si tu le souhaites.
Comme elle s’y était attendue, elle reçut un petit rire en réponse à sa tentative peu subtile d’en apprendre plus sur le futur. Elle sourit, ravie d’avoir amusé ne serait-ce qu’une seconde cette enfant qui ne connaîtrait plus guère la légèreté au cours des années à venir.
_Tu as besoin de mon aide, devina Unélia, redevenant sérieuse.
_C’est vrai. Mais si tu ne…
_Dis-moi.
Chloé poussa un soupir. Elle s’en voulait de lui imposer cela, mais il était possible que sa vie et surtout celle d’Alexandre en dépendent.
_J’aimerais que tu leur dises que ce n’est pas Alexandre qui a tué Dahomé. Ni moi.
_Bien sûr. J’avais prévu de le faire de toute façon.
_Merci. Il y a autre chose. Il veut demander à la tribu de ne pas attaquer dans l’immédiat.
_Que propose-t-il en échange ?
_De trouver lui-même le coupable et de le punir afin que tout le groupe n’ait pas à payer les conséquences de la cruauté d’un seul homme.
_En quoi cela me concerne-t-il ?
_J’aimerais que tu convainques les autres que c’est une bonne idée.
Une grimace, à mi-chemin entre réticence et excuse.
_Je ne le peux pas.
Chloé poussa un soupir. Elle s’était plus ou moins attendue à cette réponse.
_Pourquoi ? s’enquit-elle malgré tout.
_Tu le sais. Je ne peux pas intervenir de cette façon.
Un grognement lui échappa et elle ébouriffa ses cheveux de ce geste familier qu’elle n’avait pas pu accomplir depuis des mois.
_Je vais te détester autant que je détestais Galothène.
Sachant de toute évidence qu’elle plaisantait, Unélia lui accorda un sourire, empreint de fatigue, mais un sourire tout de même.
_Peux-tu au moins me dire si c’est bien une bonne idée ?
La fillette secoua la tête en silence sans parvenir à masquer un début d’amusement.
_Peut-être plus que je détestais Galothène, corrigea Chloé.
Ce qui lui gagna un rire.

*

_Pas question !
Comme ils s’y étaient tous les trois attendus, la réponse de Jelovi était catégorique, et une bonne partie des autres Adalantes chuchota son approbation avec la décision de la nouvelle chef… mais peut-être pas la majorité. Leïla souligna :
_Même s’il ne parvient pas à trouver qui l’a tuée, cela nous offre un délai. Nous, reproductrices, aurons alors le temps d’accoucher et nous pourrons participer au combat s’il a bien lieu.
_J’ai dit non. Et si tu ne veux pas passer devant le Conseil pour trahison, tu ne suggéreras plus jamais une telle absurdité.
Indignée, Leïla s’apprêtait à protester, mais de quelques pas précipités, Alexandre la rejoignit au milieu du groupe, lui prit le bras et l’entraîna de force à l’écart, près de l’endroit d’où Chloé et lui observaient les débats. Son geste ne passa bien évidemment pas inaperçu étant donné que toute la tribu était réunie en demi-cercle autour de la géante brune et de Jelovi, et la petite blonde lui accorda un mouvement de tête appréciateur. Elle savait que sa réaction n’avait pas été calculée, qu’il avait juste entendu la menace dans le ton de Jelovi et voulu empêcher Leïla de commettre l’erreur d’insister, mais son attitude instinctive allait sans doute jouer en leur faveur. Quelques Adalantes échangèrent en effet des murmures à ce développement inattendu : un homme était intervenu pour éviter l’exil à l’une des leurs et la protéger d’elle-même. Cela signifiait-il qu’il tentait bel et bien d’agir de manière noble et non de les manipuler afin de pouvoir les vaincre ? Aucune des réelles opposantes ne se laisserait convaincre par un détail aussi infime, mais parmi les indécises, certaines allaient peut-être pencher de leur côté grâce à cela. Avant d’avoir le temps d’analyser la situation plus en profondeur, Chloé vit Farciel jaillir du groupe pour prendre la parole.
_Alexandre et son frère ont fait preuve d’indulgence envers nous il n’y a pas si longtemps, rappela-t-elle de cette voix grave impossible à ignorer.
Quand des questions intriguées naquirent dans les rangs, elle précisa en posant sur les personnes concernées son regard noir :
_Lorsque Soliabir et ses amies ont tenté de les tuer, ils tenaient un parfait prétexte pour courir chercher leur armée et nous attaquer par surprise. Ils ne l’ont pas fait. Rendons-leur la faveur. Pour notre bien plus que pour le leur.
Elle regarda Chloé, lui lança un clin d’œil quand celle-ci remarqua que les murmures semblaient moins assurés et la remercia d’un sourire. Il est vrai que les arguments en faveur de l’idée du jeune homme étaient bien plus nombreux que ceux qui penchaient pour l’affrontement immédiat, mais elle n’était pas certaine, malgré tout, que la décision finale soit la bonne.
En entendant la rumeur des guerrières s’amplifier et en repérant plus de remarques positives que négatives au milieu du brouhaha, Jelovi sembla comprendre qu’elle était acculée et que si elle souhaitait réellement acquérir une certaine légitimité, cette guerre n’était pas la bonne façon de commencer. D’un hochement de tête résigné, elle concéda la victoire à Alexandre, avant de le bousculer violemment pour quitter le groupe en lâchant :
_Quoi qu’il arrive, vous finirez par payer.

*
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:45

Un homme.
Elle n’arrivait pas à se faire à cette idée. Un homme assistait aux funérailles de deux des Adalantes les plus respectées de l’histoire de leur peuple, et malgré les regards haineux, aucune des guerrières présentes n’avait encore brandi son poignard pour les débarrasser de cet intrus. Elle ignorait comment Alexandre avait réussi ce tour de force, mais il s’était même acquis le soutien de quelques unes des spectatrices, apparemment disposées à lui accorder le bénéfice du doute et à croire qu’il agissait bien dans leur sens.
La nuit était couverte, quelques nuages noirs passant devant la lune rendant l’atmosphère plus sombre et troublante encore. Chloé échangea un regard avec Farciel et lui accorda un signe de tête. La trentenaire savait que la petite blonde aurait aimé s’occuper elle-même de la cérémonie, mais elle avait déjà poussé sa chance en insistant pour être présente, elle ne pouvait pas en exiger davantage. Deux édifices différents avaient été construits, moins imposants que pour les funérailles communes des mois plus tôt. Demandant une autorisation silencieuse à leur nouvelle chef, Farciel leva les yeux au ciel avant de les fermer et se concentra une seconde. Les éclairs s’abattirent sur les constructions de bois qui supportaient les cadavres et les enflammèrent aussitôt.
Malgré la solennité de l’instant, Chloé ne put empêcher ses lèvres de s’étirer sur un minuscule sourire en sentant le sursaut à côté d’elle. Il avait beau savoir comment cela allait se passer, être témoin d’un tel spectacle restait une expérience étrange. La puissance et la sauvagerie de la foudre avaient toujours fasciné les êtres humains, voir une personne la contrôler était perturbant pour qui n’y était pas habitué.
Malgré la distance, la petite blonde sentit les flammes lui réchauffer le visage et les mains et elle se débarrassa de la fourrure trop épaisse qui recouvrait ses épaules, frissonnant quand le vent de la nuit soufflant dans son dos la rafraîchit alors que l’avant de son corps semblait brûler de l’intérieur. Elle ferma les yeux et laissa les images envahir son esprit, souvenirs de ces femmes qui avaient tant compté dans sa vie. Deux yeux bleus plissés et une lèvre mordillée alors que Dahomé essayait de faire preuve d’autorité tout en retenant un rire devant l’une de ses bêtises. Un visage ridé se penchant vers elle pour observer une blessure au genou après sa première chute de cheval. Une main se posant en une caresse tendre sur ses cheveux quand elle avait enfin réussi à déchiffrer un texte par elle-même. Une moue désapprobatrice ce jour où elle avait interrompu Galothène en pleine méditation.
Elle rouvrit les yeux en sentant Alexandre se placer derrière elle et l’entourer de ses bras, la protégeant de ce vent froid et lui offrant un soutien dans l’épreuve. Il glissa les mains sous la fourrure qu’elle avait posée sur ses bras croisés et entremêla ses doigts aux siens. Elle commença par résister, jetant des coups d’œil inquiets autour d’elle, mais découvrit qu’aucune des guerrières ne leur prêtait attention, concentrées qu’elles l’étaient sur leur dernier adieu à leurs amies. Et les quelques unes qui avaient repéré le rapprochement n’oseraient pas faire de scène étant donné les circonstances. Aussi se laissa-t-elle aller, méditant sur ce que les Adalantes perdaient en refusant les contacts physiques. Quelques paroles réconfortantes aidaient, sans aucun doute, mais le fait de sentir ce soutien tout contre son corps changeait tout, rendait l’expérience plus tangible, intense, réelle.
Une unique larme roula sur sa joue pour aller mourir sur ses lèvres et elle laissa ses paupières s’abaisser de nouveau en resserrant ses doigts sur ceux du jeune homme, glacés malgré le brasier et la fourrure. Elle réchauffa ses mains des siennes, soupira en entendant les bases des édifices céder et en comprenant qu’il ne resterait bientôt plus que des cendres. Alors elle chercha Farciel des yeux, parvint à accrocher son regard en la repérant légèrement en retrait du groupe. La guerrière lui offrit un unique acquiescement avant de s’éloigner en toute discrétion, empruntant une direction que Chloé connaissait bien.
Gardant une main d’Alexandre dans la sienne pour le guider, elle s’éloigna à son tour après avoir fait signe à Leïla qu’elle lui parlerait plus tard. Si elle voulait être honnête avec elle-même, elle aurait préféré être seule avec Farciel pour ce qu’elle avait à apprendre sur sa mère, mais le soldat ne pouvait pas rester seul au milieu du groupe de guerrières sans risquer le pire malgré l’étonnante tolérance dont elles faisaient preuve depuis quelques heures, il valait mieux qu’il reste auprès d’elle.
_Où allons-nous ? demanda-t-il une fois qu’ils furent assez loin du campement.
Elle ne répondit pas, replaçant la fourrure sur ses épaules et fouillant l’obscurité du regard à la recherche de l’arbre auprès duquel elle avait eu l’habitude de passer quelques nuits quand l’envie de solitude la prenait. Elle sourit en le repérant sur leur droite et lâcha sa main pour se diriger d’un pas ferme vers la silhouette qui les attendait près du tronc.
_Es-tu prête à me révéler la vérité ?
_Es-tu prête à l’entendre ? rétorqua Farciel.
_Je répondrais bien que je l’ai toujours été, mais puisque j’ignorais qu’il y avait quoi que ce soit à entendre jusqu’à il y a quelques mois…
S’étant suffisamment approchée, elle distingua sans peine le haussement de sourcils et le début de sourire.
_S’agissait-il d’un reproche ?
_Envers Dahomé, oui. Pas envers toi.
_Tu ne devrais pas adresser de reproches à une défunte… Mais peut-être en auras-tu encore davantage à lui faire lorsque j’aurai terminé mon histoire.
Intriguée, Chloé posa une main à terre pour faire naître des flammes qui s’étalèrent afin de faire fondre la neige et sécher le sol, puis elle les réduisit à quelques étincelles qui moururent rapidement, et elle fit signe à la guerrière et au soldat de s’assoir alors qu’elle-même s’installait en tailleur.
_Je t’écoute.
_J’avais quatorze ans quand tout a commencé…

*

A suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:47

Citation :
Sixpence : Mdr !!! j'adore la petite note, et oui et tu n'as pas fini rassure toi !!
Bon, ceci est un feed avant le feed, j'en fais la bande annonce si tu préfères, je sens que je vais adorer ce chapitre, merci l'emploi du temps qui me laisse une aprèm de libre pour déguster les nouveautés du fofo, tout ça va bien m'inspirer !

---

Citation :
Sixpence : Ah tient, une fin sadique, comme s'est inattendu ! lol

Bon, encore un gros chapitre avec pleins de rebondissements.
Je m'attendais à ce que Chloé aille tabasser Lex dans sa colère, je penchais pour cette theorie et celle où ça aurait été bien été lui le meurtrier mais qu'il aurait été bien blessé.
D'après eux, il y a un paquet de suspects.
Je suis épatée qu'Alexandre soit aussi tolérant envers Chloé parce que elle vient le frapper, l'accuser et lui dire qu'elle n'a pas confiance en lui, contrairement à lui, mais ça n'a pas l'air de créer un froid entre eux.
On le sent bien amoureux Alexandre là. D'abord il ne lui en veut pas, il explique sans le dire vraiment qu'il a une totale confiance en elle et même s'il préfèrerait qu'elle s'en aille direct, il la laisse rester parce qu'il pense d'abord à son état. wow !
Rhoooooo encore un mort ! ça fait effet chapitre de transition avec deux morts importantes je trouve.
Hola, Alexandre qui prend le risque d'accompagner Chloé, me demande ce que ça va donner au campement, pas sûr qu'il soit bien accueillit, c'est même certain mdr
En tout cas ça cogite pour qu'ils en viennent à la conclusion que c'est pas une Adalante qui a tué leur propre chef...
AAh, des retrouvailles, c'est bien j'aime ça moi ! avec des révélations à la clé en plus ! héhé
Ils la jouent finement Alexandre et Chloé là ! Entre elle qui veut savoir pourquoi et par qui sa mère a été tuée et Alexandre qui a un plan à proposer pour que la nouvelle chef lance pas l'assaut...j'aaaaaaaaaiiiiiime !
Apparemment on peut en déduire que le massacre vu par Galothène et Unélia n'aura pas lieu, j'espère pas toujours.
Bon maintenant je veux savoir ce qui s'est passé avec la mère de Chloé, bien que je soupçonne Dahomé d'avoir joué un rôle majeur dans sa condamnation. Affaire à suivre !

Bravo pour ce chapitre, continue comme ça !

---

Citation :
Chlo : Rahhhhhh

*arrache ses tifs*

non mais ohhhhhhh quelle fin! Bon j'ai déjà donné mes commentaires au fur et à mesure mais bon. On va tenter la review ^^

Déjà je suis toujours aussi fan de ta manière de raconter le lien entre mertao et Chloé (oui, c'ets pas le truc qu'on te dit le plus souvent mais bon, fallait le dire ^^) Comment qu'elle va lui casser la poire c'était fort et drole. Pas fait exprès mais je vois bien le type qui se demande ce qui se passe et qui paf se ramasse des coups. Trognon. sa réaction est compréhensible mais comme dit Six il est accro vu la manière de pardonner aussi bien. Pour le coupable, je sens que ça va être encore une belle énigme même si celle qui me passionne pour le moment se trouve celle que tu as sadiquement coupé de la manière horrible que tu as de finir tes chapitres. Oui oui, fait pas l'innocente, c'est bien de toi que je parle.

Et mon énorme coup de coeur, à réflexion, sincèrement c'ets l'enterrement. Déjà suite aux sentiments contradictoires de Chloé, de la réaction de son ex clan et puis la marque de soutien de Lex. Sincèrement, je vois la scène sous mes yeux et ça veut dire vraiment que tu m'as touchées. Superbe. Vraiment.

Et ma tite Unélia. Pauvre choupette. On a envie de la prendre à bras. C'est dur pour elle aussi quoi.

Et l'autre folle de chef, la Jelovi (on va l'appeler gelée Verte ou Bon Jovi, j'hésite encore ^^) tu pourrais pas l'assassiner de manière rapide et radicale du style que t'as fait avec ma pauvre et aimée Zaniria? Hein hein?

Mais bon sang, pourquoi que t'as coupé comme ça quoi! T'es pas bien. je vais jamais savoir me concentrer demain sur mon exam ^^ t'es trop sadiqueeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee

(Si j'ai battu six sur une longueur de review c'est un miracle)
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:47

Ca a manqué de feeds cette partie Sad
Ok, alors ce chapitre est un peu étrange, parce qu’il oscille entre flashbacks et présent et qu’il introduit plein de nouveaux personnages et donne un nouvel éclairage sur des personnages existants… J’espère l’avoir rendu aussi clair que possible, mais c’est pas parce que c clair dans ma tête que ça l’est sur le papier lol donc s’il y a des choses qui vous paraissent confuses ou des questions auxquelles vous trouvez que je n’ai pas répondu sur ce point de l’intrigue en particulier, prévenez, j’essaierai d’arranger tout ça par la suite.
Pour vous aider, les scènes qui se passent dans le passé sont au présent, celles qui sont dans le présent sont au passé… ouais, pas très logique dit comme ça, mais en principe à la lecture ça devrait pas trop choquer. En tout cas j’espère mdr

Chapitre 3


Deux yeux émeraude. Des cheveux blonds indisciplinés coupés aux épaules. Un visage résolu. Un bras qui frémit quand l’aiguille se pose sur la peau. La jeune femme garde le regard fixé devant elle pendant que sa guide grave le symbole dans sa chair. Enfin, ce moment tant attendu est arrivé. Enfin, elle va pouvoir enfanter… à supposer qu’elle trouve un reproducteur compatible. Ce détail est le seul problème qu’elle puisse imaginer. La seule chose qui parvient à la terrifier. En vingt ans, rien ne lui a fait plus peur que ceci : elle risque de mourir avant d’avoir eu la chance de devenir mère.
_Termalia ?
Tirée de ses sombres considérations, la reproductrice sourit, d’un sourire qui transforme son visage du tout au tout, l’expression désormais ouverte et animée. Rassurée, Dahomé pousse un léger soupir. A à peine plus de vingt ans, elle n’est chef de la tribu que depuis un mois, depuis que la précédente guide a trouvé la mort au cours d’une chasse, et ceci est le premier rituel qu’elle accomplit. Elle est fière de marquer celle qu’elle considère comme son amie la plus proche, et elle ne voudrait pas que celle-ci ne profite pas de cet instant parce qu’elle est trop occupée à s’inquiéter du futur.
Comme de nombreuses Adalantes avant elle, Termalia a choisi pour symbole l’élément qu’elle contrôle, et les flammes noires qui s’élèvent à présent au niveau de son biceps sont si réalistes qu’elles pourraient presque dégager de la chaleur. Dahomé applique un linge sur la peau, profite du rapprochement pour chuchoter à l’oreille de son amie :
_Tu trouveras. Je te le garantis.
_Merci.
Elle a à peine prononcé ces deux syllabes que la nouvelle leur parvient sous la forme du cri d’une sentinelle qui arrive en courant :
_Des cavaliers !
Un signe ? Termalia secoue la tête. Elle n’a jamais cru aux signes. Mais peut-être… peut-être doit-elle saisir l’occasion. Essayer de ne tuer aucun des hommes qui arrivent tant qu’elle et les autres reproductrices ne les ont pas passés en revue pour tenter de trouver les pères de leurs enfants.
_Nous ont-ils vues ? demande aussitôt Dahomé.
_Non, je pense qu’ils vont s’installer près du lac pour la nuit, mais ils sont équipés pour parcourir de longues distances, ils repartiront sans doute au petit matin.
Elles ne peuvent en avoir la certitude. Elles sont arrivées depuis à peine quelques jours, peut-être, sans le savoir, se sont-elles installées à proximité d’un village. Il est possible que ces cavaliers ne soient pas en train de partir… mais en train de revenir. Termalia ouvre la bouche pour faire une proposition, la referme aussitôt. Sa demande sera refusée, elle le sait. Autant ne pas la formuler et faire comme bon lui semblera, comme d’habitude. Elle évite ainsi de désobéir à un ordre clair. D’une oreille distraite, elle écoute son amie organiser la surveillance des cavaliers, son esprit déjà focalisé sur ce qu’elle fera cette nuit. Elle connaît ses compagnes, les aime et les respecte, mais elle sait que si elles ont le choix, elles déclencheront une guerre. Or, si elle n’a jusque là jamais hésité à prendre les armes, un affrontement ne serait pas dans son intérêt à présent qu’elle doit chercher un reproducteur. Plus il y aura d’hommes en vie à proximité, plus elle aura de chances de le trouver.
L’ambiance dans le campement reste tendue toute la journée, sa cérémonie terminée ne se trouvant plus au centre des conversations puisqu’un nouveau sujet, plus préoccupant, s’est présenté.
Le soir tombé, elle attend quelques heures afin d’être certaine que le plus grand nombre de ses compagnes soit endormi, puis elle se glisse hors de sa tente, évite les tours de garde, va chercher sa jument et l’enfourche pour rejoindre le lac. Elle descend avant d’arriver au plan d’eau, attache sa monture. Elle sait qu’elle sera plus discrète à pied.
La sentinelle avait raison, des silhouettes se découpent dans cette nuit étoilée. Ils n’ont pas pris la peine de dresser des tentes, se contentant de couvertures posées à même le sol, ils ne doivent donc pas avoir l’intention de s’attarder. Elle prête attention au moindre détail, sachant qu’elle fait face à une double menace : être repérée par ces hommes qu’elle est venue observer, ou tomber sur l’une des siennes assignées à leur surveillance tant qu’ils sont à proximité de leur campement.
_Il est dangereux pour une femme de se balader seule la nuit.
Elle sursaute, se retourne, porte la main à son épée et la dégaine, le tout en un seul mouvement fluide. Stupéfaite de ne pas l’avoir entendu arriver, elle regarde l’homme qui a parlé. Il est grand, il la domine alors qu’elle est debout sur un rocher légèrement surélevé. La vue de la lame n’a pas l’air de l’inquiéter, elle comprend en remarquant qu’il porte lui aussi une arme à la ceinture et que sa main est posée dessus, prête à réagir. Mais ce qui la frappe le plus, c’est la lueur dans ses yeux, des yeux aussi verts que les siens, des yeux étrangement lumineux au milieu de ce visage buriné par le soleil, surplombant une barbe sombre de quelques jours. Cette lueur… Elle est amusée, elle ne voit pas d’autre mot. Comme s’il ne prenait pas sa menace au sérieux lorsqu’elle dirige la lame vers lui. Elle n’a pas encore prononcé un mot, elle attend de voir ce qu’il va faire. Il finit par ajouter :
_Mais je suppose que vous n’avez rien à craindre. C’est l’attitude d’une vraie guerrière que je vois là.
Elle lève le menton, le met silencieusement au défi de tester ses capacités, incapable de décider s’il se moque d’elle ou s’il s’agissait bien d’un compliment. Il s’approche, ignore la lame, se place à ses côtés pour observer le lac et les hommes qui dorment à quelques dizaines de mètres. Elle se retourne à son tour, se sentant un peu ridicule de continuer à le menacer alors qu’il n’a de toute évidence pas l’intention d’attaquer. Elle abaisse son arme, reste sur ses gardes. Reprend suffisamment ses esprits pour demander :
_Qui êtes-vous ?
_Moi ? Ou le groupe ?
_Le groupe. Peu m’importe votre histoire personnelle.
La provocation amène l’ombre d’un sourire sur ces traits durs, et elle découvre que comme pour elle, le visage s’en retrouve transformé, détendu, amène. Amical même. Mais il s’agit d’un homme. Par définition, un ennemi potentiel.
_C’est une armée. Nous rejoignons notre ville après une campagne victorieuse.
_Où se trouve votre ville ?
_A moins d’une journée de cheval au sud-est.
Elle accuse le coup. Comment ont-elles manqué ça ? Il est vrai qu’elles n’ont pas eu le temps d’explorer les alentours autant qu’elles l’auraient souhaité. Mauvaise nouvelle. Elles vont devoir repartir, et vite. Avant de lancer l’affrontement par anticipation ou de devoir se défendre contre une attaque. Elle n’a pas le temps de penser à une autre question, il reprend aussitôt la parole.
_Vos amies ne sont pas discrètes. Nous les avons repérées depuis des heures.
Nouvelle surprise. Les Adalantes envoyées sur leurs traces sont connues pour leurs capacités de filature. Ces hommes se montreront terriblement dangereux.
_Vous devriez faire attention à l’enfant. Elle pourrait se blesser.
_L’enfant ? répète-t-elle de façon stupide.
Un bruissement à ses côtés. Abasourdie, elle découvre qu’il a disparu, il a du se faufiler entre les arbres pendant qu’elle détournait le regard une seconde. Elle n’a pas le temps de se remettre de sa stupéfaction. Un craquement à peine audible derrière elle. Elle tourne la tête, écarquille les yeux en découvrant une forme qui s’approche d’elle avec une moue oscillant entre rire et embarras. Comment l’a-t-il repérée alors qu’elle lui avait échappée ? Il est doué, reconnaît-elle pour elle-même en réprimant une pointe d’admiration particulièrement déplacée.
_Farciel ? Que fais-tu ici ?
Elle n’a pas vraiment besoin de réponse. La gamine n’a que quatorze ans, mais elles s’entendent exceptionnellement bien, Termalia l’emmène souvent avec elle quand elle quitte le campement, et la jeune fille la suit partout où elle va. Elle connaît trop bien celle qui lui sert à la fois de grande sœur et de mentor, elle a dû se douter que sa curiosité serait plus forte que l’interdit et qu’elle tenterait d’approcher ces hommes. Elle est toutefois surprise qu’elle ait marché jusqu’ici. Ce n’est pas très loin, mais il fallait du courage pour traverser ce paysage inconnu pendant la nuit, surtout à son âge.
_Qui était-ce ? demande la brunette.
_Je l’ignore, avoue Termalia.
Cet homme l’a intriguée. Discret, musclé, rapide, perspicace, il doit être un soldat exceptionnel. Elle aurait voulu en apprendre plus. Sur lui, contrairement à ce qu’elle a prétendu. Ne serait-ce que pour savoir pourquoi il ne l’a pas attaquée au lieu de lui adresser la parole. Elle pousse un soupir déçu. Elle souhaiterait presque – presque – que l’étranger soit un reproducteur compatible avec elle.


*

_Mon père ? demanda Chloé d’une voix hésitante.
_Ton père, oui.
_Dahomé m’a donc dit la vérité. Il ne s’agissait pas de son reproducteur.
_C’est exact.
Alexandre secoua la tête, confus. La petite blonde lui en avait assez appris sur les Adalantes et sur le peu qu’elle savait de sa mère pour qu’il ait suivi l’histoire, et un détail le troublait dans ce récit.
_Je croyais qu’il était déjà arrivé qu’une guerrière laisse un homme la féconder même s’il n’était pas son reproducteur désigné ?
Farciel et Chloé se consultèrent du regard, cherchant à savoir qui allait répondre à cette question. La trentenaire lui fit un signe, et la petite blonde précisa :
_C’est extrêmement rare, et ce n’est autorisé qu’à une condition.
_Laquelle ?
Une fois de plus, elle jeta un coup d’œil à son amie, souhaitant confirmer un soupçon sur la suite de l’histoire, avant d’expliquer :
_La reproductrice ne doit pas avoir trouvé de mâle idéal. Il n’y a que si la situation devient désespérée qu’elle peut se rabattre sur un spécimen au hasard. Elle doit avoir cherché au moins trois ans avant qu’on admette qu’elle ne trouvera pas mieux.
_Et ta mère venait tout juste d’avoir vingt ans…
_Ce n’est pas tout, intervint Farciel. Termalia a trouvé un reproducteur compatible quelques jours plus tard.

*

_Je n’aurais pas dû te laisser venir.
_Tu n’arrêtes pas de dire ça. Renvoie-moi au lieu de jeter des paroles en l’air.
Termalia secoue la tête avec un sourire. La vérité, c’est qu’elle est ravie d’avoir de la compagnie, mais elle sait qu’elle met Farciel en danger en l’entraînant dans cette folie qui semble l’avoir saisie. Depuis trois jours, depuis que cette armée est arrivée et repartie, elle n’arrive pas à se sortir cette rencontre de la tête. Elle ne comprend pas pourquoi les hommes n’ont pas signalé qu’ils se savaient suivis, pourquoi ils n’ont pas lancé l’assaut, pourquoi cet étranger s’est présenté devant elle s’il n’avait pas l’intention de poursuivre cet échange par un combat. Et elle a décidé qu’elle était fatiguée des questions, qu’elle préférait les réponses. Au sud-est, a-t-il dit. C’est donc dans cette direction qu’elle a lancé sa monture.
Elle est reconnaissante envers la fillette de n’avoir rien dit aux autres. Elle sait que ce qu’elle fait est risqué, pas seulement parce qu’elle se jette dans la gueule du loup, mais parce que si ses compagnes apprennent qu’elle part en toute connaissance de cause à la rencontre d’un groupe d’hommes sans aucune intention de les combattre, elle sera exilée.
Elles discutent de tout et de rien pendant la majeure partie du trajet. Farciel est excitée, car son entraînement commence dans quelques mois, elle a hâte de prendre les armes et de découvrir pour quoi elle est douée. Elle espère que l’arc sera son point fort, elle a toujours admiré les archères.
Termalia interrompt le babillement rafraîchissant d’une main levée. Moins d’une journée, il a dit la vérité. Les remparts d’une ville se dessinent devant elles, imposants et infranchissables. Elle qui avait espéré pénétrer discrètement dans la cité, voilà qu’elle va devoir passer par l’immense porte de chêne incontournable et faire face à une sentinelle. Elle consulte la gamine du regard. Elle ne l’entraînera pas là-dedans sans son accord.
Farciel hausse les épaules. Elle suivra Termalia quelle que soit sa décision. Elle aime jouer avec leurs lois et elle ne pense pas qu’elles risquent grand-chose. Seules toutes les deux, elles ne représentent pas une menace, ces hommes ne devraient pas leur faire de mal.
La jeune femme hoche la tête d’un geste résolu et pousse sa monture au trot, impatiente. Sa compagne l’imite et elles se retrouvent devant un soldat qui les accueille avec un sourire.
_Que venez-vous faire ici ? Que cherchez-vous ?
_Je voudrais parler à…
Termalia s’interrompt en s’apercevant qu’elle ne connaît pas le nom de l’étranger. Impuissante, elle pousse un soupir frustré. Pense à décrire l’inconnu, mais cela pourrait ne pas suffire. D’après le peu qu’elle aperçoit de la cité, elle semble très peuplée, rien ne dit que la sentinelle connaît celui qu’elle souhaite voir. L’homme lui évite un dilemme en demandant soudain :
_Étiez-vous près du lac il y a quelques jours ?
Elle hésite. Si elle répond que oui, seront-elles considérées comme des ennemies ? Mais elle n’a pas le temps de prendre une décision, Farciel a déjà acquiescé vigoureusement. Par chance, le sourire du soldat s’élargit. Il fait un signe derrière lui, un autre le rejoint.
_Que se passe-t-il ?
_Prends mon tour de garde. Mission spéciale, explique-t-il en les désignant du menton.
Le deuxième homme accepte de bon cœur. Alors la sentinelle leur fait signe de le suivre. Les deux Adalantes sautent à terre et guident leurs montures par les rênes. C’est la première fois de sa vie que Farciel pénètre dans une vraie ville, elle semble n’avoir pas assez d’yeux pour tout admirer. Elle tourne la tête, s’émerveille de l’échoppe d’un marchand, rit en voyant deux garçons chahuter et deux fillettes leur jeter un seau d’eau au visage, reste bouche bée devant une élégante calèche tirée par quatre chevaux majestueux. Termalia doit admettre qu’elle-même est légèrement intimidée. Tout ici semble démesuré comparé aux divers campements qu’elle a connus depuis sa naissance. Elle a déjà vu à quoi ressemble une cité, mais n’a jamais eu l’occasion de la détailler ainsi, elles sont d’ordinaire en plein assaut quand elles sont à proximité d’une ville.
Toutefois, elle ne se laisse pas distraire. Elles sont peut-être en danger et elle ne l’oublie pas. Son regard parcourt les rues et les personnes qu’elle croise. Se pose sur un homme à peine plus grand qu’elle en train de ferrer un cheval. Elle s’arrête net. L’observe quelques secondes. Sent un intense soulagement l’envahir. Il se redresse, lui offrant une meilleure vue. Les épaules sont larges, elles compenseront son propre manque de force au niveau du haut du corps. Elle avait pensé qu’un reproducteur compatible avec elle la dépasserait d’au moins une tête, mais il doit avoir d’autres qualités qui compléteront les siennes. Peu importe. Elle a trouvé, c’est tout ce qui compte. Elle grave son visage dans sa mémoire. S’aperçoit que le soldat qui les guide la contemple d’un air curieux. Sans prendre la peine de dissimuler son intérêt, elle demande en montrant l’homme qu’elle a repéré :
_Qui est-ce ?
_Notre forgeron. Il s’appelle Prafon. Vous devriez l’éviter.
Elle note le nom et la recommandation tout en sachant qu’elle ne la suivra pas. Elle ignore la lueur de compréhension dans le regard que Farciel lève sur elle et entreprend de suivre de nouveau la sentinelle qui semble les guider vers le cœur de la ville.
_Où allons-nous ?
Pas de réponse, mais un sourire. Elle sait qu’elle devrait poser davantage de questions, il est contre-nature pour elle de se contenter de mystère quand elle pourrait obtenir des réponses, mais quelque chose en elle lui souffle de se laisser aller, juste pour cette fois. Elle prend la main de la jeune fille dans la sienne, l’observe pour vérifier qu’elle n’angoisse pas devant tant de nouveauté. Mais Farciel semble sereine, simplement intriguée par ce qui l’entoure. Le soldat s’arrête soudain et Termalia lève les yeux. Ils sont devant une maison un peu plus grande que les autres. Trois marches mènent à la porte d’entrée peinte de vert. L’homme les laisse en bas du petit escalier pour aller frapper. Leur fait signe d’attacher leurs chevaux au poteau de bois. Elles obéissent sans bien savoir pourquoi. La jeune femme comprend en voyant le battant s’ouvrir. Elle reconnaîtrait n’importe où cette silhouette imposante et élancée, et surtout ces yeux brillants de malice. La barbe a disparu, révélant un menton carré et volontaire, des joues légèrement creusées, sans doute à cause des privations imposées par la guerre.
Il n’exprime pas une once d’étonnement en la découvrant sur le pas de sa porte. Il se contente d’un hochement de tête en direction du soldat pour le congédier et leur fait signe d’entrer. Une fois la porte fermée derrière elles, il tend la main. Lorsqu’elle la saisit avec un brin de réticence, il la porte à ses lèvres et y dépose un baiser qui lui fait aussitôt retirer sa main d’un geste brusque. Il ne semble pas s’en formaliser.
_Je me demandais si vous alliez venir.
_Je pouvais difficilement résister à tant de mystère.
Il hoche la tête comme s’il s’était attendu à ce qu’elle réponde quelque chose de ce genre. Pose un regard attendri sur Farciel.
_Tu devrais éviter de te balader seule aux environs de la ville comme tu l’as fait l’autre nuit. Cela peut sembler paradoxal, mais tant que les soldats sont en guerre, ce sont des hommes fiables. En temps de paix, ils sont plus imprévisibles. J’ai une question à vous poser avant d’aller plus loin, ajoute-t-il brusquement en reportant son attention sur Termalia.
Elle donne son accord d’un signe de tête, attend qu’il continue.
_Êtes-vous des Adalantes ?
Elle n’hésite pas, dit la vérité. Il l’a deviné tout seul, lui mentir sur ce point ne donnerait rien, cela contribuerait juste à bâtir des bases malsaines pour leur relation.
_Et vous, qui êtes-vous ?
_Je m’appelle Kameo. Je suis le chef de cette ville. Depuis combien de temps vous êtes-vous établies sur nos terres ?
Elle hausse un sourcil arrogant.
_Vos terres ?
Il ne répond pas tout de suite. Verse trois verres de vin, coupe le dernier d’eau et le tend à la jeune fille. Farciel tousse en découvrant pour la première fois cette saveur âpre.
_Je vous montrerai une carte des environs. Le terrain sur lequel vous vous êtes installées appartient à la cité. Je ne vois pas d’inconvénient à vous laisser l’occuper, mais je doute que cela soit ce que vous souhaitez.
Elle hoche la tête. S’il connaît les légendes sur leur peuple, il sait qu’elles gardent le secret de leur existence. En restant si proches d’une zone habitée, elles se mettent en danger. Mais curieusement, elle n’a pas envie de partir. Ce n’est pas juste de la paresse parce qu’elles viennent d’arriver, il ne s’agit certes pas d’un attachement à ce territoire qu’elle ne connait pas encore, et elle ne manque pas d’envie de découvrir d’autres pays, mais… C’est étrange. Juste le sentiment qu’elle pourrait tirer quelque chose de cette rencontre.
_Si cela peut vous rassurer, nous ne sommes que quelques uns à vous avoir vues et nous n’allons ni parler de vous, ni vous attaquer.
_Pourquoi ?
C’est Farciel qui a posé la question, mais Termalia admet pour elle-même que leurs raisons l’intriguent aussi. Il semble amusé par ces deux syllabes. Lâche pour la première fois un rire sincère.
_Vous n’avez pas l’intention de prendre cette ville, n’est-ce pas ?
_Non, c’est exact. Notre peuple ne sait même pas qu’il y a une cité ici. Toutefois, cela risque de ne pas durer.
_Pourquoi ne les avez-vous pas prévenues ?
_Pour être honnête, je l’ignore.
Ils partagent un sourire. Surprise, Farciel les détaille tour à tour. Il se passe quelque chose, mais elle ne comprend pas bien de quoi il s’agit.


*

_Elle était tombée amoureuse de lui ? s’enquit Chloé, sceptique.
_Pas encore, mais c’était en chemin, oui. L’histoire ressemble en réalité beaucoup à la situation actuelle, si ce n’est que l’issue en a été plus dramatique. Nous sommes restées chez lui jusqu’au lendemain. Lorsque nous sommes rentrées au campement, ta mère est allée raconter cette rencontre à Dahomé.
A l’exclamation surprise qui échappa à la petite blonde, Farciel eut un léger sourire et rappela :
_N’oublie pas qu’elles étaient amies. Tu voyais Dahomé comme notre chef. Pour Termalia, il s’agissait d’une confidente. N’as-tu pas dit à Leïla ce qui se passait avec Alexandre ?
_Pas tout, marmonna Chloé, arrachant un demi-sourire à l’intéressé.
_Que s’est-il passé ensuite ?
Farciel jeta un coup d’œil à la lune et analysa sa position dans le ciel. Elle parlait depuis déjà plusieurs heures, le jour ne pointait pas encore le bout de son nez, mais il s’approchait tout doucement, et elle voulait rentrer au camp avant l’apparition des premiers rayons de soleil. Elle allait devoir accélérer le rythme. Ce qu’elle venait de raconter posait les bases de l’histoire et expliquait pourquoi elle en savait plus que toutes les autres Adalantes sur ce qui s’était passé, sans compter que cela donnait à Chloé un bon aperçu de la personnalité de sa mère et lui prouvait qu’elle était peut-être plus proche d’elle qu’elle ne le pensait. Elle pouvait maintenant résumer les mois suivants de façon plus synthétique.
_Dahomé et Termalia sont parvenues à une conclusion. Elles ont décidé de rester dans les parages au moins quelques mois malgré la présence d’autres êtres humains tout près.
_Pour les mêmes raisons que nous avons conclu une trêve avec les explorateurs, supposa Chloé.
_Précisément. Elles en ont parlé à la tribu. En restant sur nos gardes et en multipliant le nombre de sentinelles, nous pouvions éviter d’être découvertes. Il a été décidé que les reproductrices visiteraient ce village par petits groupes en se faisant passer pour des voyageuses, afin de voir si elles parvenaient à trouver des pères potentiels.
_Et ma mère ?
_Elle a menti à Dahomé sur un point, un seul.
_Son reproducteur, conclut Alexandre.
_Elle ne lui a pas parlé du forgeron ?
_Non. Elle a prétendu que Kameo était compatible avec elle. Je pense qu’à cet instant, il s’agissait plus d’un coup de tête qu’autre chose. Peut-être l’avertissement de la sentinelle concernant Prafon lui trottait-il dans la tête. Toujours est-il qu’elle est retournée voir Kameo plusieurs fois et…
_J’ai été conçue.
Farciel hocha la tête. Elle ne connaissait pas les détails de toutes ces rencontres, n’était pas sûre de vouloir les connaître. C’était comme un sanctuaire qui n’appartenait qu’à son amie disparue et à cet homme qui l’avait aimée à la folie… Littéralement. Elle remarqua que Chloé arborait une moue confuse, impression renforcée quand la petite blonde demanda d’une voix hésitante :
_Dans ce cas… qu’est-ce qui a mal tourné ? Si tout le monde pensait que Kameo était son reproducteur, pourquoi Dahomé m’a-t-elle dit…
_Parce que Termalia a fini par avouer la vérité.
_Pourquoi ? Pourquoi prendre un tel risque ?
Farciel eut un petit sourire nostalgique. Chloé ressemblait trait pour trait à sa mère, mais leur physique n’était pas leur seul point commun.
_Par défi, exactement comme tu l’as fait. T’en souviens-tu, Chloé ? Tu voulais blesser Dahomé, tu savais que rien ne pourrait lui faire plus mal que de t’imaginer avec Alexandre, alors…
_Je m’en souviens, l’interrompit-elle.
_La réaction de Dahomé a cependant été très différente. Mais d’abord, tu dois comprendre l’ambiance qui régnait dans le campement à cette époque. L’équilibre était précaire. La plupart des guerrières étaient tendues, elles n’acceptaient de rester que parce qu’elles savaient que c’était bénéfique pour les reproductrices, mais les reproductrices elles-mêmes n’étaient pas certaines de faire le bon choix. La conception d’enfants valait-elle le risque d’être découvertes un jour ou l’autre ? Plusieurs femmes venaient d’accoucher après avoir trouvé des reproducteurs sur notre dernière terre d’accueil. L’existence de notre tribu était loin d’être menacée, les enfants n’étaient donc pas indispensables. Sais-tu combien nous étions à cette époque ?
Elle savait juste que la bataille dont on lui avait toujours parlé, celle au cours de laquelle sa mère, celle de Leïla et celle de Zaniria étaient censées avoir trouvé la mort, avait fait des dommages considérables, mais elle n’avait jamais osé demander de chiffres. Quand elle secoua la tête de façon presque imperceptible, Farciel lâcha :
_Près de dix milliers.
Sa mâchoire se décrocha. Jamais elle n’avait su que la tribu avait un jour compté autant de membres.
_Que s’est-il passé ? demanda-t-elle une fois le choc surmonté.
La trentenaire poussa un profond soupir.
_Dahomé a trouvé un reproducteur.
Chloé haussa les sourcils. Il était difficile pour elle d’imaginer leur ancienne chef à vingt ans, il ne lui avait même pas traversé l’esprit qu’à l’époque, elle avait pu être à la recherche d’un homme pour la féconder.
_J’ignorais qu’elle avait eu des enfants.
_Elle n’en a jamais eus. C’est là que tout a basculé.

*

_Trouve quelqu’un d’autre !
_Je ne peux pas faire ça, Termalia.
_Pourquoi pas ?
_Tu ne comprendrais pas.
Frustrée, la guerrière blonde pose une main sur son ventre arrondi en sentant un coup de pied. Le bébé est aussi agacé qu’elle par la réaction de son amie. Elle ne veut pas entendre raison… Pour elle, la situation est simple. Il semblerait que le seul reproducteur déniché par leur chef soit infertile, il lui suffit donc de jeter son dévolu sur un autre mâle, peu importe qu’il ne soit pas compatible avec elle. Mais Dahomé ne l’entend pas de cette oreille. Elle aurait dû s’en douter, son amie a toujours été du genre à respecter leurs lois. Peut-être… peut-être peut-elle la provoquer, lancer l’idée comme un jeu ou un défi, cela fonctionnerait certainement mieux que les supplications. Alors elle lâche, une pointe d’arrogance dans la voix :
_Kameo n’est pas compatible avec moi.
La satisfaction qu’elle ressent en voyant les yeux de sa guide s’écarquiller est intense. Avec un petit sourire amusé, elle confirme d’un hochement de tête quand Dahomé tente de poser une question mais n’y parvient pas, trop choquée. Elle continue alors :
_Et tu vois, je suis enceinte. L’enfant ne sera peut-être pas parfait au sens où nous l’entendons… Mais au moins il existera. N’est-ce pas ce qui importe ?
Leur chef ne répond d’abord pas. Elle semble en plein conflit intérieur. Elle se mord la lèvre et détourne le regard, une habitude qu’elle calque sur Termalia. Elles déteignent l’une sur l’autre à force de passer tout leur temps ensemble. Peut-être un peu trop.
_J’ai quelque chose à t’avouer.
Une lueur malicieuse dans le regard, la jeune blonde émet un rire en demandant :
_Quelque chose de pire que ce que je viens de dire ?
_Quelque chose du même ordre.
Elle fronce les sourcils. Dahomé avoue enfin :
_L’homme avec qui j’ai passé ces nuits… Ce n’est pas mon reproducteur attitré.


*

_Quoi ?
Farciel grimaça à l’exclamation qui venait d’échapper à Chloé. Alexandre exprima son étonnement d’un haussement de sourcils plus sobre. La femme au teint caramel attendit que la petite blonde secoue la tête, comme pour s’assurer de la réalité de l’instant, avant de continuer :
_Ta mère a eu la même réaction.

*

_Quoi ?
_Tu m’as très bien entendue, ne m’oblige pas à répéter, je t’en prie.
_Mais, ton reproducteur, qui…
Dahomé hausse les épaules.
_Qu’est-ce que cela peut faire ? L’un des habitants de la cité, je n’ai même pas retenu son nom. Mais Jaravol, c’est… Je l’aime, Termalia.
Elle prend quelques secondes pour digérer l’information. Apprendre que la chef de la tribu a ainsi enfreint les règles, c’est… Et bien, réconfortant, en fait. Au moins a-t-elle la preuve que son amie est bien humaine, songe-t-elle avec un sourire. Elle commençait à en douter, à la voir gérer aussi bien ses nouvelles responsabilités de guide et la pression qui va avec.
_Mais il n’est pas fertile, complète-t-elle en comprenant le problème.
_A moins que cela ne vienne de moi. Je l’ignore. Mais l’idée d’avoir des relations avec un autre…
_Est impensable. Je comprends, la rassure-t-elle en posant une main sur son bras.


