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 Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)

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pretender
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MessageSujet: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:09

Hellooooo ! Je commence à rapatrier cette fic et avec un peu de chance, je posterai un nouveau chapitre de la partie 2 lundi et je reprendrai mon rythme d'un chapitre toutes les 2 semaines !

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TITRE : Par Les Armes, Partie 1 : Les Explorateurs
GENRE : fantasy. Pour avoir une idée du style d’intrigues, pensez Narnia ou l’Epée de vérité. Librement inspiré du mythe des Amazones, big merci à Winnie pour ses idées/liens/photos/informations/remarques/soutien ;-)
RESUME : La vie et toutes les certitudes d’une guerrière sont chamboulées par l’arrivée d’un groupe d’explorateurs sur les terres de sa tribu. Il y aura des guerres, des alliances, des amours contrariés, des luttes contre le destin, des trahisons, des amitiés improbables, des rébellions… Enfin bref le cocktail habituel de ce genre de récits, j’ai peur de ne pas faire très original mdr
DISCLAIMER : on oublie SV et tout ce qu’il y a autour, mais alors totalement ! Les 2 personnages principaux s’appellent Alexandre et Chloé et je m’inspire de MR et d’AM pour leur physique, mais c’est le seul rapport qu’il y aura, avec peut-être quelques traits de caractère ici ou là… donc je suppose que les persos m’appartiennent pas malgré tout, snif
(loooongue) NOTE DE L’AUTEUR : Ca y est, je me lance ! C’est bien la première fois que je m’essaie à ce genre de style, et j’devrais pas le dire mais du coup j’suis affreusement nerveuse mdr (à peu près autant qu’au moment de poster ma première fic y’a des années) donc bon, commentaires grandement appréciés (y compris les négatifs et les suggestions bien sûr)
J’avais tellement d’idées pour cette fic que je vais la diviser en plusieurs parties de quelques chapitres chacune, et probablement en faire une trilogie en fait. C’était juste ingérable sinon, je m’en suis aperçue en avançant, il y a trop de choses qui restent en suspens pour que je les règle d’un coup, mais en même temps je vais essayer de boucler le plus gros quand même pour pas que vous soyez trop frustrés lol. Cette première partie est déjà bien avancée, mais je pourrai intégrer au fur et à mesure des réponses à vos questions si vous en avez (et si ça ne dévoile pas trop l’intrigue avant le moment où j’ai prévu de le faire, serait trop simple sinon mdr), voire des suggestions de scènes, alors ne vous gênez pas !
Tout ça pour dire PITIE FEEDEZ, parce que comme cette fic est terriblement chronophage et épuisante, j’dois l’avouer, je n’ai l’intention de me mettre à la deuxième partie que s’il y a des réactions à celle-ci
Bon, le prologue va peut-être vous sembler un peu lent et pas passionnant, mais l’idée est de poser les bases de l’intrigue (c un prologue normal koi lol), c’est fait exprès, j’espère que ça ne va pas vous faire fuir dès les premières lignes Wink

Enfin, deux montages promo (dont un que vous avez peut être déjà vu ds les discussions sur les fics)


Valaaaa j’ai fini de vous embêter, BONNE LECTURE !

*

Prologue

La vieille femme s’éveilla et se redressa sur sa couche en un sursaut. Ses yeux fouillèrent l’obscurité avec anxiété, se posant rapidement sur chaque petit détail avant de passer au suivant. Lorsqu’elle réalisa finalement où elle était, sa respiration saccadée se calma légèrement, sans pour autant que la peur panique ne la quitte. Elle posa une main à l’emplacement de son cœur, s’assurant inconsciemment qu’il n’était pas en train de lui bondir hors de la poitrine. Les rayons du soleil qui filtraient à travers la mince ouverture de sa tente lui permirent de se remettre des émotions trop intenses qu’elle venait de vivre en rêve… en prémonition. Ce qu’elle avait vu l’avait terrorisée, provoquant pour la première fois depuis deux décennies une faille dans l’armure de sagesse et d’impassibilité qu’elle arborait en permanence. Futur, passé et présent se mêlèrent un court instant dans son esprit alors que la vision qui venait de se dissiper la ramenait au souvenir de ce massacre évité de justesse presque vingt ans plus tôt. C’était la dernière fois qu’elle était réellement intervenue dans les affaires de la tribu, la dernière fois qu’elle avait mis son don au service de ses alliées… La dernière fois qu’elle n’avait pas eu le choix. Car elle avait compris dès l’enfance que connaître l’avenir était une arme à double tranchant, une arme qu’elle avait refusé d’utiliser la plupart du temps, qu’elle ne consentait à brandir que quand son usage était absolument indispensable.

Et il semblait qu’il l’était aujourd’hui.

Avec un soupir, elle quitta son lit, se dirigeant vers le récipient de terre cuite près de l’entrée de son abri qui contenait quelques litres d’eau. Elle s’aspergea le visage afin de dissiper les dernières images d’horreur, s’agrippa fermement à la petite table de bois quand son cerveau fut de nouveau assaillit par des flashs de sang et de mort.

Elle hésitait sur la conduite à suivre. Elle avait plusieurs solutions et ignorait laquelle serait la plus appropriée. Etant donnée la situation actuelle, elle doutait que leur chef ait une réaction calme et sensée si elle lui parlait de ce qu’elle venait de voir.

La vieille femme n’était pas certaine des événements qui mèneraient à ce qu’elle avait vu… ce qui rendait d’autant plus difficile la décision qu’elle avait à prendre aujourd’hui. Car qui savait si sa réaction n’était pas précisément ce qui provoquerait la prémonition ? Elle devrait être particulièrement prudente, et surtout en apprendre plus avant de faire quoi que ce soit.

Elle passa la matinée suivante plongée dans un silence pensif.

Elle commença par récupérer le récipient qu’elle avait prit soin d’emmener, le posa à terre et y vida sa gourde d’eau. Puis elle s’allongea sur le dos, s’assurant que les paumes de ses mains étaient en contact direct avec le sol, plongea les pieds dans le précieux liquide, ralentit sa respiration, inspirant profondément, et lutta contre la brève agression lorsqu’elle dirigea son regard vers le soleil trop brillant. Ainsi en contact avec les quatre éléments fondateurs, elle s’efforça de se remémorer précisément les images qui avaient traversé son esprit.

Il ne lui fallut que quelques secondes pour replonger dans la scène cauchemardesque. Comme elle s’y était attendue, son cerveau ne se contenta pas de lui remontrer sa vision : les sensations se faisaient physiquement sentir, comme si elle était présente dans ce futur qu’elle chercherait à tout prix à éviter, seules ses mains fermement posées à terre lui offrant un fragile ancrage dans la réalité. Elle sentit son pied rencontrer un cadavre, lutta contre cette impression de tomber en se raisonnant et en se rappelant que cela n’arrivait pas vraiment. Regardant autour d’elle, elle découvrit la nuit – même si elle savait, logiquement, qu’il faisait grand jour là où elle se trouvait. Un grondement de tonnerre au loin, le goût du sang dans sa bouche, l’odeur des corps en putréfaction, et surtout les victimes qui s’étendaient à perte de vue…

Elle les passa en revue, fermant les yeux de celles qui les avaient gardé ouverts, et ce malgré cette petite voix dans sa tête qui lui rappelait que cette marque de respect était inutile puisque cette scène n’était pas réelle – pas encore. Ce faisant, elle tentait de mettre le doigt sur un détail qui la dérangeait. Quelque chose qui lui échappait, elle en était sûre, mais elle n’arrivait pas à trouver ce que c’était.

Elle ne put retenir un cri en comprenant ce qui s’était passé.

Remise de sa surprise, elle décida qu’elle en avait assez vu et quitta enfin sa vision.

Lorsqu’elle fut certaine de pouvoir se redresser sans perdre connaissance, elle s’assit prudemment et jeta un coup d’œil sur l’eau contenue dans le récipient, attendant qu’elle se stabilise. Comme elle l’avait craint, les images de l’hécatombe y persistaient vaguement, l’élément liquide affichant quelques restes de sa vision sur le champ de bataille. Déstabilisée pour la première fois en presque vingt ans, elle murmura d’une voix brisée :

_Comment éviter ce massacre ?

En guise de réponse, elle entendit un cri aigu au-dessus d’elle. Leva la tête. Ouvrit de grands yeux en voyant un faucon descendre en piqué sur elle, presque trop vite pour qu’elle puisse le suivre du regard. Bondit sur ses pieds. Vit le rapace approcher du récipient et le renverser d’un furieux coup de griffes, détruisant les images perturbantes, comme intervenant sur le destin de la tribu des Adalantes.

*

A suivre ?
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pretender
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:12

Citation :
Alexiel : pretender a dit :

A suivre ?



Question bête. bien sûr à suivre.

Alors, même s'il n'y a pas particulièrement d'action, je n'ai pas trouvé le prologue trop long ou trop lent. Comme tu l'as dis toi même c'est un prologue. Et il pose beaucoup de questions ce prologue, auxquelles t'as intérêt de répondre et vite, lol !
Sinon difficile d'en dire beaucoup plus sans que tu es développé un peu plus l'histoire, mais j'attends la suite avec impatience.

---

Citation :
Sixpence : Te pose pas la question, SUITEEEEUUUH !!! Oui avec moi c'était évident que tu trouverais public fidèle !!! En plus là on tombe (quasi?) en même temps pour pondre notre première fic fantasy, je ne me sens pas seule !!!
J'adore ce prologue et je te le dis tout de suite, ça m'inspire pour ma propre histoire.
ça annonce bien des péripéties cette prémonition, ça ne peut que donner envie de connaître la suite.
J'adore aussi les montages, très réussis !!
Je sens que je vais me régaler avec cette fic et puis apparemment tu es prête, avec pas mal de chapitres d'avance alors fonce !!! poste !!!

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Citation :
Chlo : TRès bon prologue.

Sincèrement, je ne me suis pas ennuyée ni trouvé ça trop long. Même, j'irai jusqu'à dire que une page de plus m'aurai semblé agréable. On plonge totalement. J'aime l'ambiance un peu mystique et ce je ne sais quoi de peur qui s'en dégage.

J'aime beaucoup. Et si c'était un livre dont je lis le début, j'achète illico. Bravo.

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Citation :
Laenan : Fantasy, "chaman" (qui lit l'avenir quoi ^^), ça promet tout ce que j'adore ! (Je ferme les yeux sur Narnia que je n'ai pas du tout aimé xD)

On veut la suite, on veut la suite, on veut la suite !
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pretender
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:14

Et vala la suite ! (t’as vu chlo, encore + vite que prévu !)
Merci pour vos feeds les filles, en espérant que ce 1er chapitre sera à la hauteur de vos espérances !
Je vais essayer de poster régulièrement sur cette fic, probablement un chapitre tous les 15 jours à peu près, ils risquent d’ailleurs d’être plus longs que mes chapitres habituels (celui là fait presk 20 pages par ex)
Six’, ouais, c cool on va pouvoir se motiver l’une l’autre Wink

CHAPITRE 1


La morsure de l’air sur ses joues lui arracha un sourire. Elle poussa sa monture d’un serrement des mollets, l’encourageant à accélérer son galop, se pencha en avant et remonta les mains sur son encolure pour atténuer le contrôle des rênes. Trop heureux de savourer une liberté presque totale, l’étalon réagit sans une seconde d’hésitation, chacun de ses muscles se ramassant pour ensuite se détendre à l’extrême alors qu’il atteignait une allure presque surnaturelle. Un coup de vent envoya une longue mèche de cheveux ondulés voler devant son visage, gênant sa vision, mais elle ne prit pas la peine de la dégager. Elle se fiait entièrement à l’équidé pour les diriger et éviter les accidents de terrain, traîtres dans cette région instable. Levant le regard, elle adressa un hochement de tête complice à la pleine lune, témoin de son instant d’évasion, et inspira profondément l’air pur qui l’entourait. Percevant un bruit d’eau par-dessus le vacarme des sabots, elle fit basculer le poids de son corps sur la gauche. Obéissant aussitôt, l’étalon décrivit un large virage sans modifier son allure. Il ne leur fallut qu’une minute pour rejoindre la paisible rivière qui divisait la vallée. La monture ne ralentit pas davantage, se contentant d’un bref hennissement de bonheur lorsqu’elle sentit l’eau sur ses jambes et les éclaboussures rafraîchissantes sur son poitrail trempé de sueur. Quelques gouttes vinrent chatouiller ses bras et coulèrent sur sa peau dorée par le soleil. Le cours d’eau n’était pas suffisamment large pour que la sensation s’éternise. Ils atteignirent rapidement l’autre bord et l’animal se hissa sur la rive d’un coup de reins qu’elle accompagna en souplesse. Elle chuchota quelques paroles sans aucun sens d’un ton encourageant, sourit en voyant les oreilles attentives s’abaisser en arrière pour capter sa voix. La course sans but dura encore de longues minutes avant que sa monture ne ralentisse d’elle-même, passant à un galop plus calme, puis à un trot allongé, avant d’adopter un pas rapide.
La jeune femme lâcha les rênes et les répartit également afin que l’animal ne risque pas de marcher dessus, caressant au passage sa robe humide pour le récompenser. Elle se redressa, leva les bras au-dessus de sa tête, et s’étira pour délier ses muscles tendus par l’effort physique. Elle grimaça en sentant les deux fourreaux taper contre ses cuisses et en réalisant que les armes, heureusement rendue inoffensives par les étuis de protection, avait dû battre les flancs de l’étalon au cours de la balade. Elle savait qu’il aurait protesté si cela l’avait gêné et qu’elle se serait retrouvée à terre avant d’avoir eu le temps de s’accrocher à la crinière, mais tout de même, il fallait qu’elle fasse plus attention à ce genre de détails.
_Belle course, qu’en penses-tu, Mertao ?
Il répondit d’un hennissement et secoua vivement la tête comme pour exprimer son autosatisfaction. Elle eut un rire et approuva.
_C’est vrai, tu as fait du bon travail. Tu as soif ?
Elle avait à peine posé la question que sa monture changea de trajectoire pour reprendre le chemin de la rivière. Lorsqu’ils l’atteignirent, la cavalière passa une jambe par-dessus l’encolure et se laissa glisser à terre pour s’accroupir à côté de Mertao et s’asperger le visage d’une main, rassemblant la masse blonde de sa chevelure dans l’autre. Elle resta à genoux devant l’eau quelques secondes, contemplant pensivement son reflet troublé par le léger courant. Les mêmes grands yeux verts, les mêmes lèvres pleines et souriantes, les mêmes joues rougies par la course, les mêmes épaules musclées par des années d’entraînements et de combats… et pourtant, demain tout changerait. Demain, ce bras vierge de toute marque porterait le tatouage qu’elle avait choisi pour symbole. Demain, elle aurait une responsabilité de plus à porter. Car demain, elle aurait vingt ans.
D’un coup de naseaux dans son dos, l’étalon la rappela à l’ordre et elle lui accorda un sourire.
_Tu as raison, décida-t-elle en se relevant et en se hissant d’un bond sur son dos. Le changement n’est pas une mauvaise chose.
Elle orienta sa monture sur le chemin du retour en laissant son esprit vagabonder vers des souvenirs passés. Le premier cheval qu’elle avait monté, alors qu’elle n’avait que cinq ans. Le premier os qu’elle s’était brisé en tombant du grand pin au centre du camp, celui qu’elle n’avait pas le droit d’escalader. Le premier entraînement au cours duquel elle avait montré d’étonnantes aptitudes au maniement de deux armes simultanément. La première bataille qui lui avait coûté deux amies chères. Le premier homme qu’elle avait tué d’une épée plantée dans la gorge. La première fête de victoire au cours de laquelle elle s’était enivrée avant de jurer de ne jamais recommencer étant donnée la migraine du lendemain.
_Crois-tu que je serai capable de rendre ce service à la tribu ?
_Tu as intérêt.
Tiens. Mertao démontrait une intelligence chaque jour un peu plus surprenante, mais jamais encore elle ne l’avait entendu parler. Fouillant le paysage nocturne d’un regard suspicieux, elle découvrit une haute silhouette qui se dirigeait vers elle d’un pas assuré. Rassemblant les rênes dans une main, elle sauta à terre et s’approcha de la géante avec un sourire.
_Leïla. Que fais-tu dehors à cette heure ?
_Je pourrais te retourner la question.
_Mertao m’a suppliée de l’emmener faire un tour.
_Mertao aurait-il senti que tu avais besoin de t’échapper pour quelques heures ?
Dès que la cavalière fut arrivée à hauteur de son amie, les deux jeunes femmes tombèrent naturellement dans une marche calme, côte à côte. Aussi brune qu’elle était blonde, portant très courts ses cheveux ébouriffés, Leïla était l’une des plus grandes femmes qu’elle ait jamais vues. Son regard noir pouvait figer un adversaire sur place aussi aisément que son sourire pouvait réchauffer le cœur d’une alliée. Chloé détailla un bref instant le tatouage familier qui ornait le bras de la géante, une tête de panthère aux yeux vifs.
_Il a toujours été très intuitif.
_Je n’en doute pas. Alors, as-tu bien profité de cette dernière nuit ?
Elle acquiesça, sentant presque le souffle du vent sur son visage alors qu’elle repensait à cette galopade extraordinaire. Elle repoussa une mèche rebelle avant de confier :
_Je me demande si cette journée va changer autant de choses que je le crains. Cela n’a certainement pas changé grand-chose pour toi ou pour Zaniria.
_C’est vrai. La cérémonie ne fait que marquer le passage, cela ne signifie pas que ton mode de vie va s’en retrouver bouleversé.
_Alors pourquoi sommes-nous toutes si nerveuses à l’approche de ce jour ?
_Peut-être parce que nos ainées nous ont tellement répété qu’il était important dans la vie d’une guerrière. Alors qu’en réalité il s’agit juste de faire une déclaration.
_Peut-être, oui, murmura-t-elle d’une voix pensive.
_Es-tu si nerveuse que cela ?
_Curieuse. Je me pose beaucoup de questions sur le futur.
_Des questions qui ne feront que te tourmenter si tu n’essaies pas de les oublier.
_Je sais.
Le silence les enveloppa un long moment alors qu’elles s’approchaient du village temporaire. Leïla interrompit sa marche avant d’être à portée de voix de la sentinelle. Intriguée, son amie s’arrêta à son tour et leva sur elle un regard interrogateur.
_Je sais que les enfants n’ont jamais fait partie de ton plan. Mais tu dois accepter tes responsabilités. Nous le devons toutes.
_Je n’ai pas le choix. J’espère juste avoir encore quelques années devant moi.
La brune eut un unique hochement de tête. Si elle ne partageait pas ce sentiment, elle le comprenait. Elles en avaient assez discuté depuis leur enfance pour qu’elle connaisse le point de vue de la petite blonde.
_Avec un peu de chance, tu les auras. Notre tribu se porte bien à l’heure actuelle, et notre génération a été suffisamment épargnée pour nous accorder un peu de répits.
_Pour combien de temps ?
_Nul ne le sait.
_C’est faux.
_Elle ne dira rien.
_Je la déteste pour ça.
Un sourire étira la bouche fine de la brune.
_Comme tout le monde.

*
_Chloé, ta dix-neuvième année est désormais révolue. Sais-tu ce que cela signifie ?
Elle se retint de justesse de lever les yeux au ciel ou de lancer un sarcasme. La question était la même pour chaque cérémonie de passage, elle se demandait qui pouvait encore ignorer ce que signifiait cet instant dans la vie d’une femme. Mais c’étaient les paroles rituelles et les mots vieux de plusieurs millénaires devaient être respectés, aussi répondit-elle obligeamment d’une voix claire :
_Je le sais.
Un murmure d’approbation parcourut l’assistance à son ton assuré. Les quelques mille deux cents guerrières rassemblées autour du feu crépitant savaient toutes ce que Chloé pensait de cette tradition ancestrale, et toutes avaient plus ou moins consciemment redouté une tentative de rébellion. Mais si la petite blonde désapprouvait certaines des lois qui régissaient leur peuple, elle n’irait jamais à l’encontre de celles qui assuraient leur survie, quelle que soit son opinion. Elle planta son regard dans celui de la femme plus âgée qui jouait le dialogue avec elle. La chef de la tribu lui accorda un hochement de tête avant de continuer :
_Acceptes-tu tes responsabilités ?
_Je les accepte.
_Quel emblème as-tu choisi ?
Encore une question inutile. Depuis toute petite, il n’y avait qu’un symbole qu’elle retrouvait partout dans sa vie, qu’elle le veuille ou non, qu’un dessin qui pouvait la représenter avec suffisamment de précision pour qu’elle accepte de le voir gravé dans sa chair jusqu’à la fin de ses jours. Les membres de la tribu le savaient aussi bien qu’elle.
_Le faucon.
Comme une chorégraphie impeccablement minutée, un cri strident retentit dans le ciel à sa réponse et toutes les femmes levèrent le regard vers le soleil éblouissant pour voir l’oiseau de proie qui l’avait poussé. Chloé ne put s’empêcher de sourire devant cette coïncidence, preuve supplémentaire que son choix avait été le bon. Elle jeta un coup d’œil aux instruments posés sur la table basse à côté d’elle et s’assit à terre, en position du lotus, au signal de sa guide. Elle se débarrassa de son arc et de son carquois, les posant près d’elle pour éviter qu’ils ne gênent l’opération. Puis elle plaça sa main à plat sur la planche de bois, suivant toujours le rituel, et prononça les mots que toutes attendaient :
_Dahomé, chef de la tribu des Adalantes, moi, Chloé, je te demande de m’accepter parmi les reproductrices et de me marquer comme telle, si tel est ton désir.
_Qu’il en soit ainsi.
Elle n’eut pas un frémissement au premier contact désagréable de la pointe acérée sur son bras droit, au niveau du triceps. L’encre s’inséra sous la peau, quelques gouttes de sang perlant doucement tout au long du processus. Fascinée par le dessin qui prenait forme sous ses yeux, Chloé garda le silence pendant l’opération, voyant apparaître un bec pointu, un œil implacable, des ailes déployées, un corps taillé pour la vitesse. Lorsqu’elle eut terminé, deux heures plus tard, Dahomé reposa l’instrument et passa un carré de tissu sur son œuvre afin d’absorber le liquide résiduel. Puis elle révéla le motif achevé et eut, pour la première fois depuis le début de la cérémonie, un sourire à l’intention de Chloé, dont le visage s’adoucit aussitôt. Elle ne faisait pas ça de gaieté de cœur, toutes le savaient, mais soulager la femme qui l’avait pratiquement élevée d’un poids si grand valait sans aucun doute ce sacrifice.
_Je suis fière de toi, Chloé, murmura-t-elle.
_Cela ne fait pas partie du dialogue rituel, chef, taquina la petite blonde.
Le sourire s’élargit, puis Dahomé se leva et invita Chloé à faire de même afin que les guerrières rassemblées puissent admirer le dessin noir dont les contours resteraient rouges pendant quelques jours. Des cris de joie s’élevèrent alors, comme à chaque fois, les Adalantes célébrant l’admission d’une nouvelle reproductrice qui permettrait de perpétrer leurs traditions en donnant la vie. Chloé jeta un coup d’œil à Leïla et Zaniria, au premier rang, qui brandissaient leurs boucliers dans les airs en signe de victoire, comme tous les autres membres de la tribu, et hurlaient avec plus de vigueur que les centaines de femmes réunies. Leur sourire était toutefois teinté de regret, comme si elles auraient voulu épargner ce passage obligatoire à leur amie, et la reconnaissance que Chloé leur vouait depuis l’enfance augmenta d’un cran. Elle n’avait pas le droit de montrer ce qu’elle pensait aujourd’hui, cela représentait trop pour leur guide, mais elle était ravie que les deux brunes le fassent pour elle.
Elle attrapa au vol une gourde qu’on lui lançait et commenta en constatant qu’il s’agissait de vin pur :
_Je ne suis pas sûre que ça soit une bonne idée !
Des rires retentirent dans l’assistance alors qu’on se rappelait la dernière fois qu’on l’avait vue ivre, et elle avala tout de même quelques gorgées de bonne grâce avant de faire circuler l’objet. Les guerrières se dispersèrent aussitôt pour vaquer à leurs occupations, à présent que le rituel était accompli. Et la journée se déroula normalement, entre chasse, entraînement, balades et corvées, comme si la vie de Chloé ne venait pas de changer à tout jamais.

*

_Dahomé ? appela-t-elle devant la tente fermée.
_Entre, je t’attendais.
La petite blonde souleva le lourd tissu et s’installa aux côtés de la chef de la tribu, une femme de taille moyenne, aux cheveux noirs encadrant un visage dur et aux yeux d’un bleu si clair qu’il semblait impossible qu’ils aient connu autre chose que de la joie. Mais Chloé savait que ces yeux avaient vu plus de mort, de malheur et de catastrophes qu’il ne devrait être permis pour un seul être humain.
_Tu n’as pas gardé longtemps ton habit de cérémonie, constata Dahomé.
_J’ai toujours été plus à l’aise en pantalon.
_Je m’en souviens.
La plupart des Adalantes portaient courte la jupe de toile épaisse, de façon à toujours être libres de leurs mouvements. Or, Chloé aimait garder ses jambes couvertes. Une préférence qui remontait à son enfance, lorsqu’elle avait déjà une forte tendance à désobéir aux ordres et à risquer d’innombrables égratignures en grimpant aux arbres, en s’enfonçant seule dans des forêts remplies de ronces ou en escaladant des falaises rocailleuses.
_Tu as des questions à me poser.
_En effet.
_Aurais-tu peur de le faire ?
_Je cherche simplement le meilleur moyen de les formuler.
_Je suppose qu’elles concernent le rituel d’aujourd’hui.
_Oui. Et surtout ce qui vient après.
La chef de la tribu poussa un soupir. Elle s’était attendue à cette visite et savait que malgré la bonne volonté dont elle avait fait preuve quelques heures plus tôt, Chloé ne se résignerait pas si facilement. La blonde commença :
_Je sais où est mon devoir. Je ne cherche pas à le fuir. Mais Leïla a accompli le rituel il y a presque un an maintenant, et elle n’a pas encore eu d’enfant. Alors qu’elle est prête, tu le sais. Leïla est née pour être mère, comme je suis née pour combattre. Je ne comprends pas comment ces décisions sont prises. Pourquoi certaines femmes tombent enceintes le soir même de leur cérémonie alors que d’autres attendent des mois, voire des années. J’aimerais savoir ce qui m’attend.
_Personne ne sait ce qui t’attend, Chloé.
_A part Galothène.
_A part Galothène, oui. Mais cette vieille sorcière ne révèle jamais ses visions. Et je pense qu’elle a raison.
Le terme aurait pu paraître offensant, s’il n’avait recelé une indéniable affection. Chloé eut un sourire songeur.
_Nous n’avons pas connu la guerre depuis plusieurs mois et notre nombre est conséquent, comparé à il y a quelques années. Peut-être mon heure ne viendra-t-elle pas dans l’immédiat ?
_Tu sais que ce n’est pas ainsi que cela fonctionne.
Elle le savait, oui, mais cela ne l’empêchait pas d’espérer. Le processus de reproduction des Adalantes était purement physique. A vingt ans, les femmes étaient considérées comme matures parce que leur entraînement était terminé et qu’elles avaient déjà connu plusieurs batailles. Lorsqu’une guerrière en âge de procréer rencontrait un groupe d’hommes, son corps analysait de lui-même la compatibilité et jetait son dévolu sur le spécimen mâle le plus apte à renforcer les atouts de l’Adalante tout en comblant ses lacunes. Une telle sélection permettait de mettre au monde des enfants tout simplement parfaits d’un point de vue physionomique. Il était arrivé deux ou trois fois au cours de la dernière décennie qu’une guerrière, lasse de ne pas trouver de père compatible, se contente du premier reproducteur venu, mais si cela pouvait être évité, alors on l’évitait. En revanche, lorsque le candidat idéal se présentait, il était du devoir de la guerrière d’avoir des relations sexuelles avec lui jusqu’à ce qu’un enfant féminin soit conçu, puis de ne plus jamais le revoir. Une véritable torture, d’après ce que Chloé avait entendu dire, l’acte en lui-même, douloureux et humiliant, était redouté par les femmes depuis des générations, mais elles s’y pliaient pour assurer la survie de la tribu. Chaque Adalante devait mettre des enfants au monde jusqu’à ce qu’au moins une fille naisse afin d’être élevée dans le respect des lois de leur peuple. Les chanceuses avaient une fille dès la première fois, les autres devaient recommencer. Les enfants mâles étaient abandonnés dans la nature, les prédateurs se chargeaient du reste.
_Je sais. Mais je pensais que dans cette situation, même si je rencontre le père de mon futur enfant…
_N’y pense même pas, Chloé. Si tu le rencontres, tu devras accomplir ton devoir.
_Mais je…
_Cette discussion est terminée.
Chloé exprima sa frustration d’un soupir et quitta la tente d’un pas enragé. Elle ignora les regards amusés ou compatissants de ses compagnes qui savaient parfaitement de quoi elle avait parlé avec leur chef et se dirigea d’instinct vers l’un des enclos où broutait une vingtaine de chevaux. Elle émit un puissant sifflement qui attira aussitôt Mertao. Elle ouvrit la porte pour le laisser sortir et la referma sur les autres, puis marcha à côté de lui sans prendre la peine de lui attacher une bride, sachant qu’il la suivrait. L’étalon bai*, bien plus grand que la plupart des chevaux de cette race, lui avait été offert pour l’anniversaire de ses treize ans, alors qu’il n’était qu’un poulain âgé d’une journée, et elle ne l’avait jamais quitté depuis. Leur complicité dépassait de loin la relation entre une cavalière et sa monture. Elle dépassait même sans doute l’attachement qui liait la plupart des êtres humains. Elle s’éloigna du camp dans le soir tombant et s’arrêta après une trentaine de minutes au pied d’un arbre solitaire. Fait rare, Mertao s’allongea dans l’herbe. Elle s’étendit à ses côtés, posa la tête sur son épaule, et s’endormit en regrettant vaguement de ne pas avoir pensé à se munir d’une couverture pour la nuit.