*

_Si Dahomé avait ignoré la même loi, pourquoi Termalia a-t-elle été la seule punie ?
Chloé jeta un coup d’œil à Alexandre comme pour lui signifier qu’il soulevait là un excellent point. Il lui offrit un petit sourire. Il savait que malgré la façade plus curieuse que troublée, cette histoire la touchait, la rapprochait de cette femme qu’elle n’avait pas connue, et lui faisait regretter de ne pas avoir eu l’occasion de passer au moins un peu de temps avec elle.
_Il se trouve que je n’étais pas la seule à avoir écouté la conversation ce soir-là. Une autre guerrière s’était cachée dans les buissons, je ne l’ai découvert qu’ensuite. Mais elle est partie après l’aveu de Termalia, elle n’a donc pas entendu le reste, et personne d’autre n’a jamais su la vérité à propos de Dahomé. En mourant, ta mère a emporté ce secret avec elle, et je n’allais certes pas la trahir, pas plus que notre chef.
Commençant à comprendre au moins en partie ce qui avait dû se passer, Chloé ne put s’empêcher de poser une question capitale pour elle :
_Qui ? Qui a rapporté cette discussion au Conseil ?
_Abialé.
En reconnaissant le nom, elle sentit sa respiration se bloquer un instant.
_La mère de Leïla, lâcha-t-elle dans un souffle.
Farciel acquiesça. Réalisant lui aussi comment le récit allait s’achever, Alexandre prit le relais :
_Elle a donc fait réunir le Conseil, et Termalia a été condamnée à mort. Elle a dû être étroitement surveillée au cours des mois suivants, au cas où l’idée lui prendrait de s’enfuir avec son amant… Car j’imagine que la sentence ne devait prendre effet qu’après l’accouchement.
_C’est vrai. Mais il y a eu un développement inattendu.
_Cette histoire semble en être truffée.
La trentenaire eut un léger sourire. Après ce qu’elle s’apprêtait à lui révéler, Chloé ne serait plus en mesure de plaisanter.
_Tu n’étais pas seule.
Elle en resta bouche bée une fois de plus. Ses épaules s’affaissèrent alors qu’elle tentait d’analyser cette remarque et d’intégrer ce qu’elle signifiait, la confrontant à tout ce qu’elle connaissait du monde, de la vie, et d’elle-même. Même la main d’Alexandre sur son épaule ne parvint pas à la ramener au présent. Alors il la secoua légèrement, comme pour vérifier qu’elle n’était pas en état de choc. Elle lui jeta un regard noir pour l’avoir dérangée en pleine réflexion, mais parvint à se reprendre et parla d’une voix lointaine, espérant que prononcer les mots lui permettrait de mieux les accepter :
_J’ai une sœur.
Elle haussa les sourcils en voyant Farciel secouer la tête, son sourire mélancolique s’élargissant à peine. Elle écarquilla les yeux. Elle n’avait pas envisagé cette possibilité.
_Un… un frère ?

*

_C’est un garçon.
Un sanglot échappe à Termalia. Après les heures de souffrance qu’elle vient d’endurer pour mettre au monde ce petit être, la nouvelle est dévastatrice. Dahomé lui tient la main, la sent serrer ses doigts sans réelle force. La jeune mère est épuisée, prête à s’évanouir. Mais avant d’avoir eu le temps de prononcer une parole encourageante, la chef de la tribu entend Mertia ajouter :
_Attendez… C’est…
Elle s’interrompt. Termalia jette un coup d’œil angoissé à Dahomé. Celle-ci l’abandonne pour rejoindre la femme qui s’occupe de l’accouchement. Elle écarquille les yeux. Annonce d’une voix tremblante :
_Il y en a un deuxième.
Elles sont toutes les trois stupéfaites. La naissance de jumeaux est extrêmement rare dans la tribu. Termalia jette ses dernières forces dans l’effort qu’il lui faut fournir alors. Elle perd connaissance avant d’avoir le temps de rencontrer sa fille.


*

_Quand elle est revenue à elle, j’ai été tellement soulagée ! poursuivit Farciel. On m’a laissée la voir juste après l’accouchement parce qu’on pensait qu’elle ne se réveillerait pas… Mais cela aurait peut-être mieux valu. Termalia était incapable de se déplacer, elle avait frôlé la mort et avait tout juste le courage de te serrer contre elle. C’est donc Dahomé qui s’est occupée du garçon.
Alexandre haussa les sourcils au choix de vocabulaire. Occuper semblait être un terme peu approprié pour signifier qu’on avait abandonné dans la nature un être sans défenses. Remarquant son expression, la trentenaire le rassura :
_L’enfant a survécu.
_Comment ?

*

La jeune femme sourit à la sentinelle qui l’accueille à son arrivée en ville. Elle serre contre elle son précieux fardeau. L’homme l’a déjà vue plusieurs fois et la laisse passer sans lui accorder la moindre attention. En se retrouvant dans la rue principale, elle hésite une seconde sur la direction à emprunter. Son amie lui a décrit la maison, mais elle n’est pas sûre de l’endroit où elle se trouve. Elle laisse sa monture errer dans la cité un long moment, finit par tomber sur une bâtisse qui semble correspondre. Elle se laisse glisser à terre, attache la jument et frappe à la porte. L’homme qui ouvre est intimidant, elle hésite une seconde avant de prendre la parole.
_Etes-vous Kameo ?
Il hoche la tête sans un mot, détaille avec curiosité le petit corps pressé contre sa poitrine.
_C’est Termalia qui m’envoie.
Il s’efface pour la laisser entrer.


*

_Dahomé a donc livré l’enfant au père… à mon père, murmura Chloé, abasourdie.
Farciel hocha la tête. Elle savait ce que cette information avait de bouleversant pour la petite blonde, elle-même n’y aurait sans doute pas cru si elle n’avait pu lire la sincérité dans le regard de leur chef quand celle-ci lui avait juré que le garçon était en vie. Elle ne l’aurait pas cru si elle n’avait pu le constater par elle-même. Mais les choses avaient changé en vingt ans, l’attitude de Dahomé envers les hommes s’était durcie pour diverses raisons qui découlaient directement de la liaison entre Termalia et Kameo. A l’époque, elle restait ouverte à la possibilité que les mâles ne soient pas tous des brutes. Et elle avait juré à son amie de tout faire pour sauver sa descendance s’il s’agissait d’un garçon. Heureusement, comme elle n’était pas la mère, la tribu n’avait pas craint qu’elle refuse d’abandonner le bébé à une mort certaine et elle avait pu partir seule avec lui.
_Qu’est devenue Termalia ? s’enquit Alexandre d’un ton doux.
_Elle s’est remise de l’accouchement. Elle aurait dû être tuée ensuite, mais le fait qu’elle ait eu des jumeaux lui a offert un répit. Chloé était trop fragile pour être confiée à une mère de substitution. On a donc attendu d’être certaines qu’elle survivrait. Puis Abialé a fini par rappeler à la tribu que Termalia était condamnée à mort. Galothène et Dahomé ont toutes deux tenté de s’opposer à l’exécution de la sentence, mais le jugement avait été rendu, il était trop tard. Six mois après ta naissance, continua-t-elle en observant la petite blonde, Abialé a tué Termalia d’une épée plantée en plein cœur.
Chloé poussa un soupir. Elle savait enfin ce qui était arrivé à sa mère. Si l’histoire était tragique, la connaître représentait une véritable libération. Mais malgré toutes ces révélations, certains points restaient à éclaircir.
_Et la guerre ?
La trentenaire grimaça. La partie la plus douloureuse commençait.
_Ta mère avait continué à voir Kameo clandestinement pendant la grossesse. Mais à quelques semaines du terme, elle lui avait annoncé qu’elle ne viendrait plus. Elle savait qu’elle devrait s’occuper de l’enfant et qu’il ne lui serait plus possible de s’éclipser comme elle l’avait fait jusque là. Pour autant que je le sache, il a accepté la nouvelle avec philosophie, mais je pense qu’il n’a jamais renoncé à l’idée de la revoir, peut-être plus tard. Lorsque Dahomé lui a amené ton frère, elle a laissé échapper que Termalia était en mauvais état. Il a exigé d’avoir des nouvelles, il voulait s’assurer qu’elle survivrait… Elle a donc faussé compagnie à la tribu afin de lui rendre visite une dernière fois.

*

La jeune fille grimace quand le fourreau tape contre sa jambe alors qu’elle descend de cheval. Elle n’est pas encore habituée à sentir le poids d’une épée en permanence sur elle. Elle observe son amie. Elle apprécie que celle-ci lui ait proposé de venir avec elle alors qu’elle va rencontrer son amant pour lui dire qu’il ne la reverra plus. Sans doute voulait-elle avoir un soutien sur le chemin du retour : elle sait que l’épreuve sera difficile pour elle.
Quand il ouvre la porte, il semble d’abord soulagé de la voir en bonne santé, mais son visage s’assombrit lorsqu’il découvre à quel point elle semble épuisée et lasse. Elle lui sourit malgré tout, et il les laisse entrer toutes les deux. Farciel tourne vivement la tête en entendant des pleurs dans une pièce toute proche. Kameo les guide le long du couloir, les mène auprès d’un landau de bois clair dans lequel repose un nourrisson. Termalia laisse échapper un sanglot, entre soulagement et regret. Du regard, elle interroge son amant, qui lui donne son accord d’un mouvement presque imperceptible. Alors elle soulève l’enfant, l’embrasse. Sourit quand ses cris s’apaisent.
_Comment l’as-tu appelé ?
_Soren.
Les deux Adalantes ne peuvent retenir un sourire à ce choix. Soren. Le nom du poète qui a tant écrit sur leur peuple autrefois. Mais l’ambiance s’alourdit de nouveau quand Termalia reprend la parole :
_Je ne viendrai plus, Kameo. La tribu sait que tu n’es pas compatible avec moi, et on m’a interdit de te revoir.
Elle ne précise pas qu’elle a été condamnée à mort, ne lui dit pas qu’elle est simplement en sursis. Il n’a pas besoin de le savoir, elle préfère qu’il la croit inatteignable. Autant lui épargner une information qui ne lui fera aucun bien. Il acquiesce. Il s’attendait à une telle annonce, s’en est douté dès qu’il l’a vue sur le pas de sa porte. Voudrait ne pas l’accepter, mais n’a pas le choix. Il l’embrasse en ignorant le raclement de gorge gêné de Farciel.


*

_Quand Abialé a tué Termalia, nous avons toutes pensé que l’histoire s’arrêtait là. Mais Kameo a fini par apprendre ce qui s’était passé.
_Comment ?
_Dahomé. Elle a révélé à son amant que Termalia était morte. Elle pensait qu’il garderait l’information pour lui. Sauf qu’il s’agissait d’un ami de Kameo, et il n’a pas pu lui cacher la vérité. Alors ton père est venu au campement. Il a attendu que Dahomé s’éloigne afin de pouvoir lui parler, et elle lui a tout dit. J’étais avec elle à cet instant.
Farciel ferma les yeux quelques secondes. Ce que cet aveu avait déclenché restait à ce jour la pire catastrophe que la tribu ait connue.
_Je n’avais jamais vu une telle rage s’emparer de qui que ce soit, et je ne l’ai jamais revu depuis. J’ai cru qu’il allait mettre le camp à feu et à sang à lui tout seul. Mais même dans un tel état, il restait un homme dangereusement rationnel. Il a fini par partir en jurant qu’il la vengerait. Deux semaines plus tard, son armée a attaqué.
_Je croyais que cette guerre avait eu lieu il y a dix-neuf ans et quelques mois. Si je calcule bien, l’assaut dont tu parles doit dater d’un peu plus de vingt ans.
_C’était la première bataille de cette guerre. Une bataille dont personne n’est sorti victorieux. Nous avons perdu deux mille guerrières en trois jours de combats, et l’armée de Kameo a elle aussi été ébranlée. En comprenant que les forces étaient égales, les soldats se sont retranchés dans leur ville, et nous avons cru à une paix temporaire. Mais ton père était un homme plus persévérant et plus puissant que nous le soupçonnions. C’est là que Galothène est intervenue. Une vision lui a révélé qu’il rassemblerait des dizaines de milliers d’hommes. Il faisait appel à toutes les cités alliées, revenait auprès de dirigeants qui lui devaient des services, enrôlait les soldats de villes qu’il avait soumises auparavant… Nous n’avions pas une chance. L’armée qu’il a finalement eue sous ses ordres se composait de cent mille soldats. Si nous étions restées, nous n’aurions pas combattu une guerre, nous aurions fait face à une extermination complète. Sur les conseils de Galothène, nous avons donc quitté les lieux, profitant du fait qu’il n’était pas encore tout à fait prêt, car il devait attendre que ses alliés le rejoignent avant de lancer l’offensive.
Chloé retint un frisson.
_Et ensuite ? demanda Alexandre, sentant qu’elle brûlait de relancer Farciel alors que celle-ci semblait tout à coup perdue en silence dans ses souvenirs.
_Nous n’avions nulle part où aller, nous nous sommes contentées d’avancer. Mais la fureur de Kameo ne connaissait pas de limites. Notre fuite ne l’a pas découragé. Nous avions quelques semaines d’avance sur lui, pas davantage. Cette poursuite a duré plusieurs mois, jusqu’à ce que nous tombions sur un obstacle incontournable.
_Un océan, devina Chloé.
_Un océan, oui. Nous l’avons longé jusqu’à arriver à une ville. Nous avons demandé de l’aide aux marins en espérant qu’ils nous laisseraient utiliser leurs navires. Quand ils ont refusé, nous avons attaqué.
Farciel secoua la tête avec tristesse. Elle ne s’était toujours pas remise de cette hécatombe.
_Nous avons supprimé tous les habitants de cette cité. Pas un seul n’y a survécu. Dahomé avait tenté de s’y opposer, mais Abialé maintenait que c’était la seule solution, que mettre un océan entre nous et l’armée qui nous suivait était la seule façon d’y échapper, et que pour franchir cet océan, nous devions nous en donner les moyens. Il y a eu une révolte dans les rangs, l’autorité de Dahomé en a souffert, et elle n’a rien pu faire pour l’empêcher. C’était tuer ou être tuées… Nous avons préféré tuer. Même si en l’occurrence nos victimes n’étaient pas celles qui nous menaçaient.
Elle poussa un soupir avant de continuer :
_Le problème, c’est que ces négociations et ce carnage nous avaient ralenties. L’armée de Kameo nous a rattrapées alors que les deux premiers navires venaient tout juste de quitter le port.
_Et celles qui restaient à terre ont été éliminées, termina Chloé d’une voix faible.
Farciel acquiesça doucement et se tut un instant, se recueillant en silence et laissant la petite blonde ressasser tout ce qu’elle venait d’entendre. Finalement, elle tendit la main vers elle pour écarter la fourrure qui lui tenait chaud. La jeune femme l’observa d’un air interrogateur mais se laissa faire alors que la trentenaire passait un doigt dans la ceinture de son pantalon et l’abaissait de deux centimètres, révélant la cicatrice en forme de croissant de lune au niveau de sa hanche. Un sourire mélancolique étira ses lèvres.
_C’est là que tu as été blessée. En voyant les bateaux s’éloigner, l’armée les a inondés de flèches. Seules quelques unes sont parvenues jusqu’au pont. Dahomé t’a sauvé la vie, ce jour-là. Te souviens-tu de cette petite marque au niveau de ses côtes ? Elle s’est servie de son corps pour faire bouclier et a reçu une flèche qui t’aurait tuée. Seule la pointe t’a effleurée après l’avoir traversée.
La guerrière lâcha son vêtement et la laissa rabattre la fourrure sur son corps pour lutter contre l’air glacial de la nuit avant de conclure :
_Dahomé s’est toujours sentie coupable de cette tuerie, tout comme Galothène. Si Kameo n’avait pas su comment Termalia était morte, il n’aurait jamais lancé son armée contre nous. Pas plus que si on avait réussi à empêcher la condamnation de ta mère.
Chloé secoua la tête comme pour tenter de faire le tri dans tout ce qu’elle venait d’apprendre. Toujours mal remise de ces révélations, elle lâcha dans un soupir :
_Je n’arrive pas à y croire.
_Pourquoi penses-tu que la plupart d’entre nous soient si catégoriques en ce qui concerne notre opinion des hommes ? La dernière fois que nous avons tenté de leur faire confiance, nous avons risqué l’extermination.
_Pourquoi, Farciel ? Est-ce que je ne méritais pas de connaître la vérité ? Pourquoi vingt années de mensonges ?
Elle espérait que la guerrière ne prendrait pas le reproche à titre personnel. Il s’agissait plutôt d’une remarque générale, elle n’arrivait pas à comprendre que personne, jamais, ne lui ait révélé au moins en partie ce qui s’était passé.
_Par respect. Dahomé refusait qu’on se souvienne de ta mère comme de celle qui était tombée amoureuse de l’homme qui a failli provoquer notre perte. Mais pour les autres, il s’agissait surtout de prudence. L’exemple de Termalia n’était pas à suivre, elles ont pensé qu’il valait mieux que tu la crois tombée au combat. Tu avais déjà bien assez tendance à enfreindre les règles, même sans savoir que ta mère était pareille, commenta-t-elle avec un petit sourire. Et il semblerait que tu aies marché dans ses pas malgré tout.
Chloé haussa les épaules en évitant le regard d’Alexandre. Ses yeux se posèrent alors sur l’horizon et elle fronça les sourcils, stupéfaite de découvrir qu’il était si tard – ou si tôt.
_Le soleil se lève.
Surprise, Farciel suivit son regard pour constater qu’elle avait raison. Alors elle se redressa, imitée par le jeune homme et par son amie. Elle la serra brièvement dans ses bras avant de s’écarter pour rejoindre le campement.
_Farciel !
Elle s’arrêta, se retourna. Chloé lui offrit un hochement de tête en prononçant d’une voix douce :
_Merci.

*

A suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:49

Citation :
Chlo : Et ben ça!

Je m'étais fait quelques idées de ce qui pouvait bien avoir eu lieu mais là *bouche bée*

C'est dingue. La maman qui subit quasi un coup de foudre et ben ça ^^ J'adore c'est qu'on la met en garde contre la forgeron mais elle n'a jamais su que son chéri avec quasi décimé ses soeurs ^^

Impressionnant. Et Dahomé ca je m'attendais absolument pas à ça!
Quelle cachotière ^^ mais quel amitié aussi avec Termalia. C'est juste excellent.

bravooooooo http://fc05.deviantart.net/fs44/f/2009/111/8/1/Cheerleader_by_CookiemagiK.gif

Bon maintenant... manger!

Edit post manger et post cours: Mais sinon, maintenant que j'y pense. Le jumeau on va le retroucer hein? sinon c'ets pas drole
Et puis ça serait cool que par un sombre miracle il ait un pouvoir aussi mouhahahahahaha

rahhhhhhhhhhhhhhhhhhh

j'étais contente d'apprendre plein de trucs et maintenant je veux la suite!

---

Citation :
Sixpence : PUTAIN LA OUAAAACHE !!!
Je suis sur le cul ! Alors déjà je te le dis d'office, ton chapitre est nikel, donc définitivement arrête de te prendre la tête, il n'y avait aucune incohérence ni quoi que ce soit de ce genre.
Moi ça m'a permit de comprendre tout un tas de choses, j'ai adoré.
Déjà on sent dès le début du chapitre que Termalia et Chloé ont le même tempérament, en même temps les chiens font pas des chats mais là c'est flagrant ! Et puis pareil, le miroir entre la mère qui se balade avec Farciel et Chloé qui le faisait avec Unélia, pas mal pas mal !
Pinaise j'ai ressenti les mêmes attractions entre la mère et Kameo qu'avec Alexandre et Chloé, les mêmes réactions de méfiance et d'amusement face aux différences. Et puis plus tard l'envie irrépressible pour les deux personnages de se revoir. Effectivement on peut parler de coup de foudre. Là où je suis sur le cul, c'est pour la relation entre Termalia et Dahomé, les deux amies comme le sont Chloé et Leila. Et puis à cette époque les Adalantes étaient beaucoup plus enclines à accepter la présence des hommes et elles osaient même pour certaines enfreindre les règles, mais de la part de la chef c'est encore plus curieux, là non plus je m'y attendais pas du tout.
et alors bien sûr il faut qu'il y ait une fouteuse de merde comme avec Soliabir, sauf que là re surprise, c'était la mère de Leila !
Je te dis, je suis allée de surprises en surprises avec ce chapitre et là, j'en avais les larmes aux yeux, OMG ! Un frèèèère ! Wouaaaaaah, the boulet de canon ! Dèjà que l'annonce du père c'était beaucoup mais là tu m'as achevé. En plus le père a recueillit son gamin, exactement ce que compte faire Valérian si Leila donne naissance à un fils.
Et alors la réaction de choc mais très compréhensible de Kameo, la riposte vengeresse genre très très massive. Forcément là les Adalantes elles sont pas de taille.
Rhoooo mais le Kameo il était fou d'amour c'est pas possible ! Je ne sais pas bien si c'était un geste de pur folie ou quoi, sachant que pourtant tu l'as toujours décrit comme un homme raisonné et sage comme Alexandre ! (d'ailleurs je me demande s'il ferait pareil si le même sort devait être réservé à Chloé, ça donne quelques perspectives ce passé noir par rapport au présent effet miroir).
Enfin maintenant on a bien l'explication tant attendue, pourquoi donc les Adalantes haïssent tant les hommes ? Ouais, réponse claire et efficace ! Et pourtant je me dis qu'elles ont une sacré part de responsabilité dans ce qui leur est arrivé parce que si Termalia avait été jugée autrement rien ne se serait passé comme ça.

Bon tu l'as comprit, super chapitre !! Continue comme ça !

---

Citation :
Alexiel : Bigre, je n'ai pas feedé le chapitre 2, toujours feeder après la lecture, sinon on oublie.

J'ai adoré ces deux chapitres.
Le 2 était très émouvant avec les funérailles de Dahomé et Galothène.
Et le 3, mon dieu que de révélations ! J'espère qu'à un moment tu vas lui permettre de rencontrer son frère et pit-être son père.
Bref suite !

---

Citation :
Aranya : Non de Dieu, je comptais lire la suite de ton histoire demain.. et puis j'ai cédé et tout lu !

Alala ça se complique, un frère jumeau ? Et bien quelle révélation, je suis sur le cul ! J'avais dans l'idée que ce serait Leila qui aurait des jumeaux.. j'sais pas pouquoi, avec son histoire de gros ventre (en même temps enceinte sans gros ventre, faut dire que ça aurait été suspect).

Excellente partie, moins centrée sur le Chlex mais ça parait logique. On en découvre toujours plus. Quelle imagination tout de même !
J'espère quelle continuera d'être fertile jusqu'à la fin !

Courage ! Continue !
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:49

Youhou, une nouvelle lectrice !
Ce chapitre a été tellement épuisant qu’à la fin j’étais plus crevée qu’eux, donc j’espère que vous allez l’apprécier à sa juste valeur lol

Chapitre 4


_Et maintenant ?
La jeune femme considéra un instant la question sans trouver de réponse satisfaisante. Elle vivait dans le seul but d’en apprendre plus sur ce qui était arrivé à sa mère depuis si longtemps qu’à présent qu’elle savait, elle se retrouvait désœuvrée, sans rien à faire, sans mission à accomplir. Mais elle finit par se rappeler pourquoi elle était revenue au campement. Elle avait d’autres buts à atteindre, et pas des moindres. Elle devait trouver qui avait tué Dahomé afin d’empêcher la reprise des hostilités entre les Adalantes et les explorateurs, et éventuellement tenter de découvrir quel était le destin que Galothène avait refusé de lui révéler. Se ressaisissant, elle offrit donc un léger sourire à Alexandre et annonça :
_Maintenant, je rentre avec toi. Et je pense que nous allons faire une surprise à ton frère.
Il fronça les sourcils mais n’eut pas le temps de l’interroger : elle avait déjà pris la direction du camp. Avec un petit haussement d’épaules, il lui emboîta le pas. Il apprendrait bien assez tôt ce qu’elle avait en tête.

*

Après avoir réveillé Leïla et réuni dans la tente de leur nouvelle chef les quelques Adalantes dont l’opinion compterait pour ce qu’elle avait à proposer, Chloé attendit un moment que les spéculations fusent, puis elle imposa le silence pour annoncer :
_Je pense qu’il serait bénéfique que j’aide Alexandre dans sa recherche de l’assassin. La plupart des explorateurs ne m’aiment pas, mais ils savent que je veux éviter les affrontements, et quand ils sauront pourquoi je suis là, ils n’auront pas d’autre choix que de me laisser faire, sans quoi ils passeront pour les coupables idéaux.
Jelovi eut un reniflement méprisant en rappelant :
_Tu es exilée, Chloé.
_Aucune importance. Ils l’ignorent. Cela peut même jouer en ma faveur. Je pourrai me servir de cet argument si l’on m’accuse de vouloir favoriser mon camp. Au besoin, je leur expliquerai que je ne fais plus partie de la tribu. Je peux même feindre une rancœur contre celles qui m’ont bannie, ils seront alors plus enclins à la confidence.
_Nous n’avons aucune garantie que tu n’entretiens pas réellement cette rancœur. Nous ne pouvons pas te confier une mission de cette importance alors que…
_Alors que vous n’avez pas confiance en moi, compléta Chloé d’une voix neutre en réponse à la remarque de Mertia. Que croyez-vous ? Que je vais choisir un explorateur au hasard et le désigner comme coupable juste pour régler cette histoire au plus vite ? Je souhaite tout autant que vous trouver le meurtrier de Dahomé.
_Dahomé et toi ne vous étiez pas séparées en bons termes, rappela Jelovi.
_Qu’es-tu en train d’insinuer ?
Sentant au ton amer de la jeune guerrière que la situation risquait de s’envenimer, Farciel intervint pour la première fois :
_Elle n’insinue rien. Mais t’y rendre seule n’est pas une bonne idée, elle a raison sur ce point.
Chloé haussa les sourcils. Elle voulait en arriver là depuis le début de la conversation, mais elle n’avait pas pensé que ce serait elle qui lancerait cette suggestion. Observant attentivement le visage de la trentenaire qui lui en avait tant révélé au cours de la nuit, elle repéra le sourire que celle-ci tentait de retenir. Elle avait de toute évidence compris où la petite blonde voulait en venir et avait décidé de l’aider. Elle s’était toujours sentie proche de Farciel, mais peut-être jamais autant qu’à cet instant précis, alors que quelques unes des remarques dont elle avait parsemé son récit lui revenaient à l’esprit. Elles étaient plus semblables qu’elle ne l’avait soupçonné, la guerrière au teint mat était simplement plus douée qu’elle pour dissimuler ses désaccords avec la philosophie et les traditions des Adalantes. Rentrant dans le jeu, Chloé répondit d’un ton confus :
_C’est possible, mais l’enquête risque de durer quelques semaines et je suis sûre qu’aucune d’entre vous ne souhaite être confrontée à ces hommes si longtemps. Qui…
_Leïla devrait t’accompagner, interrompit Jelovi. Nous savons qu’elle hait les hommes autant que nous, nous nous inquiéterons donc moins de son jugement que du tiens.
Ce n’est qu’à cet instant qu’Alexandre, debout aux côtés de la petite blonde, comprit ce qui se tramait. Il dissimula un sourire en réalisant que les guerrières les plus conservatrices venaient d’être manipulées d’une main de maître par la prétendue confusion de Chloé, l’intervention imprévue de Farciel et le silence faussement résigné de Leïla quand elle acquiesça dans un discret soupir. Il s’y serait laissé prendre lui aussi, sans aucun doute. Et il comprenait mieux à présent ce qu’avait voulu dire la jeune rebelle quand elle avait parlé d’une surprise pour Valérian. Jouant son rôle à la perfection, elle protesta faiblement :
_Mais… Leïla n’est pas en état de voyager, elle va nous ralentir et…
_Assez ! Ceci est un ordre, et tu sais ce qu’elle risque si tu ne la laisses pas le suivre. Oseras-tu imposer cela à une femme qui a si longtemps été ton amie ?
Pensaient-elles donc qu’elle ne l’était plus ? Ces guerrières avaient une conception bien étrange de l’amitié, songea le jeune homme. Mais il était vrai qu’elles ne disposaient pas de toutes les informations nécessaires pour analyser la situation. Elles croyaient toujours que Leïla était d’accord avec elles en ce qui concernait les hommes, et elles devaient penser que cette différence d’opinion avec Chloé ainsi que ces mois de séparation les avaient éloignées. La géante brune avait certes défendu cette idée d’enquête plutôt que d’attaque immédiate, mais elle avait bien insisté sur le fait que cela lui donnerait surtout le temps d’accoucher et de participer à l’assaut s’il avait lieu, elle n’avait jamais avoué en public qu’elle préférait elle aussi éviter la guerre. Tout cela était très bien joué… Il ignorait quelle part de cette stratégie avait été calculée et quelle part relevait de la chance, mais tout semblait se mettre parfaitement en place.
_Très bien, concéda Chloé en se tournant vers Leïla. Peux-tu chevaucher ?
Une grimace lui répondant, Chloé poussa un grognement et quitta la tente après avoir conseillé d’un ton irrité :
_Nous devrions partir au plus tôt. Si elle nous accompagne à pied, le voyage risque d’être long.
Alexandre et Leïla échangèrent un coup d’œil avant de la suivre à l’extérieur pour cacher leur amusement aux autres. Elle les accueillit avec un sourire et chuchota à Leïla d’une voix de conspiratrice :
_Est-ce que cela vient de moi, ou est-ce plus facile qu’avant ?
_Dahomé avait pris l’habitude de ce genre de tentatives. Jelovi ne connaît pas encore nos techniques de manipulation. Donc oui, je dirais que ça a été plus facile que d’habitude.
Alexandre lâcha un léger rire.
_Va préparer tes affaires, Leïla. Valérian ne le sait pas encore, mais il t’attend avec impatience.

*

La lueur qu’elle détecta dans le regard de Fester alors qu’ils arrivaient au village des explorateurs révélait davantage que de la surprise, mais elle fut incapable de l’interpréter, et elle ne s’y attarda pas. Elle devait avouer qu’ils faisaient une équipe inhabituelle, Mertao tirant derrière lui un petit chariot agrémenté d’un coussin sur lequel s’était installée Leïla. Une solution suggérée par Alexandre afin de ne pas épuiser la future mère par une longue marche. Le pisteur les laissa entrer malgré tout, sans doute rassuré par la présence du jeune chauve. Chloé secoua la tête en voyant plusieurs explorateurs les observer avec curiosité, presque aussi intrigués que la toute première fois qu’elle avait débarqué dans leur campement. Tous savaient qu’elle avait passé la nuit avec Alexandre quelques jours plus tôt, et tous les avaient vus partir ensemble le lendemain matin. Certains avaient même remarqué que la guerrière semblait déstabilisée, mais nul ne savait ce qui avait pu se produire, les spéculations jetées au hasard étaient devenues des affirmations et les rumeurs s’étaient vite répandues. Elle préférait ne pas imaginer ce qui avait été dit, mais une chose était certaine : les détracteurs d’Alexandre auraient de nouvelles critiques à émettre dans les jours à venir.
Kaliastre fut le premier à s’approcher d’eux. Chloé lui accorda un sourire quand il prit les rênes des chevaux. Elle sauta à terre, aida Leïla à descendre de la carriole et passa à côté du grand blond pour murmurer :
_Je suis contente de te revoir, mais ne le dis à personne.
Il hocha solennellement la tête en répondant de la même façon :
_J’emporterai ton secret dans la tombe.
Son sourire s’élargit alors qu’elle récupérait la bride pour mener sa monture à l’enclos le plus proche. Alexandre, Leïla et l’ancien mercenaire lui emboitèrent le pas, le jeune chauve débarrassant Parcellion de sa selle et de son mors avant de le laisser libre de se mêler aux autres chevaux. Elle lâcha Mertao à son tour, entendit le jeune chauve demander à son ami :
_Où est mon frère ?
_Parti chasser. Il se lassait de tourner en rond en attendant ton retour.
Alexandre eut une grimace. Il devrait penser à s’excuser auprès de Valérian pour ce qu’il lui avait fait subir depuis que Chloé était arrivée au village, bouleversée et les mains ensanglantées. Il ne lui avait absolument rien dit de ce qui s’était passé, le laissant dans l’ignorance par manque de temps plus que par une volonté consciente, et il ne pouvait qu’imaginer l’inquiétude qui rongeait son aîné. A sa place, il s’en serait certainement voulu.
_Qui doit prendre le tour de garde après Fester ?
_Darlhan.
Nouvelle moue. Il avait souhaité que la sentinelle prévienne son frère qu’il était là dès qu’il rentrerait, mais il rechignait à confier ce message à un homme en qui il n’avait aucune confiance. Comprenant visiblement son dilemme, Kaliastre proposa :
_Je peux le remplacer si tu le souhaites. Je demanderai à Valérian de te rejoindre à son arrivée.
_Es-tu sûr que…
_Oui.
_Je te revaudrai ça.
_J’espère bien.
Ce détail réglé, Alexandre se tourna vers les deux Adalantes qui discutaient à l’écart.
_Vous resterez avec moi tant que nous n’aurons pas parlé au groupe. Aucune de vous deux n’est en sécurité ici pour le moment.
_Tu veux exposer la situation à Valérian d’abord, supposa la petite blonde.
Il acquiesça. Le silence ne dura qu’une seconde avant que Leïla ne prenne finalement la parole.
_Bien. Nous l’attendrons donc. Maintenant que cela est décidé, as-tu l’intention de nous offrir quelque chose à manger ? Je meurs de faim.
_Moi aussi, reconnut Chloé. Et je n’ai même pas l’excuse d’être enceinte.
_Alexandre ! M’expliqueras-tu ce qui se passe, ou préfères-tu attendre que les rumeurs me mettent hors de moi ?
L’interpelé poussa un profond soupir en entendant la voix de ténor dans son dos. Un détail qu’il avait oublié, et dont il n’avait aucune envie de s’occuper dans l’immédiat. Pas qu’il ait le choix. Se composant une expression relativement ouverte, il se retourna afin d’affronter le colosse qui approchait.
_Père.
Mykherm arriva à leur hauteur, posa sur les deux Adalantes un regard empli de dédain, puis les ignora pour se concentrer sur son fils.
_As-tu l’intention de répondre ?
_Tu ne devrais pas te préoccuper des rumeurs, tu sais qu’elles ne sont jamais fondées.
Mykherm plissa les paupières à cette réponse qui n’en était pas vraiment une et rétorqua aussitôt :
_Je suppose donc qu’il est inexact que ces deux femmes vont rester au campement pour les jours à venir.
_Non, cette rumeur-là est basée sur des faits réels, admit Alexandre.
Le géant sembla sur le point d’exploser de colère, mais il ravala finalement sa rage pour répondre avec un haussement d’épaules :
_Elles seront tuées avant la fin de la première nuit. C’est un avertissement. Alexandre… Je ne te reconnais plus.
Le jeune homme secoua la tête avec une tristesse qu’il ne chercha pas à dissimuler.
_Je pourrais dire la même chose de toi. Les Adalantes ne sont plus nos ennemies, elles ne méritent pas d’être traitées ainsi et tu le sais.
_Elles le méritent pour le nombre de nos amis qu’elles ont décimé.
Le regard d’Alexandre se durcit et il ignora la main que Chloé posait sur son bras, ayant aisément deviné à quoi il pensait. Il répliqua d’un ton cassant qu’il n’avait encore jamais employé avec son géniteur :
_Tu n’as pas à me rappeler cette hécatombe. J’y ai perdu l’un de mes plus chers amis et je le regrette un peu plus chaque jour. Cela ne m’empêche pas d’être objectif.
Un rire sans joie échappa à Mykherm.
_Objectif ?
Il retint une grimace. Peut-être son choix de vocabulaire n’avait-il pas été judicieux, il était forcé de l’admettre. Ses sentiments s’étaient depuis longtemps mêlés de son jugement en ce qui concernait les Adalantes, et l’une d’elles en particulier. Mais il restait persuadé de prendre les bonnes décisions. Même d’un point de vue entièrement pratique, un affrontement était une mauvaise idée, il ne comprenait pas que ni la nouvelle guide des guerrières, ni la plupart des explorateurs ne parviennent à l’admettre. Refusant d’entamer ce débat pour le moment, Alexandre haussa simplement les épaules avant de demander :
_Sais-tu quand Valérian rentrera ?
_Ton frère est aussi têtu et imprévisible que toi ces temps-ci.
Cela devait vouloir dire non. Mykherm s’éloigna sans lui laisser le temps de répondre et Alexandre poussa un soupir alors que Chloé haussait les sourcils.
_Ton père est en train de nous fournir des arguments imparables contre lui-même.
Le jeune homme hocha la tête d’un air soucieux. Elle avait raison, tout dans l’attitude du colosse semblait indiquer que sa haine des Adalantes avait pris le pas sur toute raison. Et si une seule personne dans ce campement était capable d’affronter une guerrière aussi aguerrie que Dahomé et d’en ressortir vivant, c’était lui.
_Évitons de tirer des conclusions hâtives, tempéra Leïla. Je souhaite plus que quiconque en faire le coupable idéal, mais cela semble un peu trop évident.
La petite blonde approuva d’un hochement de tête silencieux alors qu’Alexandre les guidait vers son abri. Ils n’eurent toutefois pas le temps de l’atteindre avant d’être interrompus par une voix dans leur dos qui les fit se retourner tous les trois en un sursaut.
_Je crois que quelqu’un va devoir m’expliquer ce qui se passe.
Chloé sourit en voyant le visage de son amie s’éclairer alors que Valérian sautait à terre et s’approchait d’eux en menant son cheval par la bride.
_Pas de commentaire, avertit-il en voyant le regard de son frère chercher une proie qu’il ne trouva pas.
Oubliant pour un instant ses préoccupations, Alexandre retint un rire et leva les mains dans une attitude défensive en répondant :
_Rentrer bredouille d’une séance de chasse n’est pas si inhabituel pour toi. Cela ne mérite aucun commentaire, tu as raison.
Un grognement bougon lui répondit.

*

_Alors, qu’en penses-tu ? demanda Alexandre après avoir résumé la situation à son aîné.
Celui-ci descendit d’un bond de la table de bois sur laquelle il s’était assis et passa une main dans ses cheveux, troublé. Fait inhabituel, il était resté silencieux alors que son frère et les deux Adalantes se relayaient pour lui expliquer les événements des derniers jours, préférant attendre de connaître toute l’histoire avant de réagir.
_Je pense que c’est pire encore que ce que vous craignez.
Intrigués par cette remarque, les deux guerrières et le jeune homme échangèrent des coups d’œil inquiets. Pour que Valérian semble aussi sérieux, cela devait être grave.
_Darlhan et quelques autres se sont réunis en secret après votre départ.
Saisissant aussitôt les implications, Alexandre sentit ses muscles se tendre alors qu’il demandait :
_Père ?
_Il faisait partie du groupe. De même que Fester et Kaliastre.
_Kaliastre ?
Chloé était aussi abasourdie qu’Alexandre. L’ancien mercenaire faisait partie des quelques hommes qu’elle commençait à respecter, et le jeune chauve avait laissé entendre qu’il était aussi opposé à la guerre que lui-même. Apprendre qu’il avait été vu complotant en compagnie de ces hommes qui plaidaient ouvertement pour les affrontements n’était pas juste une surprise : c’était une déception et une source d’inquiétude.
_Qu’est-ce que cela signifie pour nous ? demanda Leïla, une main inconsciemment posée sur son ventre dans un geste protecteur.
_Pour le moment, rien de concret, supposa Chloé avec un coup d’œil à Valérian pour confirmer. Mais le fait qu’ils se soient réunis juste après notre départ implique qu’ils soupçonnent Alexandre de ne pas être impartial. Lorsqu’ils apprendront que Dahomé a été tuée et que nous pensons que le coupable se trouve parmi eux…
_La réaction sera incontrôlable. Et si notre père n’essaie pas de calmer la situation, nous n’aurons pas le temps de trouver le coupable. L’assaut sera lancé dans les heures qui suivront.
Alexandre hocha pensivement la tête. Après sa dernière confrontation avec son père, il n’était pas le mieux placé pour le convaincre de faire preuve de rationalisme. Posant un regard fatigué sur son frère, il prononça doucement :
_Tu devrais aller lui parler.
_Merci du cadeau, lâcha le grand brun dans un soupir. Leïla, tu vas devoir venir avec moi.
_Pourquoi ? Ma haine pour Mykherm n’a d’égal que celle qu’il éprouve pour moi.
_C’est vrai, admit Valérian. Mais l’enfant que tu portes est le seul argument qui lui fera peut-être entendre raison. Mon père sacrifierait beaucoup de choses pour sauver son honneur et se faire respecter de ses hommes, mais je suis presque sûr que son petit-fils n’en fait pas partie.
Leïla saisit la main qu’il lui tendait en corrigeant avec un demi-sourire :
_Petite-fille.
Son reproducteur lâcha un rire en l’entraînant hors de l’abri après avoir accordé un dernier hochement de tête à Chloé et Alexandre. La petite blonde haussa les sourcils en découvrant par la porte entrouverte le campement plongé dans le noir, avant qu’elle ne claque suite à un courant d’air. La nuit avait dû tomber pendant qu’ils exposaient les derniers événements à Valérian. Voilà qui expliquait son épuisement, elle n’avait pas dormi depuis plus de deux jours, pas plus que son… Son esprit rencontra un mur alors qu’elle tentait de définir sa relation avec Alexandre. Elle aurait bien utilisé le terme ami, mais ils avaient dépassé ce stade depuis longtemps. Sans passer au suivant.
_Tu voulais manger un morceau ? proposa le jeune homme.
Tirée de ses pensées, elle secoua la tête avant de lever les yeux sur lui. Elle s’apprêtait à répondre quand sa gorge se bloqua, et elle l’observa en silence. Le sourire fatigué. Le regard qui l’avait fascinée dès leur première rencontre, alors qu’elle le détestait comme elle était programmée pour détester tous les hommes. Le torse contre lequel elle aimait tant se blottir. Les bras qui l’avaient enlacée dans son sommeil. La main nonchalamment posée sur la garde de l’épée à sa ceinture. La cicatrice qu’elle devinait au niveau de la clavicule. La joue encore bleuie par l’un des coups qu’elle avait portés trois jours plus tôt. Les lèvres qui lui avaient arraché malgré elle des gémissements de plaisir.
Et elle sut soudain comment elle voulait définir leur relation. Le voyant sur le point de reposer sa question, elle franchit les quelques pas qui les séparaient et couvrit sa bouche de la sienne. Il eut un temps d’hésitation, comme s’il ne s’était pas attendu à une telle initiative, mais il finit par réagir en encadrant son visage de ses mains. Le sentant se reculer après quelques instants d’un lent baiser, elle s’écarta et le regarda dans les yeux avec le plus grand sérieux.
_Alexandre… J’ai quelque chose à t’avouer.
Surpris par son ton grave, il eut une moue intriguée et fit un pas en arrière, se préparant pour ce qu’elle allait lui annoncer.
_Je ne suis pas dans une période fertile.
D’abord stupéfait, il ne put empêcher un sourcil ironique de se soulever légèrement, pas plus qu’il ne fut capable de retenir le demi-sourire. Remarquant son expression, Chloé émit un petit rire et lâcha de bonne grâce :
_Vas-y. Dis-le.
_Ceci est certainement la plus étrange de toutes les scènes de séduction que j’aurais eu le plaisir d’imaginer.
_Bien. Si tu n’es pas intéressé…
Elle ne finit pas sa phrase, se contentant de le défier du regard. Amusé par la situation, il secoua la tête en tentant d’empêcher son sourire de s’élargir. Mais il se fit plus grave en la voyant se mordiller la lèvre.
_Es-tu sûre de toi ?
_Je ne l’ai jamais moins été. Mais je crois… Je crois que j’ai envie de toi et que si je ne prends pas cette décision aujourd’hui, je le regretterai jusqu’à ma mort.
Il posa une main contre sa joue, sourit en la voyant pencher la tête sur le côté pour accompagner son infime caresse.
_Nous devrions établir quelques règles de base.
A son froncement de sourcils, il continua :
_D’abord, si quoi que ce soit te met mal à l’aise, si ce que je te fais ne te plait pas, si cela devient trop douloureux, ou si tu changes d’avis à un moment ou à un autre, tu dois me jurer de me le dire.
_Je suis déjà mal à l’aise, Alexandre. Mais si ce malaise dépasse un certain seuil, alors je te le dirai, c’est promis.
_Tu devras aussi me faire confiance.
Elle eut une minuscule grimace, espéra qu’il ne l’interpréterait pas dans le mauvais sens. Elle se souvenait avec un petit pincement au cœur de cette accusation qu’elle lui avait jetée à la figure après le meurtre de Dahomé, du manque de confiance dont elle avait fait preuve et de la blessure qu’il en avait ressentie. Cela s’était passé tout juste quelques jours plus tôt, mais les choses avaient bien changé depuis, malgré son entêtement à combattre ce sentiment. Elle ne pouvait que lui faire confiance après la façon dont il l’avait soutenue face à ses anciennes alliées, après l’avoir vu lutter une fois de plus pour éviter les affrontements, après qu’il se soit impliqué presque autant qu’elle dans l’histoire sur sa mère. Aussi prononça-t-elle, le suppliant silencieusement de la croire :
_C’est le cas.
Il lui offrit un nouveau sourire, tendre et compréhensif.
_Dernière condition : ceci est pour toi. A aucun moment je ne veux que tu t’inquiètes de ce que je ressens ou de savoir si c’est agréable pour moi.
_C’est un service que tu me rends, en somme.
Un rire surpris lui échappa à cette réplique sarcastique et il lui accorda un bref hochement de tête en admettant :
_Il est possible que j’en tire aussi un minimum de plaisir.
_Nous ne le saurons jamais si tu passes la nuit à parler au lieu de te consacrer à d’autres activités.
Nouveau rire, mais il obéit à l’ordre implicite et pencha la tête pour effleurer ses lèvres des siennes. Demanda une autorisation silencieuse en glissant sa langue contre sa bouche. Elle l’entrouvrit alors, poussa un soupir de pur bien-être lorsqu’il put approfondir leur étreinte et passa un bras dans son dos, la plaquant contre lui. Son autre main s’emmêla dans ses cheveux et la força à pencher la tête alors qu’il abandonnait ses lèvres pour déposer d’innombrables baisers le long de sa gorge. Elle fut incapable de retenir un gémissement en sentant sa bouche se poser sur un point particulièrement délicat au creux de son cou. Elle sentit alors la pression de sa main dans son dos s’accentuer et il répéta le mouvement qui l’avait faite réagir ainsi, s’attardant sur ce point presque trop sensible. Avec un nouveau soupir, elle leva une main jusqu’à sa tête pour l’immobiliser, s’assurant qu’il continue. Pas qu’il ait l’air de vouloir arrêter. Perdue dans les sensations, elle ferma les yeux pour les savourer davantage, avec l’impression d’être soudain prise de fièvre. Mais ses paupières se soulevèrent bientôt quand un mouvement inhabituel la déstabilisa et elle s’écarta, prenant un pas de recul pour le regarder dans les yeux.
Intrigué, Alexandre haussa un sourcil en guise d’interrogation.
_Que fais-tu ? demanda-t-elle d’une voix peu assurée.
Un deuxième sourcil se souleva à son tour et il répondit d’un ton hésitant :
_Tu as dit que tu voulais essayer le sexe.
Elle passa les doigts dans son dos pour confirmer ses soupçons. Son haut n’était pas aussi ajusté que d’habitude et les liens qui le retenaient étaient lâches, le morceau de tissu presque sur le point de tomber à terre. Elle n’avait donc pas rêvé, les doigts d’Alexandre avaient bien défait le nœud pendant qu’il l’embrassait. Confuse, elle posa une main sur le vêtement pour le retenir contre son corps.
_Oui, mais est-ce qu’il ne suffit pas de… tu sais ? demanda-t-elle avec un mouvement de la main en direction des parties inférieures de leurs corps.
Comprenant enfin ce qui lui prenait, Alexandre émit un léger rire en secouant la tête et s’approcha de nouveau d’elle, incapable de dissimuler son amusement lorsqu’elle leva sur lui un regard déboussolé et presque inquiet. D’un geste doux, il saisit son poignet et, malgré sa légère résistance, l’obligea à lâcher son haut. De son autre main, il acheva de dénouer les lacets pour la débarrasser du vêtement, dévoilant ses épaules, ses bras, sa poitrine et son ventre. Alors seulement, il répondit :
_Pas si tu veux toi aussi en tirer du plaisir.
Un regard sceptique. Une hésitation. Puis un accord sous la forme d’un acquiescement timide.
_Confiance, lui rappela-t-il simplement.
Le sourire qu’elle lui offrit cette fois semblait plus assuré, il reprit donc là où il avait été interrompu. D’un doigt léger, il traça un dessin invisible sur son épaule, la touchant à peine, s’attardant sur l’exploration d’une marque foncée pile à l’endroit où elle rejoignait son bras, souvenir d’une blessure qui avait dû être grave. Puis il laissa son index descendre au creux de sa poitrine, sourit en sentant sa respiration s’accélérer alors qu’elle tentait de deviner ses intentions. Il ignora ses seins pour aller caresser son ventre, découvrit avec une pointe d’étonnement qu’elle semblait chatouilleuse. Un frisson la parcourut quand sa main remonta le long de ses côtes. Il lui vola alors un autre baiser. Juste au moment où leurs lèvres se rencontraient, il effleura la pointe d’un sein de son pouce, la sentit sursauter au contact inattendu et aux sensations qui en résultèrent. Visiblement surprise de sa propre réaction, elle s’écarta le temps de murmurer :
_Encore.
Un nouveau gémissement se perdit dans leur baiser quand il s’exécuta et qu’elle sentit une intense chaleur se répandre dans tout son être avant d’aller se loger entre ses cuisses, comme ces décharges de plaisir qu’elle avait déjà ressenties lorsqu’il l’embrassait, mais jamais aussi violentes.
_Cela surpasse définitivement le malaise, marmonna-t-elle en le sentant quitter sa bouche pour se consacrer de nouveau à son cou.
Il sourit contre sa peau.
_Si tu es encore capable de former des phrases cohérentes, c’est que quelque chose ne se passe pas comme prévu.
Elle s’apprêtait à répondre, en fut empêchée par un nouveau baiser, plus passionné, plus envahissant, plus brûlant. En accompagnant les mouvements agressifs de sa langue, elle s’accrocha à ses épaules, tituba de façon hésitante quand elle le sentit la pousser en arrière, mais se fia à lui et n’ouvrit même pas les yeux pour tenter de voir où il l’amenait. Sans se séparer d’elle un seul instant, il la retint d’un bras dans son dos en la faisant basculer sur sa couche et en s’allongeant à ses côtés. Ses mains reprirent leur exploration, s’attardant sur sa poitrine, chaque contact d’un doigt avec la pointe tendue d’un sein lui arrachant un soupir aussitôt étouffé par leur baiser. Elle tenta de le retenir quand il quitta sa bouche, mais il se contenta de lui offrir un nouveau sourire et se dégagea le temps de se débarrasser de sa chemise. Alors qu’il s’apprêtait à reprendre ses caresses, elle l’en empêcha en posant une main sur sa poitrine et en suivant de l’autre la longue cicatrice qui lui barrait la clavicule. Se mordillant la lèvre, elle demanda doucement :
_Quelle guerre était-ce ?
Un petit rire. Elle le vit hésiter. Dès le premier jour, elle avait voulu savoir ce qui lui était arrivé et comment il avait survécu à une blessure qui aurait dû lui être fatale, mais à présent, elle était plus curieuse encore. Fronçant les sourcils, elle insista :
_Alexandre ?
Le jeune chauve ne répondit pas tout de suite. Ce n’était vraiment pas le genre d’informations que l’on était censé partager avec une femme que l’on tentait de séduire, et moins encore dans ces circonstances. Remarquant sa moue intriguée, il finit tout de même par admettre à contrecœur :
_Un mari jaloux.
Stupéfaite, Chloé écarquilla les yeux, constata grâce à son acquiescement mi-amusé, mi-embarrassé qu’il disait la vérité. Alors elle lâcha à son tour un rire en secouant la tête.
_Dire que je te plaignais.
_Pour ma défense, j’ignorais qu’elle n’était pas libre.
_Séducteur.
_Je vais prendre ça pour un compliment.
_Je ne suis pas sûre que tu fasses bien. Et ça ? demanda-t-elle en passant une main sur son crâne chauve.
Encore l’une de ses particularités qui l’avaient toujours intriguée. Son regard s’assombrit aussitôt et il répondit plus gravement :
_Un accident.
_Me raconteras-tu ? Un jour ?
Il sourit en comprenant qu’elle lui laissait une porte de sortie pour cette fois.
_Un jour, oui. Chloé… Es-tu en train d’essayer de repousser ce que nous allions faire ?
_Je n’ai encore aucune raison de vouloir le repousser. Ma curiosité m’a juste distraite un moment, désolée. Continue, je t’en prie.
_A tes ordres.
Sans prononcer un mot de plus, sa bouche fondit sur l’un de ses seins. La sensation chaude et humide de sa langue goûtant un téton la priva un instant de son souffle et elle dut faire un effort conscient pour reprendre sa respiration, tentant d’analyser chaque sensation pour en tirer le maximum de plaisir. Elle renonça en réalisant qu’elle ne réussirait pas à réfléchir suffisamment pour cela et se laissa juste porter. Explorant son dos de ses mains, elle lâcha un grognement appréciateur en sentant les muscles fermes de ses épaules, en découvrant la sensation de la peau lisse sous ses doigts, en suivant la courbe de sa colonne vertébrale jusqu’au bas de son dos.
_Recommence ! demanda-t-elle dans un souffle après un mouvement particulièrement agréable.
Obéissant, il abandonna le sein auquel il s’était consacré jusque là pour administrer les mêmes soins à l’autre. Sa bouche se referma sur le petit bouton rose et il mordit légèrement, recommença quand la jeune femme arqua le dos pour accentuer le contact. Sa main descendit le long de son estomac et entreprit de dénouer les liens qui retenaient le pantalon brun. Relevant la tête, il demanda doucement :
_Aide-moi.
Elle ne connut pas une seconde hésitation avant de soulever ses hanches pour le laisser retirer le vêtement qu’il balança au pied du lit après l’avoir également libérée de ses bottes. Elle lutta un instant contre l’envie de se couvrir quand elle se retrouva nue devant lui, parvint à se raisonner en se rappelant qu’il l’avait déjà vue ainsi. Elle n’eut pas le temps de se sentir gênée, emportée dans un tourbillon de sensations quand il lui vola un nouveau baiser. Elle eut un sursaut, expression d’inconfort autant que de surprise, en sentant une intrusion dans son intimité. Elle baissa les yeux, se mordit la lèvre en voyant la main d’Alexandre entre ses cuisses et en comprenant qu’il avait glissé un doigt en elle. Il resta immobile, scrutant son expression, attendant de voir sa réaction. Quand elle sembla se détendre, le désagrément disparaissant au profit de la curiosité et de l’anticipation, il bougea légèrement, ne quittant pas un instant son visage des yeux alors qu’elle plongeait son regard dans le sien. Sa respiration se bloqua, l’embarras s’atténua jusqu’à n’être plus qu’un souvenir. Son corps déjà surchauffé accueillit une nouvelle vague de chaleur alors que son estomac se contractait d’une façon étonnamment plaisante. L’entendant recommencer à respirer, Alexandre autorisa un deuxième doigt à rejoindre le premier, sans interrompre son mouvement, comme un lent massage intérieur. Le bassin de la jeune femme se souleva de lui-même. Il était à peu près persuadé qu’il s’agissait d’un réflexe pour accentuer la pénétration, qu’elle s’était assez habituée pour que l’inconfort ait totalement disparu, mais il prononça tout de même, formulant les deux uniques syllabes comme une question :
_Chloé ?
_Je… J’ai…
Elle n’alla pas plus loin, les mots coincés au fond de sa gorge alors qu’elle se concentrait sur ses actions, cherchant à comprendre ce qui lui arrivait et d’où venait ce plaisir qu’elle n’avait jamais su pouvoir ressentir. Alexandre sourit en voyant ses paupières s’abaisser.
_Tu ne formes plus de phrases cohérentes. Est-ce une bonne chose ?
Elle rouvrit aussitôt les yeux, vit la lueur malicieuse dans les siens, se força à répondre d’une voix claire :
_Oui, c’est une bonne chose. Toutefois, je n’en suis pas…
Elle s’interrompit brusquement quand il accéléra son mouvement, prit le temps de contrôler sa réaction, reprit, plus essoufflée :
_Je n’en suis pas encore réduite aux cris d’extase.
Alexandre laissa échapper un petit rire. Il aurait dû se douter que même dans une situation comme celle-ci, elle prendrait son ton taquin comme un défi et n’hésiterait pas à le relever. Peut-être l’avait-il même fait exprès, d’une façon plus ou moins consciente. Se penchant sur elle, il promit dans un murmure :
_Ca viendra.
Il retira sa main pour ne laisser que le bout de ses doigts en elle, lui arrachant un grognement de protestation avant de la pénétrer de nouveau et de répéter le mouvement plusieurs fois, accélérant son rythme jusqu’à ce qu’elle l’accompagne instinctivement, tentant d’accentuer la pression. Pendant quelques minutes, le silence les enveloppa, seule la respiration saccadée de la jeune femme emplissant la pièce. Puis, remarquant à quel point elle semblait soudain crispée, il conseilla à voix basse :
_Détends-toi.
_Mais je… Il y a…
Frustrée de ne pas trouver les mots pour s’exprimer, elle poussa un soupir plus prononcé que les autres. C’était comme si… comme si quelque chose n’allait pas dans l’expérience, alors qu’elle était absolument parfaite, le plaisir si grand qu’elle savait qu’elle le garderait en mémoire pour les années à venir. Et pourtant… oui, quelque chose manquait. Toute cette tension qui s’accumulait dans son corps était si agréable qu’elle n’arrivait pas à s’y faire, c’était presque trop, trop puissant, trop écrasant, trop intense. Et cela continuait d’augmenter, lançant des vagues de pur bonheur dans tout son être, de la racine de ses cheveux jusqu’au bout de ses orteils. Autant de pression devrait se relâcher à un moment où à un autre, sinon elle allait exploser, c’était certain. C’était cela qui manquait, réalisa-t-elle, cette explosion sans laquelle ce moment ne serait pas complet, elle en était persuadée. Impuissante face au plaisir, incapable d’exprimer clairement ses pensées, elle lâcha un grognement. Eut la surprise de sentir Alexandre s’arrêter et attendre qu’elle le regarde de nouveau pour lui offrir un sourire rassurant. Trempée de sueur et agacée par l’interruption, elle fronça les sourcils. Il déposa un baiser très léger sur ses lèvres en murmurant d’un ton apaisant :
_Je sais, Chloé. Fais-moi confiance. Et essaie de te détendre.
Après un court instant d’hésitation, elle eut un signe marquant son accord et prit une profonde inspiration, forçant ses muscles à se relaxer pendant que le jeune homme reprenait son mouvement et s’emparait d’un téton entre ses lèvres, sa langue la taquinant, la double stimulation faisant aussitôt renaître, plus envahissante encore, la pression un instant relâchée par cette pause. Quelques sons désespérés s’échappèrent de sa gorge contre sa volonté et ses doigts se resserrèrent sur ses épaules, à la recherche d’un ancrage dans la réalité, de quelque chose de tangible alors que son monde semblait sur le point de s’écrouler.
Une nouvelle sensation s’ajouta aux autres et le plaisir augmenta de façon significative. Elle découvrit que le pouce d’Alexandre pressait un point au-dessus de l’endroit où ses doigts la pénétraient, formant des cercles fermes sur la petite boule apparemment si sensible.
_Alexandre…
Rauque, désespérée, essoufflée, faible, sa propre voix lui parut presque étrangère. Elle ignorait ce qu’elle s’apprêtait à dire, si elle allait le supplier d’arrêter ou de continuer, de relâcher la pression ou de la faire augmenter encore, aussi ne termina-t-elle pas cette phrase à peine commencée. Qu’il fasse ce que bon lui semblait, elle n’était pas capable de réfléchir ou de prendre une décision, ne pouvait rien faire d’autre que sentir et haleter comme si elle souffrait ou venait de fournir un effort épuisant, complètement à sa merci.
Et puis soudain, au moment où elle pensait ne pas pouvoir en supporter davantage, tout bascula. L’explosion qu’elle avait tant attendue eut enfin lieu. Chaque muscle, chaque nerf, chaque minuscule parcelle de son corps se figea, une vague de bien-être la submergea, si violente qu’elle menaçait de lui faire perdre la raison. Son buste se souleva de lui-même, s’approchant d’Alexandre alors qu’elle s’accrochait désespérément à lui. Ses doigts se crispèrent sur sa peau quand il continua le mouvement de sa main et qu’elle sentit d’autres vagues, moins intenses, presque reposantes, suivre la première pour la détendre entièrement. Un dernier spasme la secoua avant que toute son énergie ne semble la déserter en une seconde et elle retomba sur le matelas, un grognement lui échappant quand il retira sa main et embrassa délicatement son cou, ses lèvres presque fraîches comparées à sa peau brûlante représentant un véritable soulagement. Elle s’aperçut que les battements de son cœur avaient accéléré et qu’il cognait fort contre sa poitrine, inspira calmement pour reprendre le contrôle de son corps.
Quand elle pensa être capable de parler, elle rencontra enfin le regard d’Alexandre, déglutit difficilement à la lueur intense qui brillait au fond des iris océans, comme s’il ne pourrait jamais assez la contempler. Incertaine de ce qu’elle pouvait dire, elle se décida pour la première question qui lui vint à l’esprit :
_Que s’est-il passé ?
Ses lèvres s’étirèrent sur un sourire tendre, avec juste une minuscule pointe d’amusement mêlée de fierté presque impossible à déceler.
_Tu as eu un orgasme.
Elle hocha faiblement la tête en souriant à son tour, trouva la force de se redresser pour rencontrer de nouveau ses lèvres dans un baiser langoureux. Elle se pensait trop satisfaite pour laisser la passion la saisir de nouveau, mais un grognement étouffé d’Alexandre déclencha quelque chose en elle, le désir naissant une fois de plus au creux de son estomac et s’accentuant quand le jeune homme posa les mains sur ses hanches pour l’approcher davantage, la plaquant contre son torse nu, ses seins s’écrasant contre sa peau humide de sueur. Puis elle le sentit tenter de s’écarter. Résistant instinctivement, elle s’accrocha à son cou, mais il abandonna sa bouche et retint ses bras pour la maintenir en place avant de l’allonger sur le matelas. Lui jetant un regard meurtrier, elle suivit tout de même le mouvement, comprit en le voyant se lever pour se débarrasser de ses chaussures et de son dernier vêtement.
L’angoisse qu’elle avait ressentie tout au début de l’expérience lui serra la gorge une fois de plus et elle avala sa salive avec difficulté en le voyant nu devant elle. Incapable de détourner le regard, elle observa attentivement son sexe dressé, la légère appréhension se mêlant au désir pour former un sentiment étrange, dérangeant et agréable.
_J’ignorais qu’une érection pouvait être si fascinante.
Le ton ironique la ramena à la réalité et elle parvint à détacher ses yeux pour les poser sur son visage. Sourit à l’expression amusée qu’il arborait et à la lueur de compréhension dans son regard, réalisant que sa remarque faussement moqueuse l’avait suffisamment distraite pour que l’angoisse se dissipe. Sachant qu’il l’avait fait exprès, elle le remercia d’un sourire.
_Chloé, si tu n’es pas…
_Tu as juste peur que je n’apprécie pas autant que tu me l’as annoncé.
Il lâcha un rire en la rejoignant sur la couche. Il l’incita à écarter les jambes pour s’installer entre elles, se pencha pour déposer un baiser sur son estomac, remonter le long de sa poitrine et effleurer ses lèvres des siennes. Plaçant ses mains de chaque côté de son corps, il se souleva afin de pouvoir la regarder dans les yeux, hésita une seconde, finit par prévenir :
_Cela risque d’être douloureux.
Elle laissa échapper un rire à son tour. C’était à la fois adorable et légèrement ridicule de sa part d’annoncer une telle chose à une guerrière qui avait connu des blessures aussi graves qu’elle. Mais elle appréciait l’avertissement.
_Je suis presque sûre que je vais y survivre.
Souriant, il décida de ne pas repousser ce moment davantage et commença à la pénétrer lentement, scrutant son visage, à la recherche d’un indice prouvant que l’intrusion restait supportable. Elle se mordit la lèvre et il la sentit se crisper sous lui, aussi s’interrompit-il le temps de la laisser s’habituer. Quand après quelques instants elle lui accorda un acquiescement, il imprima un long mouvement à ses hanches afin de plonger entièrement en elle, la voyant fermer les yeux et retenir un gémissement.
_Chloé…
_Attends une seconde, demanda-t-elle doucement.
Hochant la tête, il garda le silence et resta immobile, prenant appui sur ses bras afin de ne pas lui imposer en plus le poids de son corps. La jeune femme prit quelques profondes inspirations, luttant pour ignorer la douleur plus envahissante qu’elle ne l’avait craint. Elle bougea légèrement afin de trouver une position plus confortable, grimaça quand cela accentua la pression entre ses cuisses, ne put retenir une exclamation surprise en réalisant que le mouvement avait aussi provoqué une décharge de plaisir malgré la souffrance. Serrant les mâchoires par anticipation, elle retenta l’expérience, souleva son bassin, découvrit que la douleur s’atténuait enfin, seule une gêne surmontable persistant vaguement. Son expression concentrée se détendit peu à peu pour être remplacée par un sourire hésitant. Elle rouvrit les yeux afin d’observer le visage d’Alexandre, découvrit qu’il semblait à l’agonie, ses lèvres serrées en une ligne fine et sa respiration apparemment difficile. Elle laissa ses hanches retomber sur la couche, s’écartant à peine sans le laisser glisser hors d’elle, et fronça les sourcils. Elle détestait penser qu’il avait un problème alors qu’elle commençait tout juste à se dire qu’elle pourrait apprécier cet instant bien plus qu’elle ne l’avait d’abord cru.
_Est-ce que tout va bien ?
Seul un hochement de tête lui répondit. Elle leva une main pour caresser sa joue et prononça d’une voix manquant d’assurance :
_Alexandre ?
Réalisant qu’elle s’inquiétait sincèrement, il la rassura d’un sourire en expliquant :
_Tu n’as aucune idée de l’effort que je dois fournir pour ne pas bouger.
Il lui fallut quelques secondes pour analyser cette étrange déclaration.
_Oh, lâcha-t-elle quand la lumière se fit dans son esprit. Si ce n’est que ça, je pense que tu peux arrêter de faire cet effort.
_Est-ce toujours douloureux ?
_Beaucoup moins.
Pour prouver ses dires, elle se souleva une nouvelle fois, lui arrachant un grognement. Cessant de chercher à se contrôler, il bougea à son tour, rencontra son mouvement lorsqu’elle recommença. Il se retira presque complètement avant de la pénétrer de nouveau, lâcha un soupir involontaire en réponse au son rauque qui avait franchi les lèvres de la petite blonde.
_Encore.
Il obéit avec joie, gardant un rythme lent et sensuel. Incapable de rester immobile, elle poussa un gémissement frustré en s’apercevant qu’elle n’arrivait pas à faire correspondre ses gestes aux siens, sa liberté de mouvement limitée par sa position. Prise d’une inspiration, elle leva les jambes et plia les genoux pour poser ses pieds à plat sur le matelas de façon à se donner un point d’appui. Le gémissement qu’elle émit alors était plus une expression de satisfaction. En levant son bassin lorsqu’il abaissait le sien, elle pouvait désormais créer une friction plus agréable encore entre ses cuisses, la souffrance toujours présente mais presque anecdotique. Elle sourit en sentant la vague de chaleur l’envahir de nouveau. Elle l’avait faite paniquer tout à l’heure parce qu’elle ignorait où elle allait la mener, elle ignorait si cette pression allait finir par se relâcher et comment, mais à présent qu’elle savait à quoi s’attendre, elle ne pouvait qu’accueillir avec bonheur cette sensation. Elle la sentit s’amplifier, la réchauffer de l’intérieur et s’installer dans tout son corps, la rapprochant doucement mais sûrement de cet état de transe qu’elle avait connu plus tôt. Et alors que jusque là elle appréciait au-delà des mots la langueur qui les avait saisis tous les deux, elle devint soudain une véritable torture, parce qu’elle savait que malgré le plaisir qu’elle provoquait en elle, elle ne suffirait pas à lui faire atteindre cet extase dont elle avait tant besoin.
Décidant de prendre les choses en main, elle imprima à ses hanches un mouvement plus violent, incitant silencieusement Alexandre à l’imiter. Il la questionna du regard une seconde avant de se plier à sa volonté, accélérant à son tour sans pour autant mettre toute la force dont il était capable dans ses va-et-vient.
_Merci.
Il lâcha un rire incrédule qui mourut vite sur ses lèvres, évincé par le plaisir et la concentration qu’il devait mettre en œuvre pour garder le contrôle, et répondit d’une voix hachée :
_Tout ce que tu veux.
Elle sourit alors que le silence les enveloppait de nouveau et savoura sans un mot les sensations trop intenses. Une fois de plus, ses mains trouvèrent les épaules de son amant, s’y accrochant autant pour caresser la peau ferme que pour s’assurer de la réalité de ce qu’elle était en train de vivre. Si elle avait su, elle aurait cédé plus tôt, aucun doute. Elle sentit le jeune homme s’approcher d’elle, son corps rencontrant le sien, faillit protester quand elle s’aperçut que cela limitait les mouvements de leurs bassins, mais renonça en sentant sa langue goûter sa peau au niveau du cou, pile à l’endroit qui créait en elle des vagues de plaisir presque insupportables. Elles vinrent se loger entre ses jambes, là où leurs sexes se rejoignaient, rapprochant cet orgasme qui persistait à lui échapper.
Si jusque là elle était restée confiante, sachant qu’elle finirait par le rattraper, elle perdit patience, une nouvelle urgence naissant de la combinaison de ces contacts différents. Soudain désespérée, elle murmura :
_Alexandre…
Il réagit en quittant son cou pour la regarder dans les yeux, intrigué par le ton de sa voix. Incapable d’exprimer par des mots compréhensibles ce qu’elle voulait, elle hésita une seconde, ses yeux se voilant alors qu’il semblait réaliser mieux qu’elle ce dont elle avait besoin et prenait de nouveau appui sur ses bras pour pouvoir reprendre ses mouvements plus insistants, chacun d’entre eux lui arrachant un grognement, expression de pur bonheur autant que de frustration. Entre deux halètements, elle parvint à marmonner :
_Plus…
Elle ne pouvait qu’espérer qu’il comprenne alors qu’elle n’était pas sûre elle-même de ce qu’elle voulait. Elle réalisa ce qu’elle avait inconsciemment réclamé en le voyant porter son poids sur un bras, dégageant sa main gauche pour la glisser entre leur corps et aller caresser ce point qui lui avait fait perdre tout contrôle auparavant. Le résultat fut exactement le même. La pression s’accentua pendant quelques instants, avant que l’effet combiné de ses doigts et de ses va-et-vient ne déclenche enfin l’explosion. Elle sentit son dos se cambrer contre sa volonté, son souffle se couper, ses ongles briser la peau sur le dos de son amant, l’orgasme plus puissant encore que celui qu’elle avait vécu plus tôt. Un son à mi-chemin entre sanglot et soupir de soulagement franchit ses lèvres et elle sentit quelque chose se débloquer chez Alexandre à cet instant, comme s’il renonçait à se maîtriser, n’avait plus le choix, laissait l’instinct prendre le dessus. Ses mouvements se firent plus rapides, furieux, frénétiques. Elle ne put profiter de cette rare perte de contrôle que quelques instants avant que la jouissance ne le clame à son tour et qu’ils ne retombent tous les deux sur le matelas, épuisés, pantelants et couverts de sueurs, mais plus satisfaits que jamais.
Le jeune homme s’écarta d’elle après une poignée de secondes en s’apercevant qu’il l’écrasait de son poids et roula sur le côté, glissant hors d’elle et l’attirant contre lui pour la blottir contre son corps et l’entourer de ses bras.
_Désolé, murmura-t-il dans ses cheveux, caressant tendrement son épaule du bout des doigts.
_Pourquoi ?
_Pour avoir perdu le contrôle comme je l’ai fait.
_Est-ce que tu plaisantes ? C’est ce que j’ai préféré. Enfin presque, corrigea-t-elle avec un petit sourire.
Il la sonda du regard, cherchant à s’assurer qu’elle disait la vérité. Quand elle déposa un baiser sur ses lèvres et s’approcha plus encore de lui après les avoir recouverts de la couverture, il lui offrit à son tour un sourire.
_Pas de regrets ?
_Celui de ne pas avoir essayé plus tôt. C’a été… incroyable. Tout simplement parfait.
_J’en suis heureux.
Elle s’apprêtait ajouter quelque chose, en fut empêchée par un bâillement qui s’acheva sur un rire, et elle remarqua :
_Je ne pensais pas que c’était si épuisant.
_Nous devrions nous reposer. Nous avons une longue journée devant nous.
Une ombre s’abattit sur son visage alors que ses paroles lui rappelaient la situation dans laquelle ils se trouvaient. Le lendemain, ils devraient affronter les explorateurs et commencer leur investigation, une quête de vérité que personne ne leur faciliterait. Mais elle était trop fatiguée et satisfaite pour s’attarder sur ce qui les attendait, aussi le sommeil la clama-t-il sans trop de difficultés.

*

A suivre…
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pretender
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:51

Citation :
Chlo : Rahhh j'aime être la première review. Celle qui détermine tout (ou presque)

Niahhhhhhhh

Dans le genre "je vous met ça le lendemain de la saint val" on fait pas mieux

Déjà comment que leila et chloé manipule la chef c'ets trop tordant mais rien en comparaison à lex et chloé dans un lit mouhahahaha. Le déshabillage est trop drole. Et la suite est... hot.

Je me rend compte que reviewer un tel chapitre a de quoi se faire passer pour une perverse. ouais. sérieux. ^^

je suis une pauvre prude (après mes messages sur L word, que j'ai commencé sex and the city, et les convers de certaines copines casées, ça le fait vachement de dire un truc pareil ^^)

Très bon chapitre même si j'attend plein de réponse sur le jumeau diabolique ^^

quoique, n'oublions pas le truc de tous les trucs: kaliastre avec la bande de décérébrés?! ze zuis choquée. Et leila est cute ^^

suiteuhhhhhh

---

Citation :
Aranya : "And got save the queen !"
Je sais pas pourquoi je dis ça, c'est parfaitement inutile, donc bref...

Je dois avouer comme chlo, sympa le lendemain de la Saint-Valentin !

J'ai pas voulu reviewer tout de suite après avoir lu... j'ai préféré boire un petit thé histoire d'évacuer les dernières rougeurs sur mes joues! Mwahaha quel chapitre ! On s'attend à de nouvelles révélations sur le jumeau, le père, bref tout sauf ça ! Le choc, quoi !

Kaliastre qui se la joue "je-suis-trop-sympa" et puis qui est en fait le gros fourbe de l'histoire! AHH ! J'sais pas pourquoi j'ai un mauvais présentiment par rapport à lui...
Bon sinon la petite combine pour laisser Leila voir V., c'est trognon.
La fin (trois quart du chapitre en fait) pour finir : No Comment, j'ai failli m'évanouir. smile/!icon_wink.gif

smile/zemin.gif

Continue !

---

Citation :
Sixpence : Elles sont douées les filles dans l’art de la manipulation, et pourquoi pas profiter de l’arrivée d’une nouvelle chef pour arranger des plans plus ou moins organisés par Chloé ? J’adore ça, bien mis en place. Et puis on voit un peu ça de l’œil d’Alexandre qui en a presque le souffle coupé de leur savoir faire.
Rhoooo cro mignon les retrouvailles entre Valérian et Leïla ! Bon ok ça n’avait rien de romantique mais on sait au fond que ça leur fait plaisir et puis Chloé à l’occasion de revoir son amie pendant un moment.
Grrrr m’énerve le paternel menaçant, il est dangereux lui, à surveiller, mais trop cinique et méchant pour être le coupable en effet.
Hahaaaaaaaa, la descente aux enfers de Kalyastre, je l’attendais ça, j’ai hâte de voir comment les choses vont évoluer, ça va engendrer plein de tensions et de doutes tout ça !
Prêt’, 9 pages de smut, tu viens de battre le record absolu de Shivers je crois bien ! Mais quel smut ! Je me dis qu’apprendre la vérité sur sa mère a peut-être contribué à décoincer quelque chose chez Chloé en plus des sentiments évidents qu’elle a pour Alexandre. Excellente cette partie. Toujours très attentif, à l’écoute, doux et puis c’est vraiment la découverte pour Chloé s’était très bien décrit et très bien menée. Elle le vit un peu comme un combat à gagner, ça va de pair avec sa personnalité et puis pour une première fois dis donc, j’ai envie de dire qu’ils ont prit leur pied. Mdr j’imagine déjà la conversation entre les fréros, enfin peut-être.
Vivement la suite…ça va devenir sérieux là !

---

Citation :
Alexiel : Pinaise, tu m'as filé un de ces coups de chaud. Je sais que tu n'aimes pas spécialement écrire des smuts, mais là on touche au sublime, il faut en écrire plus souvent lol !

Rho comment elles se sont faites rouler dans la farine, les membres du conseil ! Trop bon !

J'ai vraiment hâte de lire la suite !
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pretender
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:52

Merci pour les commentaires, contente que ça vous ait plu ! Et non, je n'en ferai pas plus souvent des smuts lol

Chapitre 5


_Je t’avais dit qu’ils voulaient juste rester seuls.
Un rire.
_Nous devrions les réveiller.
Les yeux fermés, Alexandre fronça les sourcils en sentant venir un danger, encore vaguement plongé dans le sommeil. Du mouvement dans la pièce. Il força ses paupières à se soulever et se redressa vivement, la couverture glissant sur son corps pour venir reposer contre ses hanches. Comprenant enfin la situation, il se détendit et lâcha dans un grognement :
_N’y pense même pas.
Valérian lui offrit un sourire machiavélique mais accepta de poser le sceau d’eau qu’il tenait au-dessus de lui sans en renverser le contenu sur le lit. Aucun doute, en plein été, il n’aurait eu aucune pitié, mais à cette période de l’année, une telle plaisanterie pouvait s’avérer dangereuse. Leïla secoua la tête avec amusement à l’interaction entre les deux frères et désigna d’un mouvement du menton son amie endormie aux côtés du jeune homme.
_Réveille la, Alexandre. Mykherm a accepté d’entendre raison, il est en train de réunir les hommes.
Se massant la nuque d’une main, il acquiesça. Après quelques secondes, Leïla et Valérian quittèrent l’abri pour aller attendre les deux amants dehors. Le regard d’Alexandre se posa alors sur la jeune femme et un sourire étira ses lèvres. Se penchant sur elle, il déposa un baiser sur son épaule découverte et remonta jusqu’à son cou. Elle finit par bouger dans son sommeil, puis par émerger et se tourner vers lui. Sans un mot, elle se blottit contre son corps, faisant mine de se rendormir, mais il la détacha doucement de lui, achevant de la réveiller. A son gémissement de protestation, il expliqua :
_Nous avons beaucoup à faire.
Alors seulement, elle remarqua le soleil qui filtrait sous la porte et réalisa que le matin était arrivé. Elle hocha la tête avec un soupir et se leva en silence pour enfiler ses vêtements alors que le jeune homme l’imitait. Remarquant un plateau contenant des victuailles posé sur la petite table, il remercia mentalement son frère pour l’attention. Suivant son regard, Chloé sourit et s’empara du morceau de pain pour l’engloutir dans un soupir de satisfaction, le faisant passer d’une grande rasade d’eau. Cela ne ressemblait en rien au vrai repas dont elle avait besoin, mais cela ferait l’affaire pour le moment.
_Prête ?
_Ai-je le choix ?
Il ne répondit pas, se contentant de se diriger vers la porte afin de la lui tenir alors qu’elle récupérait ses armes et sa fourrure posée sur le tabouret. Elle vit une forme sombre en profiter pour se faufiler à l’intérieur. Le chat qui avait été envoyé par Leïla pour prévenir Alexandre du décès de Galothène s’était de toute évidence pris d’affection pour lui. Elle l’avait repéré dans le campement lorsqu’ils étaient revenus des funérailles, sans lui accorder d’attention particulière. Aujourd’hui, elle ne put réprimer un sourire en le voyant s’approcher du jeune homme pour se frotter contre ses jambes. Il se pencha pour lui offrir une caresse, déclenchant un ronronnement appréciateur, et il posa à côté du félin un bol dans lequel il vida son outre. L’animal lampa aussitôt quelques gorgées, reconnaissant. La plupart des sources d’eau étaient gelées à l’exception de la rivière, et par ici elle était trop violente pour qu’un chat s’y abreuve sans risquer d’être emporté par le courant. Chloé secoua la tête et émergea enfin à l’extérieur, où elle fut accueillie par un clin d’œil de la géante brune qui demanda sans parvenir à dissimuler un léger rire :
_As-tu passé une bonne nuit ?
_Et toi ? rétorqua-t-elle dans un sourire.
_Excellente. Assez pour pouvoir affronter cette journée.
_Alors allons-y.
Les deux frères les guidèrent au centre du campement, où achevait de se rassembler la totalité des explorateurs. Tous semblaient à la fois confus et agacés d’avoir été tirés du sommeil ou arrachés à leurs activités pour une raison inconnue. Mykherm faisait face au groupe d’hommes. Le rejoignant, ils s’installèrent à ses côtés, Alexandre tout près de lui. Observant le visage fermé de son père, le jeune homme céda un peu de terrain en prononçant :
_Merci.
Le colosse haussa les épaules avant de jeter un coup d’œil à Valérian. Puis il reporta son attention sur son fils cadet pour l’avertir :
_Si cette femme a bien été tuée par l’un d’entre eux, je veux savoir par qui. Pour le féliciter.
Alexandre poussa un soupir en sentant la petite blonde se raidir à ses côtés, mais elle parvint à contenir sa première réaction violente et répondit d’un ton doucereux en désignant le groupe d’hommes :
_Vous devriez les rejoindre, Mykherm. Aucun soupçon n’a encore été écarté.
Il fixa sur elle un regard noir et choisit, sans grande surprise, de ne pas obéir. Remarquant que tout le monde était enfin là, il prit la parole d’une voix puissante afin que tous puissent l’entendre.
_De nombreuses rumeurs circulent depuis quelques jours. Laissez-moi rétablir les faits. La chef des Adalantes a été assassinée. Nous avons de bonnes raisons de croire que le meurtrier se trouve ici, et nous avons l’intention de découvrir son identité. Mes fils ainsi que ces deux femmes vont se charger d’interroger tout le monde.
Comme ils s’y étaient attendus, les protestations fusèrent, mais Valérian ne leur laissa pas le temps d’amplifier, faisant signe à son père qu’il prenait le relai et hurlant pour se faire entendre :
_Nous allons faire un premier tri. Dahomé a été tuée il y a quatre jours. Je m’adresse à tous ceux qui pensent pouvoir justifier de leurs déplacements le jour du meurtre. Mettez-vous en retrait.
Personne ne bougea. Sentant l’hésitation et l’animosité palpable parmi les explorateurs, Chloé intervint à son tour sans chercher à dissimuler son impatience :
_Refusez, et l’enquête sera plus longue encore. Refusez, et vous serez tous considérés comme suspects.
_Et alors quoi ? lança une voix à l’arrière. Nous seront tous exécutés ?
_Le coupable ne sera pas exécuté, réagit aussitôt Mykherm, s’attirant les regards sombres des deux Adalantes.
_Quelle sera sa punition ?
_Nous n’en avons pas encore décidé, intervint Valérian. Toutefois, s’il se désigne de lui-même, nous ferons preuve de clémence.
Surprise, Chloé observa un long moment le profil du grand brun, cherchant à s’avoir s’il essayait juste de résoudre cette énigme au plus vite ou s’il était sincère. Qu’il avoue son crime ou non, les guerrières n’accepteraient rien de moins que la mort pour l’assassin de leur guide et il le savait aussi bien qu’elle. Promettre un geste d’indulgence était soit une erreur naïve de sa part, soit un mensonge. Dans le premier cas, les Adalantes attaqueraient. Dans le second, les explorateurs se vengeraient.
Elle en était là de ses réflexions lorsqu’elle remarqua que les rangs au centre du groupe s’écartaient pour laisser passer une haute silhouette. Kaliastre, réalisa-t-elle une fois qu’il eut réussi à s’approcher de la première rangée. Son apparition devant le groupe fit taire les protestations qui n’avaient jamais cessé et il put s’exprimer dans un silence relatif, la fixant droit dans les yeux. Elle sentit un frisson la parcourir alors que la crainte des mots qu’il allait prononcer la traversait toute entière et qu’elle sentait son amant lutter pour ne pas prendre un pas de recul devant l’éventualité d’un aveu.
_Je n’ai pas commis ce crime, commença le grand blond. Mais je n’ai aucun alibi et je suis prêt à répondre à toutes les questions que vous voudrez me poser.
Chloé échangea un regard discret avec Alexandre. Depuis l’annonce de cette réunion avec Darlhan, Kaliastre faisait partie de leurs principaux suspects, le voir faire preuve de tant de bonne volonté était étonnant. D’un autre côté, il était assez intelligent pour avoir compris qu’ils avaient déjà découvert son absence d’alibi pour le jour du meurtre, ou qu’ils la découvriraient rapidement, et que s’il tentait de la leur dissimuler, il semblerait plus suspect encore. Sans leur laisser le temps de répondre, l’ancien mercenaire leur tourna le dos pour s’adresser à ses compagnons :
_J’invite tous ceux qui sont dans mon cas à m’imiter. Personne n’a intérêt à voir cette affaire s’éterniser, et nous agirions de la même façon si la victime avait été notre chef.
Des murmures furent échangés, puis plusieurs hommes rejoignirent le grand blond, se postant autour de lui, bras croisés, pour attendre la suite des événements. A peine une trentaine de personnes au total, mais leur coopération représentait déjà un immense bond en avant et inciterait peut-être d’autres à se dévoiler. Sentant une main effleurer son bras, la petite blonde se tourna vers Valérian avec une moue interrogatrice. D’un signe, il désigna un point légèrement en retrait. Acquiesçant, elle accepta de se laisser guider hors de portée de voix. Lorsqu’enfin il s’arrêta, toujours en vue du reste du groupe, ce fut pour demander :
_Par qui veux-tu commencer ?
Elle eut une grimace. Elle s’était aussi posé la question en voyant ces quelques hommes avouer qu’ils n’avaient aucun alibi. Logiquement, ils auraient dû être les premiers à être interrogés. Mais…
_S’ils étaient coupables, ils n’auraient pas été aussi francs.
_C’est aussi ce que je pense. Toutefois, peut-être se doutent-ils que nous raisonnerons ainsi.
_Dans ce cas, ils ne font que gagner un peu de temps. Nous finirons par revenir à eux.
Le voyant hocher pensivement la tête, elle reporta son attention sur le groupe d’hommes pour constater que pendant leur conversation, d’autres s’étaient ajoutés à l’équipe formée par Kaliastre. Presque une centaine à présent.
_Nous ne pouvons pas nous permettre de les perdre de vue. Pouvons-nous les consigner au camp ?
Valérian eut une hésitation, puis il suggéra :
_C’est possible, à condition de ne pas le dire au reste du groupe. Puisqu’ils acceptent de nous faciliter la tâche, ceux qui ont suivi Kaliastre se montreront sans doute assez coopératifs pour nous rendre ce service. En revanche, les autres considéreraient cette idée comme un affront.
_Très bien. Nous allons commencer par les isoler et leur proposer cette solution. Quant à ceux qui prétendent avoir un alibi…
_A nous de vérifier qu’ils disent la vérité.
La jeune femme poussa un soupir découragé.
_Nous en avons pour des jours.
_Un premier tri devrait nous aider. D’un côté, ceux dont l’alibi est aisément vérifiable. De l’autre, ceux dont les explications semblent bancales.
_Laisse moi parler à Kaliastre.
_Parce que tu le crois coupable, ou parce que tu le crois innocent ?
_Parce que je le crois raisonnable.

*

La première journée d’enquête avait été passée à organiser les prochains jours. Réunis autour d’une table installée dans l’abri de Valérian, savourant enfin un copieux repas, les deux Adalantes et leurs compagnons tentaient de saisir l’ampleur de la tâche qui les attendait. Malgré les heures de travail, ils n’avaient même pas pu réellement commencer à poser des questions aujourd’hui, se contentant de recenser tous les hommes présents au campement, de dresser la liste de ceux qui étaient en expédition et ne reviendraient pas avant plusieurs jours, et de décider de la meilleure façon de procéder. Au final, ils avaient décidé que dès le lendemain, ils occuperaient chacun une habitation dont ils se serviraient pour recevoir les suspects et les interroger un par un… Un peu plus de deux milliers d’hommes devraient passer devant eux, même en limitant leurs questions aux faits les plus basiques et en se répartissant les tâches, c’était toute une semaine d’incertitudes qui s’annonçait, au minimum.
Cherchant à briser le silence, Leïla finit par lancer la conversation sur un sujet qu’ils n’avaient aucune envie d’aborder ce soir, mais qui devait bien être examiné.
_Je maintiens que Darlhan, Fester, Mykherm et Kaliastre sont les candidats idéaux.
_Fester était au campement, je n’ai aucun doute là-dessus, contra Alexandre.
_Et Darlhan était parti chasser. En solitaire, c’est vrai, mais il est rentré avec plusieurs proies alors que j’étais de garde, et il venait d’une direction opposée à celle où a eu lieu le meurtre, ajouta Valérian.
_Il aurait pu faire un détour, justement pour te tromper.
_Je doute qu’il en ait eu le temps.
_Restent Père et Kaliastre, conclut alors le jeune chauve d’un ton songeur.
_Il y encore trop de questions auxquelles nous n’avons pas répondu, intervint la petite blonde. Comment le meurtrier savait-il où il trouverait Dahomé ? Comment savait-il qu’elle serait seule et donc relativement vulnérable ? Comment a-t-il récupéré la dague d’Alexandre ?
_Ce qui est amusant, c’est que si on répond à toutes ces questions de la manière la plus rationnelle qui soit, alors tous les indices pointent vers toi, Chloé.
La remarque de Valérian imposa brusquement un lourd silence alors que tous réalisaient que malgré sa tentative d’humour, il venait d’énoncer un fait simple auquel personne n’avait encore songé. Choquée par cette réalisation, Leïla fut la première à prendre la parole, devançant la petite blonde alors qu’elle tentait de protester.
_Il a raison. Écoute-moi. Je ne doute pas un instant de ton innocence, et même si c’était le cas, je fais assez confiance à Unélia et à Farciel pour savoir qu’elles ne t’auraient pas défendues en sachant que tu avais tué notre chef. Mais Valérian dit vrai. Tu n’aurais eu aucune difficulté à récupérer la dague d’Alexandre après l’attaque des loups. Tu aurais facilement pu suivre Dahomé ou l’attirer toi-même hors du groupe. Et tu avais d’excellentes raisons de vouloir sa mort.
Sur le point de contredire son amie, Chloé referma la bouche sans prononcer un mot. Secouant la tête dans un geste incrédule, elle glissa une main dans ses cheveux, troublée. Comment était-elle passée à côté de tout cela ? Pourquoi n’avait-elle pas pris le temps de considérer tous ces indices un à un et de s’apercevoir qu’elle faisait une coupable idéale ? Simplement parce qu’elle savait qu’elle n’avait pas commis ce crime, certes, mais cela n’excusait en rien le manque de jugement dont elle faisait preuve depuis le début. Car elle savait ce que cette révélation signifiait : ils cherchaient dans la mauvaise direction.
_Un ennemi personnel, souffla-t-elle. Quelqu’un qui me hait, moi. Quelqu’un qui aurait voulu me faire accuser. Pas quelqu’un qui souhaite à tout prix relancer la guerre.
Le silence envahit de nouveau la pièce pendant quelques instants, chacun interrompant son repas et tentant d’analyser cette nouvelle information pour en comprendre les conséquences. Finalement, Leïla lâcha dans un murmure les quelques syllabes qu’aucun d’entre eux n’osait prononcer :
_Une Adalante.
Alexandre secoua aussitôt la tête.
_Unélia et Galothène ont toutes deux vu un homme. Changer de perspective ne signifie pas que nous devons tout reprendre depuis le début. Seulement que nous avons un critère de plus à ajouter à nos recherches.
Valérian osa le premier sourire de la soirée.
_Si nous cherchons parmi nos compagnons ceux qui haïssent Chloé, la liste des suspects va considérablement s’allonger. Même ceux qui ont plaidé pour la paix ne font pas partie de ses admirateurs.
_C’est vrai, mais tout le monde savait que la disparition de Dahomé risquait de déclencher les hostilités, eux n’auraient donc pas pris le risque. En revanche, les adeptes de la guerre étaient gagnants sur tous les plans. Soit les Adalantes accusaient Chloé et la condamnaient à mort, soit elles nous croyaient coupables et attaquaient.
_Voilà qui élimine Kaliastre, remarqua la petite blonde.
_Pas nécessairement. Tu as appris à le connaître, comme moi. Il est rationnel, calculateur, intelligent. Peut-être te hait-il depuis le début. Peut-être n’a-t-il plaidé pour la paix que pour mieux frapper au moment opportun.
Elle secoua la tête à l’objection de son amant.
_Je n’en crois rien. Cet homme est la personne la plus blasée que je connaisse. Détester les Adalantes à ce point, détester qui que ce soit à ce point, cela demande un minimum de passion, et c’est quelque chose qu’il a perdu depuis longtemps.
Alexandre sembla sur le point de contrer cet argument, mais le grand brun intervint à cet instant, sentant que ce débat ne menait nulle part.
_Vous avez raison tous les deux. Le problème de Kaliastre, c’est qu’il est un mystère ambulant, cela n’incite pas à la confiance. Mais écoute-moi, Alexandre. Pour un instant, oublie la logique et la raison. Oublie les indices et les soupçons. Il s’agit de Kaliastre.
Il n’eut pas besoin d’en dire plus, son frère cadet hochant la tête pour lui signifier qu’il avait compris où il voulait en venir. S’il évitait de réfléchir et répondait d’instinct, c’était simple, l’innocence de l’ancien mercenaire ne faisait aucun doute. Il lui accordait sa confiance au même titre qu’il l’avait accordée à Bélicien, qu’il l’accordait à Chloé ou à Valérian.
_Si je résume, lâcha Leïla, nous ne sommes pas plus avancés.
Un soupir collectif lui répondit.