*

Elle se réveilla en sentant le corps chaud s’agiter sous sa joue et en réalisant que le soleil pointait le bout de son nez. Intriguée, elle leva la tête et saisit aussitôt ses deux épées, une dans chaque main, afin de faire face à une éventuelle menace. Elle se leva d’un bond alors que Mertao faisait de même, visiblement nerveux. Elle fouilla l’horizon à la recherche d’un indice sur ce qui pouvait affoler l’étalon, mais ne repéra rien. Jusqu’à ce qu’elle aperçoive au loin un large nuage de poussière qui grossissait lentement. Cela ne pouvait signifier qu’une chose. Des cavaliers. Des milliers de cavaliers. Incrédule, elle prit quelques secondes pour analyser la situation dans le calme. Il était tout à fait possible qu’il s’agisse d’une coïncidence : le campement de la tribu n’était établi là que depuis quelques mois, et elles n’avaient croisé personne dans la région, malgré les rondes étendues effectuées par des groupes de reconnaissance. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle elles s’étaient installées un peu plus durablement que d’habitude. Ces cavaliers n’étaient peut-être pas synonymes d’attaque, pas sur elles en tout cas. En y regardant de plus près, le nuage ne se déplaçait pas exactement en direction du camp, ce qui était plutôt bon signe. Peut-être passeraient-ils à quelques kilomètres sans même réaliser que des êtres humains vivaient tout près. Elle rangea ses armes et sauta sur le dos de Mertao, regrettant de ne pas avoir pris le mors avec elle lorsqu’elle était partie.
_Au campement. Il faut les prévenir.
L’orientant grâce au poids de son corps et à quelques pressions de la main sur son encolure, elle le lança sur la piste du retour. Il avait visiblement compris l’urgence puisque la distance fut couverte plus rapidement qu’elle ne l’avait espéré. Elle ne prit pas la peine de descendre en arrivant, se dirigeant directement vers la tente centrale.
_Dahomé ! Sors de là !
Leur guide surgit, mal réveillée mais armée et prête à réagir au besoin.
_Que se passe-t-il ?
_Des cavaliers. Au nord-ouest. Ils ne se dirigent pas vers le camp, mais il faut les surveiller.
Comprenant aussitôt la situation, Zaniria, qui avait été alertée par le bruit des sabots de Mertao, disparut sous l’abri de Chloé pour en ressortir avec l’harnachement du cheval. Elle lui enfila rapidement la bride et tendit les rênes à son amie avant de préparer sa propre jument, noire comme l’ébène. Après avoir donné quelques ordres brefs, Dahomé bondit à son tour sur sa monture, imitée par une dizaine d’autres guerrières. Chloé prit les devants, puisqu’elle était la seule à savoir précisément où aller. Elle guida l’escadron jusqu’à l’endroit d’où elle avait aperçu le nuage, pour découvrir qu’il s’était encore agrandi. Elle arrêta net l’étalon, donnant le signal aux autres.
_Dahomé ? Que fait-on ? demanda Leïla avec anxiété.
_Chloé a raison, ils ne viennent pas dans notre direction, nous n’avons peut-être rien à craindre. Autant ne pas nous dévoiler tout de suite.
Comprenant à demi-mot, les guerrières s’éloignèrent de la piste que semblaient suivre les cavaliers mystérieux afin de ne pas être surprises. Chevauchant au botte à botte, elles formaient une ligne parfaitement droite. Elles parcoururent quelques centaines de mètres pour se mettre à l’abri des regards derrière un renfoncement de terrain.
_Dahomé ?
_Nous allons attendre qu’ils passent puis suivre leurs traces pour découvrir où ils sont allés. Avec un peu de chance, ils ne feront que traverser ces terres.
_Tu le penses vraiment ?
Un soupir.
_Je l’espère. Nous n’avons vu personne depuis des mois et nous avons bien couvert nos traces, ils ne savent probablement pas que des Adalantes sont dans les parages. Cela joue en notre faveur.
_Et s’ils le savent ?
La chef de la tribu ne répondit pas. Les autres cavalières échangèrent des regards inquiets face à son silence. C’était une situation qu’elles redoutaient depuis la dernière attaque contre leur village, dix mois plus tôt. Elles avaient remporté la victoire, mais l’assaut les avait prises par surprise juste après une violente guerre de plusieurs semaines contre une armée ennemie. Les pertes avaient heureusement été très limitées, mais la situation leur avait prouvé qu’elles n’avaient pas été aussi discrètes qu’elles le pensaient et les avait incitées à la prudence. Elles avaient parcouru des centaines de kilomètres et traversé un océan pour se remettre à l’abri, le traumatisme du départ de leur dernière terre d’accueil était encore vivace chez la plupart d’entre elles. En ces temps troublés, elles cherchaient avant tout à préserver leur tribu, se réfugiant dans le secret pour ne pas risquer d’affrontements inutiles et perdus d’avance.
_Crois-tu que nous devrons repartir ? demanda Zaniria, une lueur soucieuse dansant dans ses yeux d’un brun clair.
_Je l’ignore.
_Sommes-nous en danger ?
_Peut-être.
_Serons-nous de taille à les affronter s’il le faut ?
_Nous sommes toujours de taille.
Voilà qui n’était pas aussi rassurant que cela aurait dû l’être. Elles étaient un peuple guerrier, taillé pour l’affrontement et fier de ses victoires, mais aller au combat sans connaître leurs chances ne les avait jamais séduites. Chloé réalisa soudain que dans leur départ précipité, elles n’avaient emporté aucune vivre, pas même à boire, alors qu’elles allaient devoir attendre plusieurs heures sous un soleil impitoyable avant de pouvoir suivre la trace des cavaliers.
_Nous devrions nous désaltérer.
_Le bras le plus calme de la rivière n’est qu’à une demi-heure de trot, nous pouvons le rejoindre tout de suite et revenir dans la soirée pour suivre ces cavaliers. Farciel ! Rentre au village prévenir les autres. Dis-leur que nous ne reviendrons probablement pas avant deux jours.
Aussi déçue qu’elle soit à l’idée de ne pas participer à l’expédition de reconnaissance, la dénommée Farciel, une trentenaire au teint mat réputée pour la beauté de sa voix, fit demi-tour sans une protestation alors que ses compagnes s’éloignaient dans la direction opposée.

*

_Ils sont passés loin du camp, c’est un soulagement.
_En effet, mais ne nous réjouissons pas trop vite, conseilla Leïla. Nous ne savons pas où ils sont allés.
_Nous allons peut-être le savoir plus tôt que prévu.
Intriguées par cette remarque de leur chef, les Adalantes suivirent son regard. Chloé retint son souffle en découvrant des colonnes de fumée dans le ciel matinal, à quelques kilomètres sur leur gauche. Elles connaissaient cette zone, l’avaient exploré plusieurs fois et l’avaient toujours trouvée déserte. Des feux de camp à cet endroit ne pouvaient venir que de nouveaux arrivants.
_Ils se sont arrêtés au pied des montagnes.
C’était logique, à bien y réfléchir. S’il s’agissait de cavaliers de passage, sans doute n’étaient-ils pas prêts à affronter la chaîne montagneuse, certes modeste, mais bien présente, qui bordait le territoire que s’étaient approprié les Adalantes depuis leur arrivée. Et la rivière passait tout près, réduisant le problème du ravitaillement en eau.
_Et maintenant ?
Dahomé sembla hésiter. Pour savoir à quoi s’en tenir, le plus simple était d’aller voir par soi-même. Seulement, cette stratégie posait problème. Il y avait longtemps que les femmes ne voyageaient plus seules sur cette terre, voir débarquer des cavalières vêtues comme elles l’étaient et armées pour le combat risquait de rendre soupçonneux les hommes qu’elles suivaient. Prendre ce risque, c’était révéler à cette nouvelle contrée que les Adalantes n’étaient pas une légende, et donc se mettre en grand danger. Les Hommes avaient toujours eu peur de ce qu’ils ne comprenaient pas, et un groupe de guerrières aussi fort et courageux que n’importe quelle armée masculine était définitivement quelque chose qu’ils ne comprenaient pas, elles l’avaient appris à leur dépend sur leur dernière terre d’adoption. Or, un être humain affolé fuit ou attaque. Lorsqu’il est en supériorité numérique, il attaque. Et en cas de guerre, elles souffriraient face aux milliers de cavaliers qu’elles avaient suivis à la trace.
_Un prisonnier ? suggéra Chloé.
C’était dangereux aussi. Elles pouvaient trouver une personne isolée et la capturer pour l’interroger, mais ensuite, leurs choix seraient limités. La tuer ou la laisser partir. Dans les deux cas, leur secret serait compromis.
_Ou la ruse.
_Que proposes-tu, Leïla ?
_Je propose un mensonge. L’une de nous peut se faire passer pour la victime d’une attaque et leur demander refuge.
_Je suis volontaire, proposa aussitôt Chloé.
Dahomé hésita. Elle aurait préféré une femme non marquée pour ce genre de mission exigeant le secret, mais toutes les guerrières qui étaient venues en reconnaissance avec elle avaient vingt ans révolus. Et elles n’avaient pas le temps de rejoindre leur campement pour chercher une Adalante plus discrète : il était à présent à presque une journée de cheval. Or, elles ignoraient si le groupe d’hommes resterait longtemps au même endroit.
_Tu réalises que tu devras y aller désarmée ? Et paraître épuisée ?
_Nous avons chevauché toute la nuit et mon dernier repas remonte à hier soir, je suis épuisée. Et je n’ai besoin d’aucune arme pour battre un homme.
_Très bien. Je vais envoyer Zaniria chercher des renforts. Si tu n’es pas revenue dans deux jours à la même heure, nous attaquerons.
Chloé confirma le plan d’un hochement de tête, bondit à terre et confia les rênes de Mertao et ses armes à l’une de ses compagnes. Après une dernière caresse affectueuse à l’étalon, elle s’éloigna sans un mot.

*

_Alexandre ! Tu es de corvée de reconnaissance !
Le jeune homme haussa un sourcil arrogant. A vrai dire, le fait que cette tâche lui revienne l’arrangeait, mais se voir donner l’ordre par une sentinelle lui déplaisait. Bien qu’il n’ait jamais été très respectueux du protocole lui-même, il y avait certains codes à suivre au sein de leur groupe. Parmi ceux-ci se trouvait une règle selon laquelle un officier plus jeune ne parlait pas de cette façon au fils du chef. Toutefois, il ne releva pas ce manquement. Leur périple avait commencé depuis de longs mois, les privations commençaient à se faire sentir, il s’agissait là du premier terrain réellement accueillant qu’ils découvraient, et il savait que tout le monde était aussi excité qu’apeuré face à tant de nouveautés. Aussi s’empara-t-il des rênes de sa monture et monta-t-il en selle sans un mot. La plupart des cavaliers n’en pouvaient plus, c’était sans doute la raison pour laquelle la mission de reconnaissance lui avait été attribuée. Tous savaient qu’il était aussi à l’aise sur le dos d’un cheval que dans un fauteuil et qu’il ne rechignait jamais à chevaucher, saisissant la moindre occasion de se lancer dans une exploration des territoires traversés. Il hésita un instant à proposer à quelqu’un de l’accompagner. Se balader seul dans un pays inconnu et peut-être hostile pouvait être dangereux, voire totalement stupide, mais il y avait presque un an qu’il n’avait pu échapper à la constante compagnie du groupe et il était las de ce manque d’intimité.
Une main affectueusement posée sur l’encolure de l’étalon blanc, il parcourut le paysage du regard en s’éloignant du groupe de tentes. N’ayant aucune direction particulière à l’esprit, il décida de suivre le soleil, encore bas dans le ciel en ce milieu de matinée. Il ignorait totalement où il était, savait seulement que l’ascension des montagnes n’était pas envisageable seul et qu’il ne souhaitait pas revenir sur leurs pas, ce qui ne lui laissait comme possibilités que l’est ou le sud. Il aurait aussi pu suivre le cours d’eau afin de voir où il menait, se déciderait sans doute pour cette solution si ce qu’il découvrait en se dirigeant vers le soleil ne lui plaisait pas.
_Que crois-tu que nous allons trouver ici ?
Cette habitude qu’il avait de parler aux animaux lui valait les remontrances de son père et les boutades de leurs compagnons, il tentait donc de la maîtriser et ne cédait à la tentation que lorsqu’il se savait seul. Il se posait cette question depuis la veille. Il avait senti que quelque chose n’allait pas alors qu’ils traversaient une vaste plaine parsemée de quelques arbres solitaires. Comme s’ils arrivaient sur un territoire occupé, par opposition aux zones désertiques qu’ils parcouraient depuis des semaines. Il y avait une certaine tension dans l’air, une atmosphère révélant une présence humaine. Il n’avait fait part de ses impressions qu’à son frère, Valérian, qui était tout à fait d’accord pour le prendre au sérieux mais lui avait recommandé, à juste titre, de ne pas en parler tant qu’il ne s’agissait pas d’une certitude. Leur groupe était composé de guerriers et d’explorateurs sceptiques qui ne croyaient que ce qu’ils voyaient, leur confier une vague intuition n’aurait servi à rien, il en était conscient.
Avec un sourire, il se souvint de son excitation le jour où son père était venu le trouver pour lui annoncer qu’il avait réuni assez d’hommes pour accomplir ce projet dont il rêvait depuis des années, dont il parlait à Alexandre et Valérian depuis qu’ils étaient en âge de comprendre. Se sentant à l’étroit dans sa vie de commerçant, Mykherm avait toujours voulu s’enfuir pour découvrir de nouveaux territoires. Un désir incontrôlable qui lui avait coûté sa femme, partie alors qu’Alexandre n’avait pas huit ans parce qu’elle ne supportait pas de voir son époux rêver d’autre chose que de rester à ses côtés. Le marchand avait mis sur pied cette expédition à force de conviction et de labeur, de promesses et de chantage, de dépenses et de persévérance, rassemblant finalement presque cinq mille hommes, mercenaires, soldats, scientifiques ou simples quidams en quête d’aventure prêts à le suivre au bout du monde.
Alexandre lui-même était un guerrier, comme son frère. Tous deux avaient combattu pour leur pays, pour leurs biens et pour leur liberté plus de fois qu’ils n’auraient su les compter, et avaient encore eu à se battre au début de cette épopée, lorsqu’en arrivant dans une contrée étrangère ils avaient été attaqués par une armée protégeant un territoire qu’ils voulaient juste traverser. Et une nouvelle fois pour se défendre face à une ville qui les avait pris pour des ennemis. Quitter sa terre natale était un besoin qui faisait partie de lui, son père le lui avait transmis, mais il n’avait jamais pensé devoir faire face à tant d’hostilité, sans bonne raison. Il pouvait admettre les guerres de possession, les combats pour un territoire ou même la folie de deux hommes décidant qu’ils ne pouvaient pas cohabiter et que leurs armées devaient s’entretuer, mais se voir forcé à défendre sa vie alors qu’il voulait simplement découvrir le monde le dépassait. Il devait avouer que l’attitude des hommes accompagnant son père n’avait pas aidé, dans les deux cas. La plupart associait le terme d’aventure à massacre de tout ce qui était inconnu. Or, l’inconnu se présentait fréquemment dans une expédition comme celle-ci.
Après près de trois heures de marche, il fut tiré de ses souvenirs par un doux hennissement brisant le silence reposant. Secouant la tête pour revenir au présent, il découvrit une silhouette trébuchante à quelques dizaines de mètres. Il stoppa l’étalon le temps de choisir la conduite à suivre, mais prit la décision inconsciemment lorsqu’il vit la forme humaine s’écrouler, visiblement à bout de forces. Il passa au galop, ne s’arrêtant qu’une fois arrivée près de la jeune femme allongée sur le sol, et sauta à terre. Son premier réflexe fut de passer une main près de son nez. Il poussa un soupir soulagé en constatant qu’elle respirait encore.
_Est-ce que vous m’entendez ?
Un acquiescement lui répondit, ce simple mouvement lui coûtant de toute évidence un effort incommensurable.
_Quel est votre nom ?
_C… Chloé.
_Chloé. Je m’appelle Alexandre. Etes-vous blessée ?
Elle ne semblait pas avoir de plaie apparente, mais cela ne signifiait pas qu’elle n’avait rien. L’inconnue secoua faiblement la tête et articula avec difficulté :
_Soif.
Il sortit de sa besace de cuir l’outre pleine d’eau qui ne le quittait jamais et soutint la tête de la jeune femme en portant le goulot à ses lèvres. Elle avala quelques gorgées et se mit à tousser, aussi rangea-t-il le récipient pour le moment. Puis il passa un bras sous ses épaules pour l’aider à se redresser. Ce n’est qu’à cet instant qu’il remarqua son étrange tenue, un pantalon de toile couleur terre moulant, un haut plus clair lui collant au corps, soulignant la naissance du décolleté et dévoilant une bande de peau au niveau de son ventre, le tout retenu par des lanières nouées dans son dos. Elle portait des sandales conçues pour de longues marches et un tatouage apparemment récent ornait son bras. Repoussant à plus tard les questions liées à ces ornements inhabituels, il l’aida à se hisser sur le dos de sa monture, les deux jambes du même côté, et monta en selle à son tour, s’installant derrière elle et l’encadrant de ses bras pour lui assurer un minimum de stabilité. Se saisissant des rênes, il lui offrit un sourire rassurant lorsque deux émeraudes se focalisèrent difficilement sur lui.
_Je vais vous ramener à mon campement, d’accord ? Un médecin, un repas et un lit vous accueilleront.
Etait-ce un hochement de tête ? Ou son menton s’était-il simplement affaissé sous l’effet de l’épuisement ? Peu importait, il n’allait pas la laisser seule au milieu de nulle part de toute façon.

*

Il lui avait fallu rassembler tout le contrôle accumulé au cours de ses vingt années d’existence pour ne pas tressaillir lorsque l’étranger l’avait touchée. Elle ne se rappelait pas avoir connu de contact physique avec un homme en dehors du champ de bataille, et la délicatesse de ses doigts sur sa peau, la force tranquille avec laquelle il l’avait soulevée en prenant soin de ne pas la brutaliser, étaient beaucoup plus déstabilisantes que tous les coups qu’elle avait pu recevoir. Cette mission serait peut-être plus compliquée qu’elle ne l’avait d’abord pensé, si tout en elle lui hurlait de le neutraliser alors qu’elle était supposée se faire passer pour une femme faible et sans défenses. Feignant la semi-inconscience pour ne pas avoir à l’affronter dans l’immédiat, Chloé visualisa mentalement le jeune inconnu dont la voix grave adressait quelques encouragements à l’étalon blanc. En quelques secondes, elle avait repéré tout ce qu’il y avait à savoir sur lui, au moins en ce qui concernait ses chances de victoire si elle devait l’affronter. La légère chemise beige qu’il portait, entrouverte sur le torse, lui avait révélé le début d’une cicatrice au niveau de la clavicule, le genre de marque qui ne pouvait avoir été laissée que par une lame. Les muscles de ses avant-bras et la force de ses poignets suggéraient que la lourde épée qu’il arborait n’était pas un simple instrument de décoration, comme la souplesse de son corps et l’aisance de sa posture révélaient les journées entières passées sur le dos d’un cheval. Ses gestes étaient rapides et assurés et son comportement terriblement rationnel pour quelqu’un qui découvrait une jeune femme traumatisée dans une contrée qu’il ne connaissait pas. Aucun doute, cet homme était un guerrier, comme elle. Quant à la dague au manche brillamment ouvragé qu’il portait à la ceinture… Le petit objet orné de deux rubis lui donnait plusieurs renseignements précieux. D’abord, l’étranger était riche. Ensuite, il était prêt à affronter tout ce qui pourrait se présenter à l’improviste. Enfin – et surtout – si elle était pour le moment désarmée, elle n’aurait sans doute pas trop de difficultés à lui subtiliser le poignard à double tranchant en cas de danger, pas tant qu’il ignorait à qui il avait affaire.
Dans l’ensemble, ces premières constatations lui laissaient une impression assez mitigée. Elle était plutôt rassurée par ce qu’elle avait découvert et par la certitude qu’il s’agirait peut-être d’un adversaire redoutable au corps à corps, mais pas imbattable. En revanche, l’idée que plusieurs milliers d’hommes comme lui occupaient ce camp était plus préoccupante.
Outre ces observations purement pratiques, elle n’avait pu s’empêcher de noter deux détails sur la physionomie de celui qui s’était présenté sous le nom d’Alexandre. D’abord, son regard. Si les yeux étaient le reflet de l’âme, comme le prétendaient les vieilles légendes, alors elle était curieuse de découvrir ce que cachaient ces iris d’acier, dont les reflets lui rappelaient ceux d’une rivière tumultueuse sur la lame bleutée de son épée. Ensuite, son crâne. Tous les hommes de son pays étaient-ils complètement chauves ? Cette particularité l’intriguait.
Jetant un coup d’œil devant elle, elle constata que le campement se rapprochait enfin, le pas de l’équidé s’accélérant sur les dernières dizaines de mètres. A cette allure, il ne leur faudrait pas plus de quelques minutes pour en atteindre l’entrée. Elle les mit à profit en se répétant l’histoire qu’elle avait inventée pour expliquer la présence d’une femme seule dans cette région apparemment abandonnée.