*

Elle réprima un bâillement alors que l’homme qu’elle venait d’interroger quittait la maison de bois et signalait au suivant qu’elle était prête à le recevoir. Cinq jours que cela avait commencé, et elle se lassait de ce jeu tout autant que des insultes dont les suspects parsemaient leurs réponses. Les crimes étaient rares parmi son peuple, et même lorsqu’il arrivait qu’il en soit commis un, l’affaire ne durait pas ainsi : la coupable avouait en général rapidement, trop fière pour fuir son châtiment, trop loyale pour risquer de voir ses compagnes accusées à sa place, ou trop lâche pour subir un interrogatoire sans craquer. Une façon de régler ce genre de problèmes bien plus saine, si l’on demandait son avis à Chloé, fatiguée de voir des hommes défiler devant elle et de les classer un par un dans l’une des trois catégories qu’ils avaient définies avec Valérian, Leïla et Alexandre : culpabilité impossible, culpabilité possible, et culpabilité probable.
Son seul soulagement venait du fait que la colonne des culpabilités impossibles s’allongeait à vue d’œil. Ils avaient commencé par y mettre toutes les personnes que Valérian et Alexandre se souvenaient avec certitude avoir vues au campement au moment où Dahomé était en train de se faire tuer, soit deux bonnes centaines de noms. Ils avaient ensuite réuni tous ces hommes pour leur expliquer qu’ils comptaient sur leur aide. Ces innocents les avaient à leur tour aidés à remplir les deux autres colonnes. Ils ne faisaient suffisamment confiance à aucun d’entre eux pour classer comme coupables impossibles ceux qu’ils prétendaient avoir aussi vus au camp le jour du meurtre, mais en recoupant les témoignages, ils étaient parvenus à éliminer un peu plus d’un millier de noms avec une certitude presque totale.
A présent, la colonne des culpabilités possibles voyait grandir la liste des noms de ceux qui possédaient un alibi relativement incertain, ou de ceux qui n’en avaient aucun mais soutenaient Alexandre et Valérian depuis le début dans leurs tentatives d’éviter les affrontements.
Dans la partie consacrée aux culpabilités probables se trouvaient tous ceux qui n’avaient pas pu justifier de leurs déplacements le jour du meurtre et qui n’avaient jamais fait grand secret de leur souhait de voir la guerre reprendre.
Restaient, dans une catégorie à part, les cent dix hommes qui, comme Kaliastre, avaient fait preuve de bonne volonté mais ne pouvaient être éliminés de la liste des suspects.
Faisant signe sans vraiment le regarder à celui qui venait d’entrer de s’assoir face à elle, Chloé se pinça l’arrête du nez entre le pouce et l’index et serra dans l’espoir de faire disparaître ce mal de tête lancinant.
_Je pourrais soigner ça, vous savez.
Elle leva la tête et découvrit pour la première fois son prochain suspect. Il lui fallut une seconde pour l’identifier, et quand elle y parvint, elle esquissa son premier sourire de la journée. Elle n’avait pas encore eu affaire à lui personnellement, mais Alexandre lui avait désigné cet homme comme celui qui leur avait sauvé la vie à plus d’une reprise, à lui et à son frère.
_Cirménion, n’est-ce pas ? Vous êtes le médecin du campement.
_C’est exact.
_Merci, mais je crois que seules des réponses me soulageraient, et je doute que vous puissiez m’en apporter.
_Vraiment ?
Il arborait un sourire entendu qui lui fit froncer les sourcils. Cet homme qu’elle avait d’emblée éliminé de la liste des suspects en considérant qu’il ne pouvait avoir vaincu Dahomé dans un corps à corps pouvait-il lui apprendre quelque chose ? Et si c’était bien le cas, pourquoi ne s’était-il pas manifesté plus tôt ? Chloé croisa les mains sur la table devant elle.
_Avez-vous quelque chose à me dire ?
_En tant que médecin, j’entends beaucoup de choses. Et je possède une information qui pourrait sans doute vous être utile. Toutefois, je vais imposer une condition avant de vous la transmettre.
Elle n’aimait pas la direction que prenait l’entretien, mais elle n’avait pas le choix, aussi l’invita-t-elle à continuer d’un geste.
_Le jour où votre chef a trouvé la mort, j’ai soigné un soldat pour une blessure au torse. Une blessure infligée par une lame.
Jusque là, elle n’avait pas caché son scepticisme à l’idée que ce quinquagénaire inoffensif sache quoi que ce soit, mais en l’entendant prononcer ces quelques mots, elle se redressa imperceptiblement, tous ses sens en alerte, son cœur accélérant brutalement. Était-elle sur le point d’apprendre enfin ce qui s’était passé ? Allait-elle mettre la main sur le coupable et pouvoir rendre justice ? Pouvait-elle faire confiance au médecin ? Incapable de supporter le silence qui s’était installé, elle déglutit avec difficulté avant de demander :
_De qui s’agissait-il ?
_C’est là qu’intervient ma condition.
Elle eut un mouvement d’impatience. Elle n’était pas d’humeur à négocier alors qu’elle était à deux doigts de se voir révéler une information capitale. Toutefois, elle pensait pouvoir compter sur Cirménion pour imposer une exigence raisonnable. Un hochement de tête de sa part, et le médecin expliqua :
_Cette entaille est un indice primordial pour vous, j’en suis conscient. Mais vous devez considérer la possibilité qu’elle ait été infligée à cet homme par l’un des nôtres. Notre groupe n’est pas à l’abri des tensions internes et rien ne prouve que mon patient ait été confronté à une Adalante ce jour-là. Je veux donc une promesse. Celle que vous tenterez d’en apprendre plus avant de le condamner.
_Vous l’avez, répondit-elle aussitôt.
Il eut une seconde d’hésitation, comme s’il doutait de sa parole ou rechignait à l’idée de dénoncer quelqu’un de son propre camp. Finalement, il reprit la parole d’un ton résigné :
_Cet homme a refusé de me dire ce qui s’était passé. Mais il souffrait énormément, et le mélange d’herbes que je lui ai fait ingérer pour lutter contre la douleur lui a délié la langue. Il marmonnait des paroles à peine compréhensibles, expliquant que c’était la faute des guerrières et que nous n’aurions pas dû rester.
Son souffle se bloqua. Malgré son serment, elle était douloureusement consciente du fait que Cirménion était en train de lui révéler ce qui aurait très bien pu être une puissante motivation pour le meurtre de Dahomé. Entre ceci et la blessure dont il avait souffert, le patient du médecin semblait se présenter en parfait candidat au procès. Forçant sa respiration à reprendre normalement, elle demanda une nouvelle fois :
_Qui était-ce ?
Une dernière pause. Puis :
_Kaliastre.

*

_Ce nom commence à revenir un peu trop souvent à mon goût.
Les deux hommes et la petite blonde acquiescèrent pensivement à la remarque de Leïla. Chloé échangea un coup d’œil avec un Valérian plus sérieux qu’elle ne l’avait jamais vu. Elle pouvait aisément deviner ce qu’il pensait. Les soupçons qui pesaient sur Kaliastre étaient accablants, ils avaient nié l’évidence trop longtemps, ce nouvel indice ne faisait que s’ajouter à la liste, mais il était primordial et bien plus concluant que tout ce qu’ils avaient pu rassembler jusque là. Après avoir laissé le temps aux autres d’intégrer les informations qu’elle venait de leur délivrer, la guerrière reprit la parole :
_Que pensez-vous de la théorie de Cirménion ?
_Une blessure infligée par l’un des nôtres ? demanda Alexandre.
Au hochement de tête de la petite blonde, le grand brun répondit :
_Je n’y crois pas. Il n’aurait pas cherché à la dissimuler dans ce cas. Sans même parler de ce que Cirménion l’a entendu dire alors qu’il délirait sous l’effet de la douleur et des drogues.
Une grimace étira les traits de l’Adalante. Elle était aussi parvenue à cette conclusion, mais entendre ses doutes confirmés de cette façon renforçait la certitude qu’elle avait acquise depuis quelques minutes, et ce malgré la promesse qu’elle avait faite au médecin : l’ancien mercenaire était coupable. Seuls des aveux auraient été plus clairs, et elle se faisait fort de les obtenir.
Remarquant l’ambiance lourde qui s’était installée depuis que Chloé leur avait rapporté sa conversation avec Cirménion, la future mère fronça les sourcils avant de demander :
_Pourquoi cette possibilité vous perturbe-t-elle tant ?
Son amie secoua la tête dans une expression de lassitude et ne prit pas la peine de répondre. Leïla n’avait pas beaucoup eu affaire au grand blond, elle avait tendance à l’oublier, il était logique qu’elle ne comprenne pas ce qu’ils ressentaient à l’idée d’avoir été ainsi trompés pendant des mois. La duperie était plus douloureuse encore pour les deux frères, persuadés qu’ils l’étaient de pouvoir compter Kaliastre parmi leurs soutiens les plus sincères et leurs amis les plus proches. Quant à elle… Cet homme qui aurait dû être le père de son enfant avait fait preuve d’une compréhension hors normes des mois plus tôt, alors qu’ils étaient encore censés être ennemis, et elle avait du mal à réaliser qu’elle s’était trompée à ce point sur lui. Sa culpabilité la perturbait presque autant que si elle avait découvert qu’une Adalante avait commis ce crime. Car si sa confiance en lui était limitée, comme elle le resterait toujours à l’égard de la plupart des hommes, une question ne cessait de s’imposer à elle, une question à laquelle elle était incapable de répondre, une question qui paraissait primordiale à ses yeux :
_Pourquoi ?
_Soren, marmonna Alexandre.
_Quoi ?
Le jeune homme poussa un soupir en se remémorant une conversation qu’il avait entretenue avec l’ancien mercenaire juste après leur cuisante défaite face aux guerrières. Lorsqu’il lui avait fait remarquer qu’il était surpris de sa loyauté, Kaliastre avait cité le poète.
_« Soutenir quelqu’un en cas de victoire est chose aisée. C’est dans la défaite que l’on reconnaît ses vrais alliés. »
_Soren.
_En effet.
_J’ignorais que tu savais quoi que ce soit des Adalantes.
_J’ai un peu étudié leur histoire.
_Pourquoi ?
_Par curiosité.

Semblant sortir d’un rêve à l’appel de son nom, il répéta avec plus de conviction :
_Soren. Kaliastre connait l’œuvre de Soren.
_Et alors ?
Ce fut Valérian qui répondit à la question de Leïla :
_C’est extrêmement rare. La plupart des gens ignorent tout des Adalantes, une conséquence de vos efforts pour dissimuler votre existence. Tout le monde pense que vous êtes une légende, et presque personne ne prend la peine d’essayer de découvrir si vous avez vraiment existé, alors étudier les textes qui parlent de vous… Cela n’a tout simplement aucun intérêt.
_Sauf pour quelqu’un qui serait déjà convaincu de votre existence, compléta Alexandre. Voire pour quelqu’un qui voudrait vous retrouver.
_Qu’êtes-vous en train de dire ?
Les deux frères échangèrent un regard. D’un mouvement du menton, Alexandre fit signe à son aîné de s’exprimer pour eux deux. Alors le grand brun expliqua :
_Nous ne pouvons être sûrs de rien pour l’instant, mais il est possible que Kaliastre ait toujours su que la lignée des Adalantes n’était pas éteinte. C’est peut-être même la raison pour laquelle il s’est joint à cette expédition.
_Pourquoi ?
_Qui sait ? Par goût de l’aventure. Par ressentiment. Par curiosité. Peu importe. Le but de notre groupe était l’exploration, il savait que nous traverserions des territoires inconnus. S’il était bien à la recherche des Adalantes, c’était sa meilleure chance de les trouver.
_Admettons. Le ressentiment, reprit la petite blonde. C’est la meilleure explication possible, sinon il n’aurait pas tué Dahomé. Mais alors pourquoi ne pas avoir agi plus tôt ?
_Un calcul judicieux, estima Valérian. Souviens-toi que lorsque nous vous avons affrontées il y a des mois de cela, nous ignorions à qui nous aurions affaire. Alexandre et Fester avaient gardé le secret. Jusque là, Kaliastre n’avait donc aucune raison d’intervenir en faveur des combats. Et après la défaite que vous nous avez infligée, il a compris que vous étiez des adversaires trop dangereuses. Je le crois volontiers capable de faire preuve de toute la patience du monde. Lorsque vous avez imposé cette exigence sur les reproducteurs, il a compris que c’était une opportunité en or, que sept ou huit mois plus tard, un grand nombre de guerrières seraient incapables de se battre. Que c’était notre seule chance de vaincre. En continuant à prendre parti contre la guerre, il couvrait ses arrières, tout en sachant que si c’était vous qui attaquiez, par exemple à cause du meurtre de l’une des vôtres, les partisans de la paix accepteraient de prendre les armes pour se défendre. Et voilà.
_Le raisonnement se tient, reconnut Chloé. La question est : que faisons-nous maintenant ? J’ai donné ma parole à Cirménion, et je ne reviendrai pas dessus. Il est hors de question de condamner Kaliastre à quoi que ce soit tant que nous ne serons pas sûrs que c’est lui.
_Tu en doutes encore ? s’étonna Alexandre.
_Non. Mais il faut que tout votre groupe l’accepte, et pour cela, il nous faudra mieux qu’une blessure au torse et quelques paroles décousues.
Valérian hocha la tête, soucieux. Après quelques secondes de réflexion, il lâcha :
_Je ne vois qu’une solution.
_A quoi penses-tu ?
Ce fut Alexandre qui répondit à la question de Leïla. Il était parvenu à la même conclusion que son frère, ils n’avaient plus d’autre choix.
_Une confrontation.
Chloé poussa un soupir. Ils avaient raison, c’était la seule façon de régler cette histoire. Ils allaient devoir faire avouer ses actions à Kaliastre, les explorateurs n’accepteraient pas la vérité sans l’entendre de sa bouche. Se levant du tabouret sur lequel elle s’était laissée tomber en réunissant les autres après sa conversation avec Cirménion, elle décida :
_Je vais le chercher.
_Je viens avec toi, décida Valérian.
Elle esquissa malgré elle un minuscule sourire à sa réaction protectrice. Son air nonchalant ne la trompait pas : il savait que l’ancien mercenaire devinerait rapidement pourquoi elle était là lorsqu’il la verrait apparaître sur le pas de sa porte et que sa réaction serait imprévisible. Se sentant pris au piège, il pouvait très bien décider d’attaquer en ignorant délibérément les conséquences d’un tel geste. Avec Valérian à ses côtés, elle risquait moins d’être prise par surprise, et même si c’était le cas, Kaliastre ne les maîtriserait pas tous les deux. En temps normal, elle se serait insurgée d’être ainsi dévaluée, mais elle commençait à bien connaître le grand brun et elle savait qu’il aurait pris la même décision si Alexandre s’était proposé pour aller confronter leur suspect. Aussi se contenta-t-elle de lui offrir un signe marquant son accord. Il récupéra l’épée qu’il avait posée contre le mur près de la porte et la fixa autour de sa taille alors qu’elle vérifiait de son côté que ses armes étaient bien en place. Si Kaliastre réagissait aussi violemment qu’ils le craignaient, ils devaient être prêts à tout. Avec un dernier regard à Alexandre et Leïla, ils quittèrent l’abri pour se diriger vers celui qu’occupait le grand blond. D’un geste, Valérian signala à la jeune femme qu’il la laissait s’y prendre comme elle le souhaitait. Le remerciant d’un bref hochement de tête, elle frappa à la porte, une main prudemment posée sur le pommeau de son épée. Seul le silence répondit. Fronçant les sourcils, elle recommença, sans plus de succès. Contrariée par ce contretemps, elle remarqua :
_Il doit être quelque part dans le camp. Nous allons devoir l’attendre.
_Ou fouiller le campement.
Elle hésita une seconde. Ils avaient décidé de rester discrets pour le moment, les voir partir à la recherche de quelqu’un soulèverait inévitablement des questions. D’un autre côté, elle n’avait pas envie de perdre de temps. Se résignant, elle ouvrit tout de même la porte, oubliant la politesse afin de vérifier que l’unique pièce était bien vide.
_Il a dû aller se ravitailler, viens.
Arrivés devant la construction plus grande que la moyenne qui servait d’entrepôt aux proies ramenées par les chasseurs et destinées à être distribuées rapidement, ils constatèrent que la porte était ouverte et qu’il n’y avait personne à l’intérieur.
_Qu’en penses-tu ?
La guerrière ne répondit pas. Elle commençait à nourrir certains soupçons, mais elle préférait ne pas s’exprimer tant qu’ils n’étaient sûrs de rien.
_La rivière, proposa-t-elle sans grande conviction.
_Elle est en dehors des remparts et il n’était pas censé quitter le campement.
_Je sais, répondit-elle en se dirigeant tout de même vers l’endroit où les explorateurs allaient chercher l’eau dont ils avaient besoin pour se désaltérer ou se laver.
Elle offrit un sourire amical à la sentinelle, qu’elle reconnut comme l’un des hommes qui ne lui avaient pas manifesté une trop grande hostilité lorsqu’elle l’avait interrogé, deux jours plus tôt. Mais son sourire s’estompa au moment où la rivière apparut dans son champ de vision et où elle put constater que personne ne se trouvait aux environs de l’endroit habituel.
_Où pourrait-il être, d’après toi ?
_Peut-être se trouve-t-il dans une autre maison que la sienne. Il se réunit fréquemment avec un groupe d’hommes pour jouer ou s’entraîner.
_Y crois-tu ?
Valérian laissa échapper un rire amer à cette question et elle réalisa que comme elle, il se doutait depuis un moment déjà qu’ils ne trouveraient pas le grand blond dans les environs du campement.
_Pas vraiment, non, mais nous nous devons de vérifier.
_Si nous ne le trouvons pas…
_Qui cherchez-vous ? l’interrompit une voix dans leur dos.
Faisant demi-tour d’un même mouvement, ils tombèrent nez à nez avec le soldat qui montait la garde lorsqu’ils avaient franchi la grande porte quelques minutes plus tôt. Sa corvée de surveillance terminée, il se dirigeait vers l’un des enclos pour chevaux, installé près du cours d’eau, afin d’aller chercher sa monture pour une balade de détente après de longues heures d’immobilité. Les deux amis échangèrent un coup d’œil hésitant avant que Valérian ne se décide à répondre :
_Kaliastre.
_Il a quitté le camp hier.
Chloé lâcha un soupir en secouant la tête et marmonna :
_Je devrais être surprise, je suppose.
_Sans doute, confirma son compagnon. Mais je ne le suis pas non plus.
S’ils avaient besoin d’une confirmation, cette fuite tombait à pic. S’il n’avait rien eu à se reprocher, il ne serait pas parti sans les prévenir alors qu’ils lui avaient demandé de ne pas s’éloigner tant que leur enquête n’était pas terminée.
_Quelle direction ? s’enquit Chloé en reportant son attention sur la sentinelle.
_Je l’ignore, ce n’est pas moi qui assurais la garde. Est-ce qu’il y a un problème ?
Etait-ce la tension, la lassitude, ou la déception qu’ils ne parvenaient pas à masquer qui l’avaient mis sur la voie ? La petite blonde passa une main dans ses cheveux mais ne répondit pas, pas plus que Valérian. C’était l’inconvénient d’avoir caché aux explorateurs qu’un groupe d’hommes n’était pas censé quitter l’enceinte : la sentinelle n’avait eu aucune raison de retenir Kaliastre.
_Sais-tu qui était en poste à ce moment ?
_Nolan, je crois. C’est lui qui m’a dit que Kaliastre était parti pour plusieurs jours.
_Pour plusieurs jours ?
_Ses sacoches semblaient pleines, m’a dit Nolan. Il l’a noté parce qu’il lui a paru étrange que Kaliastre s’en aille alors que vous n’aviez pas encore avancé dans vos recherches. Puisqu’il avait l’air de vouloir vous aider, nous pensions tous qu’il resterait jusqu’à ce que vous ayez déniché le coupable.
Le regard qu’échangèrent les deux amis dut être parlant, puisque l’homme ajouta :
_Kaliastre… Kaliastre est-il suspect ?
Il avait depuis longtemps dépassé le stade de suspect pour passer dans la colonne des culpabilités plus que probables, mais ils ne prirent pas la peine de lui délivrer cette information, se contentant de repartir en direction du campement. Il leur fallait trouver le fameux Nolan afin de voir s’il se souvenait de la direction qu’avait empruntée Kaliastre, puis ils devraient décider avec Alexandre et Leïla de la conduite à suivre.
_Je sens que les quelques jours que nous venons de vivre vont nous paraître agréables comparés à ceux qui nous attendent.
_Est-ce que tu plaisantes ? Ce qui nous attend, c’est une chasse à l’homme. Je préfère mille fois cela à des heures d’enfermement à voir défiler des personnes que je considère comme des amis depuis plus d’un an et à qui je suis obligé de poser des questions particulièrement blessantes.
Souriant malgré elle, elle lui jeta un regard en coin tout en continuant à avancer d’un bon pas. Il n’avait pas tort : l’inactivité physique de la semaine écoulée avait mis ses nerfs à rude épreuve et elle avait besoin de se retrouver à cheval et de sentir qu’elle faisait quelque chose d’utile.
_Tu sembles prendre tout cela plutôt bien.
_Ce n’est pas le cas. Mais tu me connais. Ce n’est pas comme si j’étais capable de prendre vraiment quelque chose au sérieux.
_Valérian…
Il poussa un soupir frustré face à son insistance et s’arrêta brusquement.
_Que veux-tu que je te dise ?
Surprise par cette réaction qui lui rappelait davantage Alexandre que le Valérian qu’elle avait appris à connaître, elle ne trouva rien à répondre. Sa bouche s’ouvrit, mais aucun son n’en sortit. Alors il soupira de nouveau en lâchant :
_Désolé.
_C’est oublié. Nous sommes tous dans le même état, c’est juste que…
_Que tu ne t’attendais pas à ce que je le montre, devina-t-il avec un demi-sourire.
_Si tu deviens sérieux, je crains que la fin du monde ne soit proche. Et nous ne pourrons même pas compter sur toi pour détendre l’atmosphère.
Un léger rire lui échappa et il hocha la tête en reprenant sa marche plus calmement avant de répliquer :
_C’est un rôle qui me va mieux qu’à toi, tu as raison. A l’avenir, j’essaierai d’être vigilant.
_Merci. A présent, sais-tu où habite ce Nolan ?
_De ce côté, viens.

*

_Parti ?
Chloé hocha la tête. Le choc était plus grand pour Alexandre qu’il ne l’avait été pour elle et Valérian, car ils avaient commencé à soupçonner Kaliastre d’avoir déserté dès qu’ils avaient compris qu’il n’était pas chez lui. Ils avaient eu le temps de se faire à cette idée et de réaliser que son absence représentait un aveu plus convaincant que toutes les preuves qu’ils pourraient rassembler.
_Nolan prétend qu’il se dirigeait vers le sud. Il s’est muni de ses armes et même d’un bouclier. Et ses sacoches étaient apparemment remplies de provisions.
_Pourquoi ? intervint Leïla. Pourquoi prendre la peine de s’armer ? Pourquoi se charger autant ? Il devait savoir que nous nous apercevrions vite de son absence, et un tel chargement va le ralentir.
_Il n’avait pas le choix, répondit aussitôt Valérian. Il est parti pour ne plus revenir. Te baladerais-tu seule, sans vivres et sans armes en ignorant tout de ce qui t’attend en chemin ?
_Non, c’est vrai.
_Voilà qui est rassurant, marmonna son amant.
Elle lui accorda un sourire avant de reporter son attention sur Chloé.
_Et maintenant ?
_Maintenant, nous le traquons.
_Nous devons partir au plus vite, estima Alexandre. Il a déjà une journée d’avance sur nous et je doute qu’il nous attende sagement.
_La nuit ne va pas tarder à tomber, il est inutile de partir dès aujourd’hui.
_Tu ne partiras pas du tout, objecta aussitôt la petite blonde. Sois raisonnable, Leïla, ajouta-t-elle en la voyant sur le point de protester. Tu ne peux pas entreprendre un tel voyage dans ton état, d’autant que nous ignorons pour combien de temps nous en aurons.
Sans lui laisser le temps de réagir, le jeune chauve ajouta :
_Et tu ne peux pas non plus rester seule ici.
_Je ne retournerai pas à notre campement avant d’avoir eu la certitude que le meurtrier de Dahomé sera puni.
La petite blonde retint un sourire en voyant les deux frères échanger un bref regard, celui de l’aîné contenant une question, celui du cadet un accord. Elle n’éprouva pas la moindre surprise quand le grand brun annonça :
_Je reste. Nous pourrons en profiter pour finir d’interroger les autres. Chloé et Alexandre sont assez grands pour se débrouiller seuls.
_En fait…
Les regards se tournèrent vers Chloé, qui hésita une dernière seconde avant de suggérer :
_Je pense que nous aurons besoin de Fester. Les traces sont faciles à suivre pour le moment, mais s’il neige à nouveau dans les jours à venir, la tâche s’avèrera plus difficile.
_Elle a raison, un pisteur ne sera pas de trop.
Elle eut un sourire machiavélique.
_Laisse-moi le plaisir de lui annoncer la nouvelle.
Les deux hommes lâchèrent un rire. Fester détestait Chloé depuis qu’elle l’avait maîtrisé avec tant de facilité, et bien qu’une certaine admiration se soit mêlée à cette haine au cours des mois écoulés, entendre la petite blonde lui ordonner de les aider allait probablement le mettre hors de lui… Et elle allait en savourer chaque seconde.
_Avec joie. Je vais expliquer la situation à Père. Nous partirons au lever du soleil.
Alors que tous s’apprêtaient à quitter l’abri d’Alexandre pour aller accomplir leur prochaine mission ou rejoindre leurs quartiers, Valérian lança d’un ton bougon :
_J’espère que tu es fière de toi. A cause de toi, nous sommes coincés ici pendant qu’ils iront se défouler avec cette chasse à l’homme.
Leïla haussa un sourcil, retenant visiblement un rire.
_Tu pourras adresser ce reproche à ta fille lorsqu’elle sera venue au monde.
_A mon fils, corrigea-t-il.
Un coup dans les cotes le priva de son sourire amusé.

*

A suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:54

Citation :
Chlo : ô grand dieu. C'est dingue comment que j'ai ri ^^ (chlo ou l'art de rire quand il faut pas)

déjà les interrogatoires, je les imaginais trop, avec chloé sur sa table en train de se masser les tempes mouhahahaha. Mais alors l'arrivée du docteur, chapeau. c'était grand comme retournement

et puis... kaliastre qui prend la fuite j'étais écroulée. je le voyais bien version "je me fais tout petit, et moi et mes provisions on va faire un tour" c'était trop bien ^^ même si du coup on saura pas s'il a un lien avec la tribu du papa de chloé ^^ ce qui est mon hypothèse ^^ niahahaha et pas son frère jumeau sinon c'est glauque ^^ repoducteur le frère jumeau ça serait pas biennnnnnnnnn.

Et je proclame Leila et Valérian le couple le mieux assorti ^^

*évite les tomates*

quoi... j'aime le chlex mais ces deux là me font trop rire. Je penche pour des jumeaux perso. une fille un garçon. juste pour les embeter ^^

---

Citation :
Aranya : Merde ! Je m'étais fait la même réfexion que Chlo...
Kaliastre, le frère jumeau... mais c'est clair que c'est trop gore pour être possible... enfin je dis ça je dis rien.
Pour ma part, je serais dégoutée que mon reproductieur officiel soit mon pauvre frère jumeau, TROP Glauque !

J'adore, comme toujours (genre ça fait une éternité que je te lis! ^^)

Fighting !

---

Citation :
Sixpence : Ah ça y est voilà l'enquête qui débute. Bon, je trouve ça limite suspect que le père accepte de "collaborer" d'ailleurs mais ça arrange les affaires du quatuor.
deux milles hommes à interroger...balèze, je comprends qu'ils soient proches du pétage de câble à la fin, surtout que c'est pas vraiment leur rôle.
Huuum, je me pose des questions, ils accusent Kaliastre mais je me dis qu'il y a toute une partie de l'intrigue qu'ils ignorent, genre ce qui se dit pendant les réunions, ça doit être très important mais outre le fait de remarquer leur existence ils ne s'y intéressent pas assez pour le moment.
AAAh, le médecin, pinaise c'est du lourd que tu nous balances là. En effet tout porte à croire que c'est lui maaaaaaais, je penche un peu comme Chlo, il a des choses à cacher ce mec là. Je suis quasi sûre qu'il vient de la tribu de Kameo déjà, sinon je comprends pas trop qu'il s'intéresse autant aux Adalantes. Pi le coup des herbes qui le font délirer ça a peut-être fait remonter des vieux souvenirs, j'en sais rien je dis ça comme ça.
PTDR Chlo j'adore ta réflexion sur la fuite de Kaliastre, en effet voilà encore un mystère de plus, pour moi ce n'est pas une fuite mais autre chose de plus important pour la suite de l'histoire.
Cette chasse à l'homme qui se profile me ravie parce que c'est encore l'occasion pour le nouveau couple de passer du temps ensemble et de faire (désolé l'expression) le "debreafing" de leur première nuit d'amuuur.

Aller vivement la suite !

---

Citation :
Alexiel : Rha, j'ai adoré ce chapitre. Je suis assez d'accord avec Chlo et Six au sujet de Kaliastre et la tribu de Kameo, j'aurais même tendance à être d'accord avec l'hypothèse d'Aranya, je suis sûre que c'est le frangin.

Mais c'était vraiment super, tu mènes vraiment bien ton suspense et j'ai hâte de lire la suite !

---

Citation :
Kfn : ça m'apprendra... J'ai parcouru les feeds avant de lire le chapitre, et du coup, ben pendant toute ma lecture j'avais en tête dque kaliastre est son frère...
Ce qui est crédible mais trop prévisible je trouve !!! (enfin, si oon peut dire ça... Les feeds m'ont retourné le cerveau!)
moi j'attends un énorme rebondissement !!

suiiiiiiiiiiiiiite

---

Citation :
Chlo : (attention, je précise que je manque de sommeil et que je vais de ce pas faire une tite sieste ^^)

Kaliastre s'adressant à Chloé: "Chloééééééé, je suis ton père"

Laughing

*fuis*
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:55

rho purée vous m'avez toutes fait exploser de rire avec vos feeds, surtout toi chlo mdr le manque de sommeil justifie pas tout hein ! :hic:

lol kfn c'est un réflexe que j'ai aussi de jeter un coup d'oeil aux feeds avant de lire, c pas bon comme réflexe j'confirme Wink

juste histoire de vous donner un mini-spoiler qui n'en est pas vraiment un : Kaliastre est plus vieux que Chloé de quelques années, donc NON, ce n'est pas son jumeau lol pour les autres spéculations (frère, père, membre de la tribu de kameo, backstreet boy et golfeur professionnel...), je ne dirai rien
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:56

hop, un chapitre avec un peu d'avance. par contre pour le prochain, il risque d'avoir un peu de retard. je vais faire mon maximum pour le poster dans 2 semaines comme prévu, mais je ne vous promets rien, suis un peu surbookée en ce moment.

Chapitre 6


La fillette fronça les sourcils dans son rêve, ce qui se traduisit par une crispation de tout son visage dans la réalité, alors que ses doigts s’agrippaient au matelas aussi bien qu’ils le pouvaient. Elle distinguait mal les traits, mais elle pouvait voir que la silhouette était très haute, bâtie pour les affrontements. Les cheveux étaient clairs, encore qu’elle ne parvenait pas à percevoir leur couleur avec certitude. La main droite se serrait sur une épée, s’apprêtant à frapper, mais là encore, la vision manquait de précision et elle ne voyait pas ce qui pouvait tant menacer l’homme pour qu’il semble aussi tendu. L’avant-bras gauche était passé dans l’attache d’un bouclier circulaire, protégeant le flanc de l’inconnu. Un son métallique lui vrilla soudain les oreilles et elle comprit qu’il venait d’essuyer une première attaque. Le voyant prendre un pas de recul, cédant du terrain sous la pression de son adversaire, elle ressentit soudain une peur panique et elle se demanda pourquoi. En toute logique, elle était d’abord partie du principe qu’il était un ennemi, puisqu’elle savait qu’une guerre opposerait bientôt son peuple à un groupe d’hommes. Mais dans ce cas, pourquoi craignait-elle pour sa vie ? Pourquoi son instinct lui disait-il de le soutenir autant qu’elle le pouvait, de prier pour qu’il soit à la hauteur et vienne à bout de son adversaire ? Pourquoi sa bouche s’ouvrit-elle sur un hurlement silencieux quand elle le vit trébucher et qu’elle distingua la lame lui traversant l’épaule ? Et pourquoi souhaitait-elle de toutes ses forces qu’il reprenne le dessus ?
_Kaliastre…
La voix était faible, presque agonisante, mais elle avait pu la reconnaître. Sous le choc, elle se détourna du combat et découvrit derrière elle son amie allongée à terre, à bout de forces. Se précipitant vers elle, elle se souvint juste à temps qu’il ne servait à rien de la toucher puisqu’il s’agissait d’une prémonition et qu’elle ne la sentirait pas. Le nom franchit tout de même ses lèvres dans un murmure effaré :
_Chloé.
Evidemment, la jeune femme ne répondit pas, et Unélia s’empressa d’examiner ce qu’elle voyait de son corps, à la recherche d’éventuelles blessures. Quand elle n’en trouva pas, son attitude trahit son angoisse davantage encore. Pourquoi la petite blonde était-elle dans cet état si elle n’avait pas été touchée par une arme ? Que lui était-il arrivé ?
_Kaliastre, prononça-t-elle de nouveau.
Cette fois, l’homme engagé dans un combat perçut sa voix par-dessus le bruit des armes s’entrechoquant et il lui accorda une demi-seconde d’attention. Bien qu’elle sache qu’il ne pouvait pas la voir, la brunette eut un mouvement de recul, traumatisée par la haine pure animant son regard. Le souffle un instant coupé par une émotion aussi négative et intense, elle se força à réfléchir de façon posée, fermant les yeux et ralentissant sa respiration comme Galothène le lui avait appris. Elle savait que si elle se laissait impressionner ou surprendre par ce qui se passait dans sa vision, elle se réveillerait aussitôt et la quitterait de force, et elle ne le voulait surtout pas. Ce qu’elle voulait, c’était y rester le plus longtemps possible afin d’en apprendre un maximum sur ce qui avait pu se passer, ainsi que sur ce qui allait suivre.
Dans un cas extrême, elle pourrait accomplir le rituel dans la montagne afin d’approfondir cette prémonition et de s’y déplacer à sa guise, mais elle ne l’avait encore jamais fait et elle n’était pas sûre d’avoir assez de force pour y parvenir, aussi préférait-elle ne pas prendre le risque d’être obligée d’y avoir recours.
Quand elle se sentit assez calme pour faire face à ce dont elle allait être témoin, elle rouvrit les yeux et parcourut son environnement du regard, abandonnant le duel et l’Adalante pour tenter de percevoir ce qui les entourait. Mais cela ne lui fut pas d’un grand secours. Il faisait nuit et elle ne pouvait pas voir grand-chose, d’autant que la lune était timide ce soir. Elle distinguait quelques reliefs et l’horizon paraissait étonnamment proche, presque à portée de main. Ce n’est qu’en entendant un bruit sourd qu’elle comprit pourquoi. Des vagues. L’eau puissante se brisant contre un rocher. Il ne s’agissait pas de l’horizon, mais d’une falaise plongeant dans l’immensité noire rejoignant le ciel, au loin. Ils étaient au bord de l’océan, réalisa-t-elle avec stupéfaction.
Mais où ? Pourquoi ? Et comment s’étaient-ils retrouvés là ?
Le seul océan dont elle avait connaissance était celui qu’elles avaient traversé pour arriver au territoire qu’elles occupaient actuellement, et elles l’avaient laissé très loin derrière elles. S’agissait-il de celui-ci ? Ou d’un autre, plus lointain encore, que les éclaireuses n’auraient pas découvert malgré leurs semaines d’exploration lorsqu’elles s’étaient installées ici ?
Une pensée la traversant soudain, la fillette se mordit la lèvre si fort qu’elle sentit une goutte de sang perler, mais elle ne s’en soucia pas. Elle venait de se rendre compte qu’il y avait un gros problème dans cette vision : elle n’avait aucune idée de quand elle se situait. Cela pouvait se compter en jours comme en années, elle ne pouvait avoir aucune certitude.
En se retrouvant dans cette prémonition, elle avait aussitôt pensé qu’elle avait un rapport avec tout ce que Galothène lui avait appris avant sa mort, mais elle devait se rendre à l’évidence : elle était totalement perdue.
Reportant son regard sur Chloé, elle observa son visage avec attention. Il ne pouvait pas s’agir de décennies, décida-t-elle : la guerrière était égale à elle-même, les traits étaient toujours jeunes et aucune ride ne marquait son front, ses yeux ou sa bouche, tordue sur une expression de douleur. Trois ou quatre ans tout au plus.
Ce qui ne l’aidait absolument pas.
Avec un soupir frustré, elle maudit un instant ce don trop incontrôlable à son goût et tenta de se concentrer. Autorisant de nouveau ses paupières à s’abaisser, elle s’assit en tailleur et se concentra sur ses autres sens. Et elle eut la surprise de sentir quelque chose de froid sous ses cuisses. Froid et humide. Sa main se posa sur le sol devant elle et elle secoua la tête avec agacement devant son manque de discernement. Elle aurait dû le voir depuis le début, mais elle avait été trop perturbée par le combat et par la découverte de son amie. Le sol était couvert de neige. Voilà qui était une indication, sinon de temps, au moins de période. Si sa vision ne se réalisait pas avant le printemps, elle saurait qu’elle avait quelques mois devant elle avant que ces événements ne se produisent.
Inspirant à pleins poumons, elle ne perçut rien d’autre qu’une très légère odeur de sang, ce qui était prévisible étant donné la blessure qu’avait endurée l’inconnu quelques minutes plus tôt. Avec un peu de concentration, elle pouvait aussi sentir des relents salés provenant des vagues, mais peut-être extrapolait-elle, dans son désir de rassembler autant d’informations que possible.
Finalement, son ouïe entra en action. Elle essaya de bloquer tous les sons qu’elle avait déjà identifiés, tels que le duel, la respiration difficile de la guerrière blonde, les battements de son propre cœur, le sifflement du vent, les bruits de la mer. Elle y parvint après de longues minutes et le silence se fit dans son esprit, lui apportant un soulagement bienvenu… Jusqu’à ce qu’autre chose attire son attention. Comme un lointain vacarme sur sa gauche. Surprise de reconnaître les sons caractéristiques d’une bataille, elle rouvrit involontairement les yeux. Ils se posèrent aussitôt sur les deux combattants qui s’étaient approchés d’elle au fil des parades et des attaques, et elle put enfin distinguer l’adversaire de l’inconnu… Qu’elle ne parvint pas davantage à identifier. Contrairement à ce qu’elle avait à moitié espéré, il ne s’agissait pas d’Alexandre. Peut-être de son frère… Elle ne pouvait en être sûre étant donné l’obscurité qui les enveloppait et la rapidité des mouvements des deux hommes. Ne restant pas immobiles une seconde, ils ne lui laissaient guère la possibilité de les examiner avec toute l’attention qu’elle aurait voulu leur consacrer. Elle aurait aimé que le second homme dise quelque chose, n’importe quoi. Dans cette nuit noire, elle aurait reconnu la voix de Valérian avec plus de facilité qu’elle ne pouvait distinguer les traits. Toutefois, il lui semblait que la silhouette était un peu petite pour appartenir au grand brun. A moins que sa mémoire ne lui joue des tours et qu’elle ne l’imagine plus imposant qu’il ne l’était en réalité.
Elle brûlait de leur poser des questions, même de leur faire un croche-pied, ne serait-ce que pour attirer leur attention, mais elle savait que c’était impossible et les limites de son pouvoir lui arrachèrent de nouveau un soupir. A quoi bon, si elle ne pouvait s’assurer de rien ? A quoi bon, si elle ne pouvait même pas savoir contre quoi cette vision la mettait en garde ? A quoi bon, si elle n’arrivait pas à déterminer quand cette scène devait avoir lieu ?
Mettant de côté son ressentiment, elle étudia ses options. Elle pouvait rester là afin d’essayer de savoir qui serait le vainqueur et de voir quelle attitude il adopterait envers la guerrière. Ou elle pouvait se diriger vers les sons qu’elle avait perçus plus tôt et tenter de comprendre qui affrontait qui et pourquoi. Dans les deux cas, elle renonçait à une partie des informations que ce rêve pouvait lui délivrer.
Le dilemme lui fut malheureusement épargné. Un cri retentit soudain de façon inattendue tout près d’elle. Prise par surprise, elle sursauta… Et se réveilla.
Il lui fallut quelques secondes pour reconnaître son environnement et réaliser qu’elle était revenue au présent, sous la tente de Galothène qu’on lui avait attribuée après le décès de celle-ci. Frustrée, elle poussa un grognement et écarta sa couverture d’un coup de pied, le regrettant aussitôt quand l’air frais la fit frissonner. Le lourd tissu de l’abri la protégeait des rigueurs de l’hiver, mais les nuits restaient froides, même à l’intérieur, et elle devait avouer qu’elle s’en lassait. Sachant qu’elle ne retrouverait pas le sommeil et ne souhaitant même pas essayer, elle enfila ses bottes fourrées, passa directement par-dessus la longue chemise qu’elle portait pour dormir une fourrure trop grande pour elle, ses mains enfouies dans les profondeurs des manches, et elle quitta la tente.
S’orientant discrètement dans le campement, elle adressa un signe de la main à l’une des sentinelles qui patrouillaient, de façon à ce qu’elle ne s’inquiète pas. Celle-ci lui accorda un hochement de tête avant de reprendre son observation du paysage nocturne, à la recherche d’un éventuel danger.
Se déplaçant aussi silencieusement qu’une ombre, Unélia contourna quelques tentes qui ne l’intéressaient pas avant d’arriver à destination. Elle marqua une pause, hésitante, puis elle se faufila à l’intérieur. Alors elle murmura :
_Farciel ?
Aussitôt, la guerrière se redressa sur sa couche, un poignard à la main. Amusée par cette réaction extrême, l’enfant lâcha dans un sourire :
_Serais-tu tendue ?
La trentenaire lui offrit à son tour un sourire en rangeant son arme sous son oreiller et en admettant :
_La situation est délicate.
_Je sais.
Détaillant la moue embarrassée de l’enfant, Farciel fronça les sourcils en lui faisant signe de s’assoir à ses côtés. Obéissant, Unélia s’installa mais garda le silence.
_Y a-t-il un problème ?
_Je n’en suis pas sûre.
La femme au teint caramel choisit de ne pas insister, attendant que la jeune prophétesse se décide d’elle-même à lui confier la raison de sa visite. Il fallut de longues minutes avant qu’elle ne prononce enfin brusquement :
_Le nom de Kaliastre te dit-il quelque chose ?
La question la prit au dépourvu et elle ne répondit pas dans l’immédiat. Secouant la tête pour évacuer les dernières brumes du sommeil et remettre de l’ordre dans ses idées, elle tenta de se rappeler où elle avait entendu ce nom. Elle était persuadée de le connaître en effet, mais dans quel contexte lui avait-on parlé de cet homme ? Finalement, une conversation avec l’une des futures mères lui revint. Elles avaient parlé ensemble du séjour des deux cents guerrières au campement des explorateurs.
_Il s’agit du reproducteur de Chloé.
_Sais-tu à quoi il ressemble ?
_Pas précisément. On m’a dit qu’il était blond et très grand, mais je ne crois pas l’avoir rencontré. Et même si je l’ai croisé, ce devait être sur le champ de bataille, mes souvenirs ne te seraient pas d’une grande utilité.
Unélia hocha la tête, songeuse. Cette descrïption correspondait à l’homme qu’elle avait vu en rêve, et ce nom ne pouvait pas être une coïncidence, surtout si ce fameux Kaliastre était censé être le père des enfants de la petite blonde.
_Que ce passe-t-il, Unélia ?
La gamine soupira, puis elle prit une décision. Se relevant, elle annonça d’un ton résolu :
_Je dois parler à Chloé.

*

_Pourquoi les chevaux sont-ils si agités ?
Chloé grimaça à la question de Fester et échangea un regard avec Alexandre. Celui-ci se contenta d’un bref signe de tête. Il connaissait la réponse et il devait avouer qu’elle lui déplaisait autant qu’à la jeune femme. Celle-ci flatta l’encolure de Mertao pour tenter de le calmer. Il n’était pas nerveux, elle percevait bien la différence par rapport à ses comportement inquiets. Il était simplement excité… Comme à chaque fois qu’il percevait un changement de climat dans un futur proche. Un sourire se dessina sur ses traits, effaçant l’anxiété pour un instant, quand la monture de son amant donna une petite ruade et sautilla sur place avant de reprendre un pas plus normal, secouant la tête en permanence et orientant ses oreilles tout droit vers l’avant, sans prêter la moindre attention aux paroles apaisantes de son cavalier. Alors seulement elle expliqua à l’homme qui les accompagnait :
_Il va bientôt neiger.
Fester eut une grimace, comprenant mieux les raisons de l’inquiétude de ses deux compagnons.
_Sans vouloir me vanter, je suis le meilleur pisteur que vous rencontrerez dans votre vie. Mais la neige va me compliquer la tâche.
_C’est la raison pour laquelle nous t’avons amené, ne l’oublie pas. Nous sommes conscients tous les deux de la difficulté de suivre une piste dans ces conditions, nous ne pourrons pas t’en vouloir si tu échoues.
_Ne te décourage pas si vite, Alexandre. Les marques sont profondes, il faudra beaucoup de neige avant qu’elles soient complètement recouvertes. S’il ne tombe que quelques flocons, cela ne changera rien.
_Espérons que cela sera le cas, conclut Chloé en jetant un coup d’œil vers le ciel qui commençait à se couvrir de nuages d’un gris sombre.
Son regard tomba ensuite sur le sol, observant les pas de Mertao. Fester avait raison, les chevaux s’enfonçaient dans la neige jusqu’au dessus du sabot, ils peinaient d’ailleurs à avancer, et repérer les traces de la monture de Kaliastre était un jeu d’enfant dans ces conditions. Elle n’était peut-être pas aussi douée que le pisteur, mais elle n’avait pas survécu plus de vingt ans au sein d’une tribu de chasseuses sans acquérir quelques compétences en matière de traque. Et elle connaissait assez bien les allures des chevaux pour remarquer que leur proie était passée au trot après s’être tranquillement éloignée du campement pendant une bonne demi-journée. Une attitude inconsciente, si on lui demandait son avis. Sur cette couche moelleuse dissimulant les éventuelles irrégularités du sol, pousser sa monture était dangereux, sans même parler de la fatigue du trot sur un terrain meuble. Elle comprenait sans peine le raisonnement de l’ancien mercenaire. Lorsqu’il avait quitté le camp, il ne voulait pas paraître trop pressé sous peine d’éveiller les soupçons, mais ensuite il avait décidé d’accélérer en se doutant que sa fuite avait dû être repérée et qu’il devait mettre autant de distance que possible entre lui et ses poursuivants.
Elle détestait compter sur une blessure de l’animal, mais s’il continuait ainsi, il y avait de grandes chances pour qu’ils le rattrapent plus facilement que prévu. Aucun équidé ne pouvait se déplacer aussi vite dans de telles conditions sans finir par faire un faux pas. Avec un cheval boiteux ou même forcé de se résoudre à marcher, Kaliastre perdrait considérablement en vitesse. Il faisait un mauvais calcul, un calcul à court terme qui finirait par le desservir.
Ils chevauchèrent le reste de la journée sans prononcer un mot. La guerrière avait beau s’y être habituée au cours de ses mois d’exil, cette situation la mettait mal à l’aise. Elle et Alexandre avait toujours quelque chose à se dire, et elle sentait qu’il était aussi perturbé qu’elle par ce rare silence. Mais la présence de Fester avait modifié leurs habitudes. Sans aller jusqu’à lui dénier toute confiance, elle craignait de ne pas pouvoir parler librement devant lui. Elle se refusait à aborder les sujets qui la préoccupaient le plus, comme la possibilité d’un nouvel affrontement entre les Adalantes et les explorateurs, les dangers qu’encourait peut-être Leïla en restant au campement sous la seule protection de Valérian, ou le châtiment de Kaliastre une fois qu’ils lui auraient mis la main dessus. D’un autre côté, discuter de choses moins importantes lui paraissait futile et elle n’avait aucune envie de se livrer devant ce quasi-étranger comme elle le faisait d’ordinaire avec Alexandre. Aussi s’était-elle résignée à se taire, échangeant des coups d’œil avec son amant lorsque le silence lui pesait. Il lui offrait alors un sourire, et elle s’en contentait pendant quelques heures.
Lorsque la nuit commença à tomber, accompagnée de flocons disparates, ils décidèrent d’établir leur campement afin de laisser les chevaux se reposer. Suivre les traces dans l’obscurité s’avérerait de toute façon impossible, ils ne pouvaient pas prendre le risque de s’orienter dans une mauvaise direction.
_Je rêve d’un bon feu, commenta Fester, brisant le silence pour la première fois depuis des heures et descendant d’un bond de sa monture.
Mettant pied à terre à son tour, Chloé jeta un regard d’avertissement à Alexandre en remarquant qu’il semblait sur le point de dire quelque chose. Avec un imperceptible mouvement de négation, elle lui signala de garder le silence. Elle craignait qu’il ne fasse allusion à son pouvoir et même si elle se doutait qu’il n’allait pas le révéler ainsi sans son accord, elle préférait s’en assurer.
_Nous ne trouverons jamais de bois sec par ici.
_J’allais le dire, confirma le jeune chauve avec un sourire entendu.
_Je sais. Paroles en l’air.
Le silence retomba alors qu’ils débarrassaient les chevaux de leur chargement. Puis le pisteur annonça en s’étirant :
_Je vais tenter de repérer sa direction, cela nous fera gagner un peu de temps demain matin.
_Bonne idée, approuva la petite blonde, soulagée à l’idée de se retrouver quelques minutes avec Alexandre.
Fester s’éloigna alors à pied, leur laissant le soin de monter l’abri sommaire qu’ils avaient emporté, composé de cinq courts piquets à planter dans le sol, d’une grande toile épaisse qu’ils étendraient dessus, et d’une couverture de cuir qui les protégerait de l’humidité de la neige. Dès qu’il fut hors de portée, Chloé attira à elle son amant pour lui voler un baiser. Il répondit avec la même passion, l’entourant de ses bras et glissant les mains sous son manteau. Elle finit par s’écarter et commenta dans une moue boudeuse :
_Je déteste ne pas être seule avec toi.
Il sourit.
_Pas autant que moi. Plus vite nous retrouverons Kaliastre, mieux cela sera.
Sa moue se fit plus grave alors que ses paroles lui rappelaient le but de leur expédition, un instant effacé par le contact de son corps.
_Je suis d’accord.
Il poussa un soupir en tirant de l’une de ses sacoches deux solides pieux de bois qui en dépassaient et en récupérant dans sa seconde besace les trois autres piquets qui serviraient de base à leur tente. Elle l’aida à étendre à plat la couverture qui ferait office de sol, délimitant la taille de l’abri. Ils plantèrent un pieu à chaque coin et enfoncèrent le dernier en plein milieu, traversant le cuir grâce au trou prévu à cet effet. Puis ils mirent le toit en place rapidement afin que les flocons n’aient pas le temps de recouvrir leur sol. L’opération terminée, ils se glissèrent à l’intérieur pour attaquer leurs provisions. L’abri était trop bas pour s’y tenir correctement assis, une contrainte imposée par la taille des piquets. S’ils avaient été plus grands, ils auraient eu des difficultés à les transporter à dos de cheval, et il était hors de question de se munir de charrettes pour un trajet si long étant donné les conditions climatiques. Aussi mangèrent-ils allongés sur le côté, attendant le retour de Fester et espérant que la neige qui tomberait dans la nuit ne pèserait pas trop sur leur abri.
_Crois-tu que Leïla soit en sécurité ?
_Autant qu’elle pourrait l’être, ne t’en fais pas pour elle. Valérian tuerait pour la protéger. A bien y réfléchir, il mourrait aussi, ce qui est beaucoup moins rassurant.
Elle esquissa un sourire. Par moments, cette association improbable de deux personnalités aussi différentes la stupéfiait encore.
_J’ai du mal à me faire à l’idée qu’elle enfreigne les règles ainsi. Elle m’a toujours suivie lorsque nous décidions de tester les limites de Dahomé, mais elle n’avait jamais remis aussi profondément nos principes en question.
_Alors que toi, oui ?
Elle haussa les épaules et détourna le regard en répondant d’une voix lointaine :
_Question d’héritage, je suppose.
_Nous n’avons pas eu l’occasion d’en parler…
Elle reporta son attention sur lui en poussant un soupir.
_Je n’ai pas grand chose à dire sur le sujet. Je crois que je n’ai pas encore tout assimilé.
_Qu’est-ce qui t’a le plus choquée ? Que ta mère ait été tuée par l’une des vôtres, ou que Dahomé ait été une rebelle ?
Un petit rire lui échappa, la tension qui l’avait envahie lorsqu’il avait abordé le sujet s’apaisant. Mais elle répondit sérieusement :
_Soren.
C’avait été sa supposition. Il acquiesça sans un mot, la laissant continuer.
_Apprendre que j’ai un jumeau m’a perturbée plus que je ne veux l’admettre. C’est comme… Je ne sais pas. J’aimerais savoir ce qu’il est devenu. S’il est toujours en vie. Quel genre d’homme il est. S’il a conscience de ses origines. Si Kameo lui a parlé de ma… De notre mère.
Il garda le silence un instant avant de comprendre qu’elle était plongée dans ses pensées et qu’elle n’en dirait pas davantage s’il ne relançait pas la conversation. Posant une main sur la sienne pour capter son attention, il demanda doucement :
_Et ton père ?
_Je ne suis pas sûre de vouloir en apprendre plus sur lui. Pas après ce qu’il a fait.
_Ce que je vais dire ne t’aidera sans doute pas, mais j’aurais probablement réagi avec autant de violence à sa place.
Surprise, elle haussa les sourcils. Alors il développa :
_Si j’avais été aussi puissant que lui et si j’avais eu la possibilité de venger la femme que j’aime, je l’aurais fait.
_Même si cela revenait à exterminer tout un peuple ?
_Je ne sais pas, admit-il. J’espère ne jamais le savoir. Mais l’idée m’aurait traversé l’esprit, c’est une certitude.
_Je ne t’imagine pas perdre le contrôle à ce point.
_Je ne l’aurais pas imaginé non plus avant de te connaître. J’essaie de me mettre à sa place… Et je le comprends.
Occupée à tenter de se représenter ce qu’elle pourrait ressentir si quelqu’un lui enlevait Alexandre, elle ne répondit pas dans l’immédiat, trop surprise par ce qu’elle venait de réaliser. Finalement, elle le regarda droit dans les yeux.
_Alexandre ?
Il signala son attention d’un haussement de sourcils.
_Je t’aime.
Il sourit.
_Je sais.
Prise au dépourvu, elle mit une seconde à réagir.
_Je ne le savais pas moi-même jusqu’à il y a une minute.
_Je sais, répéta-t-il dans un nouveau sourire.
_Continue avec cette arrogance, et je vais devoir changer d’avis.
Il lâcha un léger rire alors qu’elle se mordait visiblement la joue pour ne pas craquer à son tour, et il s’approcha d’elle pour déposer un baiser sur ses lèvres. Puis il murmura tout contre sa bouche :
_Tu ne changeras pas d’avis.
Elle fit mine de le repousser dans un élan d’indignation, mais il retint ses mains contre son torse et l’attira à lui pour l’embrasser de nouveau. Elle sourit dans leur baiser, jusqu’à ce qu’il la repousse avec douceur en rappelant dans un soupir :
_Fester ne va pas tarder à rentrer.
Elle eut une grimace et s’écarta afin de s’installer de nouveau à sa place. Après quelques minutes de silence, Alexandre finit par poser une question qui l’intriguait depuis trop longtemps :
_Sais-tu pourquoi il était ton reproducteur attitré ?
Surprise par le changement de sujet, elle réfléchit un instant avant d’acquiescer.
_J’ai quelques soupçons. Comme je te l’ai expliqué, le reproducteur désigné d’une Adalante est censé renforcer ses points faibles. Or, l’une de mes principales faiblesses est ma tendance à me laisser guider par l’instinct et les émotions, alors que…
_Alors que Kaliastre agit toujours de façon rationnelle.
_Exactement. D’autres détails comptent, bien sûr. Je suis plus petite que la moyenne et il est l’un des plus grands hommes de votre groupe, nos enfants auraient gagné à l’avoir comme père sur ce plan. Et c’est quelque chose que je n’ai pas pris la peine de vérifier, mais si mon ouïe est exceptionnelle, ma vision est simplement bonne. Je suis prête à parier que la sienne est hors du commun.
_Elle l’est. Je l’ai vu abattre des proies que personne n’avait repérées et annoncer la présence de villages alors que nous pensions tous qu’une région était déserte.
_Ce n’est jamais qu’un détail qui va s’ajouter à la longue liste des choses dont nous devrions nous méfier chez lui.
Il s’apprêtait à répondre lorsque le crissement de pas sur la neige à l’extérieur capta leur attention. Par précaution, Chloé posa une main sur l’une de ses épées alors qu’Alexandre s’armait d’un poignard. Mais ils se détendirent lorsque le tissu de leur tente fut soulevé et que la silhouette de Fester apparut. Le pisteur pénétra à l’intérieur avec un soupir de soulagement en annonçant :
_Il s’est arrêté dans les environs la nuit dernière, il y a encore les traces de son lit de fortune dans la neige. Je pense qu’il s’est contenté d’étendre une couverture à terre et de s’allonger dessus. Il ne tiendra pas longtemps à ce rythme.
_Aucune tente, rien pour le protéger ? s’étonna la jeune femme.
_Peut-être une fourrure, mais rien qui ressemble à un véritable abri. Il espère sans doute gagner en rapidité en ne s’imposant pas d’arrangements trop compliqués pour dormir, mais il risque d’être sérieusement handicapé par le froid s’il continue comme ça. Le fait qu’il ait survécu à cette nuit m’étonne déjà.
_Qu’est-ce qui lui prend ? Je sais qu’il veut nous échapper, mais mourir de froid n’est pas le meilleur moyen de fuir.
_Peut-être surestime-t-il les capacités de résistance de son corps, suggéra Alexandre.
_Ou peut-être les sous-estimons-nous, corrigea la petite blonde. Il nous a déjà bien assez trompés, évitons de commettre de nouveau les mêmes erreurs.
Les deux hommes acquiescèrent, songeurs, mais personne ne put imaginer de meilleure solution que celle qu’ils avaient déjà mise en place : suivre les traces du fuyard en espérant ne pas perdre la piste.

*

_Nous arrivons. Es-tu prête ?
La fillette ne répondit pas. Elle se contenta de lâcher les rênes de sa monture pour s’étirer et elle sourit lorsque la jument en profita pour baisser vivement la tête, ravie d’être libérée de l’entrave pour un instant. Un tel mouvement l’aurait terrorisée quelques mois plus tôt, elle aurait eu peur de basculer par-dessus l’encolure, mais aujourd’hui elle se contenta de renforcer la pression de ses cuisses pour obliger son corps à se maintenir en place. Elle avait fait de gros progrès en équitation grâce aux conseils de Chloé et à la pratique, elle était plus à l’aise, se fiant davantage à ses propres capacités et à sa monture. Il lui arrivait encore de se faire de petites frayeurs, mais elle était devenue une bonne cavalière, et c’était à la guerrière blonde qu’elle le devait. Aussi acquiesça-t-elle en réponse à la question de Farciel. Elle était prête, oui. Prête à faire tout ce qu’il faudrait pour venir en aide à cette amie qui semblait être en grand danger. Prête à affronter ces hommes qui lui donnaient la chair de poule. Prête à mettre en péril sa propre vie s’il le fallait.
Se présentant devant la sentinelle, les deux Adalantes descendirent de cheval afin de se mettre à égalité avec l’homme armé. Rester en hauteur alors qu’il était à pied aurait pu être interprété comme une menace ou un besoin de le rabaisser. Il sembla accepter cette marque de bonne volonté puisque ses épaules s’affaissèrent légèrement, son attitude se faisant moins hostile.
_Qui êtes-vous et que venez-vous faire ici ?
_Nous devons parler à nos amies, Chloé et Leïla.
Une grimace se dessina sur son visage. La trentenaire et l’enfant échangèrent un regard inquiet à cette réaction. A deux, elles ne représentaient pas une grande menace, son hésitation devait donc provenir d’autre chose.
_Y a-t-il un problème ?
_Oui et non. Attendez-moi ici.
Il s’éloigna, ordonnant au passage à l’un de ses camarades de le relayer à l’entrée. Farciel esquissa un sourire désabusé. Bien sûr, il n’allait pas les laisser sans surveillance. Après quelques minutes d’une attente tendue, il refit son apparition, accompagné par deux autres personnes. Le visage de la brunette s’éclaira d’un sourire, le soulagement détendant ses traits quand elle reconnut l’homme aux côtés de qui se tenait Leïla. Valérian haussa les sourcils, surpris. Le garde était venu les chercher en leur demandant juste de venir voir à l’entrée du campement, sans aucune explication, et il devait avouer qu’il ne s’était pas attendu à cette apparition.
_Unélia ? Que fais-tu ici ?
La gamine n’eut pas le temps de répondre. Elle se retrouva serrée contre Leïla, ses bras tentant d’entourer le corps de la guerrière mais échouant à cause de son ventre arrondi. Elle lâcha un léger rire avant de s’écarter, le sérieux de la situation lui revenant.
_Valérian, je te présente Farciel. Nous sommes venues vous parler, ainsi qu’à Chloé et Alexandre.
Le grand brun jeta un coup d’œil à Leïla, qui lui fit signe de gérer la situation comme il le souhaitait. Ils étaient là sur le territoire des hommes, les Adalantes n’étaient pas certaines de la conduite à adopter et il valait mieux que l’un des explorateurs prenne les choses en main. Alors il demanda à l’homme qui les avait alertés :
_Peux-tu t’occuper de leurs montures ?
A son hochement de tête silencieux, Valérian ajouta :
_Ces deux femmes seront nos invitées pour aussi longtemps qu’elles le souhaiteront, et elles se trouvent sous ma protection. Fais passer le message.
De nouveau, un accord. Leïla prit la main de la fillette dans la sienne pendant que les deux chevaux étaient menés à l’un des enclos.
_Viens, nous avons beaucoup à nous dire.
Alors que Valérian les guidait à travers le campement, Farciel fermait la marche, soucieuse. La fillette semblait ne pas avoir perçu la tension ambiante ou les non-dits des deux autres, mais elle avait bien remarqué leur embarras, et elle avait aussi noté que personne n’avait encore mentionné le nom de Chloé à part elle-même et Unélia. Quelque chose n’allait pas, et elle espérait bien découvrir au plus vite de quoi il s’agissait.

*

_Alors, quel est le problème ?
Valérian observa tour à tour les trois Adalantes en retenant difficilement un sourire. Quiconque les avait vues pénétrer chez lui à sa suite allait s’empresser de répandre d’infâmes rumeurs, mais il n’en avait cure. Leïla était ici en sécurité avec l’enfant qu’elle portait, la fillette qu’il avait rencontrée quelques mois plus tôt semblait plus curieuse que terrifiée alors qu’elle se retrouvait dans un environnement masculin pour la première fois de sa vie, et la guerrière qu’il ne connaissait pas semblait étrangement à l’aise en sa présence. Il soupçonnait Unélia d’y être pour quelque chose, sans doute lui avait-elle parlé de lui et d’Alexandre sur le chemin qui les avait menées ici. Ou peut-être la dénommée Farciel était-elle une amie de Chloé et avait-elle entendu parler des explorateurs par la petite blonde. Dans tous les cas, son calme ne pourrait que leur servir, car il doutait que la gamine reste sereine lorsqu’il lui annoncerait où étaient passés Alexandre et la guerrière. Finalement, proposant une outre de vin aux jeunes femmes qui la refusèrent toutes, il expliqua :
_Chloé est partie il y a trois jours. Nous pensons avoir identifié le meurtrier de Dahomé, mais il s’est enfui avant que nous ayons pu l’interroger. Alexandre, Chloé et Fester se sont lancés sur ses traces.
Unélia sentit un frisson glacé descendre le long de sa colonne vertébrale. Anticipant sa réaction, Farciel demanda à sa place :
_Qui est-ce ?
_Kaliastre. Il s’agit…
_Du reproducteur de Chloé, murmura Unélia.
Leïla acquiesça de concert avec Valérian, se demandant pourquoi la fillette et la trentenaire semblaient soudain si inquiètes.
_Que se passe-t-il ?
Les deux visiteuses échangèrent un regard et Farciel attira à elle le tabouret pour s’installer dessus, sentant que cet entretien allait être plus long que prévu. Unélia garda le silence quelques secondes et en observant Valérian du coin de l’œil. Elle ignorait s’il savait quoi que ce soit des pouvoirs des Adalantes. Alexandre était au courant, elle le savait, mais en ce qui concernait son frère… Elle ignorait si Leïla lui avait confié quoi que ce soit sur le contrôle qu’elle exerçait sur les félins, sur la capacité de Chloé à maîtriser le feu ou sur le fait qu’une prophétesse vivait parmi les Adalantes. Elle hésita un dernier instant avant de prononcer d’une voix faible :
_Il y a… Ce rêve.
Réalisant sans doute d’où venait sa résistance à se lancer, la future mère l’encouragea d’une voix douce :
_Il n’est pas au courant, mais tu peux parler devant lui.
Elle en était persuadée, oui. Mais elle n’aimait pas prendre de telles décisions. Elle était trop jeune pour endosser ce genre de responsabilité… D’un autre côté, maintenant que ces hommes connaissaient leur existence, il n’y avait pas grand-chose qui pouvait les mettre davantage en danger. Quoi que. S’ils prenaient peur en apprenant qu’elles possédaient des pouvoirs, l’animosité se transformerait en rage destructrice. Elle ne le craignait pas de la part de Valérian, mais si quelqu’un d’autre que lui découvrait leur secret, elles risqueraient une nouvelle guerre. Et elles ne pourraient la supporter, pas maintenant. Voyant que l’enfant ne parvenait pas à faire un choix, Farciel se leva pour prendre l’outre de vin des mains de Valérian et en avaler quelques gorgées avant de décider pour elle.
_A la mort de notre ancienne prophétesse, Unélia a hérité de son pouvoir. Elle est aujourd’hui capable de voir le futur.
Valérian lâcha un rire avant de s’apercevoir que les trois Adalantes le regardaient avec le plus grand sérieux. Se tournant vers Leïla, il haussa les sourcils en écartant les mains.
_Et tu ne trouvais pas cette information digne d’intérêt ?
_Il s’agit du secret le mieux gardé de notre peuple. Nous possédons chacune un don particulier, mais celui d’Unélia est à la fois le plus puissant et le plus dangereux de tous.
Le voyant sur le point d’objecter, la géante brune continua sans lui en laisser le temps :
_Vas-y. Ose dire que maintenant que tu sais de quoi elle est capable, tu ne meurs pas d’envie de savoir ce que te réserve l’avenir. Si les hommes apprenaient qu’une prophétesse vit parmi nous, sais-tu ce qu’elle risquerait ?
_Bien sûr que je le sais. Je voulais juste savoir quel est ton pouvoir.
_Oh.
_Et pour l’information, je n’ai pas envie de savoir à quoi ressemblera mon futur. Si tu m’enlèves la surprise, à quoi bon ?
Leïla esquissa malgré elle un sourire. Elle aurait pu le deviner. La plupart des gens, hommes ou femmes, auraient tué pour avoir un aperçu de ce qui les attendait. Mais pas lui, bien sûr. Lui préférait faire face et plaisanter, comment avait-elle pu en douter ? S’approchant de lui, elle déposa un baiser au coin de ses lèvres, sous les regards surpris d’Unélia et Farciel. Elles ne s’étaient pas attendues à une telle marque d’affection devant elles, elles connaissaient bien Leïla et savaient qu’elle avait plutôt tendance à dissimuler ses émotions. Le contact de Valérian et la maternité avaient dû l’adoucir. La grande brune chuchota ensuite à l’oreille de son amant :
_Dans quelques secondes, il va y avoir un grattement à ta porte.
_Un grattement ?
Elle hocha la tête en silence, lui offrant un sourire quand le bruit qu’elle avait annoncé se fit effectivement entendre. Posant sur elle un regard interrogateur, Valérian attendit son consentement avant de se diriger vers la porte pour l’ouvrir. Aussitôt, un chat noir glissa entre ses jambes, bondit sur la table, puis lui sauta dans les bras. Il le rattrapa de justesse, stupéfait, et le garda blotti contre son torse alors que l’animal posait deux pattes sur son avant-bras et calait sa tête pour s’installer confortablement. Unélia lâcha un rire à la moue décontenancée du soldat. Il finit par reporter son attention sur Leïla.
_Un chat ?
Son sourire s’élargissant, elle acquiesça sans répondre.
_Qu’est-ce qu’un chat faisait à ma porte ?
_C’est moi qui l’ai poussé à venir.
_Les chats. Tu contrôles les chats.
Le ton de sa voix n’annonçait pas vraiment de scepticisme, plutôt un étonnement pour lequel elle ne pouvait guère lui en vouloir.
_Les félins en règle générale, corrigea-t-elle.
Il ne prononça pas un mot pendant un moment, puis il posa à terre son fardeau qui, vexé et libéré de l’emprise de la jeune femme, se retira dans un crachement dédaigneux. Valérian referma la porte derrière lui avant de se tourner vers Leïla.
_Est-ce que cela signifie que notre enfant pourra faire ce genre de choses ?
_Oui. S’il s’agit d’une fille, du moins.
_Et si c’est un garçon ?
Elle ne répondit pas, préférant appeler Farciel au secours d’un regard. Alors la trentenaire expliqua calmement :
_Aucune d’entre nous ne sait ce que peut devenir le fils d’une Adalante. D’ordinaire, ils sont tués quelques jours après leur naissance.
_Je sais, mais je pensais que…
_Pour autant que je le sache, un seul enfant mâle a survécu, et personne ne sait où il est, ni même s’il est encore en vie aujourd’hui.
_Vraiment ? Quelqu’un a eu un fils et l’a sauvé ?
Farciel hocha la tête. Elle s’était demandé si Chloé avait eu le temps de partager avec Leïla ce qu’elle lui avait appris sur son jumeau et sa mère, mais apparemment, ce n’était pas le cas. Elle avait une petite idée pour expliquer le regard empli d’espoir que la géante brune posait sur elle. Elle n’avait pas eu besoin de la voir avec Valérian pour se douter qu’il se passait quelque chose entre eux, quelque chose qui allait bien plus loin que les relations qu’une Adalante pouvait entretenir avec un reproducteur compatible, et elle soupçonnait la future mère d’avoir l’intention d’épargner son fils si elle en avait un. Elle l’aiderait lorsque le moment viendrait, mais pour l’heure, ils avaient plus urgent à régler.
_Et si nous en revenions à ce rêve prémonitoire ?

*

Unélia acheva son récit dans un silence glacial. Ce qu’elle avait eu à leur exposer n’avait rien d’agréable et elle s’attendait à diverses réactions, mais certainement pas à celle qu’eut aussitôt le jeune homme.
_Te souviens-tu de la lune ?
Déroutée, elle mit une seconde à comprendre la question.
_La lune ?
_Dans ta vision. A quoi ressemblait-elle ?
La gamine fouilla dans sa mémoire, et ce qu’elle avait pensé de l’astre nocturne lui revint. Alors elle répondit sans comprendre ce que cette information pouvait avoir de capital :
_Elle était… timide.
Farciel eut un léger sourire à cette descrïption et elle adressa un geste de la main à Valérian, lui faisant signe de continuer. Elle et Leïla venait de réaliser où il voulait en venir avec cette question qui leur avait d’abord semblé étrange.
_Plus précisément ?
_Je n’en voyais qu’un tout petit quartier.
_A gauche ou à droite ?
Remarquant l’hésitation de la brunette, Farciel prit le relai et insista doucement :
_C’est important, Unélia.
Elle grimaça, tentant de se représenter mentalement ce qu’elle avait vu au cours de son rêve. Finalement, elle lâcha :
_A droite, je crois. Tout le reste était noir.
_Montre-nous.
Sans chercher à comprendre davantage, Unélia s’approcha de la table et, d’un doigt, elle traça dans la poussière un cercle. Puis elle en désigna une portion, petite mais tout de même bien visible.
_Est-ce que cela vous aide ? demanda-t-elle en relevant la tête.
Valérian acquiesça, songeur. La pleine lune avait eu lieu quelques nuits auparavant. Si les souvenirs de la prophétesse et si ses propres calculs étaient exacts, il y avait de grandes chances pour que sa vision se réalise dans un peu moins de deux semaines. Il échangea un regard avec Leïla, qui à son tour observa Farciel. Tous les trois étaient parvenus à la même conclusion.
_Nous avons un peu de temps devant nous. Tâchons de bien l’employer.

*

_Je commence à croire que nous ne le rattraperons jamais.
_Nous ne sommes à sa poursuite que depuis quatre jours.
Chloé accorda ce point à Fester d’un bref acquiescement. Il avait raison, il n’y avait pas de quoi se décourager. Pas encore, en tout cas. Elle aurait dû s’attendre à ce que Kaliastre, mercenaire implacable, soldat exceptionnel, d’une résistance à toute épreuve, armé, prêt à affronter le moindre danger et sachant que son salut résidait dans sa rapidité, soit une proie peu coopérative. Toutefois, constater qu’il prenait un peu plus d’avance chaque jour était si frustrant qu’elle avait envie de hurler, de laisser les deux hommes derrière elle, de lancer Mertao au galop et d’attendre de voir ce qui allait se passer. Elle l’aurait fait sans hésitation si le terrain avait été en meilleur état et si elle avait été persuadée de retrouver par elle-même la trace du grand blond, mais, bien qu’elle détestât l’admettre, elle avait besoin du pisteur. Kaliastre se gardait bien de suivre une trajectoire prévisible, il changeait de direction à intervalles irréguliers, sachant que s’il se déplaçait en ligne droite ils pourraient aisément anticiper ses mouvements et le prendre de vitesse. En agissant comme il le faisait, il perdait un peu de temps, certes, mais il les forçait aussi à s’arrêter régulièrement pour s’assurer qu’ils étaient toujours sur la bonne piste et il les ralentissait de façon considérable. C’était très bien joué, reconnut-elle pour elle-même, détestant la pointe d’admiration qu’elle ressentait pour cet adversaire trop efficace. Elle était obligée de l’admettre : s’il leur échappait, alors il aurait mérité sa liberté, et ce malgré ce qu’il avait fait. Tant de bon sens, de force et de courage seraient récompensés un jour ou l’autre, elle le craignait.
_Nous y arriverons.
Elle esquissa un sourire à l’encouragement d’Alexandre, reconnaissante mais peu convaincue. Décidant qu’elle en avait assez de s’inquiéter, elle le défia du regard en demandant :
_Crois-tu Parcellion capable de trotter dans ces conditions ?
Elle le vit baisser les yeux sur le sol, observant la neige recouverte d’une fine couche de glace avant d’accepter le challenge qu’il avait aisément deviné. Finalement, il ne prit pas la peine de répondre, se contentant de stimuler sa monture d’un coup de talons. Elle lâcha une exclamation outrée en poussant Mertao à son tour, avec une demi-longueur de retard. L’étalon passa au trot après avoir effectué un écart, pour protester contre la course à laquelle on n’avait pas pris la peine de le préparer ou pour exprimer sa joie à l’idée de pouvoir enfin fournir un effort physique un peu plus conséquent que ces journées de pas qu’on lui imposait, elle n’aurait su le dire. Comme Alexandre, elle retint sa monture pour l’empêcher de passer au galop. En se défiant sur ce sol glissant, ils prenaient déjà un risque, inutile d’être complètement inconscients. Mertao ne fit d’ailleurs pas de difficultés et n’insista pas quand il comprit qu’il ne disposait pas d’autant de liberté qu’il le souhaitait, se contentant d’allonger ses foulées sans passer à l’allure supérieure. Parcellion prit vite de l’avance. Elle garda les yeux fixés sur lui tout le temps que dura la chevauchée, vérifiant qu’il ne trichait pas en glissant quelques foulées de galop pour gagner en vitesse. Mais la course ne dura pas très longtemps. Elle vit l’étalon blanc ralentir, passer au pas, et enfin s’arrêter. Puis Alexandre sauta à terre et s’agenouilla. Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, elle l’imita, cherchant du regard ce qu’il était en train d’observer. Il finit par se redresser en silence et avancer de quelques pas, tenant les rênes dans une main pour inciter sa monture à le suivre. Elle comprit enfin ce qui se passait en le voyant s’accroupir et effleurer du bout des doigts une marque de sabot en particulier, et elle se baissa à ses côtés pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Elle ne s’en était pas rendu compte tout de suite parce qu’elle suivait machinalement la piste qu’avait tracée Kaliastre en passant quelques heures, voire plus d’une journée plus tôt, mais à présent qu’elle avait sous les yeux ce qui avait attiré l’attention d’Alexandre, elle sentit une bouffée d’espoir renaître en elle. Le regardant, elle prononça simplement :
_Son cheval…
_Il boite, confirma le jeune homme.
Sur les quatre marques de sabots, celle du postérieur droit était moins accentuée que les autres dans la neige relativement souple. Ce qui ne pouvait signifier qu’une chose : l’animal s’arrangeait pour ne pas appuyer sur ce membre autant que sur les autres, il devait souffrir ou ressentir une faiblesse. Regardant en arrière, Chloé fouilla le sol à la recherche des marques précédentes. Quand elle les perdit de vue, elle se releva et fit demi-tour pour les observer plus attentivement. Elle lança par-dessus son épaule :
_Depuis quand ?
_Je l’ignore. Je viens juste de le remarquer, mais peut-être avons-nous manqué quelque chose. Nous devrions attendre Fester.
_Mais…
_Je sais, Chloé.
Elle ne fit pas mine de protester davantage et le jeune homme l’attira à ses côtés, un bras l’entourant alors qu’elle reposait la tête contre son torse. Elle savait qu’il avait raison. Attendre Fester était la solution rationnelle, d’autant qu’à présent qu’ils savaient que la monture de Kaliastre était blessée, ils avaient la certitude de le rattraper dans tous les cas. Avec la présence du pisteur, ils iraient bien plus vite, il pourrait les aider à suivre la piste avec plus de facilité. Mais rester immobile en attendant qu’il les rejoigne était une véritable torture.
_La patience n’est pas ton fort, n’est-ce pas ?
_Tu as dû t’en rendre compte. Mais c’est pire aujourd’hui.
Elle sentit plus que n’entendit son soupir alors qu’il l’écartait et posait les mains sur ses épaules pour la placer face à lui et la forcer à le regarder.
_Je sais que tu veux que le meurtrier de Dahomé paie pour ce qu’il a fait. Je sais que tu veux éviter ces affrontements. Mais nous le rattraperons, très vite.
Le coin de ses lèvres se souleva pour former un vague sourire à sa tentative de lui remonter le moral. Elle n’avait pas pour habitude de se laisser abattre ainsi… Mais elle n’avait pas non plus l’habitude d’attendre aussi longtemps avant d’obtenir quelque chose, ni d’envisager la possibilité qu’elle ne pourrait pas l’obtenir.
_Il n’y a pas que ça.
_Explique-moi.
Ce fut son tour de soupirer, mais elle accepta de tenter d’exprimer ce qu’elle ressentait confusément depuis trop longtemps à son goût, sans vraiment parvenir à trouver les mots.
_J’aimerais… Que tout cela soit fini. Pas seulement cette traque. Je voudrais arriver à la fin de l’histoire, savoir comment elle se termine. Savoir si nous parviendrons à l’attraper, si cela suffira à éviter la guerre. J’aimerais avancer dans le temps.
Le voyant se rembrunir à cette dernière phrase, elle lui frappa le bras sans ménagement.
_Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu sais que je n’ai aucune envie d’être séparée de toi. Je ne me remettrai jamais de ton départ. Mais je suis pressée de savoir ce qui va se passer quand vous serez partis. Je veux savoir ce que Galothène a vu, ce qui m’attend, pourquoi elle a cru bon d’intervenir sur le destin au lieu de le laisser se dérouler comme elle le faisait toujours. Je suis fatiguée des questions et des incertitudes. Et plus que tout, je voudrais passer chacune des journées qu’il nous reste seule avec toi au lieu de traquer cet assassin en compagnie d’un autre homme qui m’empêche de me blottir dans tes bras autant que je le souhaiterais. Et j’aimerais que tu aies le temps de répondre, mais ce n’est pas le cas. Je suis destinée à ne pas être exaucée, n’est-ce pas, Fester ? ajouta-t-elle en haussant la voix.
Un instant déconcerté par le changement de ton et de sujet, Alexandre fronça les sourcils avant de lever les yeux et de découvrir que le pisteur les avait rattrapés et s’approchait tranquillement. Celui-ci répondit sans la moindre trace d’excuse dans la voix :
_Désolé. Je travaillerai sur ma capacité à vous laisser seuls un autre jour, nous devons repartir, et vite. Sa monture boite.
_Oui, nous l’avons remarqué. Sais-tu depuis quand ?
_Les traces sont devenues irrégulières à l’endroit où nous avons déjeuné il y a quelques heures.
_Dans ce cas, pourquoi sembles-tu si pressé ? s’enquit Chloé.
_Parce qu’il n’a pas trébuché.
_Pardon ?
Fester poussa un soupir, comme agacé par le manque de compréhension du jeune homme, mais consentit à expliquer :
_En découvrant qu’il boitait, j’ai étudié les marques alentour. Le moment où il s’est mis à reporter son poids sur trois membres n’est pas net, c’est venu progressivement. Le cheval n’a pas trébuché, il ne s’est pas blessé, il n’est pas tombé, rien de tout ça. Il fatigue, tout simplement. L’une des sacoches doit être plus chargée que l’autre, c’est pour ça qu’il boite du postérieur droit. Une nuit de repos, un rééquilibrage des poids, et il n’y paraîtra plus. Il suffit que Kaliastre ait l’intelligence de mieux répartir ses provisions et de laisser sa monture se reposer cette nuit. Si nous voulons profiter de cet avantage, c’est maintenant qu’il faut le faire.
_Pourquoi ne nous as-tu pas prévenus ?
_Parce qu’avec cette information, vous vous seriez lancés au galop sans vous soucier des risques. J’ai encore peur que vous tentiez quelque chose de ce genre, d’ailleurs.
Il commençait à trop bien la connaître, décida Chloé avec un grognement en se hissant sur le dos de Mertao.
_En route, ne perdons pas plus de temps.

*

_Que crois-tu être en train de faire ?
L’enfant se figea en entendant la voix dans son dos. Elle retint son souffle, inutilement bien sûr, puisqu’il l’avait déjà repérée et avait dû deviner ce qu’elle avait en tête. Relâchant sa respiration, elle se retourna d’un mouvement lent et hésitant afin de le regarder. Elle s’était doutée qu’elle ne parviendrait pas à s’éclipser sans l’alerter, mais elle avait espéré qu’il avait le sommeil profond. Elle resserra les liens qui retenaient son manteau de façon à lui signaler qu’elle sortirait quoi qu’il arrive, que sa décision était prise et qu’il ne pourrait pas l’en empêcher… Même s’il s’agissait d’un mensonge et qu’ils en étaient tous les deux conscients. Elle ne faisait pas le poids face à lui : s’il voulait la retenir, il y parviendrait. Baissant les yeux sur sa forme encore allongée par terre, elle constata qu’il n’avait même pas levé le regard sur elle, qu’il était toujours dans la même position que lorsqu’elle avait contourné son corps, prenant soin de ne pas l’effleurer afin de ne pas le réveiller. Mais il avait tout de même repéré ses mouvements dans la pièce uniquement au bruit, et elle se demanda s’il avait dormi ne serait-ce que qu’un instant. Peut-être s’attendait-il depuis le début à ce qu’elle transgresse la règle que les trois adultes avaient instaurée. Peut-être se méfiait-il depuis qu’elle avait accepté un peu trop facilement un plan qui, tous le savaient, ne lui plaisait pas. Peut-être attendait-il depuis des heures en faisant semblant de dormir, prêt à la prendre sur le fait. Ou peut-être Leïla, partie quelques minutes plus tôt pour la troisième fois de la nuit en maudissant sa grossesse à voix basse, l’avait-elle réveillé.
_Que crois-tu que je suis en train de faire ? rétorqua-t-elle d’une voix plus brave qu’elle ne l’était en réalité.
Elle le vit enfin bouger, se redresser sur la couverture qui lui servait de matelas puisqu’il leur avait abandonné son lit, à elle et Leïla, s’assoir et lui faire face.
_Tu as l’intention de désobéir, bien sûr. Comme je le ferais si j’étais à ta place. Le problème, c’est que je n’y suis pas. Et que je ne peux pas te laisser faire ça.
La brunette poussa un soupir en songeant à la conversation qu’ils avaient tous entretenue la veille. Ils avaient mis au point un plan bien précis censé protéger tout le monde et limiter au maximum les dégâts si sa vision venait à se réaliser.
_Valérian, je n’ai pas le choix, je t’en prie… Comprends-moi.
Il hocha la tête et se leva pour s’approcher. Arrivé près d’elle, il posa un genou à terre afin de se mettre à sa hauteur et il prit l’une de ses mains dans les siennes.
_Tu sais que je comprends. Mais si je te laisse faire et qu’il t’arrive quoi que ce soit…
_Alors j’aurai essayé ! s’exclama-t-elle, perdant patience.
Il esquissa un sourire tendu. Si le bébé que portait Leïla était une fille, il voulait qu’elle soit aussi courageuse et têtue que cette gamine… Mais il espérait avoir un peu plus d’autorité sur elle que sur Unélia, songea-t-il avant de se rembrunir aussitôt en se rappelant qu’il n’aurait pas l’occasion d’élever son enfant à moins qu’il ne s’agisse d’un garçon.
_Ecoute, je sais ce que la situation peut avoir de frustrant, commença-t-il.
A son haussement de sourcils sceptique, il lui rappela :
_Je suis coincé ici, moi aussi.
Elle hocha la tête, semblant un peu plus réceptive à présent qu’elle se souvenait qu’il vivait la même chose qu’elle. Après avoir longuement discuté de la conduite à adopter, ils avaient décidé que la meilleure chose à faire était d’envoyer quelqu’un à la poursuite de Chloé, Alexandre et Fester pour les avertir du danger qui les guettait. Le choix avait été facile à faire : Leïla ne pouvait pas voyager assez vite dans son état, elle-même était trop jeune pour entreprendre une telle expédition, et Valérian devait rester afin d’assurer leur protection. Une alternative aurait consisté à les renvoyer toutes les deux au campement des Adalantes, mais elles avaient refusé, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elles tenaient à rester chez les explorateurs afin de savoir ce qui se disait et de tester l’ambiance par elles-mêmes. Ensuite, elles obtiendraient plus facilement des informations sur la traque de Kaliastre. Enfin, en ce qui concernait Leïla, et bien… La géante brune ne l’avait pas formulé ainsi, mais Unélia était à peu près persuadée qu’elle préférait tout simplement rester auprès de Valérian.
Au final, Farciel s’était imposé comme le choix logique, d’autant qu’elle était douée en pistage. Elle avait quitté le campement le matin même avec deux montures, afin d’en laisser une se reposer pendant qu’elle chevauchait l’autre et de gagner ainsi un temps précieux.
Ce qui signifiait que Leïla, Valérian et Unélia en étaient réduits à l’attente, une situation qu’ils détestaient tous les trois. La fillette avait d’autant plus de mal à l’accepter qu’elle savait qu’elle pourrait faire quelque chose d’utile si on lui en laissait l’occasion : les montagnes toutes proches l’appelaient depuis qu’elle était arrivée au campement des explorateurs. En s’approchant du sommet, elle aurait une chance d’accomplir le rituel que lui avait enseigné Galothène afin d’approfondir sa vision, et elle avait désespérément besoin d’en apprendre plus, ou au moins d’essayer. Car il y avait un élément qui la perturbait par-dessus tout dans ce rêve prémonitoire, un élément plus surprenant encore que l’état dans lequel se trouvait la guerrière blonde lorsqu’elle l’avait vue dans le futur, un élément qui était trop déstabilisant pour que la curiosité ne la ronge pas.
Car alors que Chloé semblait à l’agonie et qu’un étranger affrontait Kaliastre pour une raison inconnue… Où était Alexandre ? Pourquoi le soldat n’était-il pas présent auprès de la jeune femme ? Pourquoi ne prenait-il pas soin d’elle ? Si cette vision était bel et bien destinée à se réaliser dans à peine plus d’une semaine à présent, où était passé le frère de Valérian ? Lui était-il arrivé quelque chose au cours de leur traque ? Etait-il en pleine bataille, se demanda-t-elle en se souvenant des bruits lointains qu’elle avait entendus et identifiés comme les sons caractéristiques d’un affrontement entre deux armées ? Dans tous les cas, elle avait besoin de savoir, elle pourrait ainsi répondre à quelques questions trop oppressantes et peut-être aussi venir en aide à ses amis avec un peu plus d’efficacité.
Remarquant que le grand brun semblait sur le point de reprendre la parole, Unélia le coupa en demandant brusquement :
_M’en empêcheras-tu par la force ?
Pris au dépourvu par une telle question, il mit une seconde à répondre.
_Je préfèrerais ne pas en arriver là.
_Mais tu le ferais.
_S’il le faut, oui. Tu n’as aucune idée du danger que représentent ces montagnes, en particulier à cette période. Les flancs sont glissants, les hauteurs mortelles, et les animaux affamés. Nous essayons de te protéger, Unélia. Pas seulement parce que tes visions représentent un atout, mais parce que Chloé nous tuerait s’il t’arrivait quelque chose.
Elle esquissa un minuscule sourire en notant qu’il avait réussi à détendre l’atmosphère. Mais elle finit par secouer la tête. Elle n’avait jamais autant maudit son manque d’entraînement et son jeune âge. Si elle avait été une guerrière de la trempe de Farciel, personne n’aurait eu d’objection à lui opposer. Mieux encore, si quelqu’un avait tenté de se mettre en travers de son chemin, elle aurait été capable de le maîtriser.
_Je dois le faire, Valérian. Retiens-moi si tu le souhaites, mais je dois essayer.
Elle fit demi-tour là-dessus, s’attendant à ce qu’une main trop ferme agrippe son bras et l’oblige à s’assoir de nouveau sur le lit pour lui interdire de quitter l’abri. Mais seul un mot l’empêcha de franchir la porte.
_Unélia.
Elle s’arrêta, se retourna à contrecœur. Ecarquilla les yeux en voyant l’objet qu’il lui tendait. S’en empara, hésitant à croire qu’il était en train de lui donner sa bénédiction et de lui accorder toute l’aide qu’il pouvait lui apporter. Lui offrant un sourire ému et reconnaissant, elle glissa la dague à sa ceinture et se jeta dans ses bras. Elle sentit une larme couler le long de sa joue quand il referma les bras sur elle et recommanda d’une voix douce :
_Sois prudente, tête de mule.
Elle acquiesça contre son épaule, se dégagea de son étreinte, et quitta la maisonnette sans un regard en arrière. Une fois à l’extérieur, elle se dirigea d’un pas sûr vers l’abri contenant des provisions, en remplit le sac qu’elle portait en bandoulière et se munit d’une gourde d’eau. Elle sursauta en sentant du mouvement en dehors de l’entrepôt et se plaqua contre un mur de façon à se faire discrète. Elle ne s’inquiétait pas d’être surprise par l’un des explorateurs : elle n’était pas leur prisonnière et la protection de Valérian lui assurait une certaine sécurité. Elle était plus angoissée à l’idée de tomber sur Leïla, car elle savait que l’Adalante serait moins indulgente que son reproducteur et qu’elle l’empêcherait de quitter le campement seule. Lui imposerait-elle de rester, ou insisterait-elle pour l’accompagner ? Dans les deux cas, Unélia ne pouvait pas la laisser faire. Elle savait à quel point l’escalade des montagnes était périlleuse, et il était hors de question que la future mère risque à la fois sa vie et celle de son enfant en se lançant dans cette entreprise. Heureusement, elle entendit des voix masculines près de la porte et elle se détendit. Récupérant une grande coupe qui lui servirait à accomplir le rituel, elle se retrouva de nouveau dehors et se dirigea vers l’enclos des chevaux. Adressant un hochement de tête à l’homme qui montait la garde, elle lutta un instant pour repérer sa monture dans l’obscurité, se faufilant entre les animaux. Elle finit par trouver la jument grise et lui caressa doucement les naseaux avant de l’inciter à la suivre, une main passée dans sa crinière. Revenant à la barrière qui fermait l’enclos, elle la franchit avec l’équidé et récupéra sa bride, qu’on avait posée sur la clôture de bois. Elle la passa à la jument et tenta de se hisser sur son dos, mais elle s’aperçut vite que le récipient qu’elle tenait dans une main l’handicapait en limitant ses mouvements. Fronçant les sourcils face à ce dilemme, elle n’eut pas le temps d’envisager une solution : le garde s’approcha avec deux sacoches liées par une sangle de cuir et les posa sur le garrot de sa jument.
_Tiens, cela devrait te faciliter la tâche.
Surprise qu’un des explorateurs lui rende service, elle lui offrit un sourire et enfouit le récipient dans l’une des sacoches et sa propre besace dans l’autre afin d’équilibrer les poids. Puis l’homme l’aida à s’installer sur sa monture.
_Bonne balade.
_Merci. Comment t’appelles-tu ?
_Darlhan.
Elle lui adressa un hochement de tête en remerciement et talonna sa monture pour se lancer dans cette expédition dont elle n’était pas sûre de revenir.