*

Alexandre adressa un signe de tête à la sentinelle médusée et s’orienta dans le camp sans un mot d’explication pour les hommes qui approchaient, curieux de jeter un coup d’œil à la femme que le fils de leur chef avait ramenée de son expédition. La rumeur se propagea aussi rapidement qu’il l’avait craint, mais il garda le silence jusqu’à sa tente. Arrivé là, il sauta à terre, aida la jeune femme à descendre, confia les rênes à l’un de ses compagnons en lui ordonnant de lui faire amener un repas et de l’eau, puis il porta l’inconnue sous l’abri, l’allongea sur son lit et s’assit à ses côtés, contemplant la lourde natte claire qui retenait ses cheveux en arrière, dégageant des traits fins et réguliers, les yeux d’un vert pur à moitié fermés, la peau tannée, le corps musclé et souple, le tatouage en forme de rapace, et cet accoutrement étrange. Il savait qu’il n’aurait pas longtemps à attendre : son frère était quelqu’un de curieux par nature, et dès que la nouvelle parviendrait à ses oreilles, il…
_Alexandre ?
Le jeune homme eut un petit sourire en reconnaissant la voix à l’extérieur.
_Entre, Valérian. J’ai besoin de ton aide.
_On dit qu’il t’a fallu moins d’une journée pour trouver une jolie femme dans cette région inconnue, tu as dû battre ton record, plaisanta son aîné en pénétrant sous la tente, accompagné de Bélicien, l’un de leurs plus proches amis, tout aussi intrigué.
Alexandre lâcha un rire et se leva pour lui faire de la place.
_Je ne pense pas qu’elle soit gravement blessée, mais j’aimerais que tu l’examines.
_Cirménion ne serait-il pas le mieux placé pour ce genre de requête ?
_Je préfère la confier à quelqu’un de sûr tant que j’ignore qui elle est.
Un choix sensé qui ne surprit pas Valérian, comme il s’y était attendu. Le médecin qui les accompagnait maîtrisait son art mieux que quiconque, mais il était incapable de garder un secret et plus encore de se défendre au besoin, et son frère possédait de solides connaissances en matière de diagnostics et de soins. Il hocha la tête et s’assit près de l’inconnue, passant doucement les mains sur sa gorge, puis sur ses épaules, descendant le long de ses bras jusqu’à son ventre, et tâtant ses jambes à la recherche de blessures. Il entreprit de lui parler tout en effectuant son examen sommaire.
_Comment vous appelez-vous ?
_Chloé. Vous êtes Valérian.
Elle était suffisamment lucide pour avoir retenu son nom alors qu’elle ne l’avait entendu qu’une fois, c’était bon signe.
_Que vous est-il arrivé ?
_J’ai… ma famille. Nous voyagions quand nous avons été attaqués par des brigands. Ils sont…
La jeune femme ferma les yeux comme pour combattre les larmes et détourna la tête. Les trois hommes partagèrent un regard en comprenant.
_Avez-vous été blessée ?
Elle hésita un instant puis secoua la tête.
_J’ai pu m’échapper en volant un cheval, mais il est mort d’épuisement après quelques jours de marche.
_Depuis combien de temps n’avez-vous rien mangé ?
_Je ne suis pas sûre. J’ai trouvé des fruits sur le chemin, mais…
Elle s’interrompit et haussa les épaules avant de grimacer, ayant apparemment réveillé une douleur oubliée par ce geste spontané.
_Vous resterez ici cette nuit, décida Alexandre après avoir demandé confirmation d’un coup d’œil à son frère.
_Merci.
Ils sortirent de la tente sans voir le sourire victorieux qui s’était dessiné sur le visage angélique. Ils s’éloignèrent de quelques pas afin de ne pas être entendus de l’étrangère. S’arrêtant devant les braises d’un feu de camp, Alexandre plongea les mains dans une bassine proche pour s’asperger le visage d’eau. Puis il se tourna vers ses deux compagnons, attendant les questions qui ne manqueraient pas de fuser. Il savait son frère prêt à le soutenir en toutes circonstances, et Bélicien était généralement d’accord avec lui, mais lorsque leurs opinions divergeaient, la lutte pouvait être violente ; à plusieurs reprises, Valérian avait dû physiquement les séparer pour leur éviter de s’infliger de sérieuses blessures. Comment leur amitié avait pu survivre à leurs désaccords étant donné leurs tempéraments diamétralement opposés, Alexandre l’ignorait encore. Ce qu’il savait en revanche, c’était que cet homme impatient et irréfléchi faisait partie des rares personnes à qui il aurait confié sa vie sans hésiter. Il l’avait d’ailleurs déjà fait par le passé et n’avait jamais eu à le regretter.
_Qu’en dis-tu ? lui demanda l’architecte qui s’était lancé dans l’aventure plus pour suivre ses deux amis que par réel goût pour la découverte et le danger.
_Je l’ignore. Mais nous devrions rester prudents.
_Nous le sommes toujours, objecta son frère.
_Ce n’est pas la question. Ces habits sont inhabituels, mais ce n’est pas là ce qui m’inquiète le plus. Je me demande comment une jeune femme désarmée a pu échapper à un groupe de brigands alors que toute sa famille a été massacrée. Il y a autre chose. Avez-vous remarqué le tatouage ?
Deux hochements de tête silencieux. Alexandre continua :
_Je suis prêt à parier qu’il a moins de deux ou trois jours.
Ce qui contredisait sans aucun doute l’histoire de la jeune blonde, à moins qu’elle ne se soit amusée à se marquer elle-même en plein milieu d’une région désertique alors qu’elle était persuadée de devoir marcher jusqu’à la mort.
_A quoi penses-tu ? s’enquit Bélicien en passant une main derrière sa tête, se massant le crâne par-dessus ses cheveux clairs coupés très courts.
_Je n’en ai aucune idée. Je n’ai pas confiance.
_Tu ne fais jamais confiance à personne.
Alexandre sourit malgré son appréhension. Derrière le ton amusé, son frère avait énoncé une simple vérité : il était souvent beaucoup trop méfiant… Mais il préférait prendre les devants : prévoir les coups afin de pouvoir les parer était une technique qui avait toujours fonctionné à merveille pour lui, sur le champ de bataille comme dans la vie.
_Pourquoi l’as-tu ramenée au camp ?
_Elle ne m’avait pas encore raconté cette histoire d’attaque. Et puis elle est seule, quel danger peut-elle représenter ?
_Si elle est effectivement une adversaire, tu es en train de commettre une erreur de débutant en la sous-estimant.
_C’est vrai, reconnut pensivement le jeune homme. Croyez-vous que nous devrions la renvoyer ?
_Ce n’est pas à nous de prendre cette décision.
_Mais ce sera à nous d’argumenter devant Père.
_Argumente, Alexandre, je t’en prie, tonna une voix forte derrière lui.
Les deux frères se retournèrent pour faire face au colosse barbu qui était à l’origine de cette expédition. Bélicien accorda une tape dans le dos à son ami avant de s’éloigner. Ce débat ne le concernait pas, et il connaissait suffisamment Alexandre pour savoir qu’il ne tiendrait pas compte de son opinion sur ce sujet. C’était lui qui avait trouvé la petite blonde énigmatique et l’avait ramenée au camp, c’était donc à lui de décider de son sort avec Mykherm. Alexandre inclina la tête en guise de bonjour et fit deux pas en avant.
_Père, j’imagine que tu as eu vent des rumeurs.
_Qui est cette jeune femme qui perturbe déjà le campement ?
_La victime d’une attaque, d’après ses dires.
_Représente-t-elle un danger ?
Il était assez triste que cette question soit la première que l’on pose à propos d’une inconnue visiblement affaiblie, mais l’époque, le territoire, et surtout leur propre expérience leur avaient appris à envisager d’abord la pire des possibilités.
_C’est possible, admit le jeune homme.
_Alors reste avec elle. Tu la surveilleras et essaieras d’en apprendre davantage.
_Bien.
Pas qu’il ait eu l’intention de la laisser seule plus de quelques minutes. Alexandre adressa un regard à son frère et rejoignit sa tente. Il trouva devant l’entrée l’un de ses compagnons portant un plat rempli de victuailles ainsi qu’une grande outre qu’il lui tendit.
_Merci, Kaliastre. Peux-tu faire préparer un bain ?
_Pour elle ou pour toi ?
Alexandre haussa les sourcils.
_Qu’est-ce que cela change ?
_Nous n’avons pas suffisamment d’eau pour offrir un bain à tous les hommes, et il serait injuste que tu y aies droit quand nous en sommes privés.
_Pour elle, confirma alors le jeune homme. Viens me prévenir lorsque tout sera prêt.
Quand il pénétra sous l’abri, il trouva la jeune femme assise au bord de son lit, détaillant l’environnement dépouillé, comme tentant de se rappeler ce qu’elle faisait là. Il s’assit à ses côtés et commença :
_Ce n’est pas très confortable, nous voyageons beaucoup.
Elle tourna vers lui ce regard qui le fascinait. Il crut voir le coin de sa bouche frémir pour former un début de sourire, mais il n’aurait pu le jurer.
_Il serait mal venu de me plaindre alors que vous m’avez sauvé la vie.
Il balaya le remerciement implicite d’un geste de la main en lui tendant la nourriture. Elle attaqua sans un mot la volaille rôtie, savourant la chair tendre en attendant la suite. Il avait de nombreuses questions à poser pour tenter de résoudre l’énigme qu’elle représentait, mais hésitait sur la façon de les formuler pour qu’elle ne comprenne pas qu’il restait sceptique en ce qui concernait son histoire. Il cherchait encore ses mots lorsqu’elle se lassa du silence :
_Pourquoi voyagez-vous ?
_Nous avons entrepris une expédition afin de découvrir de nouveaux territoires.
_Vous ne faîtes donc que passer ?
Il fronça les sourcils. Elle avait posé la question sur un ton trop neutre, comme si elle se forçait à contrôler sa voix pour ne pas révéler ce qu’elle pensait réellement.
_Nous allons sans doute nous installer pour quelques mois. La plupart des voyageurs sont épuisés et las, ils ont envie de faire une pause avant de repartir à l’aventure, et cet endroit semble accueillant.
Chloé dissimula sa réaction en mastiquant une nouvelle bouchée. Une armée de passage, elles pouvaient la gérer, mais un groupe d’explorateurs s’établissant sur une plus longue durée, cela risquait de poser problème, pas seulement parce qu’elles auraient du mal à conserver leur secret avec tant de témoins uniquement éloignés d’une journée de cheval. La question des vivres était tout aussi préoccupante. Cette région était effectivement hospitalière, mais elle n’était pas convaincue que les troupeaux d’animaux sauvages qui l’habitaient suffisent à nourrir deux populations pendant plusieurs mois. Si Alexandre et ses compagnons restaient ici, le conflit serait inévitable. Et d’après ce qu’elle avait pu constater en traversant le camp, ils étaient plus nombreux qu’elles ne l’avaient anticipé. Peut être cinq milliers. Elles avaient vaincu des armées plus imposantes, mais pas sans subir de lourdes pertes.
_Qu’allez-vous faire à présent ?
Chloé se força à pousser le soupir qui aurait franchi les lèvres d’une femme se retrouvant dans la situation qu’elle avait inventée.
_Je vais tenter de poursuivre le but que nous nous étions fixé avec mes parents et mes sœurs.
_C’est à dire ?
_Nous espérions rejoindre la mer pour prendre le large. Mon oncle… mon oncle nous a quittés il y a plusieurs années pour aller s’installer dans un pays inconnu. Il nous a proposé de le rejoindre il y a quelques mois.
_Où se trouve ce pays ?
Chloé hésita et espéra que ses quelques secondes de silence passeraient inaperçues. Si elle prétendait qu’elle se dirigeait dans la direction que les cavaliers suivaient au moment où elle les avait repérés, elle courait le risque qu’il lui propose de voyager avec eux. Si elle indiquait n’importe quelle autre destination… Eh bien, ils étaient apparemment des explorateurs, elle craignait donc qu’ils ne cherchent à savoir quel était ce pays et qu’ils ne décident de l’accompagner pour le découvrir eux aussi. Il ne lui restait en fait qu’une option : prétendre qu’elle suivait une direction opposée à la leur. Ainsi, elle serait sûre qu’ils ne voudraient pas l’accompagner puisque cela signifierait revenir sur leurs pas, et qu’ils ne seraient pas tentés de visiter cette région puisqu’ils en venaient.
_Au nord.
_Vraiment ? C’est de là que nous venons. Il y a en effet de magnifiques pays.
Voilà qui était bon à savoir.
_C’est donc la direction que je suivrai.
_Il vous faudra plusieurs semaines de marche avant de les atteindre.
Elle feignit une moue découragée, sursauta quand il passa délicatement deux doigts sur sa joue pour en écarter une mèche plus courte qui s’était échappée de sa tresse. Il retira sa main aussitôt, ayant apparemment remarqué sa réaction instinctive.
_Pardonnez-moi.
Elle ne pouvait pas vraiment lui expliquer que le contact masculin était tout simplement banni de la vie des Adalantes, aussi lui offrit-elle un petit sourire d’excuse et se réfugia-t-elle dans son histoire.
_J’ai juste… ces brigands ont laissé des marques plus profondes que des blessures physiques.
Il acquiesça sans un mot, comme s’il acceptait son explication. Un silence gênant les enveloppa, s’infiltrant jusque sous leur peau, rendant l’air étouffant, la tension inquiétante. Finalement, Chloé sourit en posant le plat désormais presque vide.
_Je n’avais rien mangé d’aussi délicieux depuis des semaines, merci.
_Je vous en prie. Ecoutez… je ne peux rien vous promettre, mais peut-être pouvons-nous vous aider. Plusieurs de nos hommes ont trouvé la mort au cours du voyage, leurs montures sont donc disponibles. Si vous tenez vraiment à repartir, je vais essayer de m’arranger pour que l’on vous confie deux chevaux ainsi que des réserves d’eau et de nourriture.
Elle masqua sa stupéfaction derrière un hochement de tête reconnaissant. Toute son éducation, toutes ses croyances, toute sa vie s’articulaient autour d’une simple définition des hommes : c’étaient tous des brutes sanguinaires. Bien sûr, en bon esprit contradictoire qu’elle était, elle avait remis en cause à de nombreuses reprises ce qui était considéré comme un fait indéniable depuis des siècles. Mais jamais encore elle n’avait eu l’occasion de constater qu’il existait effectivement des exceptions. Tous les mâles qu’elle avait rencontrés avaient parfaitement correspondu à cette descrïption peu flatteuse, avides de pouvoir, de possessions, de femmes et de violence.
Et voilà que cet étranger qu’elle s’était préparée à affronter, qu’elle tuerait s’il le fallait, faisait preuve de compassion et lui proposait son aide sans la connaître. C’était à la fois déstabilisant, effrayant et suspect. Avant qu’elle n’ait le temps de trouver une réponse appropriée, le tissu protégeant la tente se souleva et un homme un peu plus grand et plus vieux que son sauveur entra, l’évaluant d’un regard vaguement curieux.
_Kaliastre. Le bain est-il prêt ?
_Il l’attend sous la dernière tente.
_Merci.
Le soldat blond aux yeux bleus se retira sur un dernier coup d’œil alors que Chloé haussait un sourcil interrogateur.
_J’ai pensé qu’après les épreuves, de l’eau chaude vous ferait du bien.
Elle savait tout ce qu’elle avait besoin de savoir et aurait préféré rejoindre directement ses compagnes, mais elle ne devait pas les retrouver avant le surlendemain, et il aurait de toute façon semblé étrange qu’elle s’éclipse si vite alors qu’elle était censée être à bout de forces. Aussi acquiesça-t-elle, se levant sans prendre la main tendue du jeune homme. Elle le suivit dans le camp, en profita pour observer les installations et noter les détails qui seraient utiles en cas d’attaque. Le nombre de tentes, l’emplacement des plus grands abris, celui des armes, l’enclos des chevaux, la puissance des hommes qui la regardaient passer, certains ne cachant pas leur hostilité face à cette étrangère. Le seul visage réellement ouvert qu’elle croisa fut celui de Valérian, traits durs taillés à la serpe qui s’adoucirent d’un sourire lorsqu’il la vit. La ressemblance avec Alexandre la frappa seulement à cet instant. Ils étaient très différents physiquement, Valérian arborant une chevelure noire qui retombait en cascades ondulées sur ses épaules et des yeux tout aussi sombres, mais ce demi-sourire était le même, sans aucun doute.
_Valérian est votre frère.
_En effet.
Sans autre commentaire, il souleva un pan de la tente qu’ils venaient d’atteindre et l’invita à l’y précéder. Il s’installa sur la chaise qui ornait le centre de la pièce, et elle dut retenir une grimace en comprenant qu’elle n’aurait pas droit à l’intimité qu’elle aurait souhaitée. Mais elle ne protesta pas, se contentant de passer derrière le paravent, de se déshabiller et de libérer ses cheveux de leur entrave avant de plonger avec un soupir de pur bonheur dans l’eau presque brûlante. La zone du tatouage protesta brièvement contre l’agression, mais elle l’ignora pour s’immerger totalement dans l’élément liquide, sentant la tension de ses dernières chevauchées et l’inquiétude provoquée par l’arrivée des cavaliers se dissoudre en quelques secondes. Elle sortit la tête de l’eau après une minute et l’appuya contre le rebord, au bord de l’endormissement. Luttant contre le sommeil, elle demanda d’une voix fatiguée :
_Alors, pourquoi voulez-vous découvrir de nouvelles contrées ?
_Par ennui, arriva la réponse de derrière les panneaux de bois.
Voilà qui était surprenant, s’approchant même de l’incompréhensible pour elle. Les Adalantes luttaient depuis des générations pour trouver un territoire sur lequel s’installer durablement sans risquer de voir leur existence dévoilée. Lorsqu’elles abandonnaient une contrée, c’était parce qu’elles n’avaient pas le choix, soit qu’elles aient épuisé ses réserves naturelles, soit qu’elles soient forcées à l’exil par des populations voisines trop nombreuses pour leur permettre un combat équitable. Leurs ancêtres avaient mis un point d’honneur à mourir plutôt que de se laisser déloger de leur contrée par des étrangers, mais cela avait mené à la quasi-extermination de leur peuple. Quitter sa terre d’origine par… ennui, c’était tout simplement aberrant.
_Votre pays est-il si laid ?
Un rire lui parvint.
_Notre pays est superbe. Fait de forêts si denses que personne n’en connaît tous les secrets, de falaises surplombant des océans déchaînés et de vastes plaines verdoyantes qui sont une véritable invitation aux longues balades à cheval.
_Il semble vous manquer.
_Parfois, admit-il. Nous savions tous ce que nous laissions derrière nous, mais aucun d’entre nous ne sait ce que nous allons trouver.
_C’est le principe même du départ à l’aventure, vous auriez pu vous en douter, remarqua-t-elle sans parvenir à masquer le sourire légèrement moqueur.
Nouveau rire, peut-être même plus franc que le précédent. Elle se relaxa alors totalement et craignit un instant de disparaître tout simplement dans l’eau, fondant devant cet instant de détente. Mais une soudaine réalisation assombrit son regard et elle se redressa imperceptiblement lorsque ce rappel la frappa de plein fouet : elle était là en territoire ennemi.
_Qu’en est-il de votre pays ? Est-il si inhospitalier que vous décidiez de tout quitter pour rejoindre un parent éloigné ?
_Mon pays n’est ni riche, ni splendide. Nous espérions qu’une vie meilleure nous attendait, répliqua-t-elle, restant vague par prudence.
_Je suis désolé de ce qui vous est arrivé.
Sa curiosité était sincère quand elle prononça vivement :
_Pourquoi ?
_Perdre les siens est une tragédie.
_Vous ne me connaissez pas. En quoi cette tragédie peut-elle bien vous désoler ?
Il n’y eut pas de réponse, et elle décida de ne pas insister. Peu lui importait ce que l’étranger pensait d’elle ou de la fausse tragédie qui l’avait menée à lui. Elle se contenterait de les observer, lui et les hommes qui l’accompagnaient, puis partirait tôt le lendemain pour rejoindre le lieu de rendez-vous et y attendre les guerrières qui devaient l’y retrouver. Elle ferait son rapport, qui mènerait sans doute à un assaut meurtrier. Ensuite, si elle y survivait, elle rentrerait au campement avec la satisfaction du devoir accompli et la certitude que cette terre leur appartenait au moins jusqu’à ce qu’un autre groupe la découvre.
_Le soleil commence à décliner, annonça le jeune homme. Rhabillez-vous, je vais vous confier à Bélicien le temps de voir avec mon père si nous pouvons vous offrir ces chevaux dont je parlais. C’est lui qui dirige cette expédition, la décision lui reviendra donc.
_Je suis capable de rester seule.
_Je n’en doute pas, rétorqua-t-il, un sourire dans la voix.
Mais lorsqu’il eut quitté la tente, elle l’entendit tout de même donner des ordres pour qu’on aille chercher le dénommé Bélicien, qui se présenta rapidement. Avec un soupir, elle plongea une fois de plus toute entière dans l’eau devenue tiède avant de s’en extraire et de s’essuyer sommairement avec le carré de tissu blanc qui avait été mis à sa disposition. Enfilant ses vêtements, elle passa pensivement deux doigts sur la petite cicatrice en forme de croissant de lune au niveau de sa hanche avant de secouer la tête et d’attacher les lanières de cuir qui retenaient son pantalon. Mal à l’aise, elle se planta devant l’étranger qui arborait une barbe blonde de quelques jours, ses cheveux trempés rafraîchissant sa peau dans l’air encore chaud de ce début de soirée.
_Alexandre m’a demandé de vous raccompagner à sa tente.
Elle retint un froncement de sourcils. Croyait-il réellement qu’elle avait besoin d’être escortée ? Peut-être avait-il raison, après tout. Elle ignorait depuis quand ces hommes n’avaient pas vu une femme, mais il se pouvait qu’elle soit moins en sécurité qu’elle ne le pensait et qu’il s’inquiète seulement du bien-être de son invitée. Ou alors…
Ou alors il se méfiait d’elle.

*
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:15

_Je pensais que tu ne lui faisais pas confiance, objecta Valérian, déconcerté par la requête de son frère.
_C’est toujours le cas. Mais si elle est vraiment ce qu’elle prétend être, l’aider ne nous coûte pas grand-chose. Nous avons bien assez de chevaux et de vivres.
_Et si elle ne l’est pas ? demanda Mykherm, curieux d’entendre la réponse de son cadet à une question de pure stratégie.
Les lèvres d’Alexandre dessinèrent le sourire en coin que ses proches connaissaient bien, annonciateur d’un plan mûrement réfléchi sur un sujet que tous s’attendaient à le voir traiter de façon subjective.
_Dans ce cas, l’homme que nous chargerons de la suivre discrètement nous révélera tout ce qu’il y a à savoir sur elle.
Il vit son frère et son géniteur échanger un regard approbateur à cette déclaration. Il avait su depuis le début qu’ils seraient d’accord avec cette idée, elle avait l’avantage de la simplicité et de l’absence totale de risques. Soit la dénommée Chloé disait la vérité, auquel cas l’homme qui la filait reviendrait au camp après quelques jours pour leur annoncer qu’ils pouvaient l’oublier, soit elle mentait, et l’espion les avertirait afin qu’ils se préparent à affronter les surprises que la jeune femme leur réservait.
_Confie-lui les deux pommelés** de l’arrière garde, accorda Mykherm. Ils sont robustes mais manquent de vitesse, nous pouvons nous en passer. Je ferai remplir des sacoches de nourriture et d’eau.
Alexandre hocha la tête en remerciement et fit demi-tour avant d’être rappelé par son père.
_Elle devra quitter le camp demain matin. Les hommes sont déjà troublés par la présence d’une femme et je crains que les discordes ne se dégradent rapidement.
_A tes ordres.

*

A son arrivée, Chloé se leva et attendit que son escorte imposée quitte la tente pour demander :
_Quel est le verdict ?
_Vous partirez à l’aube avec deux hongres*** et des vivres pour quelques jours.
_Merci.
Il haussa les épaules, récupéra l’épaisse couverture étalée sur son lit et la posa à même le sol pour s’allonger dessus.
_Essayez de dormir. Vous avez besoin de repos et une longue route vous attend.
Elle détestait profondément qu’on lui dise ce qu’elle avait à faire. Mais elle était épuisée, en effet, et elle avait une apparence à maintenir, aussi s’installa-t-elle sans un mot sur la planche de bois recouverte d’une enveloppe de tissu remplie d’une bonne épaisseur de crins. Elle eut un sourire légèrement contrarié lorsqu’elle constata qu’il avait machinalement porté la main à sa dague en se couchant et que ses doigts s’étaient refermés sur le manche dans un geste inconscient. Elle éviterait de le sous-estimer, à l’avenir.
Elle lutta plusieurs heures contre le sommeil. Elle ne pouvait se permettre d’oublier que ces hommes étaient des étrangers et surtout que, aussi accueillant qu’il semble l’être, Alexandre restait un inconnu qui pouvait très bien avoir des motifs inavouables pour l’avoir aidée. Mais la lassitude la rattrapa au milieu de la nuit et elle ne rouvrit les yeux que quelques minutes avant le lever du soleil, en entendant du mouvement à ses côtés. Elle s’éveilla en sursaut, adoptant aussitôt une position de défense, sur ses gardes, avant de constater que son hôte venait lui-même d’émerger du pays des songes et qu’il passait simplement une main sur son visage pour en effacer les dernières traces de sommeil. Se détendant à peine, elle saisit l’outre posée au pied du lit pour se désaltérer, puis la lui balança en silence. Elle se leva pour se dégourdir les jambes, déstabilisée par les modifications dans sa routine matinale. Où qu’elle soit et dans toutes les circonstances, elle commençait chaque journée en récupérant ses armes pour les fixer autour de sa taille et en allant saluer Mertao, et ce depuis l’année de ses quinze ans, lorsque son entraînement avait commencé.
_Etes-vous prête à partir ? Si vous souffrez encore…
_Vous avez fait suffisamment, le coupa-t-elle. Je n’abuserai pas de votre hospitalité.
_A votre guise.
Lui faisant signe de le suivre, il traversa le camp presque désert jusqu’au poteau planté dans le sol auquel étaient attachés deux chevaux à la robe grise parsemée de petites tâches blanches. Elle eut un discret reniflement de dédain en constatant que l’un des deux portait une selle, mais préféra se taire sur le sujet. Sur le dos du second étaient fixées fermement quatre lourdes sacoches réparties également sur les flancs.
_Comment s’appellent-ils ?
Alexandre ne chercha pas à masquer sa surprise à la question inattendue. Pour la plupart des gens qu’il connaissait, les équidés ne représentaient guère plus qu’un moyen de transport, leur nom importait peu du moment qu’ils pouvaient mener humains et marchandises d’un point à un autre. Un sourire éclaira ses traits. Posant une main sur la croupe du hongre sellé, il fit les présentations :
_Jarton, aussi fiable que paresseux. Lissar est plus vif, mais il a tendance à dépenser cette énergie en ruades.
_Je m’en souviendrai.
Le silence qui suivit fut troublé par les pas d’une sentinelle parcourant le camp avant d’aller se coucher, dès que le soleil apparaîtrait à l’horizon. Lorsqu’elle se fut éloignée, Alexandre se tourna de nouveau vers la jeune femme qui s’appuyait doucement contre l’épaule de Jarton après avoir détaché les chevaux, un bras passé par-dessus son encolure comme pour se soutenir. Inconsciemment, il leva les doigts pour les poser sur son bras en signe d’encouragement, mais interrompit son geste à mi chemin en se remémorant sa réaction la dernière fois qu’il l’avait touchée. Sa main retomba à ses côtés après une seconde de suspension dans les airs. Il prononça simplement en guise d’adieu :
_Faîtes attention à vous.
Son visage s’illumina d’un sourire et elle lui offrit un hochement de tête avant de passer un pied dans l’étrier et de se hisser sur la selle. Rassemblant les rênes dans une main, elle noua au pommeau de sa selle la corde qui retenait Lissar et fit passer sa monture au trot d’un coup de talons, lançant par-dessus son épaule :
_Merci pour tout, Alexandre.
Elle s’éloigna avec les deux chevaux avant qu’il ait le temps de répondre. Il sursauta en sentant un coup asséné du plat de la main dans son dos et se retourna brusquement, prêt à répliquer, avant de se rendre compte qu’il s’agissait de Valérian, arborant un haussement de sourcils espiègle.
_« Faîtes attention à vous » ? Je t’ai connu plus original et plus charmeur.
Alexandre sourit en secouant la tête. S’il voulait se rappeler la dernière fois où son frère avait réellement pris quelque chose au sérieux, il devait furieusement fouiller dans sa mémoire. Cette légèreté et cette insouciance étaient sans doute les traits qu’il appréciait le plus chez lui, il possédait une étonnante capacité à trouver de l’humour dans toutes les situations et à détendre l’atmosphère lorsque lui-même se sentait oppressé ou simplement morose. Le sourire du jeune chauve se fit plus attendri alors qu’il se rappelait pourquoi Valérian était ce qu’il était aujourd’hui. Au départ de leur mère, Alexandre n’était qu’un petit garçon, son frère déjà un adolescent qui avait murit trop vite afin de compenser l’état lamentable dans lequel leur père s’était retrouvé pendant quelques mois. Solennel, protecteur, renfermé, constamment inquiet, son aîné avait passé une bonne partie des années au cours desquels il aurait dû s’amuser à élever un jeune garçon, à en faire un homme… Jusqu’à ce que tout change soudain.
Cette première bataille, sept ans plus tôt, n’avait pas seulement fait d’Alexandre un soldat : elle avait aussi modifié la dynamique qui s’était naturellement établie entre eux au cours des dix années précédentes.
_Fester est-il prêt ?
_Oui, mais je maintiens qu’il était inutile de le réveiller si tôt. Il ne peut pas la suivre tout de suite sans éveiller ses soupçons, et les traces seront faciles à repérer pendant un long moment sur ce terrain.
_Je sais, mais il lui faut toujours des heures avant d’être opérationnel. Je jure qu’il serait capable de dormir jusqu’à midi sans un bon coup de pied dans les côtes.
Valérian lâcha un rire à cette juste descrïption et entreprit de défendre leur ami :
_Il reste notre meilleur pisteur.
_Pourquoi crois-tu que je l’ai choisi pour cette mission ?
_Pour te débarrasser de lui quelques heures ?
Alexandre esquissa un sourire distrait, les images de la première guerre à laquelle il avait participé toujours présentes dans sa mémoire, étrangement. Il n’y avait pas repensé depuis très longtemps, mais quelque chose aujourd’hui la lui rappelait. Il revoyait son épée s’enfoncer profondément dans le corps de l’homme qui avait failli abattre Valérian. Revoyait l’expression aussi reconnaissante que médusée peinte sur le visage de son frère. Revoyait sa moue presque vexée d’avoir été sauvé par quelqu’un qu’il considérait encore comme un gamin. Revoyait son sourire toujours vaguement étonné lorsqu’il avait réalisé qu’il n’en était plus un. Revoyait les quelques jours qui avaient suivi, son aîné relâchant en une semaine des années de pression, profitant enfin d’une vie qu’il avait mise entre parenthèses pendant une décennie. Si Valérian ne s’était jamais totalement débarrassé de ses instincts protecteurs, il avait semblé brusquement soulagé d’un poids trop lourd pour lui, un poids qu’Alexandre n’avait jamais compris qu’il portait jusque là.
Impossible depuis de lui faire prendre quoi que ce soit au sérieux.
Ce qui était parfois aussi amusant qu’agaçant.

*

Elle chevauchait depuis presque six heures. Le soleil n’allait pas tarder à atteindre son zénith. Elle décida de s’accorder une pause et se dirigea vers l’endroit où elle savait qu’elle trouverait la rivière. Laissant les chevaux se désaltérer, elle s’assit jambes croisées sur un rocher, s’adossant à un tronc pour déguster une partie de la viande séchée et du pain gracieusement fournis par les étrangers, profitant de cet instant de calme pour réfléchir. Toute la matinée, elle avait suivi la direction qu’Alexandre pensait qu’elle allait prendre, mais à présent qu’elle ne risquait plus d’être repérée par des sentinelles ou par un groupe de cavaliers ayant décidé de partir en reconnaissance, elle pouvait se permettre de s’orienter vers sa vraie destination. En avançant bien, elle l’atteindrait tard dans la soirée et s’installerait pour la nuit afin d’attendre les autres Adalantes. Ce qui lui laissait encore le temps de penser à ce qu’elle allait leur dire.
Elle n’avait pas l’intention de leur cacher quoi que ce soit. Mais elle savait que sa façon de présenter la situation influencerait le cours des choses. Selon l’argumentation qu’elle choisirait, ses compagnes prendraient parti pour la guerre ou pour la négociation. Elle ne se faisait pas d’illusions : les chances pour qu’elles décident de parlementer plutôt que de combattre étaient minces, mais en utilisant la raison, elle avait une chance. Près de cinq milliers d’hommes entraînés les accueilleraient en cas d’attaque, elles ne triompheraient pas sans subir de sévères pertes. Ce qui l’inquiétait davantage, c’était que même en imaginant un dialogue raisonnable entre les deux groupes, elle n’était pas sûre que l’issue soit pacifique. Les guerrières ne bougeraient pas, c’était une certitude, et une décision qu’elle soutiendrait de toutes ses forces, qu’elle implique une bataille ou pas.
Seul le départ des étrangers permettrait donc d’éviter l’affrontement, et elle les imaginait mal renoncer à ces terres accueillantes dans l’immédiat. D’après ce qu’Alexandre lui avait raconté, beaucoup de leurs hommes tenaient à cette pause dans leur mission d’exploration, et ignorant ce qui les attendait plus loin, ils souhaitaient reprendre des forces avant de lever le camp. Elle avait d’ailleurs repéré dans l’obscurité fantomatique du petit jour quelques installations en cours de construction qui semblaient plus solides et plus durables que de simples tentes. Une autre explication au fait qu’ils se soient installés au pied des montagnes : elles regorgeaient de réserves de bois qu’ils pourraient utiliser pour bâtir des abris.
Plongée dans ses pensées, elle émit inconsciemment un petit claquement de langue contrarié qui attira les chevaux près d’elle. De sa position légèrement surélevée, elle put leur caresser les naseaux et plonger la main dans l’une des sacoches pour en tirer deux pommes qu’elle leur offrit en récompense de leurs efforts. Elle les observa alors qu’ils se mettaient à brouter l’herbe verte qui bordait la rivière, espérant trouver une réponse dans le comportement purement pratique des animaux. Lorsqu’ils avaient soif, ils buvaient. Lorsqu’ils avaient faim, ils mangeaient. Lorsqu’ils avaient sommeil, ils dormaient. Et lorsqu’ils étaient menacés… ils fuyaient ou attaquaient, exactement comme les humains. Ou ils se soumettaient, mais ce n’était pas une option dans l’esprit des Adalantes, et elle doutait que les explorateurs la considèrent. Aucune réponse à espérer de ce côté-là, donc.
Si elle était honnête avec elle-même, elle admettrait qu’un conflit était exactement ce dont elle avait besoin. Ses muscles étaient rouillés, son esprit s’ennuyait, et son cerveau était assailli de trop nombreuses questions depuis la cérémonie, des questions qu’elle serait obligée de mettre de côté sur le champ de bataille, offrant un répit appréciable à sa conscience.
Sauf qu’un conflit les affaiblirait, alors qu’elles commençaient tout juste à se remettre de la dernière période tourmentée de leur histoire. Ses raisons pour vouloir l’éviter étaient, paradoxalement, aussi altruistes qu’égoïstes : sa tribu était sa famille, et chacun de ses membres en était précieux, elle préférait ne voir personne tomber sous les coups de l’ennemi. De plus… eh bien, plus leurs effectifs réduiraient, moins elle aurait de chances de convaincre Dahomé qu’elle n’était pas obligée d’avoir des enfants tout de suite. Une perspective inquiétante, puisqu’elle n’aurait bientôt plus le choix : elle était à peu près persuadée d’avoir rencontré leur futur père.

*

à suivre…

* : bai : couleur de robe chez les chevaux, la crinière et la queue sont noires, le corps brun
** : pommelés : une autre couleur de robe, gris à petites tâches blanches
*** : hongre : cheval castré
Avec une fic pareille, bien obligée de caser ma super science en équitation ptdr
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:17

Citation :
Chlo : Alors, je t'ai déjà dit que j'étais archi fan, mais ça se confirme.
Un bonheur à lire et je ne regrette nullement mon harcellement

j'aime beaucoup la psycho des personnages, et j'aime le coté calculateur des guerriers. J'aime surtout, c'est la légèreté avec laquelle Chloé tombe sur le fait qu'elle a rencontré le futur père au milieu d'info purement pratique sur guerre ou pas (et enfant ou pas)

A mourir de rire.

J'attend la suite avec impatience et plus. merveille

---

Citation :
Sixpence : Haaaaaaaaaaaaaaa comment on va être gâté avec cette fic ! rien que l’idée des longs chapitres j’aimeeeuuh !
Hum place à la lecture !
Superbes les descrïptions !! j’adore, ça va être un régale de lire tout ça au fur et à mesure !
Héééééééééé l’idée du maniement des deux épées (spoilers) c’est aussi la mienne mdr Je pense qu’il y aura deux trois choses qu’on retrouvera dans nos deux fics.
Mdr tient donc, une Chloé un brin rebelle qui désapprouve les lois de son peuple…
Woua, pas mal du tout l’histoire de la survie de cette tribue, ça change beaucoup de tout ce que j’ai pu lire où là se sont les mâles qui sont mis en avant, ça fait du bien que pour une fois les femmes soient mises en avant.
Houla tu sais à quoi ça me fait penser quand tu décris les hommes ? À des chiens. Je pense qu’à certains moments ça me fera rire, faut pas trop que j’y pense.
Haaaaaaa ça me plait ça, se faire passer en victime chez les hommes. On va voir ce que ça va donner sachant que Chloé a quand même un tempérament tout feu tout flamme.
Tient donc……Alexandre a quelques points communs avec Chloé…..c’est-ce pas étrange ? lol Ce n’est pas dû au fruit du hasard !
Wouaaa et ben, je savoure la descrïption d’Alexandre mais dans tout ça, son physique ça l’intéresse pô ??? (il est tard on va mettre l’esprit tordu sur le compte de la fatigue).
C’est excellent la façon dont tu expliques le décalage entre Chloé, son éducation et la découverte de ce peuple d’hommes qui, pour Alexandre toujours, ne correspond pas à l’image qu’elle s’était faite d’eux.
Plus je lis et plus je me dis mais en fait Chloé et son peuple dans la façon dont tu les décris c’est comme si elles étaient comme des animaux programmés. Nouvelle terre  ressources alimentaires  danger  ennemis  combats  éventuelles victoires. Je pense que le mélange hommes-femmes va changer pas mal de chose. Là c’est peut-être bien Chloé qui va pas mal évoluer dans cette fic, j’attends de voir.

Citation :
Une perspective inquiétante, puisqu’elle n’aurait bientôt plus le choix : elle était à peu près persuadée d’avoir rencontré leur futur père.




Heuuuu, est-ce que ça veut dire que ce serait Alexandre ??? Je pense pas me gourer mdr, donc il ne lui est pas indifférent ptdr !

Vivement la suite !

---

Citation :
Laenan : C'est effectivement une excellente fic' ! (Et, tu fais bien de caser ta science en équitation, ça rend l'histoire que plus agréable à lire, un peu comme les récits historiques documentés. )

J'aime beaucoup le peuple des Adalantes (même si c'est quand même de grandes "malades", abandonner les petits garçons dans la nature, non mais je vous jure >_<). Cette façon qu'elles ont d'appréhender la vie est très particulière (et donc intéressante ^^).

Comme les autres, la prise de conscience à la fin m'a beaucoup amusée. On voit bien que pour elle, trouver le père "idéal", c'est comme choisir la meilleure stratégie lors d'un combat, c'est purement mathématiques. ^^

Vivement la suite !
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:17

Citation :
Heuuuu, est-ce que ça veut dire que ce serait Alexandre ???
just wait and see lol
Encore merci pr les commentaires, ça fait plaiz de lire vos analyses et vos questions, ça motive ! un chapitre bcp plus court, j'espère ke vs serez pas trop frustrées…

CHAPITRE 2

Le premier indice qui lui mit la puce à l’oreille fut l’agitation des chevaux. Même Jarton, dont elle avait pourtant pu admirer le flegme lorsque Lissar avait senti un prédateur dans les parages et qu’elle avait été forcée d’adopter le galop pour s’éloigner de la zone de danger, secouait la tête sans interruption et grattait régulièrement le sol de ses sabots entre deux foulées. Ce qui l’intriguait surtout, c’était que malgré leur nervosité, ils ne semblaient pas pressés de fuir. Quelque chose les excitait sans leur faire peur.
Le deuxième indice provint du vent. Soufflant dans son dos, il lui apporta, dans cette zone plate et silencieuse, un son inattendu. Elle tira sur les rênes et retint son souffle, caressant doucement les animaux pour tenter de les faire taire. Et le bruit devint légèrement plus clair. Impossible de l’attribuer à ses propres montures, il y avait bien un cavalier derrière elle. Elle se retourna sur sa selle sans voir autre chose que le sol rejoignant le ciel. Mais elle n’avait pas l’intention de prendre de risques, aussi lança-t-elle les deux hongres au trot pour rejoindre un bosquet d’arbres qui l’avait déjà abritée quelques semaines auparavant au cours d’une chasse éprouvante. Elle le dépassa pour rejoindre un lac minuscule à dix minutes de là. Une fois arrivée, elle sauta à terre et attacha les chevaux à un tronc, puis elle fit demi-tour, ralliant au pas de course l’oasis de verdure. Son objectif atteint, elle chercha un arbre facile à escalader, se percha à six ou sept mètres du sol et attendit.
Et attendit.
Puis attendit encore un peu.
Attendit presque une demi-heure avant que le son caractéristique ne parvienne de nouveau à ses oreilles. Du haut de son observatoire improvisé, elle distingua enfin la silhouette d’un homme monté sur un cheval, avançant d’un pas tranquille. Il leur fallut de longues minutes avant d’approcher sa position. Elle craignit un instant d’être découverte, compta sur le feuillage pour la dissimuler aux yeux de l’inconnu. De toute façon, si ce qu’elle soupçonnait était la vérité, il n’avait aucune raison de s’imaginer qu’elle l’attendait là. Lorsqu’il fut plus près, elle plissa les yeux, reconnaissant, comme elle s’en était doutée, le visage de l’un des hommes du camp qu’elle avait quitté presque une journée plus tôt. Voilà qui expliquait tant de générosité. Sa rage devant la trahison n’eut d’égal que sa déception à l’idée d’être tombée dans le piège, et elle oublia, de manière assez pratique, qu’elle avait elle-même trompé Alexandre pour lui extorquer des informations sur son groupe. Evaluant la situation en un éclair, mettant dans la balance son absence d’armes face à l’effet de surprise, elle n’hésita qu’une seconde avant de descendre souplement quelques branches pour se laisser tomber sur la croupe de la monture ennemie.
La jument réagit d’une ruade, mais elle avait anticipé le mouvement et put l’accompagner, tandis que le cavalier, déséquilibré, basculait en avant sans tomber pour autant. Elle profita de ce bref instant de battement pour lui asséner un violent coup de coude sur la nuque, pile à l’endroit où son cou rejoignait son dos. Son suiveur s’effondra avec un bruit sourd pendant qu’elle glissait à terre, se préparant à l’affrontement. Il se releva avant qu’elle ait eu le temps de porter un deuxième coup, dégaina aussitôt son épée et attaqua dans un parfait réflexe. Un bond en arrière la plaça hors de portée alors que la lame fendait l’air juste au niveau de son ventre. Saisissant l’opportunité d’une distraction momentanée, elle balança son pied dans la main de son adversaire, consciente qu’elle ne pouvait se permettre ce mouvement risqué que parce qu’il était malgré tout encore sonné par sa chute, toute la scène n’ayant pas duré une dizaine de secondes. Lorsqu’il lâcha son arme sous l’effet de la douleur et de la surprise, elle roula au sol et s’empara de la poignée d’un geste précis. Se relevant tout aussi vivement, elle dirigea la pointe de l’épée près de son cou, son haussement de sourcils servant de clair avertissement en même temps que de challenge. Quand il releva le défi et plongea la main en direction de sa ceinture pour y récupérer son poignard, elle frappa, enfonçant profondément la lame dans son épaule.
En entendant son hurlement, elle regretta un instant sa décision de ne pas le tuer tant qu’elle ne l’aurait pas interrogé et hésita à l’achever, mais elle contrôla cette pulsion et retira l’épée, provoquant un deuxième cri de douleur. Il porta aussitôt la main à sa blessure pour tenter d’atténuer l’hémorragie, geste bien inutile étant donné que l’arme l’avait traversé de part en part et que le sang coulait aussi de l’autre côté.
Sans lui laisser le temps de surmonter la souffrance, elle utilisa le pommeau pour lui donner un nouveau coup qui, cette fois, le mit hors d’état de nuire. Il s’écroula en arrière avec un grognement. Elle lui avait probablement brisé la mâchoire. Profitant de son évanouissement temporaire, elle acheva de le désarmer, puis se retourna pour constater avec bonheur que la jument n’avait pas fui et mâchouillait tranquillement des feuilles en hauteur. S’emparant des rênes, elle l’approcha du corps inanimé et tapota fermement ses jambes pour l’inciter à s’agenouiller. Quand l’animal la fixa sans comprendre, elle poussa un soupir frustré.
_Qu’est-ce qu’ils vous apprennent, quand ils vous dressent ?
Un silence vide lui répondit. D’un geste agacé, Chloé ramassa ses cheveux sur sa nuque et en fit un chignon, les nouant sur eux-mêmes afin qu’ils ne gênent pas ses prochains gestes, et elle se prépara à fournir un intense effort physique. Bouger un poids mort était bien plus difficile que de soulever un être humain qui y mettait du sien. Heureusement, la jument était un peu plus petite qu’elle, ce qui allait lui faciliter l’opération. Elle s’accroupit à côté de sa victime, lui prit une main pour passer son bras autour de ses épaules, tira de façon à ce qu’il se retrouve sur son dos, et se releva en se forçant à contrôler sa respiration, titubante. Cela fait, elle approcha son fardeau du cheval qui la contemplait avec une parfaite indifférence. Il lui fallut quelques contorsions et des courbatures assurées pour le lendemain, mais elle finit par réussir à balancer l’homme à plat ventre sur la selle. Un nouveau soupir lui échappa quand elle constata qu’elle n’avait aucune corde. Alors elle décrocha les rênes du mors et s’en servit pour attacher les poings de son ennemi. Passant ensuite ce lien improvisé sous le ventre de l’équidé, elle utilisa l’autre extrémité pour entraver ses pieds. Fière de son accomplissement, elle sourit pour elle-même avec un petit hochement de tête satisfait et se récompensa d’une large rasade d’eau empruntée à l’homme inconscient. Glissant le poignard dans sa ceinture et récupérant l’épée, elle attrapa de l’autre main la lanière qui passait sous la tête de la jument et l’attira à sa suite dans l’intention de rejoindre le lac où elle avait laissé les deux hongres.

*

Amusée, Chloé observait l’homme qui était en train de lutter pour reprendre connaissance, ses paupières tremblant devant ses yeux et des gémissements inarticulés jaillissant du plus profond de sa gorge. Décidant de l’aider, elle laissa couler sur ses cheveux châtains un mince filet d’eau. La réaction fut immédiate : il secoua la tête et se redressa, s’ébrouant comme un chien mouillé. Quand il réalisa sa situation, attaché contre un arbre, assis et incapable de se lever ou même de bouger les mains, il lui jeta un regard meurtrier.
_Vous êtes bien loin de votre camp.
_Et vous du nord, répliqua-t-il avec une haine évidente.
Pas qu’elle pouvait vraiment lui en vouloir, après tout, elle l’avait privé pour quelques mois de l’usage de son bras droit et il venait certainement de s’apercevoir que le simple fait de parler provoquait au niveau de sa mâchoire une douleur à la limite du supportable.
_Que faisiez-vous derrière moi ?
_A votre avis ?
_Est-ce Alexandre qui vous a donné l’ordre de me suivre ?
Son silence suffit à confirmer ses soupçons.
_Combien de temps comptez-vous rester au pied des montagnes ?
_Aussi longtemps que nous en aurons envie.
_Au risque de provoquer une guerre ?
Pour la première fois, une autre émotion que l’animosité passa dans le regard d’un brun doré. La surprise.
_Une guerre contre qui ?
_Contre les habitants de cette région.
_Cette région est déserte.
_Joueriez-vous votre vie sur ce pari ?
Elle connaissait d’avance la réponse. Ils étaient arrivés depuis trop peu de temps pour avoir exploré tous les recoins de ce territoire inconnu.
_Quel est votre nom ?
Il hésita, sembla décider qu’apprendre cette information ne lui serait d’aucune utilité, lâcha :
_Fester.
_Fester, je suis en train d’essayer d’éviter des affrontements sanglants. Vous allez devoir y mettre du vôtre.
Quand il lui cracha au visage, elle répondit automatiquement d’un coup de poing sur sa mâchoire fracturée. Ce qui fut plutôt contre-productif puisqu’il se mordit la lèvre et releva le menton dans un geste de défi, lui signifiant clairement qu’il ne dirait plus rien. Avec un soupir, Chloé se dirigea vers le lac pour se laver et s’apprêta à passer une longue nuit de veille afin de ne pas risquer de perdre son prisonnier.

*

_Tout ne se serait-il pas déroulé comme prévu ?
_Pas exactement, admit Chloé alors que Dahomé descendait de cheval pour s’approcher de l’homme entravé.
Elle avait pris soin de nettoyer sa blessure, pas par bonté d’âme ou par compassion mais parce que s’il venait à mourir de sa main, cela équivaudrait à une déclaration de guerre, elle ne tenait donc pas à ce qu’il souffre d’une dangereuse infection. Chloé eut un sourire lorsque Leïla glissa à son tour à terre, gardant les rênes de sa monture dans une main et lui tendant celles de Mertao de l’autre. Elle récupéra également ses armes pour les fixer autour de sa taille et glissa son poignard dans la boucle prévue à cet effet au niveau de sa cuisse, se sentant aussitôt plus… elle-même.
Le millier de cavalières armées des pieds à la tête qui avaient accompagné leur guide, ne laissant au campement que deux cents Adalantes chargées de veiller sur les réserves de nourriture et les filles trop jeunes pour combattre, restèrent impassibles tout au long du récit que Chloé fit de sa visite chez les étrangers, en plein milieu de cette vaste plaine baignée de la douce lumière du lever de soleil. Lorsqu’elle eut terminé, elle remarqua le froncement de sourcils de sa chef.
_Pourquoi t’ont-ils laissée partir s’ils ne te faisaient pas confiance ?
_Pour me faire suivre, comme je te l’ai dit.
_Oui, mais pourquoi ne pas simplement te garder prisonnière ou te tuer ?
Chloé jeta un coup d’œil à l’homme qu’elle avait attaché, cherchant confirmation de ses soupçons dans son regard.
_Je suppose qu’ils voulaient découvrir si ce territoire était habité et si je rejoindrais une tribu.
Contrariée, Dahomé hocha pensivement la tête. Prononça l’évidence :
_Et désormais, il le sait.
Ces quelques petits mots contenaient à eux seuls les plus grandes craintes des Adalantes, comme en témoigna le lourd silence qui suivit avant qu’une voix anonyme ne s’élève finalement dans le groupe :
_Exécutons-le.
_Il doit donner ses conclusions à ses compagnons. S’il ne le voit pas rentrer, Alexandre lancera des hommes à sa recherche. Et s’ils ne trouvent rien, c’est toute leur armée qui parcourra nos terres, nous finirons par être découvertes quoi qu’il arrive.
_Que suggères-tu ? demanda alors Dahomé, consciente que la voix de sa protégée recelait une conviction qui ne pouvait lui être venue que de l’ébauche d’un plan.
Chloé prit une profonde inspiration. Ce qu’elle s’apprêtait à proposer n’était pas seulement une insubordination, une négation de toutes leurs coutumes ou une absurdité impensable, c’était aussi et avant tout un acte qui risquait de la mettre en danger, ce qui signifiait qu’il déclencherait l’affrontement en cas d’échec. Rassemblant les années de confiance et de force acquises au cours des combats, elle plongea son regard dans celui de leur guide.
_Laisse-moi parler à Alexandre. Seule.
Plusieurs rires s’élevèrent dans les rangs organisés, mais Dahomé ne réagit pas, comme si elle seule avait compris que la petite blonde était sérieuse. Lorsque les autres guerrières le réalisèrent aussi, les protestations fusèrent :
_Tu ne peux pas faire ça !
_C’est un ennemi !
_Si nous devons parlementer avec eux, c’est de chef à chef que cela se passera !
_Lançons l’assaut ! Ils ont l’intention de s’installer, ils sont donc une menace !
_Silence !
L’ordre avait claqué comme un fouet dans l’air pur de cette matinée parfaite. Les exclamations cessèrent aussitôt. Dahomé n’avait pas détaché ses yeux de Chloé, qui attendait le verdict avec un calme tout apparent.
_Pourquoi ? demanda-t-elle.
_Parce que cela épargnera des vies, et pas seulement de leur côté. Parce que nous ne sommes pas prêtes à partir en guerre contre cinq mille hommes dont nous ignorons les forces. Parce qu’il semble suffisamment raisonnable pour accepter de discuter de façon logique avant de déclencher les hostilités.
Ce petit discours, elle l’avait répété de nombreuses fois au cours de la nuit, et si l’idée de complimenter Alexandre sur son rationalisme après sa trahison lui arrachait la gorge, elle savait qu’il s’agissait là de son meilleur argument.
_Si tu fais ça, il connaîtra notre secret.
_Notre secret n’est plus à l’abri depuis qu’ils ont posé le pied sur cette terre, tu sais aussi bien que moi que ce n’est plus qu’une question de temps.
_Chloé, cet homme… commença Zaniria, hésitante, jaillissant du rang.
_Cet homme n’est pas digne de confiance, mais il est battable, coupa la jeune femme. C’est tout ce qui importe.
Son amie hocha la tête sans chercher à marquer davantage son opposition. Elle la connaissait assez pour savoir que si Chloé avait pris sa décision, seule leur chef aurait le pouvoir de la faire changer d’avis, et encore. Et puis ce plan avait ses avantages, à supposer qu’elles puissent bien compter sur le dénommé Alexandre pour réfléchir calmement. Alors elle demanda simplement :
_Comment comptes-tu lui fixer un rendez-vous ? Tu ne peux pas retourner là-bas.
Chloé avait pensé à cet aspect, le plus gênant de son idée, en effet. Elle n’allait certes pas se rendre volontairement au camp des étrangers au risque d’être capturée, puisqu’ils soupçonneraient en la voyant refaire son apparition qu’elle n’était pas celle qu’elle avait prétendu être. Et attendre dans l’hypothétique espoir qu’Alexandre quitterait de nouveau le groupe, s’isolant suffisamment pour qu’elle puisse lui parler en toute sécurité, risquait d’être trop long, les cavaliers s’apercevraient sans doute de la disparition de leur camarade bien avant qu’une telle occasion se présente. La petite blonde se tourna de nouveau vers Dahomé, qui l’observait sans dissimuler sa curiosité. Elle annonça d’un ton égal :
_Je vais avoir besoin de l’aide de Farciel.
_Il te faut une distraction, comprit aussitôt Leïla.
_En effet.
Les rangs de cavalières s’écartèrent pour laisser passer l’Adalante désignée, qui descendit à son tour de cheval pour participer à la conversation.
_Si Dahomé le permet, je me joindrai à toi, annonça-t-elle de cette voix grave si particulière que Chloé avait toujours appréciée.
Lorsqu’elle exposa son plan à leur guide, celle-ci accepta d’un unique mouvement du menton et remonta d’un bond sur son cheval.
_Nous allons établir un campement temporaire près de la rivière. Longez-la pour nous retrouver lorsque cette rencontre sera terminée.
Elle ne précisa pas la suite de sa pensée, mais toutes avaient compris l’implication : si elles ne les rejoignaient pas dans un délai raisonnable, l’attaque commencerait. Chloé confia à Leïla les liens qui entravaient son prisonnier ainsi que les trois chevaux. Puis elle se tourna vers Farciel alors que le groupe s’éloignait. La trentenaire brune à la peau caramel haussa les sourcils.
_Crois-tu vraiment aux chances de succès de ce plan ?
_Non. Mais je refuse d’expliquer aux enfants que leurs mères sont tombées au combat sans que nous ayons fait notre possible pour éviter le conflit.
_Cet Alexandre t’écoutera-t-il ?
Chloé eut une grimace. Elle l’avait défendu devant ses compagnes en espérant gagner du temps, mais elle entretenait de sérieux doutes sur ce point elle-même.
_Je l’ignore. Et même s’il le fait, la décision finale ne lui reviendra pas.
Elle enfourcha Mertao sur cette note pessimiste et le lança au galop en direction des montagnes, sachant que son amie la suivrait de près.

*

Alexandre s’éveilla au son d’un cri d’alarme. Aussitôt opérationnel, il bondit sur ses pieds et enfila ses vêtements à la hâte, puis il jaillit de la tente pour découvrir un camp plongé dans la panique. Il ne lui fallut qu’une seconde pour évaluer la situation et se rendre compte qu’elle n’était pas aussi grave que les hurlements et les cavalcades le suggéraient. Les hommes avaient juste été pris par surprise, mais aucune vie n’était mise en danger par l’incendie des trois tentes réservées au bain dans une zone isolée du campement. Il se lança vers la chaîne humaine qui se mettait en place et s’installa entre deux de ses compagnons, ajoutant ainsi un maillon qui permettrait le transport plus rapide des seaux d’eau depuis la rivière. Faisant passer le premier récipient d’une longue série à Garmihon, un soldat d’une quarantaine d’années, il l’interrogea au passage :
_Comment est-ce arrivé ?
_La foudre.
Incrédule, Alexandre se contenta de le dévisager et manqua le seau que lui tendait Bélicien sur sa droite. Le contenu se renversa, arrosant ses pieds nus, mais il n’y fit pas attention. Son ami haussa les épaules en attrapant le récipient suivant.
_Un éclair est tombé sur la tente du milieu.
Le jeune homme leva les yeux vers le ciel, sachant déjà qu’il le trouverait dégagé, vierge de tout signe d’orage. Il se reprit rapidement, repoussant ce mystère à plus tard pour participer plus activement à la lutte contre les flammes destructrices. Il leur fallut presque deux heures avant d’être certains que le brasier était vaincu et que tout danger était écarté. Trempé de sueur et fatigué, Alexandre donna quelques tapes dans le dos pour féliciter ses amis de leur réaction rapide et rejoignit sa tente, pressé de s’écrouler de nouveau sur son lit. Mais ce qu’il y trouva le figea sur place. Il porta la main à sa ceinture par réflexe, se doutant qu’il n’y avait plus personne à menacer mais préférant prendre ses précautions. Prudemment, il s’approcha du matelas et y récupéra le bout de tissu beige couvert d’une ligne d’écriture nerveuse. Ses sourcils se rejoignirent, exprimant sa perplexité, alors qu’il déchiffrait le message. Il hésita un instant sur la conduite à suivre, décida au final de ne tenir personne au courant. Un choix sans doute peu prudent, mais il préférait savoir à quoi s’en tenir avant d’alerter qui que ce soit. L’aube approchant, il entreprit de rattraper tout de même quelques heures de sommeil. La journée s’annonçait longue. Il dissimula le morceau de tissu sous son lit en repensant à son message.
« L’endroit où tu m’as trouvée. Midi. Seul. » En guise de signature, une silhouette de faucon ébauchée à l’encre noire.

*

Chloé inspira profondément à plusieurs reprises en voyant la forme se découper sur le fond bleu du ciel avec de plus en plus de précision. Elle avait dû supplier Farciel pour que celle-ci veuille bien la laisser seule, sachant qu’Alexandre n’accepterait de discuter que s’ils étaient sur un pied d’égalité et qu’elle était aussi isolée de son groupe que lui du sien. Mais elle n’avait pas été persuadée qu’il suivrait l’ordre qu’elle avait donné dans le message, aussi le soulagement était-il intense. Ce qui ne signifiait pas que la partie était gagnée, juste qu’il était prêt à y mettre de la bonne volonté. Elle attendit qu’il arrive à sa hauteur, admirant une nouvelle fois la musculature du superbe étalon presque entièrement blanc qu’il chevauchait, appréciant en connaisseuse la souplesse de son pas, la vivacité de son regard et les mouvements attentifs de ses oreilles.
_Tu me sembles moins démunie qu’il y a quelques jours, lança-t-il une fois devant elle, sa voix ne laissant transparaître aucune émotion.
Ses lèvres esquissèrent un sourire malgré elle.
_C’est une bonne chose pour moi, j’ai le sentiment que tu serais moins serviable aujourd’hui.
_C’est probable, en effet. Vas-tu m’expliquer ?
_Fester tient à ce que tu saches qu’il va bien, commença-t-elle. Il va connaître quelques difficultés pour se nourrir pendant un mois ou deux, et ne compte pas sur lui pour porter de lourdes charges, mais il survivra.
Refusant de répondre à l’évidente provocation devant cette preuve qu’elle avait maîtrisé l’un de ses amis alors qu’elle n’aurait jamais dû savoir qu’il la suivait, il demanda simplement :
_Qui es-tu ?
Elle flatta une seconde l’encolure de Mertao, rendu nerveux par la présence hostile de l’étranger, avant de répondre.
_Mon nom est Chloé. Ceci est la vérité. Tout le reste était un mensonge.
_J’avais deviné, s’impatienta-t-il.
Elle poussa un soupir, sachant que c’était à elle de faire le premier pas dans cet échange, qu’il ne mènerait à rien si l’un des deux n’acceptait pas de céder du terrain, sachant aussi qu’étant donné qu’elle était à l’origine de ce rendez-vous, il avait le droit de s’attendre à ce qu’elle lui donne des explications. Elle descendit de cheval, devenant une cible facile s’il décidait d’attaquer, espérant qu’en s’exposant ainsi elle lui offrait une raison de se fier au moins un minimum à elle. Devant cette marque de bonne volonté, il sauta à terre à son tour, mais comme elle, il posa une main sur la poignée de son épée. Elle faillit pousser un grognement en réalisant pour la première fois qu’il était gaucher. Les pires des adversaires. Il fallait penser les coups en effet miroir et parer des attaques inhabituelles. Elle se demanda brièvement comment elle avait pu manquer ce détail dans ses observations précédentes.
_J’appartiens à une tribu qui occupe ces terres depuis quelques mois. Votre arrivée est considérée comme une intrusion.
Comme elle s’y était attendue, il saisit aussitôt l’implication de ses paroles et alla droit à l’essentiel :
_Est-ce une déclaration de guerre ?
_Pas encore. Si je suis ici, c’est pour éviter qu’on en arrive là. Mais c’est un ultimatum, oui.
_Quel genre de tribu envoie une femme en reconnaissance dans les rangs ennemis ?
Elle avait espéré qu’il ne poserait pas cette question, mais elle supposait que c’était inévitable.
_Le genre de tribu dans laquelle les hommes n’ont pas un rôle majeur.
Il fronça les sourcils, confus. Elle ne pouvait qu’imaginer son étonnement. Les hommes étaient dominants dans toutes les sociétés qu’elle connaissait à part la sienne, et cette société-là n’existait pas. C’était du moins ce que croyaient la plupart des êtres humains. Pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré, il marqua une hésitation, la surprise le menant à baisser la garde et à abandonner un instant son masque d’impassibilité.
_Tu es… une Adalante ?
Elle acquiesça en silence.
_Les Adalantes sont une légende.
Elle eut un reniflement hautain. Elle s’était doutée de sa réaction et savait aussi qu’il était logique qu’il fasse cette remarque, mais si elle avait le choix, elle préférait parler de la guerre imminente entre leurs peuples plutôt que de s’attarder sur la légitimité de son scepticisme.
_Alexandre, regarde les armes. Le tatouage. La tenue. Tu t’en doutais depuis le début, c’est pour ça que tu m’as faite suivre.
_Je savais que tu me cachais quelque chose, jamais je n’aurais pu soupçonner…
_Cela n’a aucune importance. Notre existence reste secrète depuis des siècles, mais nous sommes bien là. Et nous sommes prêtes à attaquer, à moins que vous ne quittiez les lieux.
_Pourquoi prendre la peine de nous prévenir ?
_J’aimerais éviter l’affrontement.
Alexandre ne le lui signala pas, mais il avait bien noté le passage du « nous » au « je ». Probablement inconscient, ce changement lui révélait une information capitale : le reste de la tribu ne partageait pas son point de vue, c’était elle qui avait proposé cet avertissement et assumait l’entière responsabilité de la rencontre. Autrement dit, si cela n’aboutissait pas, l’assaut serait inévitable. Il garda le silence quelques secondes afin de faire le tri dans ses idées. Apprendre que les Adalantes, ce peuple de guerrières impitoyables et aptes à infliger des défaites sanglantes à la plupart des armées masculines, existaient bel et bien était un élément perturbant en soi. De nombreux contes leur étaient consacrés, à elles et à leurs exploits remontant à plusieurs millénaires, mais leur lignée était censée être éteinte depuis quelques dizaines de générations. Les livres relataient même la bataille au cours de laquelle elles avaient été massacrées, et leur chef capturée avant d’être réduite en esclavage par un roi ennemi. Il se souvenait également avoir entendu un voyageur délirer sur la possibilité qu’elles existaient encore, mais personne dans la région n’avait pris au sérieux l’ancien aventurier devenu ivrogne sitôt qu’il s’était établi dans le quartier du port, malgré des descrïptions précises que tous avaient mises sur le compte de l’alcool et d’une parfaite connaissance des mythes.
Ceci dit, l’idée que des Adalantes soient prêtes à attaquer leur campement était plus préoccupante encore. Il maîtrisait suffisamment le sujet pour savoir que ces guerrières ne faisaient pas de prisonniers et pouvaient se montrer tout aussi cruelles que leurs homologues masculins. Un élément le rassurait toutefois :
_Si tu souhaites éviter l’affrontement, c’est que tu n’es pas sûre de la victoire. Je pense que ce n’est qu’une technique d’intimidation.
Elle secoua la tête presque tristement.
_Nous tenons à conserver ce territoire. Nous ferons ce que nous avons à faire pour y parvenir.
_Un partage est-il envisageable ?
_En aucun cas.
_Pourquoi ? Pourquoi tenez-vous tellement à rester les uniques propriétaires autoproclamées de ce morceau de terrain ?
_Tu ne comprends pas. Il ne s’agit ni de propriété, ni de richesses. Il s’agit de survie.
_Les ressources naturelles, réalisa-t-il soudain.
_Entre autres, acquiesça-t-elle.
_Et votre secret. C’est pour cette raison que tu as tenu à me rencontrer seule à seul.
_J’ai pensé que tu pourrais peut-être convaincre tes amis de lever le camp. Invente une raison s’il le faut.
Ce fut son tour de secouer la tête.
_Ils n’ont pas envie de partir, je te l’ai dit. Quoi que je puisse inventer, cela ne suffira pas.
_Et la vérité ? proposa-t-elle, sachant que de toute façon sa tribu n’accepterait pas de la dévoiler à tant d’hommes.
Alexandre poussa un soupir en passant une main sur sa nuque dans un geste qui trahissait sa tension.
_Ils auront la même réaction que moi. Ils penseront que vous essayez de nous faire fuir parce que vous savez que vous n’avez pas une chance de gagner.
_Sont-ils si arrogants ?
Le demi-sourire qu’elle avait rapidement appris à reconnaître se dessina, avec une nuance d’autodérision.
_Connais-tu si peu les hommes ?
Elle lâcha un rire, surprise d’apprécier l’ironie de la question étant donné les circonstances.
_Je suppose que oui, se répondit-il lui-même, son sourire se détendant légèrement.
Un silence. Chloé soupira en sentant Mertao poser la tête sur son épaule, comme percevant son malaise et souhaitant la réconforter. Sa main se leva pour caresser le doux chanfrein à l’aveuglette alors qu’elle observait soigneusement son interlocuteur, apparemment plongé dans ses pensées.
_Nous n’avons pas abordé le sujet, mais je n’apprécie pas que tu aies lancé un soldat sur mes traces.
_Je ne l’aurais pas fait si je n’avais pas eu de bonnes raisons de croire que tu me mentais.
_Vraiment ?
_Non, reconnut-il. Je l’aurais fait dans tous les cas. Mais admets que ton histoire était suspecte.
_Pars-tu toujours du principe que la pire des possibilités est aussi la plus probable ?
_Toujours. Et j’ai généralement raison. La preuve.
Elle ne pouvait guère le contredire sur ce point.
_Combien êtes-vous ?
De nouveau, un rire lui échappa, plus amer celui-ci.
_Crois-tu sincèrement que je vais te dévoiler des détails qui vous aideraient à nous vaincre ?
Alexandre pencha la tête avec amusement. Honnêtement, seule la curiosité avait provoqué sa question, il n’avait pas pensé un instant aux avantages stratégiques que représenterait cette information pour préparer leur défense – ou leur attaque. Ce qui était assez inhabituel de sa part, et inacceptable pour un soldat. Puis le sérieux de la situation le rattrapa et il rencontra son regard.
_Ecoute, je ne tiens pas à cet endroit, peu m’importe de reprendre la route aujourd’hui ou dans un an. Je vais donc tenter mon possible pour les convaincre. Mais si je n’ai qu’une certitude, c’est celle-ci : ils ne m’écouteront pas.
_Pas même ton père ?
_Mon père se rangera à l’avis de la majorité. Et la majorité préférera une guerre à un départ.
_Dans ce cas, nous nous retrouverons sur le champ de bataille.
Il eut un hochement de tête songeur, suggéra :
_Rendez-nous Fester. Le fait que vous l’ayez épargné pèsera beaucoup dans la balance.
_Me promets-tu qu’il ne révélera pas notre existence ?
_Je me porte garant de lui.
_Puis-je te faire confiance ?
_As-tu le choix ?
_Il semblerait que non. Que vas-tu leur dire ?
_Qu’un groupe de guerriers occupe cette zone.
_Un mensonge suffisamment proche de la vérité pour te permettre d’argumenter, sans pour autant parler de nous, analysa-t-elle. Excellent choix.
Il ne répondit pas, se contentant de passer un pied dans l’étrier et de remonter en selle. Elle se hissa alors sur le dos de Mertao.
_Je vais libérer Fester et l’envoyer te rejoindre.
_Merci.
Il marqua une pause avant de proposer :
_Retrouvons-nous ici dans trois jours. Ne viens pas seule. Si je ne parviens pas à les convaincre, il s’agira là du premier acte de cette guerre.
_Et si tu y arrives ?
_Alors je viendrai seul.
_Tu te présenterais sans garde face à une tribu d’Adalantes ? s’étonna-t-elle.
Il haussa les épaules, signifiant clairement que cela n’avait pas d’importance puisqu’il était de toute façon persuadé de devoir revenir avec une armée prête au combat.
_Si t’es donné le mal de me prévenir avant d’attaquer, je suis prêt à parier que vous ne me décapiterez pas sur place alors que je viens vous annoncer la paix.
D’un coup de talons et d’une pression des rênes, il incita sa monture à faire demi-tour, s’interrompit en entendant la voix de la petite blonde derrière lui.
_Alexandre !
Seul un léger redressement des épaules marqua son attention, mais cela lui suffisait. Elle lança calmement dans son dos :
_Dans trois jours, l’un de nous deux mourra par la main de l’autre.
_Je sais.