*

A suivre...
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pretender
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:58

Citation :
Aranya : Yaaaaah génial.

" _J’aimerais… Que tout cela soit fini. Pas seulement cette traque. Je voudrais arriver à la fin de l’histoire, savoir comment elle se termine. Savoir si nous parviendrons à l’attraper, si cela suffira à éviter la guerre. J’aimerais avancer dans le temps. "

Et bien moi aussi j'aimerais Wink histoire de savoir si le frère est dans le coin, si Kaliastre est le golfeur professionnel (mouahaha), bref je veux la suite smile/biggrin.gif

Unélia est trop cool, j'adore cette gamine. Elle a un énorme pouvoir, un gros poids sur ses épaules et elle réagit super bien, essaie de contrôler sa prémonition et tout ça. Chapeau.

J'ai eu un affreux doute à la fin du chapitre : Darlhan, on l'a déjà rencontré ? Honte à moi si c'est le cas !
(J'oublie trop facilement les noms... ça m'agace moi-même!)

Continue !

---

Citation :
Sixpence : Moi contente, ton chapitre arrive plus tôt que d'habitude !
wouaaah, j'ai vraiment adorée ta première scène. j'étais en suspens tout du long. Donc Kaliastre et Chloé vont se retrouver en mauvaise posture !
Rhoo il y a du changement chez Unélia, je la trouve vachement changée, presque adulte, sûrement responsabilisée par le poids de son pouvoir et des devoirs qui vont avec.

Aaaaah, j'avais pas prévu que la présence de Fester soit une torture pour les deux personnages qui ne peuvent même pas causer librement ou se montrer mutuellement des marques d'affection. C'est super frustrant et là encore très bien développé.
Encore tout un passage où tu peux nous faire partager toutes tes connaissance en matière d'équitation, c'est vrai que ça donne beaucoup plus de relief et de réalisme à la fic cet atout. C'est bien la seule fic où les animaux ont une telle importance.

Mdr ça m'a fait rire que Valérian se retrouve tout seul avec 3 adalantes sur les bras, mais il s'en sort bien, il arrive à rester sérieux tout en restant lui quoi. Rien ne semble vraiment l'étonné au point d'être choqué ou quoi que ce soit, j'adore cette attitude très compréhensive.

Bon, pour Kaliastre moi je persiste à dire que ce n'est pas une fuite, il y a autre chose derrière, tout est trop sérieux et le rêve d'Unélia me fait bien penser que s'il y a une bataille en fond et que c'est en bord de mer, alors ça marque peut-être le come back de l'autre tribu des hommes. Se sera peut-être ça d'ailleurs en fait le grand danger de la prémonition de Galothène à la base. Se sera pas forcément les explorateurs, ou pas seulement eux. J'ai un pressentiment là.

Heureusement que Unélia peut partir, moi je veux en savoir plus aussi sur cette vision. Et tout pareil que Aranya, j'ai l'impression d'avoir déjà vu ce nom, Darlhan...

Courage pour écrire la suite !!!

---

Citation :
Chlo : Ta fic m'a donné froid mdr

alors cette course avec fester c'est déjà chouette et j'adore le naturel du petit couple et de ses je t'aime ^^

unélia elle est forte. je suis impressionnée par son énergie et surtout par sa détermination.

Et puis, http://fc07.deviantart.net/fs39/f/2008/319/a/2/X3_Emote__eeeee__by_Chimpantalones.gif Vélarian et Leila moi je dis que ce sont les meilleurs http://fc07.deviantart.net/fs39/f/2008/319/a/2/X3_Emote__eeeee__by_Chimpantalones.gif Oui j'ai le coup de foudre ^^ leur couple fonctionne juste trop bien et pis comment qu'elle s'étonne qu'à moitié avec lui et comment qu'il est miam c'est...

oui tant de commentaire sur une note (en attendant de voir le fin fond de l'affaire ^^ l'idée de six à propos d'une autre tribus qui débarque me plait vachement bien)

---

Citation :
Alexiel : Je poste avec un certain retard, mais je tenais à dire que ce chapitre est une fois encore superbe !
Décidément Valérian me plait de plus en plus, c'est à se demander comme Merkiem (je crois que je me goure, mais j'ai la flemme de chercher) a pu engendrer de si charmants jeunes hommes, bref, je veux une suite et je la veux vite !
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 3:58

La voilà ! Wink J’aurais voulu que ce chapitre soit un peu plus long, mais j’ai vraiment pas eu le temps de le finir. Donc j’avais le choix entre le poster en 2 parties ou vous faire patienter une ou deux semaines de plus. J’ai pris la première option histoire d’éviter les crises de manque et de limiter le nombre d’objets pointus jetés dans ma direction *surveille chlo du coin de l’œil*. J’espère que vous serez pas trop frustrées.

Chapitre 7 – Partie 1/2


_Où est Unélia ?
Pas de réponse. Agacée, la géante brune donna un coup de pied retenu dans le dos de l’homme allongé sur le sol. Il y eut un grognement, mais pas d’autre réaction.
_Je sais que tu ne dors pas. Où est Unélia ?
Enfin, il cessa de feindre le sommeil, répondant sans se tourner vers elle :
_Partie.
_Partie où ?
_A ton avis ?
Un courant d’air froid lui traversa le corps, la glaçant jusqu’aux os, et elle réalisa que cela n’avait rien à voir avec l’hiver. Ce qu’elle venait de ressentir, c’était de la terreur, associée à une brusque envie de meurtre. Incrédule, elle secoua la tête.
_Pourquoi l’as-tu laissée faire ?
_Elle ne m’a pas laissé le choix.
_Tu n’aurais eu aucun mal à la retenir.
Elle l’entendit pousser un soupir lorsqu’il réalisa qu’elle ne lui laisserait pas la possibilité de se rendormir et il se leva avec lassitude avant d’aller s’assoir sur sa couche, lui faisant signe de le rejoindre. Elle déclina l’invitation, préférant le fixer d’un regard noir en posant d’une manière menaçante les mains sur ses hanches élargies par la grossesse.
_C’était un choix logique, je pensais que tu serais d’accord.
Elle hocha la tête, la fureur toujours présente, mais acceptant ce début d’explication. Elle détestait l’admettre, d’autant qu’Unélia courait à présent un danger plus grand que tous ceux qu’elle avait eu à affronter jusque là, mais il avait raison. En apprendre plus sur cette vision, c’était une chance de sauver Chloé, une chance d’éviter une véritable hécatombe. Si elle mettait de côté tout sentiment personnel, la vie d’Unélia ne valait pas grand-chose en comparaison de toutes celles qu’elle allait peut-être contribuer à protéger. Mais voilà… Elle ne pouvait pas mettre de côté tout sentiment personnel, et elle était étonnée de constater que Valérian en avait été capable.
_J’ai parfois du mal à te comprendre. Ta décision était rationnelle, c’est vrai. Mais Unélia…
Il soupira de nouveau en détournant le regard. Quand il le posa de nouveau sur elle, elle y lut plus de doutes qu’elle n’en avait jamais vu chez personne, et cela la mit terriblement mal à l’aise. Si elle avait commencé à le supporter, si elle s’était abandonnée dans ses bras alors qu’elle s’était juré de ne jamais apprécier le contact physique avec un homme, si elle était heureuse de porter son enfant et pas celui d’un autre, c’était à cause de son assurance, de son humour, de son optimisme. Il n’avait pas le droit d’abandonner tout cela aujourd’hui, pas quand elle en avait besoin plus que jamais. Ses émotions étaient communicatives, elle se sentait toujours mieux lorsqu’elle l’entendait rire, se détendait quand il plaisantait… Le voir abattu et visiblement en proie à un douloureux débat intérieur provoquait un serrement désagréable dans sa poitrine. S’adoucissant, elle s’assit enfin à côté de lui et posa une main sur son épaule.
_Valérian ?
Elle n’était pas sûre qu’il ait entendu le chuchotement. Il ne réagit pas dans l’immédiat, se contentant de laisser ses yeux se perdre dans le vague avant de reporter son attention sur elle. Il finit par lâcher à contrecœur :
_Alexandre.
_Quoi ?
_Alexandre, répéta-t-il. Unélia ne l’a pas vu.
Ce n’est qu’à cet instant qu’elle réalisa pourquoi il semblait si perturbé et qu’elle fut capable de comprendre ce qui l’avait poussé à laisser partir la prophétesse. Son frère, quoi d’autre ? Peu de choses avaient le pouvoir de le rendre aussi sérieux, de l’inquiéter au point de l’empêcher de protéger une gamine innocente dans le seul but d’en apprendre plus sur le futur. La perspective de perdre son frère en était une, bien sûr, elle aurait pu y penser. Elle devait avouer qu’elle ne s’était pas inquiétée du sort du jeune chauve, elle n’avait même pas fait attention au fait qu’Unélia ne l’avait pas mentionné lorsqu’elle leur avait raconté sa vision. Elle aurait volontiers ressenti une pointe de culpabilité si toute sa concentration n’avait pas été focalisée sur son amant.
_Je suis sûre qu’il va bien.
_Pour le moment, peut-être.
_Regarde-moi.
Quand il n’obéit pas, elle le força à tourner le regard vers elle d’une main emprisonnant son menton, et elle déposa un doux baiser sur ses lèvres.
_N’envisage pas le pire tant que nous n’en savons pas davantage. Cela ne te ressemble pas, et ce n’est pas productif.
Il esquissa finalement un sourire en passant un bras autour de ses épaules pour l’approcher de lui. Elle se laissa faire en silence quelques instants, avant qu’un doute ne la saisisse soudain. S’écartant doucement, elle demanda, sourcils froncés :
_Sais-tu qui garde l’enclos cette nuit ?
_Quel enclos ?
_Celui où la jument d’Unélia se trouvait.
Comprenant où elle voulait en venir, il sembla sortir de sa torpeur. Il bondit sur ses pieds et s’empara de l’arme posée près de la porte en ordonnant :
_Attends-moi ici.
Avant qu’elle ait eu le temps de répliquer, il avait quitté l’abri.

*

Elle se trouvait face à un dilemme. D’un côté, elle voulait arriver au sommet le plus vite possible et elle ne pouvait pas se permettre de passer le reste de la nuit coincée ici. De l’autre, avancer s’avérait plus difficile encore qu’elle ne l’avait anticipé, et la jument commençait à montrer des signes d’inquiétude et rechignait à l’idée de grimper davantage. Elle n’avait guère qu’une solution : descendre pour passer à pied devant sa monture et lui montrer le chemin en tentant de la convaincre que le risque était minime. Ce qui était faux. Le simple fait de se laisser glisser à terre représentait un danger : sur ce terrain escarpé, le moindre faux pas la précipiterait en bas du ravin, et en descendant de cheval, elle risquait de déraper sur la neige et les roches. La jument occupait presque toute la largeur du semblant de chemin. De plus, elle ne voyait pas aussi bien dans le noir que l’animal, et en essayant de les guider tous les deux, elle pouvait commettre une erreur fatale. Elle avait bien pris de quoi allumer une torche, mais elle aurait voulu avoir les mains libres pour se rattraper en cas de chute.
La fillette se mordit la lèvre, agacée par sa propre hésitation, et passa résolument un bras sous la sangle qui retenait les sacoches fournies par l’explorateur nommé Darlhan. Cela lui servirait d’ancrage et lui donnait une chance supplémentaire de ne pas chuter. Précautionneusement, elle passa la jambe droite par-dessus la croupe tout en se retenant à la crinière et à la sangle, et elle se laissa glisser tout doucement à terre. Poussant un soupir de soulagement en sentant le sol sous ses pieds, elle se libéra les mains et passa rapidement devant la jument, pressée de se trouver sur une partie du chemin un peu plus large. S’emparant des rênes tout près du mors, elle incita l’équidé à lui emboîter le pas, avançant si lentement qu’elle craignit de mettre plusieurs semaines avant d’arriver à destination. Mais si elle accélérait le rythme, la chute serait presque inévitable et elle ne pouvait pas prendre ce risque. Un coup d’œil vers le ciel lui apprit que le jour était encore éloigné de plusieurs heures. Un instant distraite par cette révélation déprimante, elle glissa et tomba à genoux, la jument s’arrêtant aussitôt afin de ne pas lui marcher dessus. Elle sentit des larmes perler au coin de ses yeux et les essuya furieusement, se détestant d’être aussi émotive et de craquer pour une chute sans gravité. Si tout ce qu’elle récoltait de cette expédition était des genoux écorchés, elle s’en serait bien sortie.
D’un autre côté… Elle avait le droit de craquer, décida-t-elle. Elle était jeune, elle n’avait jamais demandé à endosser de telles responsabilités, elle avait froid malgré la fourrure, ses jambes lui faisaient mal, et elle était terrifiée lorsqu’elle songeait à ce qui risquait d’arriver à ses amies et à son peuple tout entier. Alors elle laissa les larmes couler, juste pour un instant, juste le temps d’évacuer la pression, juste pour se soulager un peu. Quand elle s’aperçut que le vent glacial gelait les gouttes salées sur ses joues et créait une sensation de tiraillement désagréable, elle se reprit. Passant une main sur son visage, elle se leva avec assurance, récupéra les rênes et entreprit d’avancer de nouveau, pendant si longtemps qu’elle commença avec bonheur à voir la lune disparaître derrière la montagne. Il faudrait encore un moment avant que le soleil ne prenne sa place, mais c’était déjà une petite victoire.
Observant le sol avec attention, elle manqua tout de même la crevasse. Heureusement, seule la pointe de son pied s’y enfonça, et elle en prit conscience assez vite pour reporter son poids sur son autre jambe, s’agripper aux rênes et éviter de faire une chute mortelle. Sentant son cœur battre à tout rompre en réponse à la peur sans nom qu’elle venait d’éprouver, elle s’assit sur le sol froid et dur en s’adossant à la paroi rocailleuse, se laissant le temps de souffler et de se remettre de ses émotions.
Une sensation étrange se fit sentir, mais elle n’y fit attention qu’à la deuxième fois, et elle ne l’identifia qu’à la suivante. Stupéfaite, elle passa une main sur sa nuque découverte et sentit sous ses doigts quelque chose de frais, plus frais encore que sa peau exposée à l’air de la nuit. Portant sa main devant ses yeux pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas, elle constata qu’une goutte d’eau perlait à l’extrémité de son pouce. Elle leva alors le regard en tournant la tête, et ses soupçons furent confirmés. Juste au-dessus d’elle, au bout d’une petite irrégularité de la paroi, sur un morceau de pierre proéminent qui s’interrompait brusquement, roulait une goutte d’eau qui se détacha pour venir s’écraser sur son nez. Une autre la suivit, puis une autre, et encore une autre, à intervalles réguliers.
La réalisation lui arracha un sourire. La neige commençait à fondre, l’hiver touchait à sa fin… Mais l’idée de passer de nouveau des journées dehors et de sentir le soleil la réchauffer à travers ses vêtements ne la contenta pas très longtemps. Car si le combat entre Kaliastre et le mystérieux inconnu avait lieu sur un sol encore enneigé, la vision d’une bataille à grande échelle s’était déroulée sur un terrain sec. La fin de l’hiver rapprochait cette échéance… Elle le savait déjà, puisque les affrontements auraient lieu avant les accouchements, mais ce début de fonte rendait l’information plus concrète, comme si on avait retourné un sablier sans la prévenir et qu’elle s’apercevait brutalement qu’il ne restait plus que quelques grains de sable avant le moment fatidique.
Il y avait autre chose qui n’allait pas, finit-elle par se rendre compte. Elle avait d’abord cru que les bruits de guerre qu’elle avait entendus alors que Chloé gisait sur le sol étaient ceux correspondant à la toute première vision de Galothène. Mais la neige prouvait le contraire ! Il n’y aurait donc pas une, mais au moins deux batailles… Agacée par ces indices qui ne lui donnaient pas assez de renseignements, elle se redressa, saisit les rênes, sauta par-dessus la crevasse qui avait failli lui coûter la vie, incita la jument à faire de même, et se dirigea, plus résolue que jamais, vers le sommet.

*

Des traces de sang sur le tapis blanc furent leur premier indice. Fester descendit aussitôt de sa monture pour mieux les examiner et pour analyser les empreintes dans la neige. Alexandre et Chloé l’observèrent en silence un long moment, jusqu'à ce que l’Adalante n’y tienne plus.
_Alors ?
_Des sabots fendus. Il semblerait que Kaliastre ait croisé le chemin d’un cerf.
_Qui a été blessé ?
_Le cerf. Il a du prendre une flèche à l’arrière-train. Regardez là.
Suivant les indications du pisteur, ils jetèrent un coup d’œil au point qu’il désignait, là où le sang formait une flaque, par opposition aux éclaboussures moins impressionnantes qu’ils pouvaient voir un peu plus loin. La neige avait été enfoncée à cet endroit.
_L’animal s’est écroulé, devina Alexandre.
_Uniquement du postérieur, et il a réussi à se relever, les marques des sabots avant sont encore bien nettes.
_Et ensuite ?
_Il est parti au galop.
_Comment en a-t-il eu la force ?
_Il doit s’agir d’un animal imposant. Sans doute une flèche n’était-elle pas suffisante pour le blesser à mort, et l’instinct de survie a dû prendre le dessus sur la douleur. Kaliastre s’est lancé à sa poursuite.
_Je pensais qu’il avait pris assez de provisions.
Fester haussa les épaules.
_Une telle occasion était trop tentante, n’aurais-tu pas fait un détour pour de la viande fraîche ?
_Si, en effet.
Le pisteur remonta en selle.
_Nous devrions prendre le risque de trotter. Cette chasse va le ralentir, nous pouvons regagner l’avantage.
Alexandre approuva d’un hochement de tête et sourit en constatant que la petite blonde n’avait pas pris le temps de confirmer, se contentant de faire passer sa monture à l’allure supérieure. Les deux hommes la suivirent avec le même enthousiasme. Ils avaient tous été déçu deux jours plus tôt en découvrant que le cheval de leur proie ne boitait plus et qu’ils n’avaient pas pris autant d’avance qu’ils l’avaient espéré, cette bonne nouvelle tombait à pic, juste au moment où ils commençaient de nouveau à douter. Ils ne trottèrent que quelques minutes avant de tomber sur un autre élément intéressant.
Chloé esquissa un sourire malgré le spectacle macabre et elle arrêta Mertao. La tête et quelques autres parties inutiles du cerf étaient abandonnées dans la neige, au milieu d’une mare de sang. Kaliastre avait donc fini par rattraper sa proie, et prendre le temps de la découper l’avait ralenti… Leurs chances augmentaient. Si tout se passait comme elle l’espérait, ils le rattraperaient dans moins de trois jours. Elle l’aurait volontiers tué elle-même dès qu’il apparaîtrait dans son champ de vision, mais ils devraient le ramener au campement des explorateurs afin de lui faire avouer son geste, puis le présenter aux Adalantes qui décideraient de son sort.
_Son cheval s’est blessé.
Tirée de ses pensées, la guerrière releva vivement la tête.
_Quoi ?
_Son cheval, il a été blessé. Peut-être dans la poursuite, ou peut-être que le cerf était plus coriace que prévu. Un boulet foulé, très certainement. Il ne prend plus du tout appui sur son antérieur gauche.
_Une seconde. Regardez.
Alertés par la voix tendue d’Alexandre, ses deux compagnons le dévisagèrent avec curiosité avant de comprendre ce qu’il leur désignait. Le terrain par ici était plat, mais une irrégularité se laissait apercevoir dans la distance. Les soupçons naissant en elle, Chloé oublia toute prudence et lança Mertao dans un petit galop contrôlé, pressée de s’approcher pour confirmer ce qu’elle savait être la vérité.
Une boule se forma dans son estomac lorsqu’elle arriva à destination et elle détourna les yeux une seconde afin de se reprendre. Offrant une caresse rassurante à l’étalon, elle descendit et s’approcha du cadavre. Les deux hommes la rejoignirent à cet instant, alors qu’elle passait une main sur le corps de l’équidé allongé à terre. S’efforçant de ne pas laisser son regard s’attarder sur la blessure béante sous la gorge de l’animal, elle annonça d’une voix qu’elle s’efforça de maîtriser :
_Il est mort depuis moins d’une journée.
Sa main descendit jusqu’à l’antérieur gauche. Arrivée à l’articulation, elle poussa un soupir. Fester avait eu tort, la blessure était plus grave qu’il ne l’avait annoncé. Le spectacle était tragique, mais le cavalier n’avait pas eu le choix.
_Une fracture. Il a dû l’abattre.
A côté du cadavre gisaient les restes du cerf, trop lourds et encombrants pour un homme à pied. Mais sa tentative pour s’alléger ne lui servirait pas à grand-chose. A présent qu’il n’avait plus de monture, ils le rattraperaient sans aucun doute. Quelque chose intriguait la jeune femme, mais elle décida de ne pas partager son inquiétude avec les deux autres. Dans la même situation, la plupart des gens auraient laissé sur place tout ce qui représentait une trop lourde charge… Pourtant, elle ne voyait pas de bouclier à proximité. L’ancien mercenaire l’avait donc gardé avec lui, mais pourquoi ? Certes, son geste était prudent, mais elle le savait capable de se défendre par la seule force de son épée, et les boucliers des explorateurs étaient encombrants. En l’abandonnant derrière lui, il aurait gagné en mobilité et se serait épargné un effort. Elle ne voyait qu’une chose qui avait pu le convaincre de s’accrocher à cet ornement protecteur : il savait qu’il allait avoir à affronter un danger bien précis. Dans le cas contraire, il aurait pris le risque de se débarrasser du bouclier pour leur échapper plus vite.
_Voilà qui est parfait pour nous, commenta Fester en descendant de cheval.
Mettant un terme à ses réflexions, Chloé hocha la tête en échangeant un coup d’œil avec Alexandre. La vision de cette monture égorgée l’avait secouée et elle s’approcha de Parcellion alors que le jeune homme se laissait à son tour glisser à terre pour la blottir contre lui en silence. Savourant le contact réconfortant de son corps, elle observa le pisteur alors que celui-ci sélectionnait les meilleurs morceaux du cerf conservés par le froid, les emballait dans des bandes de tissu, et les répartissait dans leurs sacoches.
_En selle, ce n’est plus qu’une question d’heures.

*

Leïla ne sursauta même pas en entendant la porte s’ouvrir d’une façon aussi brutale. Elle se contenta de s’écarter du passage pour laisser entrer Valérian et celui qu’il poussait devant lui sans ménagement. Entraîné par son élan et par la violence des mouvements du grand brun, l’homme s’écroula en avant sur le lit et elle pu constater que ses mains étaient liées derrière son dos. Il se retourna tant bien que mal pour se retrouver en position assise, mais n’eut pas le temps de prononcer un mot : un poing s’abattit sur son visage. Sa lèvre inférieure fut fendue sous l’impact. Toutefois, pas un gémissement ne lui échappa, et la future mère haussa un sourcil, aussi surprise par le stoïcisme de l’explorateur que par l’évidente rage de Valérian. Celui-ci expliqua sans prendre le risque de se tourner vers elle et de quitter des yeux son prisonnier :
_Je l’ai surpris en train de sceller son cheval. Il allait suivre Unélia.
_J’allais faire une balade, contra l’homme.
_Tu étais de garde jusqu’au matin et personne ne s’apprêtait à prendre ta relève. Ton attitude relève au mieux de la négligence, au pire du crime. Que préfères-tu ?
Seul un silence obstiné lui répondit, et Valérian lui infligea un nouveau coup, en plein ventre cette fois. Le souffle un instant coupé, sa victime se plia en deux mais se redressa vite, ne souhaitant de toute évidence montrer aucune faiblesse.
_Ecoute moi bien, Darlhan. Le fait que tu conspires depuis des mois n’est un secret pour personne, je sais que tu feras tout ce qui est en ton pouvoir pour relancer la guerre contre les Adalantes, et je suis même prêt à admettre que tu as peut-être tes raisons. Mais il y a certaines choses que je ne peux pas accepter. L’idée de voir qui que ce soit faire du mal à cette gamine en fait partie. Alors, négligence ou crime ?
Contre toute attente, Leïla l’entendit cracher d’une voix haineuse :
_Crime.
Pris au dépourvu par ce début d’aveu, Valérian jeta un coup d’œil à la jeune femme, tentant de s’assurer qu’il avait bien entendu. Aussi surprise que lui, elle haussa les épaules pour lui signaler son incompréhension. Dans ces circonstances, n’importe qui aurait compris que l’accusateur se déchaînerait à une telle réponse. Alors qu’est-ce qui l’avait poussé à choisir cette option plutôt que le mensonge ? Décidant que ses raisons importaient peu, la géante brune se dirigea calmement vers la table et y récupéra le poignard qu’elle avait posé en allant se coucher. Passant doucement un doigt sur la lame effilée, elle étudia les réactions du dénommé Darlhan devant la menace implicite. Mais seule une lueur de défi animait son regard. Elle ne vit rien ressemblant à de la peur ou à du remords. Quand elle reporta son attention sur Valérian dans une question silencieuse, il eut un geste d’impuissance.
_Je le crois inconscient. Veux-tu t’occuper de lui ?
_Je préfère étudier tes méthodes, décida-t-elle en lui tendant l’arme.
Il s’empara du poignard en lui offrant un sourire, posa son épée, et força Darlhan à s’allonger d’une pression contre son cou. Il maintint ensuite la lame au niveau de sa gorge, s’assurant que la moindre tentative de rébellion se traduirait par une mort particulièrement douloureuse. En nette position de supériorité, il entreprit de commencer son interrogatoire pour de bon.
_Pourquoi voulais-tu suivre Unélia ?
_J’ai pensé qu’elle allait rejoindre leur campement.
Une réponse logique. Ceux qui espéraient relancer les hostilités ne pouvaient pas le faire à moins de parvenir à localiser leurs adversaires, ou de les inciter à attaquer d’elles-mêmes, auquel cas ils auraient l’avantage du terrain, mais risquaient de succomber à l’effet de surprise. Ce qui était plus étonnant était que Darlhan l’avoue aussi facilement. Pris d’un doute, Valérian décida de profiter de cet éclair d’honnêteté et enchaîna aussitôt :
_Sais-tu qui a tué Dahomé ?
Un rire cruel s’échappa de la gorge de l’homme, mais il s’arrêta sitôt qu’il sentit la lame se faire plus menaçante encore. Alors il lâcha :
_Bien sûr que je le sais !
_Etait-ce toi ?
_Non.
_Etait-ce Kaliastre ?
_Non.
L’air choqué de Leïla et Valérian arracha à Darlhan un sourire en coin moqueur.
_Votre enquête vous aurait-elle menés sur une fausse piste ?
_Dans ce cas, qui est coupable ?
_Ca, vous ne le découvrirez que trop tard.
Sur ces paroles étranges, Darlhan posa une main sur celle du grand brun sans que celui-ci comprenne comment il s’était libéré et, avant qu’il ait pu faire quoi que ce soit, le prisonnier imposa une violente pression. La lame s’enfonça dans sa gorge sous les regards horrifiés de Leïla et Valérian. Le jeune homme retira la lame et posa une main sur la blessure pour tenter de la compresser, mais il fallut à peine quelques secondes au traitre pour pousser son dernier soupir alors que le sang s’écoulait par la plaie béante.

*

Un éclair déchira le ciel limpide, arrachant un sourire de satisfaction à la trentenaire qui chevauchait depuis quelques jours. Elle aimait la puissance de l’élément qu’elle contrôlait, cela surpassait sans aucun doute la légère nausée qu’elle ressentit en contrepartie de l’utilisation de son pouvoir. La fatigue… Elle ignorait si elle venait de l’éclair qu’elle avait provoqué ou du manque de sommeil. Elle savait qu’elle commençait à approcher le groupe qu’elle était chargée de rattraper, et elle avait entrepris depuis la veille de déclencher régulièrement des éclairs à bonne distance de sa position de façon à alerter Chloé de son arrivée. La petite blonde interprèterait facilement cette anomalie météorologique, elle en était persuadée, et cela pourrait leur faire gagner un temps précieux, leur permettant de se retrouver peut-être quelques heures plus tôt que si elle attendait d’établir un contact visuel.
Lorsqu’elle découvrit à quelques pas devant elle ce qui semblait être la silhouette d’un cheval allongé, elle freina sa monture si brusquement que le deuxième animal continua au galop et les dépassa en ne comprenant pas tout de suite qu’il était censé s’arrêter. La corde attachée au pommeau de la selle qu’elle avait accepté d’utiliser pour ne pas avoir à guider la deuxième monture de la main se tendit dangereusement et son étalon repartit au petit trot pour réduire la tension.
Les deux équidés finirent par s’arrêter et elle leur fit faire demi-tour pour analyser les empreintes. Un exercice qui ne présentait pas de grandes difficultés. Le cavalier avait continué son chemin à pied, et ses trois poursuivants avaient accéléré l’allure, impatients. C’était plutôt une mauvaise nouvelle pour elle, puisque cela les éloignait. Avec un soupir frustré, elle descendit de cheval pour remonter aussitôt sur l’autre monture, et elle repartit imprudemment au galop, déclenchant au passage un nouvel éclair.

*

Elle avait réussi ! Elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait réalisé l’exploit… Restait à présent à accomplir le rituel, puis à rentrer en sécurité. Mais une chose à la fois. Sautant à terre, elle commença par débarrasser la jument du mors et des sacoches, sortant aussitôt de l’une d’elle le récipient de terre cuite ainsi que du bois sec. Elle avait accès à la neige et à la glace, mais il n’y avait pas d’eau sous forme liquide dans ces hauteurs, malgré le vague début de printemps qu’elle avait constaté, et elle allait devoir en faire fondre pour accomplir le rituel. Elle espérait que le soleil serait assez chaud pour empêcher l’élément de se refermer sur ses pieds lorsqu’elle serait plongée dans sa vision, mais même si c’était le cas, elle prenait un risque. Elle ignorait combien de temps elle resterait inconsciente de ce qui se passait dans le présent, et rester les pieds dans l’eau froide ne pouvait pas être positif. Malgré tout, elle posa le récipient à terre et le remplit de neige d’un geste résolu, grimaçant lorsqu’elle sentit ses mains se rafraîchir.
Luttant contre le besoin de claquer des dents, elle sélectionna deux morceaux de bois et entreprit de les frotter l’un contre l’autre comme sa mère le lui avait appris dès qu’elle avait été en âge de marcher. Entreposant de la paille entre ces deux bâtons lorsqu’elle les sentit se réchauffer tout doucement, elle eut un sourire triomphant en voyant un minuscule filet de fumée naître de la friction. Coinçant l’un des bouts de bois sous ses chaussures et continuant de tourner l’autre d’une main, elle récupéra à ses côtés des morceaux plus conséquents et les ajouta à son feu naissant. Il ne fallut pas longtemps pour qu’elle se retrouve avec bonheur face à un véritable brasier.
Elle ne savoura pas longtemps sa satisfaction, reprenant aussitôt sa mission. Elle approcha le récipient des flammes et, en attendant que l’eau reprenne sa forme liquide, elle entreprit de dégager à la main une surface assez grande pour pouvoir s’allonger sur le sol et non sur la neige.
Après y avoir étendu un long morceau de tissu pour ne pas souffrir du froid de la terre, elle revint à son immense bol pour constater que la fonte était terminée. Le soleil lui chauffait la peau et elle se permit un nouveau sourire.
Elle plaça alors le récipient à une extrémité de son fin matelas improvisé, prit une profonde inspiration, s’allongea, et commença le rituel.

*

Le spectacle devenait douloureusement familier, mais elle commençait à maîtriser l’angoisse et à rationaliser les événements en se souvenant qu’il s’agissait d’une vision qu’elle pouvait encore éviter. La fillette fut donc capable d’observer la petite blonde allongée au sol sans être trop bouleversée. Elle ne s’attarda pas longtemps sur le duel, préférant d’abord étudier son environnement mieux qu’elle n’avait pu le faire la première fois. Se dirigeant vers le bruit des vagues, elle se retrouva perchée au bord d’une falaise. Un coup d’œil vers le bas lui fit prendre un pas de recul. La hauteur était vertigineuse, et si elle était plutôt bonne nageuse, elle savait que si elle tombait, la puissance de l’eau à cet endroit l’enverrait s’écraser contre les rochers bien avant qu’elle ait le temps de penser à retrouver la surface. Elle n’était pas sûre de ce qui lui arriverait dans la réalité si elle était blessée ou mourrait dans sa prémonition, et elle préférait ne pas l’apprendre.
Cette observation ne lui apprenait pas grand-chose, aussi reporta-t-elle son attention sur le combat à quelques pas. Le grand blond semblait bien se défendre malgré la blessure toute fraîche, et une fois de plus, elle s’étonna de souhaiter qu’il continue de résister à son adversaire.
Elle sursauta en apercevant une silhouette qui arrivait en courant, épée à la main, et en entendant le cri de rage. Le hurlement qui l’avait tirée de la vision lorsqu’elle l’avait eue pour la première fois. Elle réalisa rapidement, à la fois stupéfaite et soulagée, qu’il s’agissait d’Alexandre. Elle s’approcha afin de ne pas perdre une miette de ce qui se passerait à présent qu’une nouvelle scène se déroulait sous ses yeux. C’était pour ça qu’elle était ici : connaître l’issue de l’affrontement et découvrir quel était le sort réservé à son amie.
Le jeune chauve se précipita sur les combattants et leva son épée pour frapper celui qu’elle supposait être Kaliastre, mais le reproducteur de Chloé, alerté par son cri, parvint à repousser son premier opposant assez violemment pour se dégager le temps de parer cette nouvelle attaque. La lame d’Alexandre s’abattit sur le bouclier dans un bruit de tonnerre qui tira la jeune femme de son état de quasi inconscience. Elle parvint à se relever sur un coude, chaque mouvement plus douloureux que le précédant, et prononça un unique mot :
_Non !
Alexandre s’arrêta net au son de sa voix et pivota vers elle, offrant à Kaliastre l’opportunité de reprendre son premier combat. Renonçant pour un instant à attaquer le grand blond, il se précipita vers l’Adalante et l’aida à soulever le haut de son corps, l’emprisonnant entre ses bras et essayant de l’installer confortablement. Unélia s’approcha encore d’eux afin d’entendre leurs paroles.
_Chloé, que t’est-il arrivé ?
_Fester…
La petite blonde déglutit difficilement, chaque syllabe semblant lui coûter. Le jeune homme dégagea une mèche de cheveux de son visage d’un geste tendre et attendit qu’elle parvienne de nouveau à parler.
_Fester, c’est Fester le coupable.
Unélia sentit sa mâchoire se décrocher. Alexandre sembla aussi stupéfait qu’elle l’était. Il lui fallut un moment pour comprendre l’implication de ses paroles et la brunette secoua la tête pour s’éclaircir les idées. Elle savait que Fester était le pisteur qui devait les aider à retrouver Kaliastre et elle avait du mal à saisir ce que sa culpabilité signifiait. Chloé délirait-elle ? Etait-ce une coïncidence si l’homme à qui ils avaient fait appel pour cette traque avait commis le meurtre dont était accusé l’ancien mercenaire ? Et s’il avait bien tué Dahomé, pourquoi le reproducteur de Chloé avait-il fui le campement dans une telle précipitation alors que les soupçons pesaient sur lui ? Avait-il autre chose à se reprocher ?
Le jeune chauve réagit plus rapidement que la prophétesse ne l’aurait cru. Dans une marque de confiance aveugle, il accepta les paroles de Chloé et quitta son côté pour se lancer de nouveau dans le combat, changeant de cible sans chercher à comprendre. Face à deux adversaires tels que ceux-ci, Fester avait très peu de chances de remporter la victoire et il dut en avoir conscience, puisqu’il commença aussitôt à reculer, cédant du terrain en parant les coups tant bien que mal.
Elle vit Kaliastre s’impliquer beaucoup moins dans l’affrontement dès qu’il comprit qu’il avait droit à du renfort, et elle se rendit compte à cet instant seulement que la blessure dont il souffrait était plus grave qu’elle ne l’avait cru et qu’il n’avait tenu jusque là que par la seule force de sa volonté et de son instinct de survie. La douleur déformait ses traits et il perdait beaucoup de sang. L’entaille était trop proche du torse, c’était un miracle qu’il ait résisté jusque là.
Heureusement, Fester était déjà fatigué par son duel et il n’était pas de taille à faire face à un combattant reposé, elle ne se faisait donc pas de souci pour Alexandre. Les suivant alors qu’ils s’éloignaient de Chloé au fur et à mesure des attaques, elle s’aperçut que le pisteur s’approchait dangereusement du bord de la falaise et elle sentit un sourire étirer ses lèvres. S’il était bien le meurtrier de leur guide, alors il méritait de mourir noyé. Mais son optimisme fut de courte durée. Elle découvrit vite que contrairement à ce qu’elle avait pensé, Fester avait conscience de son environnement. Il cessa de reculer dès qu’il sut être proche du bord et il effectua un pas de côté assorti d’un croche-pied. Pris par surprise, Kaliastre lâcha son épée et bascula dans le vide… Pour être aussitôt rattrapé par Alexandre. Le jeune chauve parvint à saisir l’avant-bras de l’ancien mercenaire juste à temps. Mais le poids de son corps et l’élan de sa chute l’entraînèrent à son tour et il tomba à terre, se retrouvant allongé au bord de la falaise, retenant difficilement le grand blond suspendu au-dessus des flots.
_Ton bouclier ! Lâche-le !
Kaliastre n’avait pas attendu l’ordre pour avoir cette idée et il se débattait avec l’attache passée dans son bras. Il finit par s’en débarrasser et s’accrocha à la paroi alors qu’Alexandre tirait de toutes ses forces pour l’aider à remonter. Mais alors qu’elle les pensait sur le point de réussir, Unélia entendit un hurlement dans son dos.
_Alexandre !
Elle se retourna pour apercevoir Chloé à quelques pas. La jeune femme avait réussi à se lever et s’approchait en boitant, une main posée sur son estomac alors que l’autre soulevait faiblement l’une de ses épées. Alexandre jeta un coup d’œil en arrière et comprit aussitôt le danger dont la petite blonde tentait de l’avertir. Juste au niveau de ses pieds, le dominant de toute sa taille, Fester tenait une épée au dessus de sa tête et s’apprêtait à l’abattre. Le jeune homme roula sur le côté en tentant de continuer à soutenir Kaliastre, mais il ne fut pas assez rapide et si la lame manqua son cou, elle s’enfonça profondément dans son épaule. Il poussa un cri alors que sa main s’ouvrait automatiquement, et malgré l’obscurité, Unélia vit une terreur sans nom dans les yeux du grand blond quand il comprit qu’il était condamné. Il tenta de raffermir sa prise sur la roche glissante, en vain. Chloé voulut courir pour le rattraper, mais elle n’arriva que pour constater qu’il avait disparu, englouti par les flots.
Ses réflexes de combattantes se réveillèrent aussitôt et elle pivota, tenant son épée devant elle pour essayer de blesser Fester, mais elle avait à peine la force de tenir debout, moins encore de soulever son arme efficacement, et le pisteur repoussa l’assaut sans trop de peine. La lame lui échappa et Chloé tomba en arrière, s’écroulant sur le sol. Unélia la vit secouée de spasmes et elle se précipita vers elle d’instinct avant de se rappeler qu’elle ne pouvait pas l’aider. La petite blonde se tourna sur le côté et vomit dans la neige, des sanglots d’épuisement la traversant. Impuissante, Unélia détourna le regard pour découvrir ce qui allait se passer ensuite. Elle porta son attention sur Fester juste à temps pour le voir traversé par une épée plantée dans son dos, dont l’extrémité ressortie, sanglante, par son ventre. Le pisteur sembla un instant stupéfait et il porta les mains sur la blessure mortelle. Alexandre retira la lame à cet instant et le sang jaillit. Fester tomba à genoux, puis bascula en avant. Certain qu’il ne lui faudrait pas longtemps pour mourir, le jeune chauve l’ignora pour rejoindre Chloé. Celle-ci le rassura aussitôt qu’il fut assez proche pour entendre ses murmures affaiblis.
_Ca va… Ca va aller. C’est… Le feu. Je dois dormir.
Les paroles étaient à peine cohérentes, mais elles permirent à la prophétesse de comprendre enfin l’état dans lequel se trouvait la guerrière alors qu’elle ne présentait pas de blessure apparente. Elle aurait pu s’en douter plus tôt, mais elle n’avait jamais vu une Adalante faire usage de son pouvoir au point d’en être si mal. La plupart souffraient de vertiges, de nausées, de fatigue, mais en général elles ne perdaient pas leurs forces à ce point. Chloé avait dû repousser les limites de son don, et Unélia réalisa qu’elle devrait remonter encore un peu dans le temps afin de comprendre ce qui s’était passé avant cette première scène dont elle avait été le témoin.
Mais pour le moment, elle avait une autre priorité. A présent qu’elle était à peu près sûre qu’Alexandre et la petite blonde s’en sortiraient, elle devait se renseigner sur ces bruits de bataille qu’elle avait entendus la première fois. Se détournant à regret du couple épuisé, elle emprunta la direction approximative en s’armant de courage. Si cette partie de la vision était ne serait-ce qu’à moitié aussi éprouvante que celle qu’elle venait de vivre, elle n’était pas sûre de réussir à la supporter.

*

A suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 4:00

Citation :
Chlo : je... je...

*bouche bée*

Kaliastre tous mes espoirs s'envolent. Comment qu'il va etre l'amant du jumeau de Chloé s'il meurt *tapote du pied en signe d'inquiétude* hein dis moi? à moins qu'il soit croisé avec une sirène et qu'il nage divinement bien, je crains qu'il finisse comme cette pauvre Zaniria Non mais vraiment *pleure*

(tu remarqueras la facilité évidente que j'ai de pleurer les pseudo traitre)

Mais fester, un seul coup d'épée n'ets pas suffisant. je le veux en rondelles. en toutes petites rondelles! Non mais vraiment sale petit morveux qui ne mérite ni de vivre ni rien. Grrrrrr

Darlhan idem, s'attaquer à une jeune fille en prétextant d'abord l'aider! Je suis outrée! C'est une Honte! une honte madame! En rondelles aussi! Non mais vraiment de chez vraiment!

Sinon, Leila et Valérian sont trop choupinou ^^ J'aime le coté sadique du qui torture le prisonnier (en rondelles le prisonnier!) et surtout du réconfort mutuel http://fc07.deviantart.net/fs39/f/2008/319/a/2/X3_Emote__eeeee__by_Chimpantalones.gif

Et Chloé et Lex meurent pas! Joie!!!!!!!

Edit: post réflexion, que tu ais posté est un bonheur, et la coupure est pas sadique... Tu te ramollis ^^

---

Citation :
Kfn : AAAAAAAAAAAAAAH !

bon, je viens de m'enfiler deux parties d'un coup et WAW !
Gros coup de coeur encore une fois pour Leila et Valerian, j'ai vraiment hâte qu'ils aient leur petit/petite

deux parties hallucinantes, tout avance, et j'aime l'idée que d'autres persos prennent encore plus d'importance, notamment Unélia.

Suite suite suite !

---

Citation :
Sixpence : Tu connais vraiment bien tes personnages toi ! j’adore la complicité que tu as installée entre Valérian et Leïla c’est beau à voir. Elle a une grosse personnalité avec un caractère de combattante alors que Valérian se faisait davantage plaisantin jusque là mais la donne est clairement en train de changer.
Le grand frère est beaucoup plus sérieux, conscient des dangers qui menacent leur exploration ainsi que les Adalantes.
Rhaaaa pauvre gamine, j’ai de la peine pour Unélia dans ce passage parfaitement décrit. Alors moi qui ai le vertige je comprends bien sa peur et ses doutes vis-à-vis de la situation difficile dans laquelle elle se trouve. Bon ses suppositions ne sont pas rassurantes non plus, le fait qu’il y ait deux batailles au lieu d’une ça n’annonce rien de bon. Et puis franchement je me demande si elle arrivera à temps à savoir tout ce qu’elle veut pour empêcher les événements de se produire.
Aaah, on reprend la chasse à l’homme. Punaise ça m’a secoué aussi cette scène de la découverte du cadavre du cheval, on voit bien que c’est ton rayon tout ça l’équitation. Très bien mis en place avec les enchaînements d’éléments trouvés.
HEIN !! quelle révélation de la part de Darlhan qui préfère se tuer que de dire la vérité. Il doit savoir que s’il parle on le tuera de toute façon mais se fut assez brutal. J’aime beaucoup la façon de procéder de Valérian sur ce coup, on le sent inquiet et très concerné encore une fois bravo. Je l’aime de plus en plus. En fait ça doit venir du fait qu’il est davantage présent aussi. Il prend vraiment sa place dans l’intrigue. Bon aller je me dis que ça peut être le père après tout, il est trop méchant.
Oh la vaaaaaaaaaaaaaache ! Fester le coupable, mais pourquoi ? Bon ok ça c’est une question dont la réponse viendra plus tard. Bon, je suis rassurée au final que ce ne soit pas Kaliastre mais le mystère reste entier là aussi, pourquoi donc a-t-il quitté le camp précipitamment ? je garde ma première théorie sur le peuple qu’a connu la mère de Chloé, il y a aussi toute l’histoire des réunions secrètes qui joue son rôle, ça c’est évident. Après je veux pas que Kaliastre meurt voilà !!
Vivement la suite, c’était passionnant ce chapitre !