*

à suivre...
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:19

Citation :
Sixpence : Woua, j’en vois encore peu de ses talents de guerrière mais déjà, vu la hargne qu’elle met pour blessé Fester ça donne un avant goût !
Ces petites scènes de combat sont très bien menées, je me demande ce que ça réserve si tu nous prévois une grosse bataille pour plus tard !
En plus guerrier ta fic me fait quand même un peu penser à Pocahontas ^^
Les deux protagonistes qui essayent d’éviter un conflit entre deux pleuples…
J’aime bien ton Alexandre, il a l’air d’avoir le sens pratique pour le moment, il est calme et réfléchi, ça vient un peu contrebalancer mon jugement du chien mdr !
Rhhaaaa c’est super que tu es fait cette fic parce que avec la série Xena (le nanard du siècle dans la catégorie séries xdr) j’avais une image toute faite des amazones combattantes sans cervelles. Là tu crées toute une histoire qui tient la route sur laquelle j’accroche ! superbe !
Bon forcément j’adore le tempérament de Chloé quand elle est avec Alexandre, tout le temps sur ses gardes, observant tous les détails, rhouaaa le coup du gaucher ça annonce confrontation tout ça !!! (pas à mort j’espère) ton coupage de chapitre me perturbe lol ça laisse un bon suspens sur la façon dont le prochain face à face va se dérouler, je me doute bien qu’il n’y aura pas mort de l’un ou de l’autre mais bon….

Vivement la chouiteeeeeeeeeeeuh !!

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Citation :
Chlo : Ohhhhhhhh

ah oui, quand meme. La simplicité est de mise (ou pas)

genre un couple facile quoi qui tuera l'autre le premier... ça donnerait du tonnerre dans des voeux de mariage (sans compter, les naissances de garçons abandonnés dans la foret) mouhahahaha

très très bonne suite. Longueur acceptable je te rassure. la harcelante est repue?... mais pour combien de temps ?

héhéhé

j'aime toujours autant

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Citation :
Alexiel : Ça y est, j'ai enfin pu rattraper mon retard sur cette fic.

Tout d'abord, j'adore, je suis complètement rentrée dans l'histoire, dès les premières lignes. Ton récit est vraiment très prenant et il me tarde d'avoir la suite.
Je pense qu'à ce stade d'éloignement de l'univers original tu peux presque considéré que les persos t'appartiennent.

Je sais pas trop quoi dire tellement le récit est dense. En tout cas j'attends de voir ce que tu nous réserves parce que quelque chose me dit que tu ne vas pas aller à l'évidence.

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Citation :
Laenan : 'Suis toujours fan (mais j'ai moins de temps pour lire les fics smile/pcry.gif) ! Je sens que les scènes de bataille vont être passionnantes, ça promet.
Et, comme chlo, j'adore leur couple ^^ Tiens, ça me fait penser à Mr&Mrs Smith (ouais, ouais, la référence, je sais). Passer son temps à lister les points forts et faibles de ton compagnon, quoi de plus banal ?

Citation :
un chapitre bcp plus court, j'espère ke vs serez pas trop frustrées…



Je crois que même s'il avait été deux fois plus long, j'aurais quand même été frustrée... >_<
La suiiiiiiteuh !
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:20

J’adore le genre de références que fait ressortir cette fic, pocahontas, xéna, M.&Mrs Smith… qui dit mieux ? ptdr

CHAPITRE 3

_Alexandre ! Où étais-tu ? Fester… pourquoi es-tu blessé ?
_Il faut que je te parle.
Surpris par la voix trop solennelle de son fils, Mykherm acquiesça en saisissant les rênes de l’étalon alors qu’Alexandre mettait pied à terre. Puis il aida le soldat handicapé par la profonde entaille à descendre à son tour de sa jument et le soutint d’un bras passé autour de ses épaules, mais Fester se dégagea, tenant à rester debout par lui-même.
_Où est Valérian ?
_Ne peux-tu donc plus te passer de moi ? plaisanta son frère, surgissant d’une tente proche et s’étirant pour détendre ses muscles après le bras de fer qu’il venait de remporter contre Bélicien.
_Nous avons un problème, annonça Alexandre en préambule.
_Explique-toi.
Il jeta un coup d’œil autour d’eux, évaluant l’attention des soldats tout proches qui posaient les bases d’un futur abri de bois.
_Pas ici.
D’un geste, il invita son ami, son frère et son père à le suivre et se dirigea vers l’endroit qui avait abrité les tentes réservées au bain de façon à être suffisamment éloigné des oreilles indiscrètes et à garder un œil sur le campement dans son ensemble. Seul Fester semblait savoir de quoi il retournait. Intrigués, les deux autres hommes obéirent sans un mot, peu habitués à le voir se comporter de cette façon.
_Nous diras-tu enfin ce qui se passe ?
_Ce territoire est habité.
La légère crispation de leurs corps lui confirma qu’il avait capté leur attention, il continua donc :
_Un groupe de guerriers s’est installé depuis plusieurs mois et exige que nous levions le camp.
_Sinon ?
Il laissa un silence tendu répondre à sa place. Valérian fut le premier à réagir alors que leur père semblait analyser la situation pour lui-même.
_Comment es-tu au courant ?
_Nous avons croisé un de leurs bataillons. Ils nous ont laissé la vie sauve afin que nous puissions vous prévenir avant d’en arriver au conflit.
_Combien sont-ils ?
Alexandre retint un sourire en se souvenant de la réplique de la petite blonde lorsqu’il avait demandé ce renseignement.
_Je l’ignore.
_Ils essaient de nous faire peur. Ils doivent être inférieurs en nombre, réagit aussitôt Mykherm.
_Nous ne pouvons en avoir la certitude.
_Ils auraient déjà attaqué s’ils croyaient à la victoire.
_A moins qu’ils ne souhaitent tout simplement éviter des effusions de sang.
_Tu sembles avoir déjà pris parti, constata Valérian.
_Ce n’est pas une question de camp. Ils étaient là avant nous. Nous sommes les intrus. Leur réaction est naturelle.
_Qu’est devenue cette Chloé ? demanda soudain le colosse barbu en se tournant vers Fester.
Celui-ci échangea un rapide coup d’œil avec son ami chauve, qui l’encouragea d’un mouvement du menton. Alors il expliqua, conformément à l’accord qu’ils avaient passé :
_J’ai perdu sa trace lorsque le bataillon m’a tendu une embuscade. Ils m’ont ordonné de les mener au camp. C’est sur le chemin du retour que nous avons trouvé Alexandre.
_Crois-tu que nous ayons une chance de les battre en cas de guerre ?
_C’est difficile à dire tant que nous ignorons de combien d’hommes ils disposent. S’ils sont une poignée, nous les écraserons. En cas d’égalité numérique, je ne suis pas certain de nos chances, leurs techniques de combat sont efficaces et ils semblent n’avoir peur de rien.
Alexandre félicita intérieurement Fester. Il avait toute confiance en son ami, mais il savait qu’il avait toujours eu horreur du mensonge, aussi avait-il douté de sa capacité à délivrer son discours d’une voix sincère et ferme. Il entendit son père pousser un soupir, dépassé par la situation.
_Les hommes ont déjà décidé que ce territoire leur appartenait.
_Ce n’est pas le cas.
_Là n’est pas la question. Ils ont commencé à s’installer et estiment avoir droit au repos. Te sens-tu capable de leur renier ce droit ?
_Si cela peut éviter une guerre, oui. Le repos ne leur servira pas à grand-chose si nous sommes massacrés par nos ennemis.
_Une réaction qui pourrait passer pour de la lâcheté.
Victime d’un vieux réflexe, Valérian vola au secours de son frère :
_Ou pour du bon sens.
Alexandre le remercia d’un sourire alors que leur père reconnaissait :
_Je suis d’accord. Mais je doute que les hommes le soient. Ce sont pour la plupart des soldats, combattre est leur raison d’être, ils ne fuiront pas devant l’ennemi, peu importent sa puissance ou sa légitimité en tant qu’occupant de ces terres.
_Que proposes-tu ?
_Je vais leur dire ce qui se passe. Nous déciderons de la conduite à suivre en fonction de leur réaction. Sonne le rassemblement, ordonna-t-il à Valérian, qui s’éloigna afin de récupérer le puissant instrument de cuivre qui lui permettrait de signaler au groupe que leur chef souhaitait leur parler.
Alexandre secoua la tête. Il savait d’avance où cette discussion allait les mener.

*

Un lourd silence s’abattit sur le camp une fois que Mykherm eut fini d’exposer la situation à leurs compagnons. Installé à ses côtés, Alexandre guettait les visages du premier rang afin de tenter de deviner les réponses qui n’allaient pas tarder. Après quelques interminables secondes, un soldat connu sous le nom de Darlhan fit trois pas en avant, se détachant du groupe pour s’exprimer.
_Cet endroit est accueillant, commença-t-il d’une voix forte afin d’être entendu par les hommes les plus éloignés. Nous sommes épuisés par des mois de combats et d’exploration. Tu nous as promis le repos avant d’aller plus loin.
Un léger brouhaha approbateur s’éleva. Alexandre retint une grimace en comprenant ce que cela signifiait. Il avait assisté à de nombreux mouvements de foule et savait interpréter les signes avec exactitude. A présent que le débat était lancé avec un a priori en faveur de cet argument, il connaissait l’enchaînement logique. La tension monterait jusqu’à ce que les quelques rares partisans du départ n’osent plus s’exprimer de peur de se voir traiter de couards et de perdre l’estime de leurs camarades. Ils se laisseraient convaincre jusqu’à devenir les plus fervents défenseurs de la stratégie de l’attaque. Le dénouement était inéluctable. Un regard jeté à Valérian, tout aussi résigné que lui, acheva de lui donner les indications dont il avait besoin. Cet échange était inutile.
_J’en suis conscient, répliqua Mykherm. Mais nous ne pouvions pas prévoir que ces terres étaient habitées.
La rumeur s’amplifia jusqu’à devenir assourdissante alors que chaque homme parlait plus fort que son voisin pour faire entendre son opinion. D’un regard, Alexandre demanda à son père l’autorisation de s’exprimer malgré son pessimisme sur l’issue de la situation. Il poussa un hurlement pour attirer sur lui l’attention de ses camarades. Le bruit se réduisit alors suffisamment pour qu’il se fasse entendre.
_Soldats, comment réagiriez-vous à la place de ce peuple ? Des intrus font irruption sur leur territoire, ils se contentent de défendre leur droit à exploiter ses richesses, à survivre. Il est vrai que nous avons parcouru une longue route. Nous sommes fatigués et inquiets. Mais nous pouvons remonter en selle ne serait-ce que pour quelques semaines et laisser ces guerriers en paix.
Le silence accueillit ce petit discours, ce qui était mieux que les protestations automatiques qu’il avait redoutées. Au moment où il commençait à reprendre espoir, se disant que le débat n’était peut-être finalement pas perdu d’avance, Bélicien prit la parole pour la première fois, formulant pour tout le groupe une crainte compréhensible :
_Nous ignorons ce que nous trouverons en quelques semaines de marche. Nous pensions pouvoir nous établir ici, vois le résultat. Il nous faudra sans doute des mois avant d’arriver de nouveau sur une terre habitable, et nous risquons d’y rencontrer le même problème. Je préfère l’affronter tant que je suis capable de tenir une épée.
_Nous sommes partis en nous fixant l’exploration pour seul but, rappela Alexandre à son ami.
_Et nous poursuivrons ce but. Dès que nous aurons repris des forces. Pour l’heure, c’est un temps de repos qui s’impose, exigea Darlhan.
_Un temps de repos que tu souhaites commencer par un affrontement ? ironisa Valérian.
_S’il le faut, oui, lança un autre. Et si tel n’est pas ton avis, continua-t-il en fixant Mykherm droit dans les yeux, alors ta capacité à nous guider doit être remise en question.
Alexandre posa un regard menaçant sur le petit homme blond au troisième rang qui avait lancé cette provocation. Sa fierté était la faiblesse de son père, tous en avaient conscience. Il avait trop investi dans ce projet, en termes d’argent comme en termes d’énergie, pour laisser qui que ce soit douter de sa légitimité en tant que chef du groupe. Piqué au vif, Mykherm réagit exactement comme tous savaient qu’il allait réagir devant un défi si évident :
_Très bien. Nous combattrons donc ces guerriers afin de gagner le droit de nous installer ici.
Des cris de joie accueillirent cette annonce, couvrant le grognement d’Alexandre. Soudain, Kaliastre, resté muet jusque là, s’avança à son tour pour demander, captant l’attention des soldats survoltés :
_Et s’il s’agissait d’une diversion ?
_Que veux-tu dire ?
_Alexandre et Fester prétendent que ce groupe de guerriers nous attendra afin d’apprendre notre décision ou de nous affronter. Mais qui nous dit qu’ils ne cherchent pas à nous attirer loin du camp afin de le détruire, pour nous décourager et nous pousser à la fuite ?
Alexandre haussa les sourcils. Il n’avait pas envisagé cette possibilité, mais le raisonnement était logique. C’était une stratégie tout à fait valable qu’il aurait lui-même mise en pratique dans des circonstances similaires.
Il ne comptait plus les fois où Kaliastre l’avait étonné depuis qu’il l’avait rencontré. Dans l’ensemble, il se considérait comme quelqu’un de raisonnable, capable d’analyser aisément une situation et d’en tirer le meilleur parti, mais le grand blond était un tacticien né, calculateur et naturellement enclin à réfléchir froidement. Alexandre le soupçonnait de n’avoir aucun effort à fournir pour rester flegmatique en toute circonstance, contrairement à lui. Il ne le connaissait que depuis quelques mois, depuis le début de ce voyage en fait, mais il l’avait cerné avec assez de précision pour l’apprécier comme un ami de longue date. Ancien mercenaire, Kaliastre était juste… blasé. Très peu de choses avaient encore le pouvoir de le faire réagir ou de lui faire ressentir quoi que ce soit. L’impassibilité n’était pas un masque de défense ou une façon de déstabiliser ses interlocuteurs, c’était ce qu’il était. Ils n’en avaient jamais discuté ouvertement, mais c’était probablement la raison pour laquelle il s’était lancé dans cette expédition. Là où la plupart des hommes rêvaient d’aventure, de richesses ou de pays merveilleux, le mercenaire voyait une opportunité de retrouver le frisson de la nouveauté qui l’avait déserté depuis trop longtemps.
Bien sûr, il n’était pas immunisé contre toute forme de sentiment, Alexandre était à peu près persuadé qu’il le considérait comme un ami, de même que Bélicien et Valérian. Il exprimait à l’occasion une pointe de curiosité devant les contrées qu’ils parcouraient, et de l’amusement, quoique rarement plus qu’une brève étincelle sarcastique, traversait parfois son regard clair. Mais dans l’ensemble, il n’était guère plus qu’une coquille vide que rien ne pouvait atteindre trop profondément. Pas qu’il semblait en souffrir, la situation avait l’air de lui convenir à merveille.
_Nous laisserons un bataillon sur place afin de défendre les installations, décida Mykherm, tirant Alexandre de ses pensées.
_Mais alors nous serons moins nombreux, et donc affaiblis, sur le champ de bataille, objecta une voix perdue au milieu du groupe.
_C’est un risque à courir, estima Bélicien, soutenu par plusieurs acquiescements de ses camarades.
_Préparez-vous au combat, conclut donc leur chef. Dans moins de trois jours, nous affronterons ces guerriers.

*

Alexandre se retourna une nouvelle fois sur son lit avec un soupir frustré. Le sommeil l’avait fui la nuit précédente, et il avait espéré que l’épuisement de cette journée d’entraînement et de préparation au futur combat serait suffisant pour corriger ce fâcheux état. Vain espoir, de toute évidence. Cette guerre imminente lui occupait l’esprit bien plus qu’elle ne l’aurait dû. Au cours de ses vingt-cinq années d’existence, il avait connu assez de conflits pour ne plus être angoissé à l’approche d’un jour comme celui-ci. Comme tous les soldats, il avait appris à se résigner, à prendre les armes en sachant qu’il marchait peut-être à la rencontre de sa mort, à admettre ce qu’il risquait tout en déployant des ressources d’énergie insoupçonnables pour l’éviter. Il était prêt à accepter tout ce qui pourrait lui arriver.
Toutefois, quelque chose était différent aujourd’hui. Le caractère inhabituel de leurs ennemies le faisait réfléchir. Si les contes contenaient une once de vérité, comme il en était persuadé, alors elles seraient de redoutables adversaires, mais ce n’était pas ce qui le tourmentait le plus. Les Adalantes avaient été exterminées des siècles plus tôt, c’était en tout cas ce qu’on l’avait amené à croire depuis toujours. Et il ne pouvait empêcher une sorte de fascination pour cette tribu légendaire d’occuper ses pensées. Il avait toujours été un esprit curieux, cherchant à comprendre avant de frapper, ce qui faisait de lui un guerrier sans doute moins efficace que la plupart de ses camarades, malgré ses aptitudes au maniement des armes et sa force physique. Ils avaient là une occasion unique d’apprendre ce qui s’était réellement passé au cours de cette bataille décrite dans les livres, celle qui avait fait croire à l’extinction de tout un peuple. Une occasion unique de parler avec ses descendantes. Et quel était leur premier réflexe ? Le combat.
Il partirait en guerre. Il se refusait à considérer les autres options, de toute façon particulièrement réduites. Quel que soit son avis sur la question, il se battrait aux côtés de ces hommes avec qui il avait déjà surmonté tant de difficultés, il prendrait des vies sans remords, il ferait son possible pour arracher le droit d’occuper une terre dont il ne se souciait guère. Parce que c’était à la fois son devoir et ce que lui dictait son honneur, comme son sens des responsabilités et de la solidarité.
Il aurait malgré tout souhaité que les choses soient différentes.
Passant une main sur son visage, il s’assit nu au bord de son lit en réalisant que le sommeil n’était pas plus envisageable que la veille. Les muscles de son épaule droite protestèrent lorsqu’il prit appui sur ses bras. Il avait essuyé un coup vicieux à l’entraînement cette après-midi, un bouclier rencontrant violemment son corps alors qu’il tentait d’esquiver un coup d’épée porté par Bélicien en direction de son flanc gauche. Rien de très grave, mais il savait que ce souvenir se rappellerait à lui pendant quelques jours. Inconsciemment, il plongea la main sous son matelas et y récupéra le message laissé par Chloé deux jours plus tôt. Ses doigts suivirent le délié des lettres alors qu’il se demandait pourquoi elle s’était donné tout ce mal pour le prévenir en sachant que cela ne changerait probablement rien à leur futur. Il doutait qu’elle soit lasse des combats. Il ne l’était pas. Ses raisons restaient donc floues. Peut-être était-elle fatiguée, comme lui, de voir des camarades tomber sous ses yeux pour des causes stupides. Il avait jusque là eu la chance de voir ses amis les plus proches et sa famille survivre aux divers conflits qui avaient parsemé son existence, mais même la perte d’une simple connaissance, dans ces circonstances, était difficile à admettre. Risquer sa propre vie ne lui posait pas de problèmes, mettre en danger d’autres personnes était plus douteux d’un point de vue moral.
Agacé de ne trouver aucune réponse dans le morceau de tissu, il se leva, enfila sa chemise légère, son pantalon de toile et ses chaussures et il quitta la tente pour se diriger en silence vers l’enclos des chevaux, accordant un salut de la main à l’une des sentinelles. Se faufilant entre les barrières, il contourna quelques animaux avant de parvenir jusqu’à l’étalon blanc qui l’accompagnait dans tous ses déplacements depuis presque dix ans. Sa monture le salua d’un léger coup de naseaux contre son épaule blessée, lui arrachant une grimace.
_Nous allons au combat dans deux jours, Parcellion. Es-tu prêt ?
Un hennissement à peine audible lui répondit alors qu’il caressait l’encolure musclée.
_Que dirais-tu d’aller faire un tour ?
Une main passée dans la crinière de l’équidé, il le guida jusqu’à la porte de l’enclos, lui installa son harnachement de quelques gestes secs et signala son départ à la sentinelle. Laissant le campement derrière lui, il s’enfonça dans la nuit sombre sans destination précise en tête, cherchant simplement à s’éclaircir les idées et à trouver du réconfort dans la seule présence de sa monture et de la lune presque pleine.

*

_Zaniria. Dors-tu ? chuchota Chloé dans l’obscurité.
_Pas plus qu’il y a deux minutes, lui parvint la réponse, mi-agacée, mi-amusée.
_Désolée. N’as-tu pas envie d’une balade ?
_J’ai envie d’une nuit de sommeil, Chloé.
_Tu en es sûre ?
Un grognement. Chloé étouffa un rire et se redressa pour détailler la scène autour d’elle. Les guerrières avaient établi leur camp près de la rivière, comme prévu, et le paysage nocturne était agréable et étonnamment apaisant après l’agitation de cette journée de préparatifs. Allongées dans l’herbe, à même le sol ou sur des couvertures, ses compagnes semblaient toutes profondément endormies, à l’exception de Zaniria et des quatre désignées qui montaient la garde jusqu’à la relève, dans deux ou trois heures.
La nuit dernière, elle avait enfin pu, après des jours d’inquiétude et des nuits de veille, rattraper ses heures de sommeil perdues, elle était à présent en pleine forme, et alors qu’elle savait qu’elle aurait dû profiter du calme pour se ressourcer en vue des épreuves à venir, elle ne pouvait empêcher son excitation de la tenir éveillée, comme à chaque fois. Son esprit rejouait les attaques et parades qu’elle maîtrisait à la perfection, imaginant quel coup elle porterait à tel ennemi qui aurait tenté de la prendre par surprise, décidant par quel subterfuge elle amènerait tel adversaire à croire qu’elle visait son cœur quand son épée se dirigeait en réalité vers son cou, se représentant le terrain et les aspérités qu’elle pourrait utiliser à son avantage.
Lasse de rester à ne rien faire quand son cerveau lui refusait le repos, elle décida qu’au lieu d’imaginer l’endroit, elle avait tout intérêt à y aller pour repérer l’état exact de cette zone qu’elle avait quittée la veille.
_Je vais faire un tour, annonça-t-elle à Zaniria dans un murmure.
_Reviens avant le lever du soleil, nous avons beaucoup à faire.
_Je sais, ne t’en fais pas.
Mertao était attaché à un arbre près de la rivière. Il tourna la tête vers elle dès qu’il l’entendit arriver et gratta le sol d’un sabot agité, sentant qu’il allait pouvoir se dégourdir les jambes après avoir été négligé toute la journée. Se munissant de ses armes, elle lui passa la bride et sauta sur son dos.
_Tu vas finir par connaître le chemin aussi bien que moi, constata-t-elle en le lançant au petit trot sur la route qui les mènerait à l’endroit où elle avait rencontré Alexandre… L’endroit où le conflit aurait lieu dans si peu de temps.

*

_Aurais-tu l’intention de me poursuivre où que j’aille ? demanda Chloé, sincèrement curieuse, en constatant que le terrain n’était pas aussi désert qu’elle l’avait anticipé.
Alexandre sourit alors que Parcellion s’arrêtait de lui-même face à la monture de l’Adalante.
_J’étais juste parti me balader au hasard, et il m’a mené ici, offrit-il en guise d’explication.
_Il a dû sentir la présence d’un autre cheval.
_Possible. Que fais-tu ici ?
_Du repérage. As-tu remarqué que cette zone n’est pas tout à fait plate ?
_Le dénivelé est en votre faveur, estima-t-il.
La pente presque imperceptible descendait en direction des montagnes. Avancer serait plus fatigant pour eux sur cette légère montée, et ils seraient plus facilement déséquilibrés si elles parvenaient à les forcer à reculer. Sans se consulter, ils sautèrent de cheval d’un même mouvement et entreprirent de marcher ensemble, adoptant naturellement un pas lent et sans but. Mertao semblait plus tranquille que la dernière fois, comme s’il commençait à s’habituer à l’étranger et qu’il ne percevait plus d’intentions hostiles.
_Je suppose que ta présence ici en pleine nuit signifie que tu n’as pas pu les convaincre ?
Il acquiesça en silence.
_Qu’ont-ils dit ?
_Comme je m’y attendais, ils sont persuadés de remporter la victoire. Malgré tout, nous sommes tous inquiets de ne pas savoir combien d’hommes nous aurons à affronter. Fester a estimé votre armée à un millier de guerrières, mais c’est une information qui ne vaut pas grand-chose, puisque nous ignorons s’il s’agit là de la totalité de vos troupes. Et de toute façon nous avons menti aux autres en prétendant que nous n’avions rencontré qu’un bataillon réduit. Qu’en est-il de ton côté ?
_La situation est sensiblement la même. La seule différence est que nous savons à qui nous avons affaire.
_Grâce à ta mission d’infiltration, reprocha-t-il d’une voix basse.
_Attends-tu des excuses ? s’étonna-t-elle.
Il ne pouvait certainement pas espérer qu’elle soit désolée d’avoir accompli son devoir, n’est-ce pas ? Il secoua la tête.
_Je regrette juste de t’avoir laissée partir. En te tuant, nous aurions peut-être été pris par surprise, mais vous n’auriez pas disposé de tant d’informations sur nous.
_Sauf que tu ne pouvais pas deviner que je maîtriserais Fester. Pas une pauvre et faible femme, s’amusa-t-elle.
_C’est vrai. Valérian m’avait pourtant mis en garde contre le danger de sous-estimer une adversaire potentielle. C’est une erreur que je ne commettrai pas deux fois.
_Dommage.
Ils marchèrent en silence quelques minutes avant que Chloé ne lâche un rire en se rendant compte de l’absurdité de la situation.
_Es-tu conscient que nous devrions être en train de nous battre en duel jusqu’à ce que l’un de nous succombe ?
Il hocha la tête avec un sourire. Ses pensées avaient suivi le même chemin.
_C’est probablement ce qui se passera dans deux jours. Mais je ne vois pas l’intérêt de précipiter les choses sur ce plan.
_L’intérêt ? Cela nous débarrasserait d’un ennemi.
Il haussa les sourcils. Demanda en se tournant vers elle :
_Veux-tu te battre, dans ce cas ?
Elle considéra l’option un instant, consciente du sérieux de sa proposition. Elle était persuadée qu’Alexandre serait un combattant dangereux, si elle pouvait l’affronter dès maintenant et le mettre hors d’état de nuire, l’avantage pour sa tribu lorsque le moment viendrait d’investir le champ de bataille serait appréciable. Et si c’était elle qui mourrait… et bien cela ne changerait pas grand-chose à l’issue de ce conflit. Elle était une guerrière efficace, mais pas irremplaçable. Alexandre en revanche était le fils de leur chef, le perdre avant même de lancer l’attaque déstabiliserait leurs rangs.
_Je n’y tiens pas, décida-t-elle finalement, incertaine de ce qui avait provoqué ce choix.
Il se contenta d’acquiescer, comme si sa réponse le laissait indifférent. Ce n’était pourtant pas le cas. S’il n’éprouvait jamais le moindre remords après avoir abattu un ennemi dans le feu de l’action, le principe du duel lui laissait au fond de la bouche un goût amer. La folie collective d’un combat entre deux armées l’englobait aussi bien que ses compagnons, il n’était pas au-dessus de ce genre d’instincts primaires, mais faire consciemment et de façon rationnelle le choix de prendre une vie lorsque les désaccords individuels pouvaient se résoudre par le dialogue lui apparaissait davantage comme de la pure cruauté. D’autant qu’il ne voyait là aucun désaccord individuel. Simplement deux êtres humains que le destin avait décidé de placer dans des camps opposés. L’histoire de toutes les guerres depuis la création du monde.
_Parle-moi de ton peuple.
A sa petite moue, il comprit qu’elle avait mal interprété sa requête et précisa :
_Je ne te demande pas de me dévoiler votre plan de bataille ou vos faiblesses. J’aimerais savoir comment vous avez survécu après la défaite de Tanaïs.
Elle redressa vivement la tête pour détailler son profil se découpant d’une façon étonnamment nette dans l’obscurité de cette nuit chaude. Ne chercha pas à masquer sa surprise :
_Tu connais cette histoire ?
Il haussa les épaules. La plupart des gens n’avaient entendu sur les Adalantes que quelques rumeurs infondées, peu avaient pris la peine de se renseigner suffisamment pour avoir connaissance de la façon dont elles avaient soi-disant disparu, mais sa mère avait voué une admiration sans bornes à ce peuple et lui avait raconté des histoires jusqu’à tard dans la nuit, le tenant éveillé de récits palpitants et de descrïptions si détaillées qu’il avait encore aujourd’hui l’impression d’avoir suivi les guerrières dans leurs aventures.
_Lorsqu’elle a été faite prisonnière, son armée a été décimée et personne n’a survécu. C’est du moins ce qu’on raconte. Alors comment pouvez-vous exister ?
_La vanité des hommes, répondit-elle doucement. Aucun des soldats présents au cours de cette guerre ne s’est jamais demandé ce qu’il était advenu de toutes les filles trop jeunes pour combattre ou des aînées qui avaient été chargées de les protéger. Ils ont pensé avoir exterminé tout un peuple alors que sa génération la plus précieuse avait été épargnée.
Comprenant sur quelle fausse perception se basaient les livres, Alexandre hocha la tête, songeur.
_Et ensuite ?
_Nos ancêtres ont décidé de se cacher quelques années, le temps de reformer les rangs en donnant la vie à de nouvelles Adalantes… et une fois que leur nombre a été plus conséquent, elles ont gardé le secret. L’élément de surprise est l’un des meilleurs alliés dans la bataille, elles l’avaient compris bien avant nous. Notre population s’est séparée en plusieurs tribus il y a quelques siècles de cela, nous sommes l’une des dernières, du moins dans cette partie du monde. Il y a longtemps que nous ignorons ce que sont devenues les autres.
_Comment êtes-vous arrivées ici ?
_Nous bougeons régulièrement pour éviter que notre secret ne soit découvert. Depuis aussi longtemps que je m’en souvienne, la réaction des hommes lorsqu’ils apprennent notre existence est de nous combattre, et notre réaction lorsque nous tombons sur une tribu inconnue est d’attaquer. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous défendrons cette terre avec tant d’ardeur : nous n’avons vu personne à des centaines de kilomètres à la ronde et nous espérons pouvoir nous installer plus durablement.
_Vous voulez nous exterminer, réalisa-t-il brusquement. Si l’un de nous survit pour raconter ce qu’il a vu, vous serez en danger.
Elle haussa les épaules, s’arrêta en s’apercevant qu’ils étaient arrivés près de la rivière et s’assit à terre, tenant lâche la bride de Mertao. Puis elle retira ses sandales pour battre l’eau de ses pieds, savourant la sensation rafraîchissante. Alexandre s’assit à son tour, observant le paysage avec une sérénité inattendue.
_Je pense qu’une poignée de survivants ne nous ferait pas de tort, répondit-elle enfin. Même s’ils racontent ce qu’ils ont vu, il y a peu de risques pour qu’on les prenne au sérieux. Mais la plupart de mes compagnes sont d’un avis différent. Et de ton côté ? Partez-vous en guerre avec l’intention de faire des prisonniers ?
_Non. Nous partons en guerre avec l’intention de tuer. Mais si nous estimons que vous n’êtes plus une menace, nous n’aurons aucune raison d’achever les rescapées.
_Nous serons une menace jusqu’à notre dernier souffle, même s’il ne reste que quelques unes d’entre nous.
Il resta muet un long moment. Il brûlait d’envie de partager ses pensées avec quelqu’un qui semblait aussi rationnel que lui sur le sujet, de lui parler des mille hommes qui resteraient au camp pour le défendre, de lui exposer son désaccord avec certaines des stratégies qu’ils avaient établies, mais il garda prudemment le silence. Il avait tendance à oublier qu’elle était une ennemie parce qu’elle avait parue désireuse de maintenir la paix et que leurs échanges étaient relativement cordiaux, mais il ne pouvait se permettre cette omission. Pas quand il savait que dans moins de deux jours à présent, elle prendrait la vie d’hommes qui lui étaient proches, pas quand il savait que s’ils se retrouvaient face à face au milieu de cette guerre, une lutte à mort devrait s’engager. Toutefois, il y avait au moins une information qu’il pouvait lui délivrer sans mettre en péril les plans de ses amis.
_Il y a quelque chose que tu dois savoir. Tu seras une cible de choix sur le champ de bataille.
Un froncement de sourcils exprimant son incompréhension, il expliqua :
_Lorsqu’ils auront compris qui vous êtes et qu’ils réaliseront que tu nous as trompés, ils tiendront à se venger.
Un sourire sarcastique étira ses lèvres alors qu’elle demandait d’un ton faussement flatté :
_Serais-tu inquiet pour moi ?
Il secoua la tête, amusé à son tour, et répliqua honnêtement :
_Ne te fais pas d’illusions. Si je te rencontre au cours du conflit, je n’aurai aucune pitié.
_Me voilà rassurée. Je détesterais avoir à te tuer sans livrer d’abord un combat loyal.
A cet instant, Mertao tira brusquement sur les rênes. Prise par surprise, elle les lâcha, et l’étalon mit à profit cette liberté pour sauter au milieu de la rivière et se rouler dans l’eau à un endroit peu profond. Alexandre lâcha un rire devant ce manège tout en resserrant sa prise sur le lien retenant Parcellion. Il ne tenait pas à ce que celui-ci imite la monture de son adversaire et ruine sa selle préférée à deux jours du combat. Se rendant compte que la jeune femme le dévisageait, visiblement choquée, il reprit son sérieux, fronçant les sourcils.
_Que se passe-t-il ?
_Rien, répondit-elle en détournant le regard, le mensonge rendu évident par la précipitation de sa réplique.
Elle s’enferma dans le silence le temps de comprendre ce qui venait de se passer, n’accordant que peu d’attention à Mertao qui, content de lui, revenait vers le bord pour brouter tranquillement. Elle était trop occupée à fouiller dans sa mémoire à la recherche d’un moment où elle aurait entendu un rire si franc et décontracté franchir la bouche d’un homme. A bien y réfléchir, le seul homme qu’elle avait entendu rire par le passé était Alexandre, mais jamais dans une manifestation si spontanée d’amusement, et elle était plus déstabilisée qu’elle ne voulait l’admettre par ce son inconnu. Comme s’il le rendait plus humain, accessible, alors que jusque là elle n’avait eu aucune difficulté à le considérer comme un ennemi, avec lequel elle entretenait certes des rapports plutôt sains au vu des circonstances, mais un ennemi tout de même, qu’elle n’hésiterait pas une seconde à éliminer.
_Pourquoi as-tu accepté de venir seul il y a deux jours ?
_Par curiosité. J’ai pensé que si je désobéissais, tu ne te confierais pas.
_Il aurait pu s’agir d’un piège.
_J’étais prêt à courir le risque.
_Tu es un homme étrange, Alexandre.
_Je crains que tes éléments de comparaison ne soient limités.
Un rire lui échappa à son tour alors qu’elle hochait la tête, lui accordant ce point. Il inspira profondément, savourant le calme de l’instant, gravant chaque seconde dans sa mémoire pour pouvoir s’y raccrocher dans trois jours, lorsqu’ils seraient occupés à compter leurs morts et à soigner leurs blessés. Son regard tomba une nouvelle fois sur le bras de la jeune femme et sur le dessin qui l’avait tant intrigué lors de leur premier contact.
_Pourquoi le faucon ?
_Parce que je frappe aussi vite que lui, répliqua-t-elle sans l’ombre d’une hésitation. C’est un avertissement que tu ferais bien de garder à l’esprit.
_Je m’en souviendrai. Que signifie le tatouage ?
Elle eut une hésitation perceptible avant d’accepter d’avouer :
_Que je suis prête à avoir des enfants.
Interprétant avec justesse la pause qu’elle avait marquée et l’assombrissement de ces yeux captivants, il haussa les sourcils.
_L’es-tu ?
_Je n’ai pas le choix. J’ai rencontré leur père.
Confus par sa réponse autant que par la résignation contenue dans sa voix presque douloureuse, il s’apprêtait à poser une autre question lorsqu’il remarqua son visage fermé et soucieux et comprit qu’elle ne s’étendrait pas davantage. Elle confirma ses soupçons en lâchant dans un sourire forcé :
_C’est un sujet terriblement personnel à aborder avec une inconnue.
Il acquiesça sans un mot, acceptant de manière implicite de renoncer à ses interrogations.
_Que pense Valérian de ce conflit ?
Surpris qu’elle s’inquiète de l’opinion de son frère, il mit quelques secondes à répondre.
_La même chose que nous. Il préfèrerait l’éviter, mais cela ne l’empêchera pas de combattre.
Elle sembla méditer un moment, puis elle finit par renfiler ses sandales et se lever en silence. Il admira malgré lui l’agilité de son saut et la force de ses bras lorsqu’elle se hissa sur l’étalon trop grand pour elle, ce simple mouvement une parfaite représentation du subtil équilibre entre grâce et puissance qu’il soupçonnait chez elle depuis le premier regard qu’il avait posé sur son corps athlétique.
_Je regrette que nous nous soyons rencontrés dans ces circonstances. Tu aurais sans doute pu me faire changer d’avis sur les hommes.
Comme à son habitude, il chassa le compliment à peine voilé d’une pointe de dérision :
_Une responsabilité qui aurait pesé bien lourd sur mes épaules.
Lorsqu’elle répondit d’un sourire, il monta en selle à son tour et lui accorda un unique hochement de tête avant qu’ils ne lancent leurs montures au pas le long du cours d’eau, chacun dans une direction opposée.

*

_Pourquoi ne sont-ils pas encore là ?
A la question rhétorique de leur chef, Chloé haussa les épaules en signe d’impuissance. Perchées sur leurs montures, parfaitement alignées en un bataillon compact, armées pour la bataille et arborant des visages résolus, les Adalantes étaient prêtes à combattre… Sauf qu’aucun ennemi ne s’annonçait à l’horizon. Le soleil avait atteint son zénith depuis quelques minutes, et les cavaliers adverses auraient dû être présents sur cette plaine qui allait accueillir l’affrontement.
_Je doute qu’ils aient renoncé. Peut-être cherchent-ils à nous déstabiliser, avança Leïla, à gauche de Chloé. En nous impatientant, nous gaspillons inutilement notre énergie.
Dahomé hocha la tête. Cette stratégie n’était pas sans risques, mais elle pouvait se montrer efficace, en effet. En arrivant avec quelques heures de retard, leurs adversaires pouvaient les prendre par surprise à un moment où elles se disaient qu’ils ne viendraient peut-être pas. Comme elles auraient attendu une bonne partie de la journée sous un soleil de plomb, elles seraient fatiguées dès le début du combat. Et leurs chevaux montraient déjà des signes de nervosité, las de rester immobiles.
Chloé jeta un coup d’œil derrière elle pour croiser le regard de Zaniria, au dernier rang. Deux cents cavalières restaient à l’arrière pour le moment, leurs meilleures archères. Elles s’étaient vu confier deux missions capitales : réduire les effectifs de l’ennemi en les inondant de flèches dès qu’ils seraient en vue, et renforcer leurs rangs lorsqu’elles commenceraient à s’affaiblir. Quand son amie lui offrit un sourire confiant, Chloé sentit une partie de son agitation s’envoler. Elle raffermit sa prise sur son épée, trouvant du réconfort dans la solidité de la poignée et dans la lourdeur du métal dans sa main. Si le jeu qu’ils jouaient visait bien à les déconcentrer, ils seraient déçus. Elles pouvaient tenir des heures dans ces conditions sans relâcher leur attention un seul instant.
Toutefois, se souvenant de la quantité d’hommes qu’elle avait croisés lorsqu’elle avait exploré leur camp, Chloé ne pouvait empêcher une angoisse vicieuse de la saisir à la gorge. Elle avait toute confiance dans les capacités de ses compagnes, elles avaient défait des armées plus imposantes. Le rapport était nettement défavorable, bien sûr, à cinq contre une, elles risquaient de lourdes pertes, mais elles pouvaient gagner, elle en était persuadée. Elle aurait juste voulu que l’attente ne s’éternise pas ainsi : elle avait toujours détesté ces quelques minutes précédant le combat, lorsque la tension montait jusqu’à devenir insupportable, avant d’être soulagée par les premières foulées des chevaux et les premiers chocs des armes.
_Regardez !
Enfin, le nuage de poussière caractéristique se dessinait devant elles. Un sourire de prédateur étira les lèvres de Chloé. Place aux choses sérieuses.

*

_Nous devrions attendre encore un peu, conseilla Kaliastre.
Personne ne répondit par des mots, mais Bélicien lui lança un regard meurtrier. Alexandre ne put retenir un sourire en coin. L’architecte avait été formé au combat avant le départ, au cas où, et s’était révélé étonnamment agile, mais en termes de stratégie, il manquait de jugement, contrairement à Kaliastre. Le blond avait raison. Leur but était de leur faire perdre contenance, plus ils attendraient, mieux cela serait, mais ce plan présentait un inconvénient majeur : leurs rangs aussi s’impatientaient. Il entendait derrière lui le souffle irrégulier des chevaux agités, il sentait la tension des hommes prêts à se lancer au grand galop, il voyait le corps de son frère, sur sa droite, se raidir davantage à chaque minute qui passait. Echangeant un regard avec Mykherm, qui lui accorda un hochement de tête, Alexandre leva son épée, donnant ainsi le signal du départ.
L’armée s’ébranla lentement, les hommes tenant à ménager les forces de leurs montures avant le combat. Il leur fallut deux heures avant d’arriver en vue du bataillon qui les attendait.
_Ridicule ! s’exclama Darlhan lorsque le groupe commença à apparaître à l’horizon et qu’il constata à quel point les effectifs de leurs adversaires étaient réduits. Nous n’en ferons qu’une bouchée.
Alexandre garda le silence. Ainsi, l’armée qu’avait vue Fester était bien au complet, elles n’avaient aucune force en réserve. Voilà qui allait leur faciliter la tâche. Les effusions de sang seraient peut-être moins importantes qu’il ne l’avait craint : lorsqu’elles réaliseraient qu’elles n’avaient aucune chance, les Adalantes se soumettraient. Il secoua la tête à cette pensée. Il était en train de se mentir, si elles étaient toutes de la trempe de Chloé, elles mourraient au combat plutôt que d’admettre la défaite. Avant d’avoir eu le temps d’analyser la sourde douleur provoquée par cette certitude, il entendit une exclamation de surprise échapper à Bélicien alors qu’ils s’approchaient suffisamment pour distinguer les premières cavalières de l’armée adverse.
_Ce sont des femmes !
L’information fut relayée dans les rangs et les hommes ralentirent leurs chevaux, comme cherchant à décider comment ils devaient réagir et se demandant s’il s’agissait d’une plaisanterie. Alexandre sentit le regard de son frère sur son visage et se tourna vers lui, attendant les questions.
_Tu étais au courant ?
_Oui.
_Pourquoi ne nous l’as-tu pas dit ?
_Cela n’aurait rien changé.
_Ce sont…
_Oui.
Stupéfait, Valérian observa de nouveau les guerrières.
_Espèrent-elles que nous allons les épargner par galanterie ?
Alexandre lâcha un rire amer à cette suggestion.
_J’en doute.
Sur un signe de Mykherm, les hommes éperonnèrent leurs montures, et l’assaut commença.

*

A suivre...
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:22

Citation :
Sixpence :Wouaaaa j’aimeeeeuh !
J’adore la profondeur de tes personnages, tu exposes tellement bien leur point de vu que ta fic c’est un vrai délice. Tes deux protagonistes tous les met bien en avant et petit à petit on vois qu’ils ont les mêmes points de vus sur la question des conflits.
Rhaaa la vache, très subtile de la part d’Alexandre de ne pas révéler que se sont des femmes, mais alors c’est un désavantage pour son armée, ils risquent tous de sous-estimer la puissance des Adalantes. Purée je suis surprise que tu nous mettes un combat si rapidement ! Je m’y attendais pas. Bon j’en demande peut-être un peu trop mais un combat entre Alexandre et Chloé se serait de toute beauté, et bien sûr pas de mort hein !! Blessé je veux bien. Je sais pas mais je sens que l’un comme l’autre vont avoir des remords à tuer l’adversaire s’ils s’affrontent tous les deux.
Boooon, une longue scène où ils sont tous les deux, z’adooooore comme tu t’en doutes. C’est ambiance confessions presque intimes. Carrément elle lui dit qu’elle a trouvé le père ! Moi je suis sûr que sera lui.
Oooooh, et c’est toi qui te plaints de mes coupures sadiques ? Je crois que tu es pas mal douée dans ton genre !!
Aller ! vivement la suite je veux de l’action !!!

---

Citation :
kfn : je ne suis même plus sure d'avoir ndéjà feedé cette histoire mais je la suis avec attention et impatience, c'est juste que j'arrive pas à trouver du temps pour me mettre à jour dans mes lectures/feeds sur le forum en ce moment :s

franchement, cette histoire est vraiment super, extremement bien documentée, très bien écrite, la trame est fantastique et tu gères ça très bien... !!!!

comme sixpence, je n'aurai pas cru que le combat allait arriver aussi rapidement, mais c'est bon signe, cela signifie surement que tu nous réserves des surprises, des actes et des actions moins prévisisbles.. hate de voir ce que Alexandre et Chloé vont donner sur le champ de bataille, j'aime beaucoup ce qu'ils sont eux , j'aime ce que Chloé dit sur "le père de ses enfants" (futur et futurs hein ^^) c'ets vraiment un passage obligé pour elle, c'est physique, y'a pas une once de sentiment, et je pense que c'est cete initiation là qui nous réserve de belles surprises, vu tout ce qui les sépare, et bien sur le combat qui les attend. (Si combat il y a ...)

suiiiiiiiiiiiiiiiiiiite !

---

Citation :
Laenan : De l'action ! Du sang ! smile/Axe_anim.gif Chouette ! smile/xsgrin.gif
Non, j'ai pas trop hâte que les deux armées se tapent dessus mais par contre, je me languis de savoir ce qui va se passer ensuite...

Le passage de la rencontre au milieu de nuit est excellent. Et, Chloé qui lui balance comme ça qu'elle a rencontré le père de ses futurs filles (oui, on va éviter de parler des pauvres petits garçons hein ) ça ne fait que confirmer que pour elle, c'est... purement technique. ^^
En tout cas, j'espère qu'il y aura encore pleins de moments comme celui-là !

---

Citation :
Chlo : le calme avant la bataille et dernière conversation. enfin, on espère pas, mais ça va etre pas joli du tout s'ils se recontrent sur le champ de guerre ^^

tu sais déjà que je suis fan mais là, ça se lit d'une traite en savourant. J'ai trop hate d'avoir la suite. sincèrement trop bien

j'aime trop çaaaaaa

---

Citation :
Alexiel : Wouhou, j'ai enfin le temps et le courage de feeder pour te dire que j'aime vraiment cette fic, mais est-ce encore une fic vu que ton histoire est pour ainsi dire totalement original. Moi je la prend comme ça en fait, plus que comme une fic.

Vraiment je suis fan et j'attends une suite avec impatience !
Go girl !

---

Citation :
Chlo : J'ai eu une attaque avec la review d'alexiel...

j'ai cru que c'était un nouveau chapitre

bouhouhouhouhou
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:23

Merciiiiiiiiii pour vos feeds ! Very Happy Voilà donc la fameuse bataille, avec une petite blessure spéciale six’, j’espère que t’apprécieras Wink

CHAPITRE 4


_Tirez !
Réagissant aussitôt, les deux derniers rangs bandèrent leurs arcs, visant les rares nuages, avant de relâcher la pression. La première pluie de flèches n’avait pas encore atteint le sol lorsque la deuxième décolla, aussitôt suivi par une nouvelle salve, et Chloé vit avec satisfaction plusieurs centaines d’hommes s’écrouler, tués sur le coup ou gravement blessés. Mais bien sûr, les autres ne ralentirent pas pour autant, les chevaux évitant les cadavres de quelques sauts agiles pour continuer leur course. Dahomé attendit le dernier moment avant de donner l’ordre, s’assurant ainsi qu’elles avaient éliminé autant d’adversaires que possible avant le choc. Puis elle poussa un puissant hurlement et brandit son épée en l’air, sa monture se cabrant haut sur ses appuis pour ensuite se lancer, suivie par huit cents guerrières. Les archères cessèrent de tirer afin de ne pas risquer de blesser leurs alliées et assistèrent, impuissantes, à la première vague d’assaut.
Guidant Mertao d’une main, l’une de ses épées dans l’autre, Chloé évita volontairement les premiers rangs ennemis, s’enfonçant au cœur du bataillon avec une centaine de ses compagnes, dans l’intention de faire un maximum de dégâts à l’arrière, ce qui leur permettrait d’empêcher l’arrivée de troupes fraîches sur le champ de bataille, au cas où ils auraient mis au point la même stratégie qu’elles. Elle manqua de perdre l’équilibre lorsque l’étalon effectua un violent écart, lui épargnant de justesse la collision avec un cavalier arrivant au galop face à elle, mais elle parvint à se rétablir et, décrivant un vif arc de cercle du poignet, à trancher la gorge de son adversaire au passage. Quelques gouttes de sang tiède éclaboussèrent son visage, lui arrachant un cri sauvage. L’offensive avait bel et bien commencé.

*

Alexandre s’apprêtait à frapper une première fois lorsque, stupéfait, il vit l’immense cavalière brune qu’il visait l’éviter d’un habile revirement et le dépasser sans lui accorder la moindre attention. Momentanément distrait, il faillit prendre un coup fatal porté par une ennemie qui, elle, se focalisait entièrement sur lui. Se ressaisissant, il leva son épée juste à temps pour parer la dangereuse attaque, s’engageant dans un duel sans merci tout en observant du coin de l’œil les Adalantes qui s’infiltraient dans leurs rangs. Comprenant la tactique, il ne put s’empêcher d’admirer intérieurement leur stratégie, mais il revint vite à son propre combat, sachant que la moindre faute lui coûterait la vie. Il s’était attendu à rencontrer des adversaires à la hauteur, mais la puissance physique de la grande blonde qui assénait des coups aussi rapides qu’efficaces le surprenait. Parcellion lui épargna une blessure d’un bond en avant lorsque l’épée adverse se dirigea vers son flanc. Renonçant à faire demi-tour pour terminer ce duel, Alexandre avança jusqu’à la prochaine guerrière. Il marqua un temps d’hésitation en voyant son visage et en s’apercevant qu’elle sortait à peine de l’enfance, mais l’instinct prit le dessus sur la culpabilité. Elle eut le temps de le voir arriver, mais pas de réagir, et une première cavalière tomba, touchée au ventre. Le jeune homme sentit un sourire victorieux étirer ses lèvres avant de se concentrer de nouveau sur l’affrontement.

*

_Leïla, baisse-toi !
La géante eut tout juste le temps de se coucher sur l’encolure. Le cavalier qui avait tenté de l’atteindre, emporté par son élan, tomba et fut aussitôt piétiné par des sabots impitoyables. Leïla se releva et adressa un hochement de tête reconnaissant à Chloé qui ne la regardait déjà plus, engagée qu’elle l’était dans un nouveau combat. Cet adversaire-là ne lui résista pas plus longtemps que le dernier, et la petite blonde relança Mertao au galop avant de s’apercevoir qu’elle avait atteint l’arrière-garde et dépassé tous leurs ennemis. L’étalon pivota de lui-même sur ses postérieurs pour se relancer dans la bataille et Chloé put constater que plusieurs d’entre elles avaient réussi l’exploit et pouvaient désormais attaquer à revers. Lâchant les rênes, elle récupéra son poignard à la boucle près de sa cuisse et le lança d’un geste assuré. La lame s’enfonça jusqu’à la garde dans le dos d’un ennemi qui s’apprêtait à achever une Adalante tombée à terre. Elle reprit le contrôle de sa monture pour la diriger vers des cavaliers qui lui tournaient le dos. Elle frappa sans une hésitation, éliminant un à un, en une poignée de secondes, quatre adversaires inconscients du danger. Frapper ainsi par derrière n’était peut-être pas l’idéal d’un point de vue moral, mais c’était d’une efficacité redoutable, la stratégie permettant d’éviter les coups et les boucliers et de faire un maximum de dégâts sans s’épuiser.

*

Le jeune homme parvint à s’extraire de la zone d’affrontements le temps de jeter un coup d’œil sur la scène dans son ensemble. Alors que le rapport de forces était de quatre contre une au début du conflit, tant d’hommes étaient tombés que chaque Adalante n’avait plus affaire qu’à deux adversaires, ce qui ne semblait pas les inquiéter. Seuls quelques cadavres de femmes avaient rejoint ceux des cavaliers. Près de la moitié des survivants étaient descendu de cheval, volontairement ou sous la contrainte, et les duels se poursuivaient à pied alors que des centaines de chevaux désorientés tentaient de quitter le champ de bataille. Alexandre repéra son père à quelques pas, qui semblait sous le choc devant l’efficacité de leurs adversaires. Il savait ce qu’il pensait, ce qu’il regrettait, au milieu de la confusion générale. Lorsqu’ils avaient organisé le départ, presque un an plus tôt, ils avaient décidé qu’ils n’emporteraient ni cotte de maille ni armure, persuadés qu’ils l’étaient de ne pas avoir à combattre d’armée trop puissante et certains que les charges trop lourdes fatigueraient inutilement chevaux et cavaliers. Tous avaient été d’accord sur ce point, les explorateurs préférant se contenter de boucliers en guise de protection, et encore, lui-même avait préféré renoncer afin de gagner en mobilité. Les deux conflits qu’ils avaient connus au cours des derniers mois ne leur avaient pas fait regretter ce choix, ils les avaient remportés sans trop de difficultés, mais aujourd’hui… Alexandre secoua la tête et replongea dans la masse après moins de trois secondes de répit qui lui avaient suffit pour constater que les chances de remporter la victoire étaient en train de s’inverser.
Soudain, Parcellion évita un coup d’épée venu du sol en se cabrant. Le mouvement n’avait pas été aussi contrôlé qu’il aurait dû l’être, et l’étalon s’effondra sur le dos, manquant de peu d’écraser son cavalier. Monture et homme se redressèrent aussitôt sans aucun dommage, mais Alexandre savait qu’il n’aurait pas le temps de remonter en selle avant la prochaine attaque. Une Adalante lui donna raison en profitant de son souffle coupé par la chute pour se jeter sur lui, épée en avant et bouclier en forme de croissant de lune protégeant son flanc gauche. Il esquiva d’un pas chassé et attaqua dans la foulée, dirigeant la lame vers la cuisse qui s’était avancée vers lui. L’arme traversa la jambe de part en part, la femme tomba sur un genou avec un hurlement de douleur, mais alors qu’il s’apprêtait à donner le coup fatal, elle trouva la force de lever son bouclier pour le retenir et de lancer une nouvelle attaque. La brûlure de l’acier contre son flanc lui arracha un juron, mais il sut aussitôt que la blessure était superficielle. Etonnée d’avoir manqué, la quadragénaire se redressa en titubant. Il ne lui laissa pas le temps d’attaquer à nouveau, feignant un coup sur la droite pour l’inciter à écarter sa protection et profitant de cet instant d’inattention pour l’atteindre mortellement en plein cœur. Elle s’écroula sans un bruit.
Le visage de son frère passa à cet instant dans son champ de vision. Surpris de le voir lancer sa monture à l’opposée du combat, Alexandre le suivit du regard pour constater qu’il se dirigeait avec un groupe de quelques hommes vers plusieurs dizaines d’Adalantes qui, jusque là restées immobiles à cent pas de l’action principale, s’avançaient au grand galop. Ce coup risquait fort de leur être fatal.

*

Constatant que la majorité de leurs ennemis n’étaient plus en selle, Chloé sauta à terre et donna une grande claque sur la croupe de Mertao pour l’inciter à quitter la zone. L’étalon s’éloigna au galop et elle dégaina sa seconde épée. Un crâne chauve tout près attira son regard et elle songea à se jeter sur lui en constatant qu’il venait d’abattre l’une de ses alliées, qu’elle ne reconnut pas dans la tourmente, mais elle n’eut le temps de faire que deux pas dans sa direction avant de trouver sur sa route une grande brute qui balaya l’air de sa lame pour tenter de l’atteindre au ventre. Elle écarta l’arme d’un mouvement souple de la main droite et contre-attaqua de la gauche, prenant son adversaire par surprise. Il parvint tout de même à esquiver, et le choc lorsque son épée rencontra la sienne se répercuta jusque dans son épaule alors qu’elle s’y était préparée. Elle ne se rappelait pas avoir affronté un homme aussi fort physiquement, mais avec un peu de chance, sa carrure lui donnerait l’avantage. Il était trop lourd pour se mouvoir aussi vite qu’elle et trop grand pour se baisser si elle visait la tête. Entreprenant de l’épuiser, elle se mit à bouger le plus possible, adoptant une attitude défensive, attendant le bon moment pour frapper. Il se présenta plus tôt qu’elle ne l’aurait cru, le géant trébuchant sur un corps alors qu’il tentait de l’atteindre à l’épaule. Il dut faire un pas en avant pour conserver son équilibre, la dépassant, et sans perdre une seconde, elle planta une lame au milieu de son dos, lui arrachant un râle de souffrance. Il s’effondra en avant. Il n’était pas mort sur le coup, mais cela n’allait pas tarder, et elle n’avait pas le temps de l’achever, aussi l’abandonna-t-elle rapidement, à la recherche de sa prochaine cible.
Son regard tomba sur une silhouette familière et un affrontement tout proche. Avant qu’elle n’ait le temps de réaliser ce qui était en train de se passer, l’homme plongea son épée dans le ventre de l’Adalante. Chloé se mit à courir, bien qu’il soit beaucoup trop tard.
_Zaniria !
Lorsqu’elle arriva, les yeux de son amie perdaient déjà de leur éclat. La brune porta la main sur sa blessure. Comprenant qu’elle était condamnée, elle cessa de lutter contre son instinct et se laissa tomber en arrière, le mouvement lui parvenant comme au ralenti. Chloé aurait voulu se précipiter sur elle, l’accompagner dans ses derniers instants, mais du coin de l’œil, elle repéra l’homme qui venait de tuer l’une de ses plus proches amies. Il s’éloignait vers un autre combat, et elle décida que la vengeance était plus importante que tout à cet instant. Se lançant à sa poursuite, elle le rattrapa en quelques vigoureuses foulées. Lorsqu’il se retourna, elle eut un hoquet de surprise et s’interrompit une seconde.
_Bélicien.
_Alexandre aurait dû te tuer quand il en avait l’occasion.
Elle répondit à la provocation d’un coup puissant mais désordonné et réalisa qu’elle devait se reprendre, éliminer de son esprit la vision du sang coulant par la bouche de Zaniria et de ses paupières s’abaissant définitivement, pour ne se concentrer que sur l’épée de son ennemi. D’un effort incommensurable, elle y parvint, ses réflexes prenant le dessus sur sa peine et sa rage lui servant d’arme plutôt que de distraction. Lorsqu’il tenta d’abattre son épée sur sa tête, elle leva les siennes, les croisant devant elle, et poussa de toutes ses forces pour le faire reculer. Surpris par son énergie, il commit une erreur, infime mais fatale : en tentant de recentrer son arme, il découvrit son flanc droit. Aussitôt, elle se déplaça d’un pas vif de façon à se retrouver à ses côtés, et elle l’embrocha de biais, savourant la lueur surprise, puis douloureuse de son regard. Lorsqu’il tomba à genoux, elle retira son épée et souffla d’une voix haineuse à son oreille :
_Pour Zaniria.
D’un violent coup de pied dans son dos, elle le poussa en avant, et elle l’acheva en plantant sa lame dans sa nuque.