(PTDR Chlo je viens de lire ton feed, ouais farpaitement en rondelle les missants)
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 4:00

Court encore une fois mais au final ce chapitre est de longueur raisonnable, j'espère pouvoir être un peu plus efficace pour le suivant et le poster en un coup! contente que vous vous attachiez aux personnages secondaires comme ça Very Happy

Chapitre 7 – Partie 2/2


Elle ne devait pas marcher depuis très longtemps, mais elle était mentalement épuisée par son escalade des montagnes et cela se faisait ressentir dans sa vision. La jeune fille poussa un soupir de soulagement en remarquant que les bruits de bataille se faisaient plus proches et elle parvint à accélérer le pas, regrettant de ne pas réussir à se déplacer dans cette prémonition simplement par la pensée. Elle devrait s’entraîner afin de ne plus connaître ce genre de désagrément. Elle ne tarda pas à apercevoir les premières silhouettes, et alors qu’elle s’approchait, elle sentit sa bouche s’ouvrir sur une exclamation qui ne parvint pas à franchir ses lèvres. Il y avait là bien plus de combattants qu’elles n’en avaient jamais eu à affronter.
Observant la scène devant elle, elle fronça les sourcils en se rendant compte que quelque chose n’allait pas. Cette bataille était comme… Décalée, elle ne voyait pas comment la décrire autrement. Les gestes des soldats étaient mécaniques, précis, calculés, ils ne contenaient rien de la rage ou de l’émotion destructrice qui baignaient d’ordinaire les combats. Elle n’avait jamais assisté de près à une guerre, les enfants étaient en général maintenues plus loin en sécurité, mais elle sentait que ce qu’elle voyait là n’avait rien d’un affrontement normal.
Elle comprit en voyant deux des adversaires les plus proches d’elle se conduire d’une manière plutôt insolite. L’un d’eux prit le dessus sur l’autre, parvint à le désarmer et à le faire tomber à terre. Alors le vaincu lâcha un rire en secouant la tête, et il tendit le bras. L’autre s’empara de sa main et l’aida à se relever avant de lui offrir une accolade, de lui rendre son arme, et de reprendre le combat.
_Un entraînement, murmura-t-elle.
Cela expliquait l’absence des Adalantes, tout comme la relative détente dans laquelle se déroulaient ces milliers de duels. C’est alors que la réalisation lui vint. Pas de guerrière dans ce groupe et, pour autant qu’elle pouvait en juger, aucun des explorateurs qu’elle connaissait. Elle ne prétendait pas se souvenir de tous leurs visage, d’autant qu’elle ne les avait pas tous rencontrés, mais elle était persuadée que les hommes arrivés sur leurs terres des mois plus tôt ne faisaient pas partie de cette armée. De nouveau, un chuchotement effaré lui échappa :
_Un autre danger.
Sous le choc, elle ferma les yeux un instant, en proie à un vertige. Elle se laissa tomber au sol pour ne pas avoir à se soucier du tremblement de ses jambes et elle enfouit un instant son visage dans ses bras croisés, tentant de prendre de profondes inspirations pour se calmer.
Elle et Galothène avaient évoqué la possibilité que les affrontements opposent leur peuple à un autre groupe d’hommes. L’hypothèse s’était présentée sans leur paraître réellement probable, mais à présent… Unélia se releva et rouvrit les yeux, puis elle entreprit de parcourir systématiquement le terrain d’entraînement, à la recherche d’un visage familier parmi tous ces inconnus. Comme elle s’y attendait plus ou moins, elle n’en trouva aucun. La théorie d’un autre peuple venant se mêler de leurs affaires commençait à se concrétiser, et elle apportait avec elle plus de questions encore.
D’abord, ces hommes s’entraînaient-ils vraiment dans le but d’affronter les Adalantes, ou étaient-ils simplement prudents ? Elle élimina la deuxième solution en réalisant que peu de populations pratiqueraient leurs techniques de combat en pleine nuit à moins d’avoir un but bien précis en tête, et sur ce territoire presque vide, elle ne voyait pas d’autre but possible que le peuple de guerrières.
Ensuite, que signifiait leur présence à quelques minutes de marche de la scène entre Chloé, Fester, Alexandre et Kaliastre ? S’agissait-il d’une coïncidence ? Elle avait du mal à y croire. Elle était intimement persuadée que l’ancien mercenaire accusé du meurtre de Dahomé s’était dirigé vers les falaises en sachant qu’un groupe s’était installé à proximité… Comment pouvait-il le savoir, elle l’ignorait. Mais sa fuite, bien que précipitée, lui semblait organisée, et elle le soupçonnait d’avoir eu une destination précise en tête lorsqu’il avait quitté le village des explorateurs. Ses actions étaient celles d’un homme investi d’une mission, pas celles d’un fuyard cherchant juste à s’éloigner le plus vite possible.
Enfin… En quoi la participation de Chloé à cette guerre pourrait-elle les aider à vaincre ? Certes, elle était une redoutable combattante, et Unélia savait précisément quel serait son rôle dans cet affrontement à venir. Elle en avait assez discuté avec Galothène pour avoir compris que la survie de la petite blonde était essentielle si elles ne voulaient pas se faire massacrer. Mais en voyant à quel point cette armée était nombreuse, elle ne put s’empêcher de se dire que cela ne suffirait pas.
Poussant un soupir découragé, Unélia se releva difficilement en hésitant sur la conduite à suivre. Elle n’était pas sûre de pouvoir en apprendre plus de cette vision et… Ses pensées furent interrompues lorsque le bruit caractéristique d’un cheval arrivant au galop lui parvint. Se retournant, elle sentit sa mâchoire lui tomber sur la poitrine. Cette somptueuse monture, elle l’aurait reconnue n’importe où. L’étalon d’Alexandre… Mais il était chevauché par une femme. L’apparition s’approcha et sa surprise atteignit des sommets. Farciel.
Elle s’était doutée que la guerrière, après avoir retrouvé Chloé et ses compagnons, tenterait de son côté d’en apprendre plus sur ce soit disant combat dont elle lui avait parlé, mais elle ne comprenait pas pourquoi elle montait Parcellion.
Frustrée par trop de questions, Unélia prit soudain une décision. Fermant les yeux, elle se concentra profondément et se projeta plus loin dans le futur.

*

Elle commença par froncer le nez dans son sommeil, sentant que quelque chose la dérangeait mais incapable pour l’instant de se réveiller. Toutefois, la sensation se fit plus insistante et elle finit par ouvrir les yeux, posant doucement une main sur son poignard au cas où. Quand elle comprit ce qui l’avait tirée de ses songes, elle se détendit et se redressa. Une plume qu’il avait utilisée pour lui chatouiller le visage à la main, Fester l’observait dans l’obscurité de l’abri et elle jeta un coup d’œil à Alexandre, allongé à côté d’elle, pour voir s’il dormait toujours. Quand elle constata que c’était le cas, elle regarda de nouveau le pisteur, qui lui fit signe de rester discrète et de le suivre. Intriguée, elle se leva avec prudence, restant pliée en deux dans la tente de fortune, et le rejoignit à l’extérieur après avoir récupéré ses épées.
_Que se passe-t-il ?
Une fois de plus, il lui fit signe de se taire alors qu’il s’enfonçait dans la nuit. Frustrée par tant de mystère mais trop curieuse pour désobéir, la petite blonde lui emboita le pas, caressant Mertao quand elle passa à côté de lui et constata qu’il ne dormait pas. Elle ne put s’attarder avec l’étalon, l’homme qu’elle suivait avançait trop vite et elle ne voulait pas le perdre de vue. Il ne s’arrêta qu’après plusieurs minutes de marche et attendit qu’elle rattrape son retard pour enfin s’expliquer.
_J’ai repéré les traces de Kaliastre, je suis persuadé qu’il s’est arrêté non loin d’ici.
Il lui fallut un moment pour analyser cette information, et elle finit par demander :
_Pourquoi en faire un tel secret ?
_Parce qu’Alexandre insistera pour qu’il soit traîné en justice. Et je pense qu’il ne mérite pas cet honneur.
_Tu veux que je le tue, réalisa-t-elle, abasourdie.
_Ne prétends pas que l’idée ne t’a pas traversé l’esprit.
Traversé l’esprit ? Elle l’obsédait depuis qu’ils s’étaient lancés dans cette poursuite, mais elle avait pensé ne pas avoir l’occasion de mettre ce plan à exécution. Elle avait eu l’intention de tout faire dans les règles, de faire avouer à l’ancien mercenaire et de le présenter aux Adalantes afin qu’elles décident de son sort… Pourtant, la vengeance serait si douce si elle pouvait enfoncer une lame dans son corps comme il l’avait fait avec Dahomé. Elle se sentirait tellement mieux si elle pouvait punir le crime elle-même. La rage qui la dévorait de l’intérieur s’en retrouverait apaisée, comme lorsqu’elle avait défait Bélicien sur le champ de bataille après qu’il lui ait volé l’une de ses plus proches amies.
D’un autre côté, elle savait qu’Alexandre serait contre cette idée et qu’il aurait raison. Une telle initiative n’apaiserait en rien les relations entre les explorateurs et les guerrières, tuer l’un des leurs n’était pas le meilleur moyen de leur prouver qu’elles étaient dignes de confiance.
Et puis… Il y avait autre chose qui bridait son désir de vengeance. Cette opportunité que lui offrait Fester était suspecte. Elle n’avait logiquement aucune raison de le penser, d’autant que le pisteur avait volontiers accepté de les mener au grand blond pour leur permettre de le juger pour le meurtre, mais elle sentait que quelque chose n’allait pas. Il faisait preuve de trop de bonne volonté, et elle avait appris à se méfier de telles attitudes, en particulier depuis qu’elle avait appris que Kaliastre, l’un des rares hommes qui ne semblaient pas détester sa tribu, était en réalité un ardent adversaire des Adalantes.
Malgré tout, elle pouvait mettre tous les avantages de son côté. Accepter de jouer le jeu sans montrer à Fester qu’elle trouvait étrange ce service qu’il lui rendait, trouver Kaliastre, le mettre hors d’état de nuire, et ensuite seulement résoudre l’énigme du pisteur. Une fois qu’il penserait qu’elle lui faisait confiance et qu’il ne se méfierait plus d’elle.
Alors elle acquiesça d’un geste résolu et suivi l’homme pendant qu’il s’éloignait de l’abri où dormait encore Alexandre.

*

Farciel sourit en repérant devant elle la forme caractéristique d’une tente très basse. L’une de ses montures s’était blessée dans la journée, une entorse sans gravité, mais qui la ralentissait considérablement. Elle avait été obligée de lui rendre sa liberté en espérant que les années de dressage ne l’avaient pas privée de ses réflexes de survie, et la jument qu’elle chevauchait en ce moment commençait à montrer des signes de fatigue. Parvenir enfin à destination était une véritable bénédiction, elle n’aurait pas pu continuer à lui imposer ce rythme pendant très longtemps. L’animal s’arrêta net quand elle lui en donna l’ordre et elle sauta aussitôt à terre pour se diriger sous l’abri. Elle avait à peine franchi l’ouverture que l’unique occupant s’était redressé autant que le lui permettait la faible hauteur de la toile et la menaçait de la pointe d’une épée. Elle leva les mains en signe d’apaisement et dès qu’il la reconnut, le jeune homme abaissa son arme.
_Farciel ? Que fais-tu ici ?
_Vous vous dirigez au devant d’ennuis.

*

_Est-ce encore loin ?
_Nous arrivons.
Repérant le minuscule sourire dans la voix de l’homme qu’elle suivait, Chloé fronça les sourcils et posa la main sur l’une de ses épées. Cette expédition imprévue en pleine nuit ne lui disait rien qui vaille, et l’attitude du pisteur depuis quelques minutes était étrange. Ce n’était rien de précis, mais elle avait appris à se fier à son instinct, et l’atmosphère semblait s’être chargée de tension, comme si les événements arrivaient à leur point culminant. Brièvement surprise et distraite par un bruit de vagues, elle relâcha son attention… Et reçut aussitôt un coup au visage. La violence la prit au dépourvu et elle bascula en arrière, trouvant tout juste le temps de rouler sur le côté pour éviter la lame qui allait s’abattre sur elle.
Elle n’avait aucun doute sur l’identité de son agresseur, seul Fester se trouvait à proximité et elle avait pressenti quelque chose de ce genre, ce qui rendait inexcusable son manque de réaction immédiate. Toutefois, quand elle se releva tout en tirant ses épées de leurs fourreaux, la stupéfaction la figea sur place. Le pisteur était entouré d’une dizaine d’autres hommes qu’elle n’avait pas entendu arriver, et tous la menaçaient de leurs armes. La logique lui dictait de prendre un pas de recul, mais elle refoula cette idée pour tenir plutôt sa position, refusant de montrer le moindre signe de faiblesse.
_Qui êtes-vous ?
_Quelle importance ? Tu vas mourir cette nuit.
Elle releva les lames dans un geste de défi tout en adoptant une posture d’attaque, genoux légèrement pliés et buste penché en avant.
_J’aime connaître l’identité des gens que je m’apprête à tuer.
Voyant Fester s’approcher d’elle, un sourire de prédateur aux lèvres, elle fit un pas en avant, menaçante. Mais le pisteur ne se laissa pas intimider, se contentant de faire signe aux autres de se lancer alors qu’il admettait :
_Un ou deux tomberont peut-être, mais même toi tu ne peux venir à bout de tant d’adversaires.
Il s’écarta là-dessus et elle ne put s’empêcher d’admirer la technique. Elle s’y était attendue et parvint donc à éviter le premier assaut sans trop de peine, mais ses paroles et le fait qu’il lui ait bloqué la vue en parlant avait donné l’avantage à l’attaquant. Un instant déséquilibrée, elle recula et eut du mal à écarter la deuxième lame qui se dirigeait vers elle. Le choc des armes s’entrechoquant amena presque un sourire sur son visage alors que ses réflexes de combattantes prenaient le dessus sur les doutes et les questions.
Fester avait raison, elle ne pourrait pas tous les éliminer et ils finiraient par prendre le dessus, mais si elle devait mourir, c’était ainsi qu’elle voulait que ça se passe.
Ils ne commettaient pas l’erreur de se jeter sur elle l’un après l’autre, remarqua-t-elle avec un brin de désarrois. Deux hommes passèrent derrière elle alors qu’elle était occupée à en repousser deux autres et elle dut se jeter à terre pour éviter toutes ces attaques simultanées. Atterrissant à plat ventre et se retenant de justesse d’une main sans pour autant lâcher ses épées, elle entendit des lames se heurter au-dessus d’elle, les hommes emportés par leur élan s’affrontant involontairement entre eux pendant une brève seconde.
Elle profita de leur surprise pour se redresser à genoux et balayer l’air devant elle de ses armes, blessant aux jambes les deux adversaires qui lui faisaient face. D’un mouvement du poignet, elle retourna ses épées et les enfonça à l’aveuglette derrière elle, satisfaite d’entendre un râle quand l’une des lames pénétra dans la chair de celui qui se trouvait à sa gauche. La seconde arme toutefois ne rencontra aucune résistance. Elle avait manqué l’autre attaquant, et elle le paya quand un coup de pied dans son dos la projeta en avant, lui coupant le souffle.
N’ayant ni le temps de se relever, ni celui de s’écarter, elle s’attendait à pousser rapidement son dernier soupir, mais rien ne vint. Ni douleur, ni insulte, ni déchirure d’une lame plantée dans son dos. Elle se releva alors d’un bond et se retourna pour avoir la surprise de découvrir que son agresseur affrontait désormais un autre adversaire… Un homme qui venait de lui sauver la vie.
_Kaliastre ?
_Plus tard, les questions.
Se ressaisissant rapidement, elle ne chercha pas à comprendre davantage et elle se plaça dos à lui dans une marque de confiance étonnante de sa part. Les deux hommes qu’elle avait blessés étaient encore en état de combattre et ils se jetèrent sur elle d’une façon si prévisible qu’elle parvint sans peine à esquiver, et au passage à trancher une gorge. Parmi les ennemis qui étaient jusque là restés plus ou moins en retrait, trois s’approchèrent, menaçant, pendant que les autres la contournaient pour former un cercle autour d’elle et du grand blond. Elle plissa les paupières en tentant de mieux les distinguer dans l’obscurité.
Elle entendit soudain un râle dans son dos et elle se retourna brièvement pour vérifier que ce n’était pas Kaliastre qui était blessé. Soulagée, elle vit son opposant s’écrouler en tentant vainement de ralentir le flot de sang qui lui sortait du ventre. Elle reporta alors son attention sur ceux qui se trouvaient devant elle, cherchant du regard Fester. Elle le découvrit un peu plus loin, observant la scène avec une satisfaction qu’elle ne pouvait que comprendre.
Entourés par sept hommes, avec elle fatiguée par ce début de combat et Kaliastre épuisé par ses jours de marche, ils n’avaient pas énormément de chances de s’en sortir. A moins que… Elle hésita. Elle savait qu’en utilisant son pouvoir, elle reprendrait l’avantage, mais pouvait-elle le faire sans s’épuiser jusqu’à se mettre en danger ? Et surtout devant l’ancien mercenaire ? Lui révéler ce secret, n’était-ce pas placer les Adalantes dans une situation plus délicate encore ? Après tout, il était supposé être un ennemi, malgré ce que suggéraient ses actions des dernières minutes. Elle inspira profondément en voyant le cercle se refermer autour d’eux. Elle n’avait pas le choix, si elle voulait survivre… Au moment où elle prenait sa décision, elle eut la stupéfaction d’entendre son sauveur marmonner à son intention :
_Si tu possèdes l’un des dons si particuliers des Adalantes, c’est le moment de t’en servir.

*

A suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 4:01

Citation :
Sixpence : aaaaaaaaaaaaaaah la vache la vache !!!!
Trop bon, court mais intense comme on dit !
Bon bah mon intuition était bonne je suppose, je suis certaine maintenant que ce groupe d'homme fraichement débarqué se sont les anciens adversaires des Adalantes, c'est le retour mais la menace de grosse bataille.
Rhaaaaaaaaaaaa gros connard ce Fester, une attaque surprise préméditée, je l'ai pas vue venir celle-là bien joué !
Et Kaliastre qui débarque juste au bon moment, c'est le personnage parfait lui, au même rang que Alexandre et Valérian mdr
Et pi au final la réplique qui tue tout, j'adoOoOoOre, mais je m'y attendaaaaaaaaaaaais !
J'aime comment les événements se déroulent et arrivent.
C'est bien mené tes histoires de prémonitions qui laissent bien planer le mystère et les scènes présentes apportent toujours du nouveau c'est super !

Vivement la suite !

---

Citation :
Chlo : Rahhhhhhhh des nouveaux venus peu sympathique, comme c'est étrange ^^

Kaliastre est en réalité le petit ami du jumeau de Chloé j'en suis sûreeeeeeuhhhhhhhhhh

Fester en rondelles on avait dit! En rondelllllllleuhhhhhhhhhhhhhh (oui, j'me suis pas calmée depuis ^^)


Pretounette, t'es un as
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 4:01

Avis aux lecteurs (euh... trices lol) qui sont encore là : le prochain chapitre risque d'avoir quelques jours de retard, mon surbookage s'arrange pas avec le temps.
Désolée, je ferai mon maximum, promis
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 4:03

Citation :
Alexiel : Rholala, ce chapitre était trop bien, malgré le cliffanger final (encore).

Enfin bon la qualité de cette fic fait qu'on peut attendre un peu alors prend ton temps pour nous faire un super chapitre !

---

Citation :
Sixpence : T'inquiète Pret' je comprends bien va ! Et puis vu la régularité de tes posts un petit retard passera inaperçu.

---

Citation :
Chlo : Non, non t'inquiète, on ne va pas te donner la fessée

Quoique ^^
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 4:04

Merci pour votre patience ! J’ai l’impression que les chapitres raccourcissent de plus en plus, mais ça me permet de poster à peu près régulièrement, c’est déjà ça. Tout plein de révélations et de coupures sadiques dans celui-là, quelle surprise ! Wink

Chapitre 8


_Où sont Fester et Chloé ?
Alexandre sembla ne s’apercevoir de leur absence qu’à cet instant. Intrigué, il fouilla la tente du regard à la recherche de ses deux compagnons de voyage, mais il ne put que constater qu’ils n’étaient effectivement plus là. Rangeant son épée, il sortit de l’abri tout en se doutant qu’il ne les trouverait pas davantage dehors.
_Leurs montures sont encore là.
Farciel acquiesça en le rejoignant à l’extérieur. Elle avait vu les trois chevaux attachés en approchant et avait logiquement pensé que les trois cavaliers étaient bien présents, qu’elle était arrivée à temps pour leur parler de la vision d’Unélia… Il semblait que ce n’était pas le cas. Désignant un point sur le sol, elle annonça :
_Ils se sont éloignés à pied.
Stupéfait par la réalisation, Alexandre mit une seconde à se remettre. Il n’arrivait pas à décider ce qui le perturbait le plus, du fait qu’il ne se soit pas réveillé alors que ses deux compagnons quittaient leur campement de fortune, ou du fait que Chloé n’ait pas pris la peine de le prévenir. Une sensation désagréable s’empara soudain de ses entrailles et il porta une main à son ventre pour tenter de réfréner la douleur. Un mauvais pressentiment… Il lâcha presque un rire dénué d’humour à ses propres pensées. La femme qu’il aimait avait disparu, probablement pour partir à l’assaut d’un meurtrier qui était peut-être bien plus fort qu’elle. Nul besoin d’être devin pour se douter que quelque chose risquait de mal tourner. Et si cette constatation ne suffisait pas, la présence de Farciel ajoutait encore au malaise, réalisa-t-il en se tournant soudain vers elle pour répéter :
_Que fais-tu ici ?
Elle sembla surprise par la question. Il ne pouvait pas lui en vouloir, ils avaient des préoccupations plus importantes, mais la curiosité le rongeait.
_Unélia a eu une vision. Chloé est en danger.
Le froid de la nuit le frappa d’un seul coup, sans doute avivé par la peur qui s’insinuait en lui, et il retourna à l’intérieur pour s’emparer de son manteau. L’enfilant rapidement, il se munit aussi de son épée et d’un poignard qu’il glissa à sa ceinture avant de ressortir. Il entreprit alors de seller Parcellion, ses gestes secs et efficaces, tout en demandant d’une voix plus dure qu’il ne l’aurait voulu :
_Qu’a-t-elle vu ?
_Chloé, affaiblie et épuisée. Elle n’était apparemment pas blessée, mais… Deux hommes se battaient près d’elle. L’un d’eux est sans doute Kaliastre, et je pense désormais que le second doit être Fester.
_Faisait-il nuit ?
Farciel acquiesça, comprenant le sens de la question. Il cherchait à savoir combien de temps il leur restait avant que cette prémonition se réalise. Jetant un coup d’œil vers le ciel, elle poussa un soupir. Il était encombré, l’obscurité était profonde et le croissant de lune en partie dissimulé par les nuages était minuscule… Timide, aurait dit Unélia. Il y avait toutes les chances pour que cette nuit soit celle dont avait rêvé la jeune prophétesse.
_Reste ici.
_Quoi ?
_Je vais les chercher. Quelqu’un doit garder un œil sur les chevaux. Et sur le campement.
_C’est hors de question, Alexandre. Je te laisse y aller seul, mais j’ai ma propre mission à accomplir.
_Quelle mission ?
_Une guerre se déroule non loin de l’endroit où Unélia a eu sa vision. Je veux savoir de quoi il retourne. Elle m’a donné des indications assez précises pour que je trouve le champ de bataille en me basant sur la direction dans laquelle se dirigent les traces de pas de Fester et Chloé.
_Une guerre ? Mais les explorateurs et les Adalantes…
_Se trouvent chacun dans leur camp. Je sais. C’est bien la raison pour laquelle je suis si intriguée. Je ne me fais pas de soucis pour Chloé à présent que je sais que tu vas la retrouver. Kaliastre pourrait battre Fester sans trop de peine, mais tu lui donneras bien plus de fil à retordre. Ce qui m’inquiète davantage, c’est cet affrontement dont nous ne savons rien.
Il hocha la tête, reconnaissant la logique de ses arguments. Laisser le campement sans surveillance ne lui plaisait pas, surtout s’il devait y abandonner les montures de ses compagnons, mais elle avait raison. Il aurait sans doute pu emmener les chevaux avec lui, mais ils risquaient de le ralentir. Il chevaucherait plus librement en laissant Parcellion galoper à sa guise qu’en guidant deux animaux par une corde et il avait comme l’impression que chaque minute comptait. Alors qu’il enfourchait l’étalon, Farciel attacha sa monture la plus fatiguée avec les autres et se hissa sur la deuxième. Elle ne lui accorda plus qu’un bref signe du menton avant de s’éloigner au galop et il l’imita, suivant tant bien que mal les empreintes dans cette nuit trop sombre.

*


Contrairement à Chloé, elle avait toujours eu une vue meilleure que l’ouïe, aussi aperçut-elle les combattants avant de les entendre. Elle tira violemment sur les rênes pour diminuer les risques d’être surprise, et sa monture protesta aussitôt en se cabrant haut sur ses postérieurs. Farciel poussa un juron en serrant les cuisses, en se penchant en avant et en se cramponnant à la crinière, attendant que la fureur de l’animal s’apaise. La jument finit par se laisser retomber, prenant de nouveau appui sur ses quatre membres, signalant son mécontentement en secouant la tête. La guerrière s’excusa d’une brève caresse sur l’encolure. Elle savait qu’une pression trop poussée sur le mors pouvait blesser, mais elle n’avait pas eu le temps de réfléchir et elle avait trop besoin de discrétion pour s’en préoccuper. Quand sa monture fut complètement calmée et qu’elle ne risqua plus de les faire repérer, Farciel put observer l’affrontement. Elle était trop loin pour vraiment distinguer quoi que ce soit, mais elle n’était pas sûre de pouvoir s’approcher davantage. En même temps, avait-elle le choix ? Elle était venue pour découvrir ce qui se passait, et elle n’y parviendrait pas en restant plantée là. Une idée germa soudain dans son esprit. Il y avait une chance pour qu’au moins l’une des armées présentes ait un campement à proximité, peut-être pouvait-elle le chercher, y trouver une sentinelle et lui arracher les réponses dont elle avait besoin.
Elle acquiesça pour elle-même à ce raisonnement et elle serra les mollets pour inciter la jument à repartir au pas. En contournant les combattants d’assez loin pour ne pas être vue, elle finirait forcément par tomber sur des traces qu’ils avaient dû laisser dans la neige en se rendant sur le lieu de la bataille. Elle n’aurait plus qu’à les suivre pour trouver ce qu’elle cherchait.

*

Il ne perçut pas le danger et n’eut donc pas le temps de s’y préparer. Un léger renfoncement dans la neige, une zone à peine plus molle que la moyenne dissimulant un trou dans le sol, et Parcellion s’effondra en plein galop. Le cavalier bascula en avant, passant par-dessus la tête de l’étalon et atterrissant sur le dos dans un bruit sourd. Le choc expulsa tout l’air de ses poumons et lui fit tourner la tête pendant quelques secondes. Il lui fallut un moment pour comprendre ce qui s’était passé. Quand il eut repris ses esprits, il testa ses membres un à un, bougeant avec précaution les bras, puis les jambes avant de se redresser en ayant constaté qu’il n’avait rien de grave. La neige avait amorti la chute et il s’en tirait bien, malgré la douleur dans son épaule droite. Il réussit à se relever complètement, vacilla un court instant sur ses appuis, et se retourna brusquement en comprenant qu’il n’était pas le seul à être tombé. La vague crainte qu’il ressentait se mua en véritable peur quand il s’aperçut que sa monture ne s’était pas encore relevée. Franchissant les quelques pas qui les séparaient, il s’agenouilla près de la tête de l’animal et posa une main sur les naseaux, chuchotant au passage quelques mots de réconfort. Les yeux s’ouvrirent et Parcellion leva la tête à l’appel de son nom. Presque soulagé par cette réaction, Alexandre se leva en tirant délicatement sur les rênes pour signaler à l’étalon qu’il devait se remettre sur pieds.
_Allez, ne me fais pas ça, vieux frère.
Un hennissement agacé lui répondit, mais l’équidé accepta de tenter l’effort. Les sabots avant se plantèrent dans la neige… Et la jambe droite flancha aussitôt. Parcellion ne renonça pas. Il évita de s’appuyer sur son membre blessé et donna un puissant coup de reins, se retrouvant finalement debout, et faillit presque s’effondrer aussitôt. Le jeune homme fronça les sourcils en voyant l’étalon lutter pour garder son équilibre. Il n’avait pas pensé que la chute était si grave et il craignit soudain de devoir faire le même sacrifice que Kaliastre. Passant une main sur l’épaule de sa monture pour l’assurer de son soutien, il se pencha pour examiner sa jambe droite. L’animal leva le sabot en signe de contestation quand son cavalier passa les doigts un peu trop durement sur le boulet sensible. Alexandre le réconforta d’une caresse tout en retenant un sourire. Une foulure, rien de plus, la zone au-dessus du sabot commençait à enfler tout doucement. La blessure serait douloureuse quelques jours, mais elle n’avait rien de dramatique. Il eut une grimace en réalisant qu’elle ne justifiait pas le mal qu’avait eu Parcellion à se lever. Passant sous l’encolure, il jura en découvrant pour la première fois l’antérieur gauche de l’animal. Un filet de sang coulait le long de la jambe en partant du genou ouvert. L’étalon avait dû tomber sur une pierre dissimulée par la neige.
_Tu t’en remettras, murmura-t-il d’une voix rassurante. Ca va aller, ne t’inquiètes pas.
Apaisé par le ton plus que par les paroles, l’étalon émit un doux hennissement et donna un coup de naseaux à son cavalier, qui lui offrit une caresse en retour. Surmontant les vestiges de sa crainte et le soulagement, le jeune homme annonça plus fermement :
_Bon, tu vas me détester, mais je n’ai pas le choix. Tu risques une infection. Tu me fais confiance, n’est-ce pas ? Attends une minute.
Tout en parlant continuellement à l’animal, il se mit à fouiller dans sa besace, se félicitant de l’avoir emportée malgré la précipitation. Il y trouva vite l’objet qu’il cherchait. Débouchant la petite gourde qui n’avait heureusement pas explosé sous l’impact, il la plaça sous les naseaux de Parcellion, qui eut aussitôt un mouvement de recul. Alexandre réprima un sourire. Il s’était attendu à une telle réaction, mais il avait voulu que l’étalon sente l’alcool pour avoir une idée de ce qui l’attendait. S’emparant des rênes avec fermeté, il passa un bras autour de l’encolure de sa monture pour la retenir autant que possible… Et il renversa le contenu de la gourde sur la blessure ouverte. Comme il s’y était attendu, Parcellion se cabra aussitôt en poussant un hennissement enragé. Alexandre relâcha son emprise sur son corps pour ne pas risquer de se faire renverser par l’animal rendu fou de douleur, mais il garda les rênes en main, espérant pouvoir tenir. S’il connaissait l’étalon, il allait encore avoir deux ou trois mouvements d’humeur, mais il se calmerait quand la souffrance s’apaiserait et qu’il comprendrait que son cavalier avait fait ça pour son bien. Il avait tort. L’animal se calma plus vite encore qu’il ne l’avait cru. Se laissant retomber, il hennit de nouveau à la douleur que le geste fit renaître dans son boulet foulé, mais il cessa de s’agiter.
Le jeune homme passa un long moment à l’apaiser de caresses et de paroles sans aucun sens. Quand la respiration de Parcellion reprit un rythme normal et qu’il fut persuadé que l’étalon n’allait pas tenter de partir au galop, Alexandre décrocha les rênes du mors afin d’éviter que sa monture ne marche dessus et se blesse davantage en son absence. Puis il le débarrassa de sa selle et la posa à côté de lui. L’étalon n’était pas en état de le transporter, ni même de marcher pour le moment, et il ne pouvait pas se permettre d’attendre qu’il guérisse ou de faire demi-tour, c’était la vie de Chloé qui était en jeu.
_Ecoute, vieux frère, je vais devoir continuer sans toi. Je ne peux pas t’attacher, il faut que tu puisses t’enfuir en cas de danger, et que tu aies une chance de t’en sortir si… Si je ne reviens pas. Mais je vais laisser le harnachement ici, d’accord ? Ca nous servira de point de repère.
Il doutait que Parcellion comprenne les mots, mais il savait qu’il comprenait les gestes et il lui faisait assez confiance pour être persuadé que s’il avait le choix, il ne s’éloignerait pas de l’endroit où il savait que son cavalier le retrouverait.
Poussant un soupir en voyant l’animal secouer la tête et s’ébrouer en guise de protestation, il lui accorda une dernière caresse, et il continua à pied sur le chemin qu’il suivait avant l’accident.

*

Si tu possèdes l’un des dons si particuliers des Adalantes, c’est le moment de t’en servir.
La remarque de Kaliastre tournoyait dans son esprit et elle se sentit prise d’un vertige qu’elle eut le plus grand mal à combattre. Il n’était pas censé savoir, c’était la seule pensée rationnelle qu’elle parvenait à formuler. Les visages de leurs attaquants se mêlaient dans sa tête et elle dut fermer les yeux une brève seconde. Elle eut heureusement le réflexe de les rouvrir en entendant un bruit furtif et en se rendant compte que l’un de leurs ennemis profitait de sa distraction pour approcher. Elle leva une épée juste à temps pour éviter le pire, les lames se rencontrant dans un fracas qui sembla réveiller les autres. Tous se jetèrent sur eux en même temps et elle entendit le grand blond jurer dans son dos alors qu’il repoussait deux opposants. Elle-même se baissa pour ne pas être décapitée et elle parvint à se redresser juste à temps pour détourner la lame de son ennemi et l’empêcher de blesser Kaliastre avec le coup qui lui était destiné. Repérant aussitôt une faille dans les attaques simultanées, elle se reprit et s’agenouilla, parvenant à repousser de son esprit les pensées trop encombrantes.
Elle posa une main à terre et se concentra, son geste et sa brève immobilité prenant leurs attaquants suffisamment au dépourvu pour qu’ils s’interrompent un instant… Un instant qui leur fut fatal. Les flammes naquirent au bout de ses doigts, faible lueur dans cette obscurité inquiétante. Elle les transforma aussitôt en une haute barrière de feu qui s’étendit autour d’elle, formant un cercle de protection qui se referma sur elle et Kaliastre. Les autres reculèrent de quelques pas, surpris et inquiets, mais elle ne leur laissa pas le temps de s’interroger sur la conduite à suivre ou même de penser à fuir. A présent qu’ils avaient vu de quoi elle était capable, elle ne pouvait pas les laisser vivre, ou c’était l’un des plus grands secrets des Adalantes qui serait menacé. Luttant contre la sensation de nausée et d’épuisement, elle agrandit le cercle et donna davantage de puissance aux flammes. Elle sentit une main se poser sur son épaule en guise de soutien et elle s’accrocha à la sensation, puisant davantage de force dans ce simple contact. Le feu atteignit les deux hommes les plus proches d’elle, s’agrippant à leurs vêtements et provoquant une peur panique dans leurs rangs. L’un de leurs compagnons eut la présence d’esprit d’enlever son manteau pour tenter d’étouffer le brasier qui était en train de tuer deux d’entre eux, mais elle réagit aussitôt en commandant aux flammes de s’emparer du morceau de tissu, et l’homme se transforma à son tour en torche humaine, ainsi que tous les autres.
Tirant une satisfaction sans nom de leurs cris d’horreur et de douleur tout autant que de l’odeur de chair carbonisée, elle s’écroula à cet instant, ses forces la désertant alors que le contrecoup de l’utilisation de son pouvoir se faisait pleinement sentir. Sa sérénité fut de courte durée. Quand les cris se calmèrent, la vie finissant de s’échapper de chacun de ces corps, elle entendit l’ancien mercenaire annoncer :
_Il n’y a pas le compte.
Allongée à terre, transpercée par le froid qui traversait sa fourrure et s’insinuait en elle, elle eut tout juste la force de murmurer :
_Quoi ?
_Il n’y a pas assez de corps. Fester… Fester a dû s’enfuir.
_Rattrape-le.
_Je ne peux pas.
_Pour…
Elle n’eut pas la force de finir sa question, mais il avait visiblement compris. Posant un genou à terre et dégageant une longue mèche de cheveux de son visage, il expliqua :
_Parce que je ne peux pas te laisser seule ici. D’autres pourraient savoir où nous sommes. Et tu n’es pas en état de te déplacer, encore moins de te défendre.
Elle aurait volontiers protesté, mais elle n’en trouva pas le courage et elle en déduisit qu’il n’avait pas tort. Alors elle prononça simplement :
_Boire.
Elle vit une grimace déformer un instant ses traits.
_J’ai laissé ma besace sur place en entendant les bruits de combat.
Elle poussa un grognement frustré en poussant sur ses bras pour tenter de se retrouver dans une position assise. Le mouvement provoqua un haut-le-cœur et elle se pencha de nouveau pour vomir dans la neige, avec l’impression d’avoir combattu plusieurs jours d’affilée sans manger ou dormir. Elle finit par réussir à se redresser et s’accrocha au bras du grand blond en ordonnant faiblement :
_Aide-moi.
Il secoua la tête devant son obstination mais accepta de lui donner un coup de main. S’emparant fermement de son avant-bras d’une main et glissant son autre bras sous ses épaules, il l’aida à se lever. Elle tangua un moment contre lui, finissant par se stabiliser mais semblant peu assurée.
_Et maintenant ?
_Maintenant, répondit-elle, Fester.
_Tu n’es…
_La ferme, Kaliastre.
Elle n’en dit pas plus. Parler était un effort inutile et elle n’avait pas l’intention de se lancer dans un débat avec lui. Elle ne changerait pas d’avis, elle savait qu’elle avait raison. Elle ne pouvait certes pas rester ici seule, pas si d’autres ennemis étaient susceptibles de la trouver, mais elle ne pouvait pas non plus permettre que le pisteur leur échappe. C’était de toute évidence lui qui avait alerté ces hommes et si d’autres étaient dans les environs, il allait certainement les rejoindre. Il représentait un danger et elle refusait de le laisser s’en sortir ainsi. Elle était persuadée que Kaliastre adhérerait à son point de vue. Il n’avait pas le choix, il voulait certainement retrouver Fester au moins autant qu’elle. L’entendant pousser un soupir résigné, elle tenta un sourire victorieux qui se mua plutôt en rictus. Sans un mot, il aida la jeune femme à passer un bras autour de son cou pour mieux la soutenir et, la traînant à moitié, il entreprit de chercher la direction qu’avait pu emprunter le traitre. Repérant des traces de pas dans la neige, il la consulta du regard, cherchant à savoir si elle allait tenir le coup. Elle lui accorda un hochement de tête résolu. Sceptique, il haussa les épaules. Ils pouvaient essayer, mais il doutait qu’ils y parviennent étant donné l’état dans lequel elle se trouvait. Il emprunta sans un mot la piste laissée par Fester, la soutenant toujours. Le bruit de vagues qu’elle avait déjà repéré un peu plus tôt se fit de nouveau entendre et elle s’aperçut qu’ils s’en approchaient. C’était étrange, elle ne comprenait pas pourquoi le pisteur se dirigeait vers ce qui devait être un océan, il se retrouverait aussitôt acculé. Mais réfléchir la fatiguait trop et elle renonça à tenter de comprendre. Les spéculations ne serviraient à rien, elle obtiendrait des réponses bien plus claires une fois qu’ils l’auraient rattrapé… S’ils y arrivaient.
Elle ne garda pas le silence longtemps. Ils avaient à peine commencé à avancer quand il l’entendit murmurer :
_Parle.
_Quoi ?
_Parle-moi. Ou je vais m’endormir.
Lui jetant un coup d’œil, il comprit qu’elle disait vrai. Ses paupières étaient à moitié fermées et sa tête dodelinait comme si le sommeil s’était déjà presque emparé d’elle. Aussi peu dynamique qu’elle soit en ce moment même, elle deviendrait un véritable poids mort si elle s’endormait pour de bon, aussi consentit-il à demander :
_De quoi veux-tu que je te parle ?
Une violente toux la secoua quand sa question lui arracha un rire amer. De quoi pouvait-il lui parler, en effet ? De la raison qui l’avait poussé à quitter le campement si précipitamment, passant aussitôt pour le coupable idéal ? De ce qu’il savait du meurtre de Dahomé ? De ce qui se disait au cours des réunions secrètes tenues entre les partisans de la guerre et de pourquoi il y avait participé ? De la façon dont il avait entendu parler des pouvoirs des Adalantes ? Sa question était pertinente, il n’avait pas grand-chose à lui dire, aucune explication à lui donner songea-t-elle ironiquement. Cherchant parmi ses interrogations celle qui était la plus urgente, elle décida que la mort de Dahomé était sans doute primordiale… Mais elle était plus curieuse encore sur un autre point. Alors elle rassembla ses forces pour former une phrase cohérente :
_Comment savais-tu, pour mon don ?
_C’est une longue histoire.
Elle leva sur lui un regard significatif et il poussa un soupir en comprenant la remarque muette. Le but était de la tenir éveillée, plus l’histoire était longue, mieux cela serait, d’autant qu’à l’allure à laquelle ils avançaient, il leur faudrait un bon moment avant de trouver Fester. Alors il se résigna à commencer :
_Tu n’étais pas la première Adalante que j’ai rencontrée. Tu n’étais pas non plus la première à m’avoir choisi comme reproducteur.
Il sentit soudain une résistance à ses côtés et il réalisa qu’elle s’était arrêtée, sous le choc de la révélation. Après une seconde, elle reprit sa marche laborieuse en ordonnant simplement :
_Explique.
_Il y a une dizaine d’années, je me suis enrôlé dans la marine. Nous étions en guerre et tous les hommes en état de se battre ont été réquisitionnés. Mon pays faisait partie d’un archipel. L’une des îles voisines avait décidé de nous conquérir pour agrandir son territoire. Notre plan de bataille était simple : la flotte devait se diviser en deux. Une partie devait rester pour défendre le pays, l’autre devait aller se réfugier sur le continent tout proche pour intervenir en renfort au plus fort de la bataille. J’appartenais à la deuxième vague d’assaut.
Chloé fronça les sourcils, étonnée qu’il prenne le temps de situer ainsi le contexte. Elle le savait plutôt avare de mots et s’était attendue à ce qu’il marmonne quelques vagues explications, pas à ce qu’il aborde aussi ouvertement toute une période de sa vie. Elle l’avait encore sous-estimé, réalisa-t-elle. Il savait qu’elle devait rester consciente et que la seule façon pour y parvenir était de la tenir en haleine… Et il réussissait à merveille. Si tout son corps continuait à la faire souffrir et si elle se sentait encore abattue, elle avait en revanche presque oublié les nausées. Remarquant qu’il semblait plongé dans ses souvenirs, elle demanda d’une voix toujours affaiblie :
_Que s’est-il passé ?
_Il y a eu des négociations entre les deux îles, ce qui a retardé la bataille. Nous étions tenus au courant de l’évolution des choses grâce à des messagers qui traversaient régulièrement la mer afin de ne pas nous laisser dans le noir. Les pourparlers se sont éternisés. Ils ont duré plusieurs mois et ceux qui étaient sur le continent ont commencé à s’installer. La probabilité d’une guerre s’éloignait petit à petit.
_Et des femmes sont arrivées, devina-t-elle, commençant à réaliser en quoi l’histoire qu’il lui racontait était liée à sa révélation quelques minutes plus tôt.
_Un petit groupe, pas plus d’une dizaine. Elles nous ont dit être des esclaves qui avaient échappé à leur maître et cherchait un endroit où se réfugier. Nous leur avons offert l’asile. En deux ou trois jours, la plupart d’entre elles se sont mises en couple avec certains des hommes. Quelque chose d’étrange s’est produit quelques semaines plus tard : trois ont appris qu’elles étaient enceintes, et elles ont aussitôt disparu. On ne les a plus jamais revues.
Des Adalantes à la recherche de reproducteurs, qui étaient retournées à leur tribu une fois leur devoir accompli. Le procédé était bien connu de leur groupe, c’était de cette façon que les guerrières trouvaient généralement des mâles compatibles.
_Et ensuite ?
_Ensuite, j’ai rencontré l’une des dernières célibataires. Jusque là, je ne les avais aperçues que de loin et j’avais d’autres préoccupations. Mais ce jour-là…
Il s’interrompit un instant, et elle eut la surprise de voir ses lèvres se retrousser sur un sourire songeur. Intriguée, elle attendit qu’il reprenne la parole. Il secoua brièvement la tête et continua :
_Ce jour-là, je suis tombé amoureux. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que Coriale n’était pas celle qu’elle prétendait être. Son comportement était celui d’une combattante, pas celui d’une esclave. Je l’ai vue au cours d’une altercation avec un homme qui lui faisait des avances un peu trop poussées. Elle l’a mis à terre avant même que j’ai eu le temps d’intervenir. Nous avons passé plusieurs semaines ensemble et un beau jour, elle m’a annoncé qu’elle s’en allait, comme ça, sans prévenir.
_Elle était enceinte, supposa-t-elle aussitôt.
Il acquiesça.
_Je ne l’ai su qu’un peu plus tard. Quand elle est partie, je l’ai suivie. Je l’ai vue rejoindre un petit groupe de femmes armées jusqu’aux dents et j’ai pu entendre leur conversation. C’est là que j’ai appris qui elles étaient et pourquoi elles avaient eu besoin d’hommes. J’étais sous le choc, comme tu peux l’imaginer. Le lendemain, elles devaient retrouver leur tribu et attendre que les dernières reproductrices qui n’étaient pas encore enceintes les rejoignent à leur tour.
_Qu’as-tu fait ?
_J’ai profité du tour de garde de Coriale pour l’aborder pendant que les autres étaient endormies. Heureusement, elle a insisté pour que nous nous éloignions du groupe afin de ne pas les réveiller. S’en est suivie la plus belle dispute que j’ai jamais eue avec qui que ce soit. Quand j’ai vraiment réalisé qu’elle n’avait fait que se servir de moi, j’ai été furieux. J’ai menacé de révéler leur existence. C’est là qu’un duel s’est engagé.
Chloé entendit une exclamation étranglée. Il lui fallut une seconde pour comprendre qu’elle était sortie de sa propre gorge. Car il n’y avait qu’une issue possible : l’un des deux avait dû mourir au cours de ce combat, et Kaliastre était là aujourd’hui. Cela signifiait qu’il avait tué la mère de son enfant. Il la prit au dépourvu en continuant :
_Elle a vite pris le dessus. J’ai été désarmé dès la troisième attaque et elle m’a infligé une blessure assez sérieuse pour que je ne puisse pas envisager de la suivre davantage. J’étais allongé, la cuisse traversée de part en part par une épée, persuadé que j’allais mourir, quand elle a fait quelque chose de… Surprenant, c’est le moins que je puisse dire. Elle s’est agenouillée, a posé une main à terre, et a fait trembler le sol.
Elle devait admettre qu’elle était stupéfaite. Elle n’avait pas pensé entendre un récit comme celui-là, et le comportement de cette Coriale tel qu’il le décrivait était déconcertant. Elle aurait donné cher pour entendre la version de l’Adalante et savoir ce qui l’avait poussée à agir ainsi.
_Que s’est-il passé ?
_Tu t’en doutes, son tour de force m’a secoué. Elle m’a expliqué qu’elle avait le pouvoir de faire trembler la terre, que si elle apprenait un jour que j’avais trahi leur secret, alors elle se déchaînerait sur mon pays, qu’il ne resterait que des tas de pierres et des cadavres quand elle en aurait fini avec l’île. Puis elle est partie.
_L’as-tu revue ?
_Jamais.
Chloé garda le silence un long moment, digérant toutes ces informations. Elle n’aurait jamais pensé que le grand blond ait pu vivre quelque chose de ce genre, et elle avait plus de mal encore à l’imaginer amoureux. A vrai dire, elle avait du mal à l’imaginer ressentir quoi que ce soit. Quand elle essayait de se le représenter se lançant à la poursuite d’une femme, puis se mettant en colère au point de déclencher un combat contre elle, son esprit ne rencontrait qu’un trou noir. L’impassible Kaliastre avait une histoire plus complexe qu’elle s’y était attendue. Une réalisation la frappa soudain et elle s’arrêta brusquement.
_L’expédition, marmonna-t-elle. C’est pour ça, n’est-ce pas ?
Sa question n’était pas très claire, mais elle devait l’être suffisamment, puisqu’il confirma sans l’ombre d’une hésitation.
_En partie, oui. Mais il n’y avait pas que ça. Le lendemain de ces événements, j’ai réussi à rentrer et j’ai pu me faire soigner. Pas assez vite à mon goût. A peine quelques jours plus tard, nous avons appris que la guerre avait commencé et que l’île avait besoin de renforts. Sauf que je n’ai pas pu participer à l’assaut.
_Ton pays…
_A été envahi. Nos ennemis avaient fait appel à des forces extérieures, et une autre armée est venue se mêler de nos affaires.
Elle se mordit la lèvre alors qu’il l’incitait à reprendre la marche.
_Quand j’ai été assez en forme pour me déplacer, je n’avais plus rien. Ni maison, ni famille.
La suite était plutôt facile à deviner. Déraciné, il était devenu mercenaire par défaut, simplement parce qu’il n’avait aucune attache. Elle n’eut pas le temps de s’attarder sur la solitude qui devait être ancrée au plus profond de lui, car il reprit la parole.
_J’ai toujours espéré que l’une des armées dans lesquelles je m’engageais finirait par tomber soit sur ceux qui ont fait perdre la guerre à mon pays, soit sur des Adalantes.
_Pour te venger d’elles ? demanda-t-elle d’une voix mal maîtrisée.
_Peut-être au début, admit-il. Mais au fil des années, la colère s’est effacée. Aujourd’hui, je veux juste des réponses.
Elle acquiesça, ne comprenant que trop bien ce sentiment. Pourquoi cette Coriale l’avait-elle épargné ? Pourquoi lui avait-elle révélé l’existence de son pouvoir ? Et surtout, qu’était devenu l’enfant ? Ces questions devaient le ronger depuis dix ans, elle ne savait pas comment il avait pu rester sain d’esprit. A sa place, elle aurait perdu la tête, il n’y avait aucun doute.
_Et Dahomé ?
S’il fut surpris par le brusque changement de sujet, il ne le montra pas.
_J’ignore qui l’a tuée, mais je sais qui en a donné l’ordre.
_Fester, murmura-t-elle comme une question.
_Fester, oui.
_Pourquoi ?
_Il déteste les Adalantes plus que tu ne pourras jamais l’imaginer.
_Pourquoi ? répéta-t-elle en retenant une grimace quand son pied s’enfonça plus profondément dans la neige molle et qu’elle manqua de tomber.
Il la retint sans peine et haussa les épaules.
_Je ne sais pas.
Elle lâcha un grognement frustré.
_Que sais-tu ? Les réunions ? Ces hommes qui nous ont attaqués ?
Elle l’entendit soupirer pour la énième fois et elle se demanda ce qu’il en coûtait à un homme si renfermé de se dévoiler ainsi devant quelqu’un qu’il devait considérer comme une quasi inconnue. Mais elle n’était pas d’humeur pour les états d’âme. En d’autres circonstances, peut-être lui aurait-elle laissé le temps de décider de lui-même ce qu’il était prêt à révéler et de le faire à son rythme, mais elle était lasse des doutes et des questions, et il semblait que cet homme qu’elle avait pris pour un ennemi pendant des jours soit en fait à même de lui apporter de précieuses réponses… Et peut-être au passage de se disculper. Elle ne croyait plus qu’il avait tué leur guide, son comportement de la nuit semblait suggérer qu’il n’était pas un adversaire, mais elle avait désespérément besoin de l’entendre s’expliquer, de comprendre pourquoi il avait été vu complotant avec les alliés de Darlhan et pourquoi il avait agit comme il l’avait fait au cours des derniers jours.
_Je n’ai pas beaucoup de certitudes, mais je peux te donner quelques pistes. Les partisans de la guerre ne m’ont jamais réellement fait confiance malgré mes efforts pour m’intégrer dans leur groupe, et je ne sais pas tout de leurs actions ou de leurs intentions. C’est la raison pour laquelle j’ai quitté le campement, si jamais tu te posais la question.
Elle poussa à son tour un soupir. Elle voulait des explications plus claires que celle-ci, elle voulait un récit logique, dans l’ordre chronologique, grâce auquel elle pourrait tirer des conclusions rationnelles sur ce qui s’était passé depuis le meurtre de Dahomé et faire des plans pour la suite. Il sembla comprendre son agacement puisqu’il reprit alors :
_Une armée s’est établie non loin d’ici. Je ne sais pas exactement où elle est et j’étais parti pour la trouver, pour qu’on puisse l’attaquer par surprise au lieu d’attendre qu’elle nous tombe dessus.
_Quelle armée ? demanda-t-elle, soudain plus inquiète encore.
_Des alliés de Fester. Il complote depuis plus longtemps que tu ne le crois, depuis bien avant le début de l’expédition. Je ne sais pas de qui il s’agit, peut-être a-t-il réuni des mercenaires ou fait appel à des dirigeants qui lui ont prêté leurs soldats, mais je sais une chose : ces hommes sont rassemblés par leur haine des Adalantes.
_Et Darlhan ? Le complot ? Mykherm ?
Elle n’aurait pu le jurer dans l’obscurité, mais elle crut apercevoir une grimace sur son visage.
_Mykherm est un pion.
_J’ai du mal à le croire.
_Je sais. Mais tu peux me faire confiance là-dessus. Il est manipulé, mené par le bout du nez par Fester. Quant à Darlhan… A mon avis, il lui sert d’agitateur. En fait, je pense que Fester tire toutes les ficelles. Je les ai vus au cours de ces réunions. Ceux qui veulent la guerre la veulent pour une seule et unique raison : la vengeance. Mais Fester… C’est autre chose. Quand le désir de vengeance retombe, quand quelqu’un fait remarquer que nous avons été battus à la loyale et que nous n’avons pas à briser la paix, il attise la haine. Mykherm a rappelé à plusieurs reprises que l’une d’entre vous portait son petit-fils et qu’il ne souhaitait pas mettre cette vie à venir en danger. Il souhaite reprendre les affrontements, oui, mais pas avant l’accouchement. Seulement, Fester lui répète chaque fois que si nous attendons les naissances, les Adalantes auront l’avantage.
_Et toi, pourquoi…
Elle ne finit pas sa phrase, une quinte de toux due à l’épuisement lui coupant la parole. Elle s’écarta de lui et se laissa tomber à genoux avec l’impression que ses poumons allaient exploser. Des larmes de rage et de fatigue se mirent à couler sur ses joues alors qu’elle toussait jusqu’à s’étouffer. Levant les yeux, elle s’aperçut que le grand blond l’observait, impuissant. Elle tenta de prendre une profonde inspiration, mais cela ne fit qu’aggraver la situation. Si sa toux ne les avait pas empêchés d’entendre les pas crissant sur la neige, sans doute Kaliastre aurait-il pu mieux éviter le premier coup…