*

Au moment où Alexandre s’apprêtait à voler au secours du groupe de Valérian, dépassé par le nombre de cavalières fraîches qui venaient d’investir le champ de bataille, il repéra un combat apparemment perdu pour l’homme. Lorsqu’il s’aperçut qu’il s’agissait de Bélicien, il se précipita, espérant arriver à temps pour le soutenir. Mais il vit bientôt la petite silhouette remporter la victoire. Avec un cri de rage, il se jeta sur la jeune femme qui venait d’abattre son ami. Il porta un premier coup inutile puisqu’elle l’esquiva aisément, avertie par son hurlement. Elle se retourna pour lui faire face. Son prochain geste resta suspendu dans les airs, le choc le paralysant un instant.
_Chloé.
Elle haussa les sourcils, surprise par son hésitation, mais il se reprit aussitôt, ne voyant plus dans ces traits tâchés de sang que l’ennemie qui avait pris une vie qui lui était chère. Au second coup incohérent qu’il tenta de lui asséner, la jeune femme eut un sourire carnassier. Elle l’avait assez observé au cours de leurs diverses rencontres pour avoir repéré sa principale force : au combat, son rationalisme et son impassibilité devaient faire des ravages, elle en était persuadée, et elle avait redouté le moment de l’affronter pour ça, elle qui avait tendance à laisser ses émotions la contrôler. Mais rationalisme et impassibilité n’étaient plus de mise lorsqu’on venait de perdre un ami proche. En tuant Bélicien sous ses yeux, elle avait privé Alexandre de son meilleur atout, la victoire lui reviendrait, sans aucun doute. Elle évita facilement une troisième attaque et répliqua dans la foulée.
Il ne parvint pas à se mettre complètement hors de portée : la pointe de l’arme glissa sur sa pommette, juste sous son œil droit, et marqua sa joue en profondeur avant de butter contre l’os et d’interrompre sa course, son mouvement de recul instinctif ayant heureusement privé l’attaque de la puissance qui lui aurait permis de faire d’irréparables dégâts. Il sentit un filet de sang s’écouler et, conscient du désavantage que représentait son implication trop personnelle dans ce combat contre la meurtrière de Bélicien, tenta de se calmer et de bloquer la douleur physique pour frapper à nouveau. Il rencontra plus de succès cette fois, l’épée entaillant durement l’avant-bras de son adversaire. Savourant sa grimace, il la força à reculer d’un enchaînement imparable et parvint à la fatiguer assez pour qu’un violent coup sur la garde de son épée droite lui fasse lâcher l’arme.
Chloé poussa un cri de souffrance et de colère mêlées. Le principal inconvénient de son mode de combat favori était qu’il lui interdisait le port du bouclier, aussi devait-elle être particulièrement prudente dans ses parades, car elle était en permanence à découvert. Elle fit passer l’arme qui lui restait de sa main gauche à sa main droite, plus à l’aise de ce côté à présent que son bras était blessé, et reprit la situation en main, profitant de l’attitude trop assurée de son opposant, persuadé de vaincre maintenant qu’il avait réussi à la déstabiliser. D’une roulade, elle passa derrière lui et se releva d’un bond, de sorte qu’elle se retrouva en position d’avancer au lieu de subir. Comme elle l’avait anticipé, le fait qu’il soit gaucher la désavantageait largement, elle perdait une précieuse demi-seconde chaque fois qu’il portait un coup à analyser la meilleure façon de le parer.
Leur duel dura de longues minutes, chacun prenant l’avantage à tour de rôle, Chloé tentant d’ignorer le vacarme autour d’elle pour se fixer uniquement sur les forces et faiblesses d’Alexandre et pour repérer des failles dans sa défense parfaite, en vain. Après une parade maladroite, elle se retrouva soudain trop proche de lui pour pouvoir utiliser son épée. Il mit sa surprise à profit pour lui asséner un coup de coude. Sa lèvre inférieure éclata sous l’impact, un voile noir passa une seconde devant ses yeux, et le choc lui fit prendre un pas de recul.
Une haine dévorante animant son regard d’acier, le jeune homme tenta une attaque, efficace si elle réussissait, terriblement dangereuse pour lui si son adversaire réagissait assez vite. Ce fut le cas. Alors que son épée aurait dû se planter directement dans le cou de l’ennemie, elle parvint à se baisser à temps malgré la douleur du coup précédent. Déséquilibré, il bascula en avant et tomba lorsqu’elle profita de cette milliseconde de battement pour balancer un pied dans les siens. Sa main s’ouvrit par réflexe pour passer devant lui et amortir le choc, abandonnant sa prise sur l’arme. Il roula sur un corps et se retrouva allongé sur le dos alors que Chloé le surplombait de toute sa hauteur, dirigeant la lame vers son cœur.
La petite blonde eut un sourire, savourant sa victoire sur un ennemi particulièrement coriace, et leva l’épée pour porter le coup fatal, réalisant que ses paroles quelques jours plus tôt prenaient des allures de prophétie. Elle lui avait bien annoncé que si la guerre avait lieu, l’un d’eux serait tué par l’autre.
Cette pensée la ramena à leur rencontre hasardeuse la nuit où elle était venue repérer les lieux. A ce rire qui l’avait tant étonnée lorsque Mertao avait décidé de prendre un bain impromptu. Puis à la douceur de ses gestes quand il l’avait prise pour une femme blessée. A son demi-sourire alors qu’il plaisantait sur sa méconnaissance des hommes.
Elle rencontra involontairement son regard, lut le défi dans les iris gris-bleu, l’agressivité dans sa bouche déformée par une grimace, la résignation après avoir perdu ce combat.
Et soudain, elle perdit tout intérêt pour cette victoire, ne trouvant aucune gloire à abattre un homme désarmé, alors que cela ne lui avait jamais posé de problèmes par le passé. Avec un soupir, incapable de croire à ce qu’elle était en train de faire, elle secoua la tête et l’abandonna là, récupérant au passage sa deuxième épée, puis elle courut porter secours à Dahomé, assaillie par trois hommes déterminés.
Alexandre n’avait digéré ni sa défaite, ni sa stupéfaction lorsque la voix puissante de son père lui parvint par-dessus le brouhaha des armes et des cris :
_Repliez-vous !
Incertain de ce qu’il avait entendu, il se leva en tentant d’effacer du dos de la main le sang qui coulait sur sa joue, mais il réalisa qu’il avait bien compris lorsqu’il vit les soldats s’emparer au hasard des rênes des chevaux restés sur le champ de bataille, sauter en selle et les lancer au galop en direction des montagnes. Il venait de ramasser son épée et était sur le point de partir à la poursuite de la petite blonde, passant outre les ordres de Mykherm, lorsque Valérian arriva à sa hauteur, grimpé sur Parcellion. Son frère attrapa son bras en passant et tira si violemment qu’Alexandre n’eut d’autre choix que de se laisser hisser sur la croupe et de suivre le mouvement.
Comprenant qu’elles avaient remporté ce conflit, les Adalantes poussèrent des cris de joie. L’une d’elles lança aussitôt :
_Poursuivons-les !
Dahomé sembla approuver et venait de sauter sur sa monture, rapportée par Farciel, lorsque Chloé hurla :
_Non !
Leur enthousiasme aussitôt modéré, les guerrières stoppèrent leurs chevaux qui s’élançaient déjà sur les traces des vaincus. Chloé émit un sifflement en rangeant ses armes, Mertao arriva en quelques secondes. Elle prit appui sur son échine pour se hisser, laissa échapper un gémissement devant la douleur que le geste provoqua dans son bras gauche. Lorsqu’elle fut enfin installée, elle dut retenir l’étalon qui brûlait de prendre le galop pour l’amener achever leurs ennemis, et elle expliqua à ses amies qui la dévisageaient avec curiosité :
_Ils n’étaient pas tous là. Si nous les poursuivons, des hommes frais et prêts à se battre nous accueilleront au campement.
Dahomé pesa un instant le pour et le contre. Finalement, après un coup d’œil vers le soleil presque disparu à l’ouest, elle approuva :
_Nous n’avons plus la force de nous lancer dans une nouvelle bataille aujourd’hui. Rentrons.
La victoire était accablante, et leurs adversaires venaient de perdre un nombre considérable de combattants, c’était suffisant pour l’instant. La gorge serrée, Chloé jeta un coup d’œil vers le cadavre de Zaniria. Elle sentit une main se poser doucement sur son bras et se tourna vers Leïla. La grande brune lui offrit un sourire de réconfort qui aurait été plus efficace si ses yeux n’avaient pas été remplis de larmes. La jeune blonde porta la main à sa lèvre pour essuyer sommairement le sang qui coulait, puis elle finit par laisser Mertao suivre les autres membres de la tribu, le cœur lourd.

*

_Elles ne nous suivent pas.
Valérian jeta un coup d’œil derrière lui pour constater que son frère disait la vérité. Il autorisa alors Parcellion à ralentir, imité par ses compagnons. Dès que l’étalon repassa au pas, Alexandre se laissa glisser à terre et s’effondra aussitôt, tombant à genoux et plaçant une main sur le sol pour se retenir alors que l’autre appuyait sur sa blessure sanglante. Secoué de spasmes, il sentit son estomac se soulever et lutta contre la nausée en serrant les mâchoires si fort qu’il craignit un instant que ses dents n’éclatent. Inquiet, Valérian descendit à son tour pour l’examiner.
_Je ne te croyais pas si gravement blessé.
Le jeune homme le repoussa doucement.
_Je vais bien.
_Tu n’en as pas l’air.
_Bélicien…
Comprenant alors, Valérian hocha la tête en s’asseyant à côté de son frère pendant que les autres cavaliers se rassemblaient autour d’eux, pressés de faire une pause avant de remonter à cheval pour rejoindre leur camp.
_J’ai vu.
_Alexandre ! Nous devons parler !
Il poussa un grognement en reconnaissant la voix qui se rapprochait et son frère le soutint, l’aidant à se relever pour faire face au courroux de leur père. Le colosse se planta devant ses deux fils, plus impressionnant que jamais avec ses vêtements trempés de sang et ses yeux jetant des éclairs. Alexandre fit face, plantant son regard dans celui de Mykherm sans flancher.
_Tu ne nous as pas seulement caché la vérité, tu nous as menti ! Tu aurais dû nous dire à qui nous avions affaire !
Parfait. Il ne se sentait pas assez coupable comme ça, une leçon cruelle et injuste lui ferait le plus grand bien, pas de doute.
_Nous serions partis en guerre dans tous les cas, objecta-t-il, se forçant à garder son calme.
_Si nous avions su…
_Quoi ? Si vous aviez su quoi ? Qu’il s’agissait d’une armée de femmes ? Vous auriez été d’autant plus enthousiastes à l’idée de remporter une victoire facile.
Alexandre vit Valérian secouer discrètement la tête lorsqu’il perçut le défi dans sa voix, et sut instinctivement ce qu’il pensait. Il était persuadé que son frère était d’accord avec lui sur ce point, personne ne pouvait nier ce fait, mais sa réaction face à la colère de Mykherm n’était pas la bonne, il en avait conscience. Quand son père s’emportait ainsi, quelle qu’en soit la raison, les seules bonnes réponses étaient « oui » et « je suis désolé ». L’argumentation venait ensuite, une fois la tempête apaisée. Le provoquer ne mènerait à rien, et cela ne le soulagerait pas non plus. Ce qui ne l’empêcha pas d’ajouter :
_Rejette la faute sur moi autant que tu le souhaites. C’est ta fierté qui nous a menés là.
Alexandre ne vit pas venir le poing qui s’abattit sur lui, et de toute façon il n’aurait pas cherché à l’éviter. Voilà qui équilibrait les choses, il avait à présent aussi mal à la joue gauche qu’à la joue droite. Surpris, les autres survivants sursautèrent et retinrent leur souffle, attendant la suite.
_Tu as voulu les affronter pour prouver ta légitimité en tant que chef, quand ta raison te hurlait de lever le camp, insista le jeune homme, conscient de s’accrocher à cet argument pour ne pas avoir à s’attarder sur la mort de son ami.
_Tes mensonges ont coûté la vie à des milliers de soldats ! Ils ont coûté la vie à Bélicien !
Une rage incontrôlable s’empara de lui, submergeant la douleur, la fatigue et la peine, et avant d’avoir eu le temps de s’en empêcher, Alexandre décrocha un coup dans la mâchoire de son père. Valérian intervint aussitôt, connaissant d’avance la réaction de Mykherm. Il fit signe à Kaliastre qui s’était approché, souhaitant lui aussi empêcher la situation de dégénérer. Le blond passa derrière leur chef et lui retint fermement les bras dans le dos alors que le brun s’interposait entre les deux hommes, tournant le dos à son frère et observant leur père. Il rappela d’une voix calme :
_Si cela n’avait tenu qu’à Alexandre, cette bataille n’aurait jamais eu lieu. Tu ne peux pas lui reprocher ce massacre.
_Insinuerais-tu que je suis responsable ?
Valérian secoua la tête dans un geste d’apaisement.
_Je dis juste que le fait qu’il nous ait caché la véritable nature de nos adversaires n’est pour rien dans cette défaite. Nous le savons tous.
Quelques soldats acquiescèrent en silence, mais la plupart chuchotèrent leur désaccord. Alexandre était reconnaissant envers son frère pour le soutien qu’il lui apportait, mais il savait que cela ne servirait pas à grand-chose. Tous avaient perdu des proches aujourd’hui, et tous avaient besoin de trouver un coupable. Comme aucun n’oserait défier ouvertement leur chef, il était tout désigné. Et puis… Ils avaient presque tous souhaité ce conflit, admettre qu’ils n’auraient pas dû se lancer ainsi, c’était admettre qu’ils avaient tous leur part de responsabilité dans cette hécatombe.
Légèrement rasséréné, le colosse se dégagea de l’étreinte trop serrée de Kaliastre pour s’approcher d’Alexandre, mais son fils aîné se redressa devant lui, le mettant au défi d’oser accuser son cadet une fois de plus. Le jeune chauve posa une main sur l’épaule de son frère et le remercia d’un maigre sourire avant de lui faire signe de s’écarter. Il tenait à régler cette histoire lui-même. Les deux hommes se défièrent du regard pendant d’interminables secondes, aucun ne cédant du terrain. Enfin, Mykherm lâcha simplement :
_Et maintenant ?
Kaliastre prit les choses en main, sentant que malgré cette accalmie temporaire, les échanges ne resteraient pas longtemps cordiaux entre le père et ses fils. Il répondit donc pour Alexandre :
_Nous devons rentrer soigner les blessés. Puis il nous faudra récupérer les corps afin de leur offrir des funérailles décentes. Pour la suite, nous aviserons.
_Nous laisseront-elles enterrer nos morts ? demanda un soldat blessé à la jambe par une flèche.
Valérian consulta du regard son frère qui, comprenant la question, lui donna d’un hochement de tête l’autorisation de s’exprimer à sa place. Alors il annonça en s’avançant :
_Nous irons leur parler.
_Pour leur dire quoi ? Les supplier de ne pas nous attaquer lorsque nous ramasserons les cadavres ? Nous ne savons même pas où elles sont, protesta Mykherm.
_Je pense le savoir, contra Alexandre. Et Chloé sait que nous avons encore des hommes en réserve, c’est sans doute la raison pour laquelle elles ne nous ont pas pris en chasse. Si nous y allons tout de suite, elles seront obligées d’accepter : elles ne peuvent pas se permettre un affrontement contre un millier de soldats reposés, et c’est ce qui arrivera si elles nous refusent ce droit.
_Es-tu en état de voyager ? s’inquiéta Kaliastre. C’est plus qu’une égratignure.
Alexandre haussa les épaules. Mais quand Valérian posa les doigts sur son flanc meurtri, il ne put s’empêcher de réagir en s’éloignant d’un sursaut, prouvant à tous que la douleur était encore vivace bien que le sang ait cessé de couler. Il insista pourtant :
_Je suis le seul à savoir où les chercher.
_Et le seul à qui elles accepteront probablement de parler, renchérit Valérian, peu enthousiaste à l’idée d’imposer une longue chevauchée à son frère dans son état, mais ne voyant pas vraiment d’autre solution.
_Très bien. Si vous n’êtes pas de retour avant demain soir, nous vous considérerons comme morts et nous reprendrons les hostilités.
Alexandre et Valérian validèrent ce plan d’un acquiescement. Kaliastre confia son cheval au grand brun, acceptant de partager la monture d’un autre soldat pour le retour au campement, et Alexandre enfourcha Parcellion avec une grimace. Sans accorder un regard à leur père, les deux hommes firent demi-tour. Ils chevauchèrent en silence le temps de s’éloigner suffisamment pour pouvoir parler sans être entendus. Après quelques minutes au cours desquelles le soleil rougeoyant continua à décliner jusqu’à disparaître complètement, Alexandre prit la parole, la gorge nouée par l’épuisement et les émotions de la journée.
_Merci pour ton soutien face à Père. Je sais que…
_Oublie ça. Il cherchait quelqu’un à blâmer et il était injuste que cela tombe sur toi. J’espère que tu sais que tu n’es pas responsable de la mort de Bélicien. Cela dit, tu aurais effectivement dû nous parler des Adalantes.
_Je leur avais donné ma parole.
Valérian fronça les sourcils en se tournant vers son frère, les morts et la fatigue le privant pour une fois de son sens de la dérision.
_Que s’est-il passé, Alexandre ? Que se passe-t-il avec Chloé ?
_Rien.
Au silence sceptique qui accueillit sa réponse, Alexandre poussa un soupir et expliqua :
_Rien, je t’assure. C’est juste… ce peuple m’intrigue. J’aurais voulu apprendre à les connaître plutôt que de les combattre.
_Je sais. Je te connais. Mais tu ne peux pas laisser ces sentiments…
_Cette curiosité, corrigea-t-il.
_Tu ne peux pas laisser cette curiosité obscurcir ton jugement. Elles sont devenues nos ennemies. J’aimerais aussi qu’il en soit autrement, mais nous ne pouvons plus changer le cours des choses.
Alexandre ne répondit pas tout de suite, méditant sur les paroles de son aîné. Au bout d’un long moment, il lâcha :
_C’est elle qui a tué Bélicien. Chloé.
_Je l’ai vue, oui. J’ai aussi vu qu’elle t’avait laissé la vie sauve. Pourquoi crois-tu qu’elle l’ait fait ?
_Je l’ignore.
Un silence songeur les enveloppa, jusqu’à ce que Valérian demande brusquement, un sourire contenu dans la voix :
_Tu ne sais pas où elles sont, n’est-ce pas ?
Alexandre émit un rire.
_Aucune idée, avoua-t-il. Je les soupçonne de s’être établies près de la rivière, je pense qu’il nous suffira de la longer pour les trouver. Si ce n’est pas le cas, nous pourrons toujours les suivre à la trace.
_Je sens que Fester va nous manquer.

*

Soulagée de s’être débarrassée de la sueur et des traces de sang, Chloé jaillit des flots avec un soupir de contentement. Alors que ses compagnes avaient préféré la rapidité pour se laver, se faisant simplement renverser sur le corps des seaux d’eau claire, Chloé s’était éloignée du camp pour aller nager quelques minutes, appréciant l’immersion complète dans l’élément liquide. Il faisait nuit à présent, et elle commençait tout juste à pouvoir repenser aux événements de l’après-midi sans avoir envie de hurler ou de fondre en larmes. Lorsqu’elles partaient en guerre, elles savaient toujours que toutes n’en reviendraient pas, mais le décès de Zaniria la touchait particulièrement. Elle, Leïla et Chloé étaient inséparables depuis l’enfance. Elles avaient été rapprochées par un tragique point commun : leurs mères avaient trouvé la mort au cours de la même bataille, dix-huit ans plus tôt. Dahomé les avait alors prises sous son aile, et si tous les membres de la tribu se considéraient comme des sœurs, c’était d’autant plus vrai pour elles, qui avaient commis les mêmes bêtises, comploté ensemble avec espièglerie pour échapper aux premiers entraînements fastidieux, découvert en même temps les responsabilités qu’elles auraient à assumer, pleuré chaque année à la même date la disparition de ces femmes qu’elles n’avaient pas eu le temps de connaître.
Chloé secoua la tête pour en chasser les souvenirs trop heureux et écarter une goutte d’eau qui lui chatouillait le nez. Elle s’enveloppa dans un long drap sombre le temps de sécher, assise dans l’herbe, observant la lune qui lui paraissait aujourd’hui plus mélancolique que complice. Elle s’assura que la bande de tissu qui lui entourait l’avant-bras était bien en place, puis elle enfila ses vêtements, savourant avec bonheur le luxe d’une tenue de rechange apportée par Leïla lorsqu’elle avait rejoint leur campement temporaire avec les renforts quelques jours plus tôt. Un bruit de pas l’avertit d’une approche alors qu’elle finissait tout juste de s’habiller.
_Il faut que je te parle, annonça la voix de la grande brune dans son dos.
Chloé sourit à son apparition et se retourna, mais sa mine enjouée s’évanouit lorsqu’elle rencontra le regard de son amie et comprit que ce qu’elle avait à lui dire n’avait probablement rien de plaisant.
_Que se passe-t-il ?
_Je n’ai rien voulu dire devant les autres tant que je n’étais pas sûre de ce que j’avais vu.
Elle marqua une pause, hésitant à continuer, avant de demander enfin, la regardant droit dans les yeux comme pour la sonder :
_As-tu laissé la vie sauve à un ennemi ?
Chloé déglutit difficilement. Elle avait espéré que son instant de faiblesse passerait inaperçu, et lorsque personne ne lui en avait parlé sur le chemin du retour, elle s’était persuadée qu’elle avait eu de la chance. Elle fut un instant tentée de mentir, mais elle avait besoin de parler de ce qui s’était passé pour tenter de le comprendre elle-même, et s’il y avait une seule personne à qui elle pouvait se confier, c’était Leïla. Du moins l’espérait-elle. Eprouvant brusquement des difficultés à articuler par-dessus la boule dans sa gorge, elle acquiesça sans un mot. Perturbée par l’aveu, la géante mit une seconde à se remettre.
_Qu’est-ce qui t’a pris ?
_Je ne sais pas.
Sa voix sonnait faible à ses propres oreilles.
_Tu as épargné un homme sur le champ de bataille ! s’emporta alors son amie. Cette trahison n’est acceptable que s’il s’agissait du père de tes futurs enfants. L’est-il ? L’est-il ? insista-t-elle d’une voix plus puissante en lui saisissant le bras lorsque Chloé fit mine de l’ignorer.
_Non, avoua-t-elle alors. Ce n’est pas lui.
_Alors pourquoi ?
_C’était Alexandre.
_Cela ne répond pas à ma question.
_Non, je sais. Je n’ai aucune réponse à te donner.
_Tu ne peux pas refuser de m’expliquer !
_Ce n’est pas un refus. Je n’ai honnêtement pas de réponse. J’ignore pourquoi je l’ai laissé vivre. Je n’avais qu’un geste à faire, mais je ne l’ai pas fait.
_Chloé…
La petite blonde poussa un soupir et entreprit de natter ses cheveux mouillés, cherchant à occuper ses mains pour se donner une contenance.
_Je l’avais repéré sur le champ de bataille. C’est un combattant exceptionnel et il a tué plusieurs des nôtres. Tu l’avais à ta merci, tu aurais pu nous donner un avantage considérable pour la prochaine fois si tu avais seulement abaissé ton épée.
Chloé ne répondit pas. C’était un aspect qu’elle n’avait pas pris en compte sur le moment, mais qui la torturait depuis que la folie du combat était retombée. Leïla avait raison. D’un simple mouvement, elle aurait pu priver leurs ennemis de l’un de leurs meilleurs soldats. Elle regrettait déjà son choix, mais elle le regretterait probablement plus encore lorsqu’elles affronteraient les cavaliers de nouveau et qu’elle verrait Alexandre ôter la vie à certaines de ses amies.
_As-tu l’intention de me dénoncer ? demanda-t-elle d’un ton résigné, persuadée qu’elle devrait assumer la responsabilité de ses actions en se présentant devant le Conseil réuni.
_Je ne peux pas faire ça.
Surprise, Chloé releva vivement la tête pour contempler son amie.
_La perte de Zaniria est bien assez douloureuse, ton exil n’arrangerait rien, et je suis convaincue que si c’était à refaire, tu agirais différemment.
_J’aimerais en être aussi sûre que toi.
_Chloé ?
Elle se passa une main sur le visage, tentant de reprendre ses esprits pour mettre des mots sur ce qu’elle ressentait. Elle voulait sincèrement expliquer à son amie ce qui s’était passé, lui dire pourquoi elle avait épargné Alexandre, et pourquoi malgré le doute et le remords, elle savait qu’elle prendrait la même décision si on l’autorisait à remonter le temps pour modifier son choix.
_Ne remets-tu jamais en question tout ce qu’on nous a appris ?
_Jamais sur le champ de bataille. Ce qu’on nous a appris est la vérité.
_Et si ça ne l’était pas ?
Sentant les protestations venir, Chloé leva une main, lui faisant signe de la laisser continuer.
_J’ai parlé avec Alexandre. Ensemble, nous avons tenté d’éviter cette guerre. Pourquoi aurait-il fait ça s’il est aussi monstrueux que les hommes sont censés l’être ?
_Rien ne prouve qu’il t’ait dit la vérité. Il peut très bien t’avoir trompée en te faisant croire qu’il convaincrait ses amis de ne pas attaquer, puis s’être précipité vers eux pour leur faire miroiter une victoire facile sur une armée de guerrières.
_Je n’en crois rien. Ils étaient tous stupéfaits d’avoir affaire à des femmes.
_Tu ne peux pas faire confiance à un homme ! Aurais-tu oublié qu’il t’a faite suivre ?
_Je lui avais donné toutes les raisons de se méfier de moi. Dans les mêmes circonstances, nous aurions agit de la même façon. Non, oublie ça. Dans les mêmes circonstances, nous aurions massacré l’émissaire avant même d’écouter ce qu’il avait à nous dire !
Leïla ne trouva rien à répondre. Chloé fixa ses armes autour de sa taille et prit la direction du camp, son amie l’imitant en silence. Juste avant d’arriver, Leïla s’arrêta et recommanda :
_Ecoute, je te protégerai quoi que tu fasses, tu le sais. Mais tu dois être prudente. Comme tous les hommes, celui-ci est dangereux, et je ne comprends pas que tu le défendes ainsi.
_Je ne le défends pas. J’essaie juste de découvrir si toutes nos croyances sont basées sur de fausses perceptions. Merci, Leïla.
_Tâche aussi d’être plus discrète. Si la tribu soupçonne ne serait-ce que la moitié de ce que tu m’as dit ce soir…
_Je sais.
_Chloé ! Leïla ! Venez vite !
Surprise par l’excitation évidente de l’imperturbable Farciel, les deux amies se regardèrent une seconde avant de se mettre à courir pour la rejoindre, puis la suivre alors qu’elle les guidait au pas de course. Arrivées de l’autre côté du camp, elles s’arrêtèrent net. La petite blonde se reprit rapidement et s’approcha des deux cavaliers qui avaient fait leur apparition. Elle fit signe à la dizaine d’archères qui s’étaient rassemblées autour d’eux de baisser leurs armes et se planta devant l’étalon blanc en sortant une épée de son fourreau. Alors qu’Alexandre et Valérian descendaient de cheval, elle ordonna à l’Adalante la plus proche d’elle :
_Eléa, lance une patrouille dans la direction d’où ils sont arrivés, au cas où leur armée les suivrait. Et avertissez Dahomé.
Elle n’avait aucun droit de prendre la direction des opérations, c’était à Jelovi d’endosser ce rôle lorsque leur chef n’était pas disponible, mais la quinquagénaire, blonde elle aussi, ne lui opposa pas la moindre résistance, sachant que Chloé était la plus à même de régler ce problème étant donné ses précédents contacts avec leurs ennemis.
_Nous sommes seuls.
_Je te crois sur parole, ironisa Chloé en faisant signe à ses camarades d’ignorer le guerrier brun pour suivre ses ordres. Vos armes.
Les deux hommes obéirent sans un mot, laissant tomber leurs épées.
_La dague aussi.
Alexandre eut un sourire en coin en récupérant le poignard orné de deux rubis à sa ceinture pour le lui remettre, le tenant par la lame. Dahomé fit son apparition à cet instant, visiblement stupéfaite par la présence de deux hommes dans leur camp. Avant qu’elle n’ait eu le temps de prendre la parole, Alexandre annonça :
_Nous souhaitons parler à Chloé.
_Parle.
_En privé.
Des rires s’élevèrent dans les rangs à l’incongruité de la requête. Chloé sentit ses muscles se contracter. Elle n’avait pas le choix, si elle le laissait s’exprimer devant la tribu et qu’il faisait allusion au fait qu’elle lui avait laissé la vie sauve… C’était une information qu’elle préférait garder aussi secrète que possible.
_Leïla vient avec nous, exigea-t-elle simplement.
Alexandre accepta d’un signe, mettant au défi les autres Adalantes de contredire leur compagne en les observant calmement. La jeune blonde se tourna vers Dahomé qui, les sourcils froncés, lui donna tout de même son accord d’un geste de la main. La géante brune se saisit de son épée alors que Farciel prenait les rênes des deux chevaux. Puis Alexandre, Valérian, Chloé et Leïla s’éloignèrent assez pour pouvoir parler en toute discrétion. Lorsqu’elles s’estimèrent suffisamment loin, les Adalantes levèrent leurs armes d’un même geste, chacune menaçant l’un de leurs ennemis, les lames à un souffle de leur cou.
_Que voulez-vous ?
_Nous sommes venus négocier une trêve, commença Valérian, ne faisant pas confiance à son frère pour garder son calme face à la meurtrière de Bélicien.
Chloé lâcha un rire sans joie.
_Bien sûr, la paix vous intéresse maintenant que vous savez que nous sommes de taille à vous battre.
Les deux hommes ignorèrent la provocation.
_Nous voulons pouvoir récupérer nos morts avec la certitude que vous n’en profiterez pas pour attaquer.
_Pourquoi accepterions-nous ? s’enquit Leïla.
_Etes-vous prêtes à repartir en guerre dès demain contre des troupes fraîches ? riposta Valérian.
Les jeunes femmes échangèrent un coup d’œil. Elles savaient l’une comme l’autre que malgré la victoire écrasante, leur tribu avait besoin de se ressourcer, et que leurs blessées avaient besoin de temps pour se remettre. A l’heure actuelle, elles disposaient d’à peine plus de six cents guerrières totalement aptes au combat, et ces guerrières étaient épuisées et distraites par la disparition des quelques dizaines de camarades tombées. Finalement, Chloé céda du terrain et le signala en abaissant son arme.
_Si nous parvenons à convaincre la tribu, l’accord fonctionnera dans les deux sens.
_Bien sûr. Il y a autre chose.
Un haussement de sourcils intrigué incita Valérian à continuer. Il consulta toutefois son frère d’un regard avant d’annoncer leur demande. C’était une décision qu’ils avaient prise sur le chemin, sans prendre la peine d’en parler d’abord à leur groupe, et ils étaient à peu près persuadés que les Adalantes refuseraient, mais ils pensaient que cela valait la peine d’essayer.
_Laissez-nous occuper ces terres pour quelques mois.
Leïla éclata de rire en secouant la tête. Mais, plongeant son regard dans celui d’Alexandre, Chloé réalisa que la requête était sérieuse. Le jeune homme prit alors la parole pour la première fois depuis qu’ils s’étaient isolés, espérant que la mort de son amie et la haine qu’elle éprouvait désormais probablement à l’égard du groupe d’explorateurs n’avaient rien changé aux sentiments profonds de la petite blonde concernant ces affrontements.
_Nous avons perdu des centaines d’hommes au combat, nos effectifs sont aujourd’hui suffisamment réduits pour permettre à nos deux peuples d’exploiter les richesses du territoire sans les épuiser.
_Puis vous repartirez comme prévu et vous pourrez révéler au monde que les Adalantes existent, ce qui déclenchera une hystérie massive et nous privera de la sécurité du secret.
_Nous garderons votre secret, réagit aussitôt Valérian.
_Même si j’étais prête à vous faire confiance à tous les deux sur ce point, vous ne pourriez nous garantir le silence de tout votre groupe.
_Tu m’as bien dit que d’après toi, une poignée de survivants ne représentait pas un danger.
Avant que Chloé puisse répondre que la tribu ne la suivrait pas si elle avançait cet argument, Leïla se mêla de la conversation :
_Une condition.
Surprise par son intervention, son amie se tourna vers elle avec une moue interrogatrice. Leïla abaissa son épée à son tour et s’approcha du grand brun pour le regarder dans les yeux. Après quelques secondes d’un silence tendu, elle déclara :
_Je vais avoir besoin de ton aide.
Chloé laissa échapper une exclamation étranglée. Jamais une Adalante n’admettait avoir besoin de l’aide d’un homme… sauf pour un détail. Le seul pour lequel elles étaient bien obligées d’avoir recours à un spécimen masculin. Sous le choc, elle parvint seulement à prononcer :
_Lui ?
Leïla acquiesça sans quitter Valérian des yeux, ses lèvres plus fines que jamais alors qu’elle serrait les mâchoires dans une grimace résolue. Totalement perdus, les deux hommes attendirent une explication qui ne vint pas. Finalement, Alexandre s’avança et parla pour son frère, toujours occupé à affronter du regard l’Adalante aux cheveux courts presque aussi grande que lui.
_Lui, quoi ?
L’ignorant, Chloé s’adressa à son amie.
_Leïla, ce sont nos adversaires.
_Crois-tu que je l’ignore ? Cela n’a aucune importance, tu le sais bien. C’est une question purement pratique sur laquelle le ressentiment personnel n’a aucune prise.
Vexé, Valérian haussa les sourcils, plus préoccupé par l’insulte que par l’étrangeté de la discussion :
_Ressentiment personnel ?
Une fois de plus, l’homme fut ignoré alors que Leïla continuait, acceptant enfin de se tourner vers son amie :
_D’après tes dires, il reste au moins mille hommes valides dans leur camp, sans compter les survivants d’aujourd’hui. Il s’agit là de plus de deux milliers de reproducteurs potentiels.
_Reproducteurs ?
Chloé aurait probablement éclaté de rire à la moue confuse et choquée d’Alexandre, si elle n’avait été occupée à considérer la déduction de Leïla. Elle se mordit la lèvre machinalement, grimaça en se rappelant qu’elle était blessée à cet endroit et remarqua d’une voix songeuse, ne s’adressant à personne en particulier :
_C’est probablement le seul moyen de les convaincre…
_Même Dahomé ne pourra nier la logique d’un tel accord.
_J’aimerais savoir de quel accord nous sommes en train de parler, intervint Valérian, qui sentait qu’il était concerné au premier plan sans savoir pourquoi.
Chloé daigna enfin leur expliquer :
_Il nous faut des enfants.
_Oui, le terme "reproducteurs" nous avait mis sur la voie. Que suggérez-vous, au juste ?
_C’est simple. En échange de votre droit à rester ici, vous devrez féconder les femmes qui le souhaitent.
_Laissez-moi résumer. Vous êtes prêtes à nous laisser occuper ces terres… à condition que nous ayons des relations sexuelles avec vous ?
Aux acquiescements simultanés des Adalantes, les deux frères échangèrent un regard incrédule. Valérian lâcha dans un sourire perplexe :
_Personnellement, je suis pour.
_Pas seulement vous deux, précisa Leïla. Vous devez comprendre comment fonctionne notre mode de reproduction. Chaque Adalante en âge d’avoir des enfants rencontrera tout votre groupe et jettera son dévolu sur l’homme qui lui correspond le mieux en termes de complémentarité.
_Comment choisissez-vous ?
_C’est une question d’instinct, notre corps nous dicte qui est le plus adapté à nos besoins. Avec tant d’hommes à notre disposition, nous avons la quasi-certitude que toutes les femmes qui le doivent trouveront un partenaire approprié. A titre d’exemple, tu es un reproducteur compatible avec moi, ajouta-t-elle avec un reniflement dédaigneux à l’intention de Valérian.
Un souvenir lui revenant soudain, Alexandre ignora la stupéfaction de son frère pour dévisager la petite blonde.
_Tu m’as dit que tu avais rencontré le père de tes futurs enfants.
_C’est exact.
Leïla lui jeta un regard noir pour lui avoir caché cette information jusque là.
_Qui est-ce ? demanda le jeune homme, curieux.
Chloé eut un sourire énigmatique, mais ne répondit pas. Passant outre la frustration d’Alexandre face à ce nouveau mystère, Valérian annonça :
_Nous allons rentrer faire part de cette proposition aux autres.
_De notre côté, nous tenterons de convaincre la tribu. Si les deux clans acceptent, notre chef devra rencontrer le vôtre afin de régler les détails.
_Convenons d’un rendez-vous en terrain neutre.
_Le champ de bataille, décréta aussitôt Leïla. Ainsi, même si l’accord est refusé, nous serons sur place pour récupérer les corps des victimes.
_Les deux armées au complet ?
_Hors de question. La vue des cadavres et l’effet de groupe attiseraient la soif de vengeance. Cinquante chevaux de chaque côté, pas un de plus.
_D’après nos premières estimations, nous avons perdu près de trois mille hommes. Même avec les charrettes, il nous faudra plus de cinquante chevaux pour les ramener au camp.
Chloé haussa les épaules, indifférente à leurs problèmes techniques.
_Vous ferez plusieurs allers-retours. C’est à prendre ou à laisser. Disons demain, le plus tôt possible. Si nous attendons trop, les charognards et la chaleur s’occuperont des cadavres avant nous.
Après une hésitation, Valérian hocha la tête, puis il suivit Leïla qui revenait vers le camp afin d’aller chercher leurs montures. Alexandre et Chloé restèrent un long moment à se regarder dans les yeux, la haine clairement lisible dans ceux du jeune homme à présent que la discussion logique était terminée et qu’il revoyait en un flash aveuglant l’épée de l’Adalante déchirer la nuque de l’un de ses plus chers amis. Sa voix était rauque, emplie de souffrance tout autant que d’agressivité, lorsqu’il lâcha finalement :
_Tu n’aurais pas dû m’épargner. Je n’aurais pas hésité à te tuer.
_Si tu en avais eu l’occasion, cracha-t-elle, une lueur de défi dans le regard alors qu’elle lui rappelait sa cuisante défaite lors de leur face à face.
Serrant les poings à s’en faire blanchir les phalanges, il réussit à ne pas répondre à l’évidente provocation.
_Bélicien était…
_Bélicien a tué l’une de mes amies. J’ai tué Bélicien. Fin de l’histoire. Maintenant, à moins que tu ne tiennes à relancer cette guerre, il te faut oublier ça.
_L’oublieras-tu ?
_Jamais. Mais je suis capable de faire mon deuil.
_Contrairement à toi, je n’ai pas eu ma vengeance.
_Et si tout se passe comme nous l’espérons, tu ne l’auras pas. Sois simplement reconnaissant de ne pas être un reproducteur compatible avec moi, cela t’évitera d’avoir à me supporter plus longtemps que le nécessaire.
Résigné, il hocha la tête et changea de sujet, désireux de remplir le silence en attendant le retour de son frère.
_Quelques combattantes avaient à peine seize ans.
_C’est l’âge auquel nous sommes autorisées à prendre les armes en dehors de l’entraînement, expliqua-t-elle. Jusqu’à aujourd’hui, certaines de ces filles ne connaissaient du champ de bataille que ce que nous leur en avions raconté.
Alexandre ferma les yeux un instant, luttant contre la culpabilité alors qu’il revoyait le regard de l’adolescente qu’il avait tuée d’un coup d’épée dans les entrailles.
_Ne t’attarde pas sur leur âge, recommanda Chloé d’une voix dure, refusant d’être témoin d’un signe de plus de son humanité. Nous sommes tout aussi dangereuses à seize ans qu’à trente.
_Pourquoi m’as-tu laissé la vie ?
_Par pitié, répliqua-t-elle aussitôt. Tu étais si pathétique allongé là que je n’ai pas trouvé le courage de t’achever.
_Mensonge.
Elle haussa les sourcils en laissant un sourire supérieur se dessiner sur ses lèvres.
_Prétends-tu connaître la vraie raison ? demanda-t-elle, curieuse de voir s’il avait une idée de ce qui avait retenu son geste alors qu’elle-même l’ignorait.
_Non, reconnut-il. J’ai…
Il fut interrompu par le retour de son frère, encadré par les deux montures et suivi par la guerrière brune que Chloé avait désignée sous le nom de Leïla, portant leurs armes à la main. Chloé lui rendit sa dague et s’écarta alors que leurs adversaires remontaient en selle après avoir récupéré leurs épées. Elle remarqua la discrète grimace d’Alexandre au mouvement qui réveilla la blessure au niveau de ses cotes et félicita mentalement la guerrière qui avait réussi à le toucher ainsi, qui qu’elle soit. Mais elle réalisa aussi que cela présentait un inconvénient majeur pour elles à ce stade.
_Attendez. Vous allez devoir chevaucher une bonne partie de la nuit pour rejoindre votre camp et vous avez besoin de repos. Je suppose que vous ne ferez pas partie du groupe qui viendra à notre rencontre demain ?
_Probablement pas, confirma Valérian.
Comprenant l’objection qu’allait formuler son amie, Leïla la devança, se fiant entièrement à l’instinct de Chloé contre ce que lui dictait le sien :
_Nous sommes à peu près convaincues de votre bonne foi, prononça-t-elle avec un ressentiment évident, mais nous ne pouvons pas faire confiance à vos compagnons.
Alexandre hocha la tête. Il aurait peut-être dû défendre l’honneur de ce groupe auquel il appartenait, mais la vérité, c’était qu’il n’était pas sûr non plus de leur fiabilité dans ces circonstances. La rancœur et surtout l’humiliation d’avoir été écrasés par des femmes, inférieures en nombre de surcroît, seraient difficiles à surmonter, et une réaction violente était à prévoir lorsqu’ils constateraient de nouveau l’étendue des dégâts. Il aurait préféré venir lui-même au rendez-vous pour pouvoir contrôler la situation, mais il savait reconnaître les limites de ses forces, et il les avait déjà presque dépassées, il serait aussi inutile que stupide de se mettre en danger pour une mission qu’il pouvait confier à un autre. Alors il proposa :
_Je vous enverrai Fester et Kaliastre. J’ai une confiance totale en eux et Chloé les connaît.
_Fester est blessé, rappela Valérian.
_Je le crois en état de chevaucher, et il est l’une des rares personnes capables d’imposer son autorité à un groupe de cinquante cavaliers.
_Parfait, approuva la petite blonde. Je serai présente avec Leïla, et Dahomé, notre guide, nous accompagnera sûrement. Votre père devrait venir, cela leur permettra de négocier les termes de la trêve.
Il était grand temps en effet que les échanges entre leurs camps passent par leurs chefs plutôt que d’être confiés à des membres des groupes qui n’avaient officiellement aucune légitimité en ce qui concernait la prise de décisions collectives.
_Je viendrai aussi, décida le grand brun.
_Valérian, tu as besoin de repos tout autant que moi.
_Je n’ai pas été blessé comme un débutant, moi, railla son aîné. Et tu sais que quelqu’un devra maîtriser Père s’il entre dans l’une de ses célèbres colères. Fester et Kaliastre sont de bons meneurs d’hommes, mais ils ne le connaissent pas comme nous.
_C’est décidé, conclut Chloé.
Alors que les deux frères s’apprêtaient à s’éloigner, elle lança d’un ton moqueur, incapable de résister à une pique facile :
_Soigne-moi ces entailles, Alexandre. Si je dois t’affronter de nouveau, je te veux au meilleur de ta forme.
Un rire lui échappa avant qu’il n’ait le temps de se maîtriser et il répondit du tac au tac :
_De mon côté, j’attendrai que ton bras guérisse avant d’attaquer, c’est une promesse.
Elle réprima de justesse une brusque envie de lui tirer la langue.