*

À suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 4:07

Citation :
Chlo : je suis amoureuse!
Un de mes chapitres préférés! J'adore l'ambiance. Pour moi, je marque d'une croix blanche le récit de Kaliastre et Coriale. Genre leur enfant encore en vie... Une dizaine d'années. Mazette. et puis, cette douceur avec Chloé. Waouw quoi.

pauvre parcelion soit dit en passant.

mais kaliastre gagne des points ^^

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Citation :
Sixpence : Ouuuuuuh quel courage j'ai pas lu les feeds ni lu de mots dans le chapitre.
Juste un message pour dire que je suis bien contente de savoir que de la lecture m'attend demain !! youhoouuu vive Pret' !!!

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Citation :
Sixpence : wouaaaa la vache ! chapeau pour ce chapitre. Je ne sais même pas par où commencer tant les révélations fusent de partout. En tout cas ma première impression c'est que les Adalantes ont bien du souci à se faire ! Je comprends de mieux en mieux la prophétie du début Tout le monde semble vouloir leur mort, elles ont fait des ravages un peu partout dans le passé ou quoi ? Par contre ça me fait tout drôle de penser que le père n'est pas si horrible que ça et qu'il y a des méchants plus méchants encore.
rhaaa tu m'as foutu les boules avec le cheval d'Alexandre, c'est dingue moi qui raffole pas particulièrement des chevaux les deux de ta fic je veux pas les voir mourir !

Bon pour la fin je met un bémol parce que oui, fin sadique en soit mais pas tant que ça, on s'y attendait à ça !

aller vivement la suite !!

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Citation :
Alexiel : Rhalala c'était kro bien ce chapitre, mais pourquoi tu finis toujours comme ça, t'es vilaine !
Je veux la suite maintenant, t'as pas honte de rendre les gens addicts comme ça !
Mais bon comme c'est kro bien on te pardonne.
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Ven 6 Aoû 2010 - 4:08

Voilà, rapatriement terminé, suite très vite !
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 2 : L'Alliance) - TERMINÉE   Lun 9 Aoû 2010 - 6:04

I’m baaaaaack ! J’espère que j’ai perdu personne avec cette longue absence, mais comme même moi j’ai eu du mal à me remettre dans l’histoire après quelques mois, je pourrai pas trop en vouloir aux lecteurs si y’en a qui reprennent pas lol Du coup j’ai essayé de m’arranger pour rappeler les principaux événements des chapitres précédents, ce qui fait que pour ceux qui ont une super mémoire, y’a des choses qui vont paraître répétitives… en même temps y’a quand même deux ou trois révélations et retournements dans ce chapitre donc il devrait être lisible sans s’endormir Smile… J’espère lol
En principe je vais reprendre le rythme d’un chapitre toutes les 2 semaines !

Chapitre 9

De nouveau, le choc de lames s’entrechoquant. Elle vit Kaliastre prendre un pas de recul et adopter une position de combat, se remettant vite de la surprise et se protégeant derrière son bouclier. Mais l’une de ses parades fut contournée et une lame s’enfonça profondément dans son épaule, lui arrachant un râle de douleur. Sentant soudain la terreur s’emparer d’elle à l’idée de ce qui se passerait si le grand blond perdait cet affrontement, la guerrière affaiblie murmura :
_Kaliastre… Kaliastre.
Il se retourna le temps de lui jeter un coup d’œil et Chloé regretta d’avoir prononcé son nom. Elle l’avait distrait, elle ne voulait surtout pas qu’il pense à elle alors qu’il était censé se concentrer sur son combat. La haine qu’elle put lire dans ses yeux avant qu’il ne se détourne lui en dit plus que les confessions qu’il lui avait faites cette nuit : il détestait son adversaire au point d’être aveuglé par la rage. La douleur devait renforcer ce sentiment, et elle fut un instant stupéfaite de constater qu’il parvenait toujours à porter le bouclier malgré la blessure qui venait de lui être infligée. Cet homme possédait encore plus de ressources qu’elle ne l’avait toujours cru. A force d’attaques et d’esquives, les combattants se retrouvèrent de profil par rapport à elle et elle put enfin identifier l’ennemi de Kaliastre. Fester, bien sûr. Elle n’en avait pas douté une seconde, mais elle était contente d’en avoir la confirmation.
Malgré le sommeil qui menaçait de s’emparer de son esprit et la proximité du combat, Chloé entendit soudain un bruit inattendu derrière elle et elle tenta de tourner la tête pour découvrir à qui appartenaient ces pieds qui faisaient crisser la neige, mais elle n’en trouva pas la force. Ce n’est que lorsqu’un cri de colère échappa au nouvel arrivant qu’elle comprit, reconnaissant la voix.
Alexandre ? Que faisait-il ici ? Et à pied ?
Avant qu’elle ait le temps de songer à l’en empêcher, il se jeta sur Kaliastre, mais son hurlement avait servi d’avertissement au grand blond, qui se retourna en un éclair, abandonnant brièvement Fester après l’avoir repoussé, et contra l’attaque d’Alexandre. Le son de l’épée s’abattant sur le bouclier acheva de la tirer de cet état de semi-conscience pour la ramener au présent, elle se redressa légèrement et hurla :
_Non !
Comme elle l’avait espéré, cela suffit à attirer l’attention du jeune chauve sur elle et il s’arrêta, laissant Kaliastre reprendre son combat contre le pisteur. Alexandre se précipita vers elle, s’agenouilla à ses côtés et la prit dans ses bras, l’aidant à se retrouver en position assise et passant tendrement une main dans ses cheveux, espérant la soulager grâce à un peu de soutien, même s’il ignorait de quoi elle souffrait. Elle savait que son état était difficilement compréhensible pour un observateur extérieur étant donné qu’aucune blessure n’était visible sur son corps, mais elle n’avait pas le temps d’expliquer pour le moment. Aussi ne répondit-elle pas quand il lui demanda ce qui lui était arrivé, se contentant de lâcher dans un souffle :
_Fester, c’est Fester le coupable.
Elle vit le choc s’inscrire sur le visage de son amant. Elle ne pouvait que le comprendre. Ils étaient partis à la recherche d’un traitre et d’un meurtrier avec Fester comme allié, il devait la croire folle d’avoir ainsi changé d’avis, mais elle espérait sincèrement que sa confiance en elle était aussi profonde qu’il l’avait laissé entendre à maintes reprises par le passé, car elle ne pensait pas avoir la force d’en dire davantage. Il ne fallut qu’une seconde au soldat pour se remettre, se relever après l’avoir aidée à s’allonger de nouveau, et se jeter encore une fois dans la bataille, s’en prenant cette fois au pisteur. Elle poussa un soupir de soulagement qui lui arracha une nouvelle quinte de toux.
Alexandre ne chercha pas à comprendre, se fiant au jugement de Chloé autant qu’à sa propre opinion sur le grand blond. Dès que son épée rencontra celle de Fester, il vit Kaliastre se mettre en retrait de façon subtile, visiblement soulagé, et il découvrit à cet instant que l’ancien mercenaire était blessé. Une profonde entaille à l’épaule qui descendait dangereusement bas. Il s’en était sans doute fallu de peu pour qu’un organe vital soit touché et le jeune chauve se demanda un instant comment son ami avait pu tenir dans le combat, comment il tenait encore. A deux, Kaliastre intervenant lorsqu’Alexandre se trouvait en difficulté ou se voyait forcé de reculer, ils parvinrent à prendre le dessus sans trop de peine, obligeant Fester à se retirer de plus en plus. Un regard derrière leur adversaire apprit à Alexandre qu’ils approchaient de la falaise et il jeta un bref coup d’œil à son allié pour voir si la même idée lui avait traversé l’esprit. Au discret mouvement du menton qu’il lui accorda, il sut que c’était le cas. Alors il insista encore, espérant qu’une dernière attaque puissante précipiterait le pisteur dans les flots.
Mais alors qu’il se pensait sur le point de réussir, Fester esquissa un pas de côté et balança son pied dans ceux de Kaliastre, qui bascula en avant. Alexandre eut le réflexe de tendre la main, tous deux lâchant aussitôt leurs épées. Ses doigts se fermèrent sur le poignet du grand blond et il connu une milliseconde de soulagement avant que le poids et la chute ne l’entraînent lui aussi. Il tomba, se retrouvant allongé à plat ventre, Kaliastre suspendu au-dessus des vagues déchaînées.
_Ton bouclier ! Lâche-le !
Se débattant avec l’attache tout en essayant à tout prix de ne pas lâcher la main qui le maintenait en vie, l’ancien mercenaire finit par réussir, la perte du bouclier le soulageant d’un poids et libérant son bras. Il tenta de s’accrocher à la paroi glissante pour aider son ami à le remonter sur la terre ferme, mais un cri finit par les distraire tous les deux.
_Alexandre !
Le jeune homme jeta un coup d’œil derrière lui juste à temps pour voir Fester tenir une épée au-dessus de son corps, s’apprêtant à le tuer. D’un mouvement vif, il s’écarta. Si la lame manqua sa nuque, elle s’enfonça dans son épaule, le privant de tout contrôle sur ses mouvements. Ses doigts s’ouvrirent alors qu’un spasme le secouait, et il vit Kaliastre sombrer, disparaissant de sa vue. Le cri qu’il lâcha alors contenait autant de douleur pour la blessure que pour la perte d’un ami et il lui fallut une seconde avant de se reprendre. Il sentit la lame qui l’avait blessé quitter son corps, infligeant une nouvelle douleur insupportable, et il s’attendait à recevoir le coup fatal, mais il entendit soudain des bruits de combat derrière lui et la curiosité l’aida à trouver la force de se relever. Quand il s’aperçut que Chloé était parvenue à distraire Fester un instant, son admiration pour elle augmenta davantage encore, mais il ne s’attarda pas là-dessus, récupérant son arme juste au moment où la petite blonde perdait la sienne et s’effondrait. Alors il plongea la lame dans le dos du pisteur sans aucun remord et il abandonna le corps agonisant pour se précipiter sur la jeune guerrière qui semblait à bout de forces.
_Ca va… Ca va aller. C’est… Le feu. Je dois me reposer.
Comprenant enfin son état, il hocha la tête en la soutenant du mieux qu’il pouvait, jetant un regard vers la falaise qui venait de lui coûter un ami.

*

Farciel sentit un sourire victorieux étirer ses lèvres quand elle découvrit les tentes devant elle. Elle y était arrivée, elle avait trouvé le campement de l’un des deux peuples qui étaient en train de s’affronter à plusieurs minutes de chevauchée. Elle arrêta la jument, hésitant sur la conduite à suivre. Des gardes devaient être en faction dans le camp et elle n’était pas sûre de parvenir à s’y faufiler discrètement pour essayer de glaner des informations. D’un autre côté, ils n’avaient pas pris la peine d’établir une palissade, et il était possible que les sentinelles soient incapables de surveiller toutes les entrées entre les différents abris. Mais elle ne serait pas discrète à cheval. Alors elle se laissa glisser à terre, fit passer les rênes par-dessus la tête de sa monture et l’attacha à un arbre mort. S’assurant qu’elle était bien en possession de ses armes, elle se dirigea à pied vers le campement. Au fur et à mesure qu’elle s’approchait, sa confusion grandissait. Quelque chose n’allait pas. Il y avait là des milliers et des milliers de tentes, bien plus que n’en aurait eu besoin l’une des deux armées qui se battaient non loin. Elle n’avait pas longtemps observé le champ de bataille, mais elle était à peu près persuadée qu’il y avait là assez d’abris pour tous les soldats qu’elle avait vus, sans exception. Ce n’était pas logique, deux camps en pleine guerre ne pouvaient pas vivre au même endroit, et pourtant… Si tous venaient de là, cela pourrait expliquer qu’elle n’ait vu des traces que dans une direction quand elle avait décidé de trouver leur campement.
Comment était-ce possible ? Deux peuples qui se détestaient au point de ne pas attendre le matin pour se battre ne pouvaient pas cohabiter.
Elle souhaita soudain qu’il y ait effectivement des gardes. Avec un peu de chance, elle pourrait en capturer un et lui arracher des informations.
Sur cette bonne résolution, elle pressa le pas, se retrouvant rapidement à proximité des premières habitations. Elle se glissa dans l’une d’elle, surprise que cela soit aussi facile. Elle s’était attendue à un minimum de résistance, mais le campement était étendu et il était impossible à quelques hommes de le surveiller dans son intégralité. A l’abri des regards derrière le lourd tissu, elle observa l’intérieur de la tente, à la recherche d’un indice sur l’identité de ces hommes. Mais il n’y avait là rien de très intéressant. Une couche sommaire, une tenue de rechange, une assiette posée à même le sol… Le sol. Il était entièrement sec. Elle confirma ses soupçons en s’accroupissant pour saisir une poignée de terre. Pas la moindre trace d’humidité.
Fronçant les sourcils, elle analysa les implications de cette découverte. Il neigeait depuis des semaines, peut-être des mois. Si ces inconnus étaient arrivés au cours de l’hiver, il aurait dû en rester des traces. Il était impossible que le sol ait autant séché s’ils avaient installé leurs tentes alors qu’il était encore couvert de neige.
Cela signifiait qu’ils avaient dû arriver avant. Depuis des mois, ces inconnus se trouvaient dans cette partie reculée du territoire que s’étaient approprié les Adalantes. Depuis combien de temps au juste ? Elle n’avait aucun moyen de le savoir et elle en était frustrée. Elle sentait que cette information était capitale, sans bien savoir pourquoi.
Poussant un soupir agacé, elle se releva et observa de nouveau son environnement. Rien d’autre ne lui sauta aux yeux et elle eut une grimace. Jusque là, elle n’avait pas appris grand-chose d’utile. Pour en savoir plus, elle n’avait que deux solutions : trouver la tente de leur chef, dans laquelle il y aurait sûrement plus d’indices à exploiter, ou trouver l’un des gardes et obtenir des réponses. Dans les deux cas, elle devait quitter la relative sûreté de cet abri. Par précaution, elle tira son épée de son étui de protection, resserrant fermement les doigts sur la poignée, et elle sortit, prenant garde à ne pas trop s’exposer.
Se déplaçant de tente en tente et se dissimulant derrière le tissu le temps de vérifier que personne ne risquait de la repérer, elle parvint jusqu’au centre du campement, où elle espérait trouver l’habitation du chef de ces inconnus. Elle finit par repérer une tente plus imposante et supposa qu’il s’agissait de celle-ci. Elle hésita une minute. Il était possible que le chef ne participe pas à l’assaut et qu’il soit par conséquent toujours dans ses quartiers. Or, tant qu’elle n’avait pas d’autre choix, elle préférait éviter de se faire repér…
_Qui êtes-vous ?
Elle se retourna dans un sursaut, se retrouvant face à un homme aux larges épaules à peine plus grand qu’elle qui la menaçait d’une épée. Elle se mit aussitôt en position de défense, s’attendant à ce qu’il repose sa question puisqu’elle ne lui avait pas répondu. Au lieu de quoi, il attaqua aussitôt, la prenant par surprise. Levant son arme, elle parvint à détourner celle de son adversaire et à balancer un puissant coup de pied qui lui coupa le souffle. Elle sourit en le voyant se plier en deux et ne lui laissa pas le temps de se remettre avant de lui asséner un coup sur la nuque de la garde de son épée. Il s’écroula, pas tout à fait inconscient, mais sonné. Alors elle lui prit son arme, la jeta hors de portée, rangea la sienne et sortit son poignard, plus maniable pour ce qu’elle avait à l’esprit.
S’emparant d’une poignée de cheveux, elle força l’homme à se relever et le plaça devant elle, dos contre son corps, maintenant la lame tout près de son cou. Quand il secoua la tête pour reprendre ses esprits, elle accentua la menace, et il s’immobilisa en sentant l’acier contre sa peau.
_Cris, et tu es un homme mort, c’est compris ?
_Oui.
_Bien. Maintenant, avance jusqu’à la première tente vide.
Il obéit sans discuter et elle sentit une vague de satisfaction la traverser. Certes, elle n’avait pas été aussi discrète qu’elle l’aurait souhaité, mais elle allait pouvoir obtenir des informations, c’était le principal.
Lorsqu’ils furent à l’abri, elle le poussa en avant. Il retrouva son équilibre en précipitant ses mains devant lui et en trouvant appui sur le lit qui occupait l’espace. Il se retourna aussitôt, sans doute prêt à se jeter sur elle, mais elle lui offrit un avertissement du regard tout en posant ostensiblement une main sur son épée, et il décida qu’il avait peu de chances de remporter un affrontement contre elle alors qu’elle était armée et pas lui. Etant donné la facilité avec laquelle elle l’avait maîtrisé au cours de leur bref duel, la conclusion était facile à tirer. Elle ne pouvait pas avoir de certitudes tant qu’elle ne l’avait pas interrogé, mais cet homme n’était probablement pas un soldat. Pas assez rapide, pas assez fort, pas assez obstiné. Voilà qui ajoutait encore des questions à la liste sans fin qui s’allongeait dans sa tête.
_Qui es-tu ?
Un regard de défi, un clair refus, alors elle s’approcha d’un pas ferme et lui éclata le nez d’un coup de coude. Il poussa un cri et tomba en arrière, se retrouvant assis sur la couche de l’un de ses camarades. Il porta les doigts à son nez pour tenter d’évaluer les dégâts, découvrit du sang, et pencha la tête en arrière. D’un coup de poignard, elle déchira le drap sur lequel il était assis et elle lui balança le morceau de tissu, qu’il utilisa pour ralentir l’hémorragie. Elle attendit une ou deux minutes qu’il se reprenne et qu’il reporte son attention sur elle, puis elle annonça calmement :
_Je vais te casser un os chaque fois que tu refuseras de me répondre. Qui es-tu ?
Il tenta une fois de plus de lui jeter un regard noir, mais l’effet était atténué par sa nette position d’infériorité. Quand elle s’approcha une fois de plus avec l’évidente intention de mettre sa menace à exécution, il eut un mouvement de recul tout en s’exclamant :
_D’accord ! D’accord. Je m’appelle Prafon.
Sous le choc, elle ne réagit d’abord pas, le nom la transportant plus de vingt ans en arrière. Des images passèrent devant ses yeux. Termalia, la mère de Chloé. Une chevauchée. Une ville. Des remparts. Des sentinelles. Et…
_Forgeron ? demanda-t-elle d’une voix qu’elle s’efforça de garder neutre.
Il sembla tout aussi surpris qu’elle et il acquiesça lentement.
_Je l’ai été, oui.
La coïncidence était trop étrange, cela ne devait pas en être une. Le nom de Prafon était peut-être assez répandu, mais des Prafon qui auraient été forgeron et avaient aujourd’hui le bon âge… Cela réduisait considérablement le champ des possibilités. Il lui restait une question à poser pour confirmer son intuition.
_Le nom de Kameo te dit-il quelque chose ?
Un éclair passa dans le regard de son prisonnier, qui se leva sans plus se soucier de sa blessure et l’observa attentivement pendant quelques secondes avant de lâcher :
_Tu es une Adalante… Enfin oui, ça, je m’en doutais. Mais pas n’importe laquelle… Tu connaissais Termalia.
Elle hocha la tête en silence, trop stupéfaite pour dire quoi que ce soit. Les souvenirs qui lui traversaient l’esprit ne l’aidaient pas à réfléchir de façon rationnelle. Quand elle avait accompagné Termalia à la recherche d’une cité, plus de deux décennies auparavant, son amie avait trouvé son reproducteur. Prafon, le forgeron de la ville. La sentinelle avait lancé un avertissement à son sujet. Quelque chose à propos du fait qu’il fallait se méfier de lui. Le commentaire était resté inscrit dans son cerveau, parce qu’elle s’était toujours demandé si cette petite phrase anodine avait influencé Termalia quand elle avait décidé de désobéir à leurs lois et de ne pas accorder d’attention à son reproducteur, se dirigeant plutôt vers Kameo, le chef de la ville. L’attirance qui avait existé entre eux était assez évidente pour que même la gamine qu’elle était à l’époque l’ait repérée, mais peut-être la mère de Chloé n’aurait-elle pas cédé si son devoir l’avait envoyée vers un homme décent, plutôt que vers quelqu’un dont même les alliés se méfiaient.
Elle n’aurait jamais la réponse et elle n’était pas sûre que cela ait de l’importance, plus maintenant. Mais se retrouver face au forgeron après si longtemps, et dans de telles circonstances, était pour le moins étrange. Se reprenant, elle reporta son attention sur l’homme qui attendait en silence, peut-être aussi perplexe qu’elle.
_Qui affrontez-vous ?
_Pardon ?
_Le combat qui a lieu non loin d’ici. Contre qui vous battez-vous ?
Il lâcha un rire moqueur qui lui arracha aussitôt une grimace, la douleur de son nez se réveillant.
_Contre personne. C’est un entraînement.
Cela expliquait la taille du campement et l’absence de traces dans une autre direction.
_Vous vous préparez donc à attaquer… Qui ? Nous ? Les explorateurs ? Quelqu’un d’autre ?
Alors qu’il s’apprêtait à répondre, une voix se fit entendre à l’extérieur :
_Prafon ? C’est ton épée ? Où es-tu ?
_Je suis ici !
Elle lui balança un poing dans la mâchoire pour le faire taire, mais le mal était fait, les pas approchaient. Elle jura en silence. Elle aurait dû prendre l’épée avec elle, mais elle avait espéré avoir le temps de l’interroger et de s’éclipser discrètement avant que quelqu’un ne repère l’arme. Et puis elle l’aurait encombrée alors qu’elle avait besoin de toute son attention pour déplacer le prisonnier. Les bruits de pas se firent plus nets et elle se rendit compte qu’il y avait au moins deux personnes qui approchaient au pas de course. Alors elle balança un nouveau coup, plus puissant, de façon à mettre Prafon hors d’état de nuire, puis elle fit face à l’entrée, le poignard dans une main, son épée dans l’autre, et elle attendit, prise au piège.

*

L’esprit un peu plus léger qu’à l’aller, Unélia flatta l’encolure de sa monture pour la féliciter et la remercier. Le pied sûr de la jument les avait tirées de plus d’une situation difficile, aussi bien au cours de l’ascension qu’au cours de la descente, et l’animal aurait bien mérité son repos. Ce qu’elle avait vu était… Elle ne savait trop si elle devait être désespérée ou rassurée. De toute façon, elle avait conscience que son jugement était obscurci par la fatigue, et elle savait qu’elle ne pouvait pas se permettre de prendre une quelconque décision tant qu’elle n’aurait pas profité d’un repas décent, d’un bain, d’un feu, et d’une vraie nuit de sommeil. Elle dirait le strict minimum à Valérian et Leïla pour le moment, parce qu’elle savait qu’ils la harcèleraient jusqu’à ce qu’ils soient satisfaits de ses réponses et qu’elle ne se sentait de toute façon pas le cœur de les laisser dans l’ignorance, mais ensuite, elle devrait réfléchir.
Et elle en aurait bientôt l’occasion, réalisa-t-elle, soulagée, en apercevant le village des explorateurs devant elle. Elle poussa la jument au trot, découvrit que ses muscles trop sollicités récemment protestaient et repassa au pas à regret. Après tout, elle n’était plus à quelques minutes près. Lâchant les rênes, elle laissa l’équidé se diriger vers l’entrée et s’arrêter près de la sentinelle. Alors elle descendit de cheval, grimaçant quand ses pieds engourdis par le froid rencontrèrent le sol trop dur, et elle s’approcha de l’homme qu’elle ne connaissait pas.
_Serais-tu Unélia ? demanda-t-il avant qu’elle ait le temps de dire quoi que ce soit.
Elle acquiesça en silence.
_Valérian a prévenu tout le campement que tu reviendrais sûrement dans les prochains jours et que nous devions te conduire directement chez lui. Viens, quelqu’un va s’occuper de ta monture, proposa-t-il en faisant signe à l’un des hommes qui passaient de s’en charger.
Elle le suivit, reconnaissante envers Valérian de lui avoir évité de longues explications compliquées. Elle s’abstint de signaler à l’inconnu qu’elle savait où se trouvait l’abri du grand brun. Vu son état d’épuisement, elle n’était pas sûre d’y parvenir toute seule, autant être accompagnée. L’homme frappa à la porte de la maisonnette qui s’entrouvrit après quelques secondes pour révéler une Leïla visiblement mal réveillée. Unélia réalisa seulement à cet instant que le jour était à peine levé. Elle avait imprudemment voyagé toute la nuit, pressée de retrouver la sécurité d’un véritable abri. Pas étonnant qu’elle rêve d’aller se coucher.
Sitôt que la géante brune baissa les yeux sur elle, un sourire éclaira son visage, toute fatigue s’envolant, et elle tomba à genoux pour la serrer dans ses bras. Remerciant d’un regard l’homme qui l’avait accompagnée, elle la fit entrer et referma la porte sur elles, faisant signe à la jeune prophétesse de s’assoir sur le tabouret de bois. Puis elle se dirigea vers le lit et secoua sans ménagement la forme encore endormie. Unélia esquissa un sourire en entendant le grognement de protestation. Sans ouvrir les yeux, le grand brun marmonna d’une voix à peine intelligible :
_Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
_Unélia est rentrée. Debout.
Il se redressa aussitôt et se tourna vers elle comme pour s’assurer que Leïla disait la vérité. Constatant que c’était le cas, il lui offrit un sourire assorti d’un hochement de tête en commentant :
_Il était temps, sale gosse. Je commençais à m’inquiéter.
_Commençait ? Tu as tourné en rond pendant des jours, lui rappela la géante brune.
Il haussa les épaules.
_Détail. Alors, Unélia, as-tu appris tout ce que tu voulais ?
La fillette esquissa un sourire à leur interaction. Ces jours de solitude l’avait éprouvée et elle était contente de retrouver ces échanges entre une femme qui comptait tant pour elle et un homme auquel elle avait appris à se fier.
_Je sais tout ce qu’il y a à savoir, oui. Mais je ne vous en dirai pas grand-chose tant que je n’aurai pas fait le tri entre les informations que vous pouvez recevoir et celles qu’il vaut mieux que je garde pour moi.
Leïla acquiesça, acceptant sans difficulté sa décision, alors que Valérian fronçait les sourcils. Elle s’y était attendue. Si l’Adalante avait l’habitude de ce genre de réponses étant donné qu’elle avait fréquenté Galothène toute sa vie, le soldat en revanche avait plus de mal à se faire à cette idée. Toutefois, elle savait aussi qu’il ne voulait pas tout connaître du futur, et l’information qui avait le plus d’importance pour lui à cet instant en était une qu’elle avait déjà décidé de partager avec eux.
_Chloé et Alexandre vont rentrer en sécurité. Elle sera épuisée et lui blessé, mais rien de grave.
Le grand brun la remercia d’un signe alors que Leïla demandait :
_Farciel ? Kaliastre ? Fester ?
Une grimace déforma les traits de la fillette.
_Cela fait partie des choses que je dois examiner avant de vous en parler. Ecoutez… Je sais que c’est désagréable pour vous, mais je crois… Je crois que Galothène avait raison.
Une fois de plus, l’Adalante hocha la tête, et elle fut cette fois imitée par son amant. A présent qu’il savait que son frère et la petite blonde allaient bien, peu lui importait la suite, il la découvrirait bien assez tôt. Unélia fut soulagée de leur coopération, elle s’était attendue à davantage de protestations. La révélation lui était venue sur le chemin du retour : elle ne pouvait pas trop en dévoiler. Elle l’avait toujours su, mais elle en avait aujourd’hui la preuve. Car elle s’était rendu compte de quelque chose en se projetant davantage dans le futur. L’arrivée d’Alexandre à l’endroit où s’affrontaient Kaliastre et Fester et où Chloé ne pouvait qu’assister impuissante au duel… Cet événement avait été provoqué. Par elle-même. C’était en parlant de ce rêve prémonitoire à Farciel et en venant avec elle jusqu’au village des explorateurs qu’elle l’avait déclenché. Car s’ils n’avaient pas décidé d’envoyer la trentenaire prévenir leurs amis du danger qui les guettaient, alors Alexandre n’aurait su que trop tard ce qui se passait près de la falaise. Il ne serait pas arrivé à temps pour aider Kaliastre et sauver Chloé… Certes, pour cette fois, l’intervention d’Unélia avait été bénéfique. Mais le fait que cette intervention elle-même ait contribué à créer la vision qu’elle avait eue la perturbait. Car rien ne disait que la prochaine fois, elle n’allait pas provoquer une catastrophe au lieu de l’éviter. Il lui fallait peser prudemment le pour et le contre et doser les informations qu’elle lâcherait à ses amis.
Elle comprenait mieux que jamais le dilemme auquel Galothène avait été confrontée toute sa vie, et la dépression l’envahit un instant quand elle réalisa que c’était aussi à cela qu’elle était destinée à présent. Peut-être leur ancienne prophétesse avait-elle eu raison. Peut-être que le meilleur choix à faire était celui qu’elle avait fait très tôt : ne jamais rien révéler, quel que soit le prix, quelles que soient les pertes, à moins de vouloir éviter une extermination totale.
Unélia secoua la tête pour se tirer de son état de découragement. Semblant comprendre au moins en partie ce qui la perturbait, Leïla s’agenouilla devant elle et pris ses mains dans les siennes. Quand elle la regarda dans les yeux, la grande brune lâcha :
_Ne te torture pas l’esprit pour le moment. Tu as besoin de repos. Tu pourras prendre les décisions plus tard.
Elle acquiesça en silence. C’était vrai, tout lui paraîtrait moins déprimant après quelques heures de sommeil.

*

Alexandre esquissa un sourire en remarquant que les paupières de la jeune femme s’agitaient devant ses yeux, signe d’un réveil imminent. Elle commença à remuer doucement, comme testant ses membres un à un avant de décider qu’il était sage de bouger pour de bon. Elle finit par ouvrir complètement les yeux et se redresser, portant une main à son front pour lutter contre la migraine. Désorientée, elle jeta des regards autour d’elle alors que le jeune homme, débarrassé de son poids sur ses jambes, se levait et frottait ses vêtements pour en dégager la neige qui s’y était accrochée. Finalement, Chloé lâcha d’une voix pâteuse :
_Nous sommes toujours près de l’océan.
_Exact.
_Et il fait jour.
_Vrai aussi.
Remarquant qu’il s’étirait tout en grimaçant, elle réalisa qu’elle avait dû dormir à moitié allongé sur lui pendant une bonne partie de la nuit et de la matinée.
_Pourquoi ne m’as-tu pas réveillée plus tôt ?
Il haussa les épaules.
_Tu avais besoin de sommeil.
Elle ne pouvait pas le contredire sur ce point, mais cela n’avait pas dû être très confortable pour lui. Surtout avec son épaule blessée, songea-t-elle en admirant l’adresse dont il avait fait preuve pour panser la plaie seul et se mettre le bras en écharpe. Elle-même se sentait beaucoup mieux, en dehors de cette soif entêtante et de ce mal de tête persistant.
_Merci.
Nouveau haussement d’épaules. Elle acheva de se lever, ravie de constater que ses jambes étaient bien stables, et s’approcha de lui.
_Vraiment, merci, insista-t-elle en désignant le corps de Fester à quelques pas. Sans toi…
Elle s’interrompit, préférant ne pas penser à ce qui aurait pu se produire s’il n’était pas intervenu. Elle fronça soudain les sourcils en réfléchissant. Quelque chose lui posait problème, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Il y avait un élément manquant, une question non résolue qui lui avait traversé l’esprit la veille avant qu’elle ne finisse par sombrer. Soudain, cela lui revint.
_Comment nous as-tu trouvés ? Tu dormais profondément quand nous sommes partis.
_Unélia a eu une vision de ce qui allait se passer et a envoyé Farciel me prévenir.
_Dans ce cas, où est Farciel ?
_Je ne sais pas. Nous étions dans l’urgence, elle a juste eu le temps de me dire qu’Unélia avait aussi entendu un combat et qu’elle devait vérifier de quoi il s’agissait.
_Un combat ? Cette nuit ?
Comprenant ce qui la troublait, Alexandre acquiesça :
_Etrange, je sais. Les Adalantes et les explorateurs sont chacun dans leur camp, c’est la raison pour laquelle Farciel voulait y aller.
_Et tu ne sais pas où ces affrontements ont lieu ?
Il secoua la tête.
_J’ai vu dans quelle direction elle partait, mais je n’ai pas d’indications précises. Pour le moment, la priorité devrait être de récupérer nos montures.
De nouveau, Chloé fronça les sourcils. Elle n’avait pas encore eu le temps de se poser la question, mais maintenant qu’il en parlait…
_Tu es venu à pied ?
_Parcellion s’est blessé en chemin. Nous devrions le retrouver au retour.
_Personne ne surveille notre campement ?
_Nous n’avions pas vraiment le temps de nous préoccuper de ce genre de détails.
La jeune femme acquiesça, contrariée. Elle savait, logiquement, qu’ils n’avaient pas eu le choix, mais savoir que les montures avaient été abandonnées pour la nuit, attachées alors que n’importe quoi pouvait arriver, ne lui plaisait pas. En hiver, les prédateurs étaient affamés et donc dangereux. Sans même parler de ces armées qui apparemment s’affrontaient à proximité et des hommes qui pouvaient être tentés de voler leurs montures. S’il arrivait quoi que ce soit à Mertao… Elle secoua la tête avant de s’agenouiller et de s’emparer d’une poignée de neige qu’elle avala pour étancher sa soif. Cela ferait l’affaire en attendant de trouver de l’eau. Puis elle se releva et entreprit de s’éloigner des falaises, Alexandre lui emboitant le pas tout en lançant :
_Je sais que nous n’avons pas de temps à perdre, mais j’aimerais profiter du trajet pour apprendre ce qui s’est passé avec Kaliastre et Fester.
Au milieu de la tourmente, elle en avait oublié qu’il n’était pas au courant de tout ce qu’elle avait appris cette nuit. Alors elle entreprit de lui résumer ce qu’elle savait. A eux deux, peut-être parviendraient-ils à former un récit cohérent et à percer le mystère du pisteur et de sa haine pour les Adalantes.

*

_Je n’arrive pas à croire que Kaliastre ait toujours su que les Adalantes existaient.
_Personnellement, cette explication me convient mieux que l’hypothèse de sa trahison. Il m’a sauvé la vie à deux reprises cette nuit, quand j’ai été attaquée par Fester et ses alliés, puis plus tard face à Fester seul.
_Je sais. Je ne doute plus de son innocence, j’ai juste du mal à me faire à l’idée qu’il ait tant vécu par le passé.
_Tu as pourtant toujours dû savoir qu’il avait une histoire complexe.
_Je le soupçonnais, oui. On ne devient pas aussi blasé que lui sans avoir subi d’épreuves, mais la perte de tout un pays, de sa famille, de son enfant… C’est beaucoup pour un seul homme. Je pense…
Alexandre s’interrompit et s’arrêta net. Chloé l’imita, intriguée par son attitude. Suivant son regard, elle commença à comprendre ce qui lui prenait. Il se mit à courir pour confirmer ses soupçons et elle le suivit avec difficulté, toujours mal remise de ses épreuves de la nuit. Il s’arrêta à hauteur du harnachement qui gisait abandonné sur le sol gelé et s’accroupit pour examiner les traces dans la neige. Elle se mordit la lèvre, hésitant à poser la question dont la réponse lui semblait évidente, mais elle voulait s’en assurer :
_Je suppose que c’est là que tu avais laissé Parcellion ?
Il acquiesça sans un mot tout en continuant à observer le sol. Quand elle comprit ce qu’il avait remarqué, elle poussa un soupir de soulagement et lâcha :
_Il n’y a que ses traces. Et les tiennes.
De nouveau, un hochement de tête silencieux. C’était une bonne nouvelle, il en convenait. Aucune marque de prédateur ou d’un autre homme, pas de signe permettant de croire à une attaque ou à un vol. L’étalon devait donc bien se porter. Mais alors…
_Pourquoi est-il parti ?
La petite blonde secoua la tête en signe de défaite. Si Mertao avait dû l’attendre quelque part, il l’aurait fait à moins d’être vraiment obligé de quitter les lieux par un facteur inattendu, et elle supposait qu’il en était de même pour Parcellion. Tant que son cavalier n’était pas de retour, il n’avait aucune raison de partir. Le délai écoulé était trop court pour qu’il ait eu faim au point d’abandonner les lieux. Inquiet et curieux, Alexandre se releva pour suivre les marques de sabots qui s’éloignaient de la selle. Après quelques pas, il se tourna vers Chloé, plus intrigué encore :
_Je pense… Je pense qu’il est parti en direction des affrontements et de Farciel.
_Mais que…
_Je ne sais pas. Je ne sais pas, répéta-t-il doucement, frustré.
Elle s’approcha de lui et posa une main sur son épaule valide.
_Reste calme. Nous allons aller chercher des vivres et les autres chevaux, puis nous partirons à la recherche de Parcellion et de Farciel. Peut-être allons-nous apprendre qui sont ces inconnus qu’Unélia a entendus dans sa vision. Viens.
Ses épaules s’affaissèrent mais il accepta de la suivre, abattu. Lui qui avait espéré enfin rejoindre le campement et expliquer ce qu’il savait de la situation à son frère… Il semblait qu’ils n’allaient pas rentrer aussi tôt qu’il l’aurait souhaité.

*

A suivre…
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