*

A suivre...
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:24

Citation :
Sixpence : Boooooon, ça commence lourd ce chapitre !!! J’aime ça d’ailleurs, les stratégies mises au point sont bonnes !
J’adore comment tu décris le combat en vision double, c’est très intéressant et alors c’est très simple de complètement se plonger dans le récit, je visualise très bien, bravoooo.
En tout cas c’est une bonne occasion de montrer que les Adalantes sont en effet très fortes et que l’ennemi les a bien sous-estimées. Ils le regrettent déjà ça se sent au petit passage sur Alexandre qui observe brièvement son père.
Haaaa, Belicien ! Je sais pas pourquoi mais je sentais qu’il faisait parti de ces personnages crées pour être zigouillés ! Elle est sans pitié Chloé s’est assez impressionnant quand même, elle a la rage dans le sang comme on dit et elle est très attachée à son peuple, normal quoi hein mais de là à penser à se venger…
Haaaaaaaaaaaa ze fight between Chloé and Alexander, miam miam, mon pop corn, where is my pop corn ????
Purée c’est du bon !!! comme ils ont appris à se connaître mutuellement ils connaissent forces et faiblesses de l’autre, ce qui rend le combat trèèès intéressant !! XD la blessure sous l’œil ! c’était déjà fait avant que j’en parle ou bien tu as modifié ??
Haaaaaaaaaaa j’étais certaine que l’un d’eux aurait des remords ! C’était obligé, c’était pas bon qu’ils apprennent même si peu à se connaître avant. ça fausse un peu le combat disons mais c’est très humain comme réaction, je trouve ça génial !
Je m’attendais à ce que ça arrive, l’heure des règlements de compte avec le père, je vais déguster ce passage, pauvre Alexandre il s’en prend vraiment plein la tronche ! wouaaa une confrontation avec mains ! J’aime ! Il se laisse pas démonter ! et Valérian a raison, Alexandre avait essayé de les prévenir, ça n’avait servi à rien.
Haaa, j’attendais un moment pareil avec impatience, une discussion de frère à frère.
Maintenant je suis bien intriguée par la conversation entre les deux amies, est-ce que Chloé ment ? Parce que si c’est pas Alexandre le père de ses enfants alors c’est qui ? Ou elle ment bien pour éviter tout un tas de problèmes.
Alors comme ça Alexandre les a trouvé et apparemment c’était pas trop dur. Purée je sais pas comment tu fais pour que chaque face à face entre les deux protagonistes soit si fort en émotion. Ça se ressent dans le comportement aussi bien de Chloé que d’Alexandre.
Naaaaaaaaaaaaan MDR alors là je m’y attendais pas du tout !! pour ainsi dire v’la Valérian casé ! trop bon ! ça met un peu de fraicheur dans ce chapitre sombre.

Citation :
_Laissez-moi résumer. Vous êtes prêtes à nous laisser occuper ces terres… à condition que nous ayons des relations sexuelles avec vous ?



MDR oui voilà ça résume assez bien la situation, je trouve ça risible vu qu’ils sont en guerre mais je trouve la situation drôle quand même. Ta fic est complètement originale pour ça d’ailleurs, hommes contre femmes !

Citation :
_Personnellement, je suis pour.


Rhoooooooooo le petit cochon ! Et il n’y aucune hésitation en pluuuuuus hein !!!!!!!!!
pfffff mais naaaaaaaaan, Chloé elle pourrait lâché l’info là !!! Je tiens plus de ce suspens !! Même si je reste convaincue que c’est Lex, voilà ! Vu les observations qu’elle faisait de lui sur sa musculature et tout ! Et leurs points communs en matière de chevaux…..

Citation :
_Et si tout se passe comme nous l’espérons, tu ne l’auras pas. Sois simplement reconnaissant de ne pas être un reproducteur compatible avec moi, cela t’évitera d’avoir à me supporter plus longtemps que le nécessaire.


Mouais, faut-il croire à ça ??
Pas mal aussi la tirade de fin, qui aime bien châtie bien moi je dis !

Bravo tout plein pour ce chapitre, c’est difficile de se tirer de ton univers une fois qu’on est bien instauré dedans pour une lecture. Mais bon, tes chapitres sont bien longs et denses donc je vais me montrer patience jusqu’à la suite !!

---

Citation :
Chlo : peut etre pas comme reproducteur mais elle aurait un crash pour alexandre que ça m'étonnerait pas

mais je répète, c'ets inhumain d'avoir éliminé Zaniria snif

et puis, qu'elle lui tire la langue, ça fait super guerrière ça

---

Citation :
Laenan : Si "avoir un crash" c'est équivalent à "être amoureuse", je partage tout à fait l'opinion de Chlo. ^^
Je crois pas que Chloé aurait menti à Leïla sur l'explication "logique", je l'ai pas tué parce qu'il est le futur père de mes enfants. Si c'était le cas, c'était bien plus simple de le reconnaître. Donc, ouais, il est pas "compatible" mais il lui fait découvrir que tous les hommes ne sont pas des grosses brutes épaisses et insensibles ce qui fait qu'elle a le béguin pour lui.
Voilà, j'ai l'impression de faire une analyse de texte là ^^

Sinon, la descrïption de la bataille... piouf ! C'était d'enfer, j'imaginais pas que tu pourrais écrire une telle tartine juste pour les combats. C'est vraiment super !
La mort de Zaniria et Bélicien... Niarkniark ! Tant mieux, ça met un peu plus de piment !
Et, l'accord final, j'ai hâte de voir ce que ça va donner ! ^^

Encore un chapitre excellent, en tout cas.
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:25

lol j'aime bien ton analyse de texte, Laenan Wink
Chlo, désolée pr Zaniria, fallait qu'elle meure, c'est triste, je sais

CHAPITRE 5


_Tu te sens bien ?
_Ca ira mieux quand on aura bandé cette plaie et que j’aurai dormi cinq ou six jours.
_Nous sommes presque arrivés.
Un encouragement qui aurait dû le soulager, au lieu de quoi il ajouta un poids supplémentaire sur ses épaules. Alexandre caressa l’encolure de Parcellion, à la recherche d’un soutien moral. Il était prêt à s’écrouler, les coups, la fatigue, sa blessure et la perte de Bélicien ayant finalement eu raison de sa résistance après ces heures passées à cheval pour rentrer au camp. Mais le pire était à venir. Ils devaient encore exposer les conditions des Adalantes à leurs alliés. S’ils estimaient tous les deux que leurs exigences étaient raisonnables, voire au bord du ridicule, il n’en serait peut-être pas de même pour les autres membres du groupe, avides de vengeance après la cruelle défaite qu’ils s’étaient vu infliger la veille.
_Penses-tu qu’ils accepteront ?
_Nous n’allons pas tarder à le savoir.
Ils adressèrent un signe à la sentinelle qui les accueillit dans l’obscurité s’estompant progressivement et se dirigèrent d’un commun accord vers la tente principale, où ils savaient qu’ils trouveraient leur père, occupé à soutenir les blessés pendant que Cirménion les soignerait, aidé des valides. Alexandre confia à regret sa monture à Garmihon. Il aurait préféré s’occuper lui-même de l’étalon, il avait mérité les meilleurs soins après ses exploits sur le champ de bataille, mais l’annonce de la possibilité d’une trêve passait avant tout.
Sous le plus grand abri du camp, des dizaines de lits avaient été installés, les soldats les plus mal en point étaient réunis dans un coin pendant que les os cassés et entailles superficielles attendaient à l’opposé que le médecin ait fini de traiter les urgences, donnant de temps en temps un ordre sec à l’un des guerriers qui s’étaient proposés pour prendre soin des patients avec lui. Alexandre s’avança au centre de la tente en repérant Mykherm, une main posée sur l’épaule d’un homme touché à la tête qui semblait lutter contre le sommeil.
_Père.
_Vous voilà enfin de retour ! s’exclama-t-il en se levant pour leur faire face.
Avant qu’il puisse aller plus loin, Cirménion aperçut le chauve du coin de l’œil et ordonna à Kaliastre de le forcer à s’assoir et de nettoyer ses blessures. Son ami obéit aussitôt, poussant fermement Alexandre jusqu’à ce qu’il accepte de s’installer sur l’un des rares lits libres et de retirer sa chemise pour désinfecter l’entaille à l’aide d’un linge imbibé d’alcool. Le jeune homme eut une grimace devant la brûlure douloureuse, mais il ignora ce désagrément pour se concentrer sur Mykherm, qui s’était planté devant lui, attendant son rapport, pendant que Valérian engloutissait la moitié d’une outre d’eau.
_Alors, qu’ont-elles dit ?
_Elles acceptent de nous laisser récupérer les corps, sous certaines conditions. Fester et Kaliastre devront mener l’expédition, qui ne rassemblera pas plus de cinquante personnes. Elles souhaitent aussi que tu fasses partie du groupe afin de rencontrer leur chef.
_Des requêtes compréhensibles, estima Mykherm.
Au regard qu’échangèrent ses deux fils, il fronça les sourcils.
_Quoi d’autre ?
Valérian répondit à voix basse fin de n’être entendu que des trois personnes les plus proches.
_Nous sommes parvenus à négocier l’occupation du territoire.
_Quoi ?
Alexandre eut un sursaut lorsque la surprise priva Kaliastre de sa relative délicatesse et qu’il appuya trop durement sur sa blessure à la joue. Son ami s’excusa d’un sourire contrit alors que Valérian faisait signe à leur père de se faire plus discret.
_Elles veulent bien que nous restions quelques mois, reformula-t-il.
_Les hommes n’accepteront jamais de cohabiter avec elles après ce carnage.
_Ils pourraient ne pas avoir le choix, rappela Alexandre. Ils ont vu de quoi elles sont capables, un nouvel assaut mènerait à notre extermination.
_Sauf si nous attaquons tout de suite. Tu l’as dit : elles sont affaiblies et nous avons un bataillon frais à notre disposition.
_Mais alors nous ne pourrons pas récupérer les corps avant que les animaux sauvages ne les mutilent.
Mykherm poussa un soupir. Offrir une sépulture décente à leurs morts relevait du respect le plus basique, il ne pouvait renoncer à ce droit sans provoquer une révolte dans les rangs.
_Que demandent-elles en échange ?
_C’est là que ça devient amusant, intervint Valérian, un sourire toujours abasourdi aux lèvres.

*

_Tu as perdu la tête !
L’exclamation venait de Dahomé, mais l’incrédulité semblait avoir saisi la majorité du groupe. Chloé lança un regard suppliant à Leïla, qui était restée muette pendant qu’elle exposait la situation aux Adalantes réunies en demi-cercle. Son amie se rapprocha d’elle, le geste lui exprimant son soutien plus clairement encore que les mots qu’elle prononça :
_Cette idée était la mienne.
Un murmure parcourut les rangs à cette révélation. Toutes commençaient à douter du jugement de Chloé après son insistance à éviter le conflit et après l’avoir vue accepter de rencontrer un représentant des vaincus sans leur chef, mais Leïla était l’une de leurs guerrières les plus fiables, les plus logiques et les plus respectées, son avis à l’heure où la petite blonde manquait de crédibilité serait décisif. La géante s’avança de quelques pas et observa le premier rang avant de continuer d’une voix puissante, s’assurant que toutes comprenaient bien ce qu’elle proposait :
_Ils ne sont plus un danger, nous pouvons retourner la situation à notre avantage. Aussi dur que cela soit à admettre, nous avons besoin d’eux autant qu’ils ont besoin de cette terre d’accueil. Des accords pacifiques ont déjà vu le jour sur des bases moins solides.
_Nous ne pouvons pas leur laisser la vie sauve ! Lorsqu’ils repartiront… commença Jelovi.
_Ils risquent de dévoiler notre existence, oui. A moins qu’ils ne gardent le silence pour ne pas avoir à avouer qu’ils ont été vaincus par des femmes.
_Penses-tu vraiment que notre secret serait en sécurité ? demanda calmement Dahomé.
Chloé retint un soupir soulagé. Le fait que leur chef pose cette question prouvait qu’elle considérait sérieusement l’option au lieu de la rejeter en bloc comme elle l’avait fait au premier abord. Et si elle la considérait, alors elles avaient une chance de la convaincre. La petite blonde jeta un coup d’œil à Leïla, qui l’encouragea d’un sourire et d’un hochement de tête. Alors elle dit la vérité :
_Je ne peux avoir aucune certitude. Mais le récit de quelques hommes n’aura pas le poids de preuves de toute façon : même s’ils dévoilent ce qu’ils ont vu, il y a de grandes chances pour que personne ne les prenne au sérieux.
_De grandes chances, ce n’est pas suffisant, protesta Eléa.
Farciel fendit la foule à cet instant pour rejoindre Leïla, Chloé et Dahomé au centre du demi-cercle, et elle prit la parole avec cette autorité qui l’avait toujours caractérisée, sa sagesse et sa voix de velours contraignant ses camarades à l’écouter quoi qu’elle dise.
_Vous êtes deux cents à avoir atteint vos vingt ans au cours des trois dernières années. Soixante autres filles doivent être marquées dans les mois à venir. Les deux dernières tribus masculines que nous avons rencontrées nous ont contraintes à la fuite, et nous avons exterminé les deux précédentes. Ceci pourrait être notre meilleure chance de reformer les rangs.
La petite blonde la remercia d’une inclinaison du menton pour avoir défendu cette cause, et les murmures indignés se muèrent petit à petit en questions plus ouvertes. Chloé et Leïla échangèrent un discret sourire victorieux.

*

Elle secoua la tête en redécouvrant le champ de bataille. L’herbe avait adopté une couleur rougeâtre sombre due aux écoulements de sang et des centaines de cadavres jonchaient le sol devant elle. Le temps, moins clément que ces dernières semaines, ajoutait au sinistre de la scène, avec ce ciel couvert et lourd qui semblait vouloir les étouffer, refusant de s’éclaircir alors que le soleil aurait dû commencer sa course depuis un moment. Une larme roula sur sa joue lorsqu’elle repéra le corps de Zaniria à une quinzaine de mètres sur sa gauche, mais elle l’essuya furieusement, refusant de laisser ses émotions refaire surface alors qu’elle pensait les avoir maîtrisées au cours de cette nuit de débats. Elle adressa un regard reconnaissant à Eléa qui venait, d’une flèche impitoyable, d’abattre l’un des chacals qui commençaient à faire leur apparition pour se nourrir des chairs des victimes. Les quelques autres animaux reculèrent par prudence mais restèrent à proximité, et Chloé se chargea de les faire fuir pour de bon en en tuant deux autres. Les canidés n’étaient pas ce qui se faisait de pire : lorsque les oiseaux arriveraient sur les lieux, elles rencontreraient plus de difficultés pour protéger les corps, il leur fallait faire vite pour les mettre à l’abri.
_Ils arrivent.
Chloé releva la tête, surprise. Elles avaient pensé que les cavaliers se présenteraient en milieu de matinée, en calculant le temps qu’il faudrait à Alexandre et Valérian pour rentrer à leur campement, les discussions pour résumer leurs échanges, et le trajet des cinquante chevaux tirant des charrettes. Mais effectivement, les quelques silhouettes étaient déjà visibles à l’horizon et s’approchaient au petit trot. Leurs adversaires s’arrêtèrent de l’autre côté du champ de bataille et un homme descendit de cheval pour le traverser à pied. Il s’arrêta au milieu, attendant, les mains posées sur ses hanches dans une attitude mi-méfiante, mi-ouverte. Dahomé poussa un soupir en acceptant de loin la demande implicite. Elle sauta à terre et rejoignit l’homme qui devait être le chef du groupe. Ils ne discutèrent que quelques minutes avant que chacun rejoigne son côté. Dahomé remonta sur son étalon en annonçant d’une voix plus résignée que triomphante :
_Ils acceptent nos conditions. Toutes nos conditions.
Chloé sentit un immense soulagement l’envahir, ses poumons se libérant soudain de l’étau qui l’empêchait de respirer en toute tranquillité depuis la veille. Leur chef continua :
_La priorité sera donnée aux funérailles pour les quelques jours à venir, nous les rencontrerons de nouveau dans une semaine afin de régler les détails.
_Rentrerons-nous au camp, dans ce cas ?
Dahomé acquiesça, déclenchant un grand sourire chez la petite blonde, pressée de retrouver sa tente et les filles trop jeunes pour combattre qui devaient s’inquiéter depuis des jours. Son enthousiasme retomba lorsqu’elle réalisa que certaines d’entre elles avaient perdu leur mère dans ce conflit et qu’elles devraient le leur annoncer, mais elle refoula ces pensées pour se concentrer sur la tâche principale. Elle poussa Mertao au pas, l’amenant plus près des premiers cadavres, et descendit. Avec l’aide de Leïla, elle chargea quatre corps de femmes sur la civière improvisé qu’elles avaient fabriquée cette nuit à l’aide de deux longues branches solides reliées par un grand drap. Elle s’efforça d’ignorer les visages de ces amies tombées au combat alors qu’elles les attachaient pour éviter qu’elles ne glissent lors du transport. Elle aida ensuite Leïla à faire de même avec sa propre monture. Elles avaient fait l’inventaire des guerrières restées vivantes et calculé que cent quatre-vingt de leurs camarades avaient trouvé la mort, ce qui était une perte tragique sur le plan individuel, mais ce n’était rien comparé aux trois mille cavaliers tués. Chloé avala difficilement sa salive en passant devant trois cadavres de chevaux, malencontreusement touchés par les salves de flèches au début de l’offensive. La plupart des animaux s’en étaient bien sortis : ceux qui avaient pris la fuite au cours du combat les attendaient sagement au campement temporaire lorsqu’elles étaient rentrées et elle soupçonnait les montures effrayées de leurs adversaires d’avoir eu le même réflexe, mais elle trouvait toujours injuste que les équidés, lancés sans savoir ce qui les attendait, fassent partie des victimes collatérales des affrontements.
Lorsqu’elle eut fixé le dernier nœud, Chloé adressa un signe à Leïla et elle s’éloigna d’un pas résolu, rejoignant une forme familière en retrait de la scène. Elle leva les yeux sur le cavalier avec un sourire provocateur.
_Tu ne sers pas à grand-chose. Comment va cette mâchoire ?
Fester posa sur elle un regard noir qui élargit son sourire. Il devait en vouloir à Alexandre de l’avoir envoyé remplir cette mission en sachant qu’il ne pourrait pas porter les cadavres pour les empiler sur les charrettes, sa blessure à l’épaule lui interdisant tout effort pendant quelques semaines, qu’il le veuille ou non. Elle entendit un rire étouffé échapper à un soldat non loin lorsqu’elle ajouta :
_Tu devrais vite te lasser de la soupe.
Se retournant pour repérer d’où venait le son, elle découvrit Kaliastre, un corps chargé sur ses épaules, qui rejoignait la monture de Fester pour déposer son fardeau dans la charrette, à côté de cinq autres victimes. Le regard assassin du pisteur se tourna vers son ami. Il estimait sans doute qu’il aurait pu dissimuler son amusement face à l’humiliation que lui avait infligée la petite blonde. Se redressant, Kaliastre se présenta devant Chloé en ignorant l’autre soldat.
_Vos pertes sont-elles importantes ?
_Pas autant que les vôtres.
Il lui accorda un sourire dépréciateur alors qu’il parcourait du regard le champ de bataille et les centaines de corps qu’il leur restait encore à récupérer, mais il semblait plus serein qu’elle ne l’aurait pensé, comme s’il avait déjà fait son deuil. Ou comme s’il gérait ses émotions intérieurement, contrairement à elle.
_Alexandre te hait pour ce que tu as fait à Bélicien.
Elle haussa les épaules, indifférente. Ce n’était pas comme si elle ne s’en était pas doutée. Au moment où elle avait décidé d’affronter l’ami du jeune chauve, elle avait su que cette entente aussi étrange que dérangeante qui semblait s’être installée entre eux malgré les circonstances volerait en éclat si elle venait à remporter la victoire.
_C’est son droit.
_Je crois qu’il n’arrive pas à te détester totalement et qu’il te hait plus encore pour ça.
Alors que jusque là elle observait le champ de cadavres, Chloé tourna la tête vers lui, cherchant dans son regard une explication à ce qu’il venait de dire. Kaliastre eut un imperceptible geste d’impuissance assorti d’un minuscule sourire.
_Ne demande pas, recommanda-t-il. Alexandre est quelqu’un de compliqué.
Elle voulait bien le croire. Elle l’avait assez bien cerné pour avoir compris que sa logique implacable devait constamment entrer en totale contradiction avec ses sentiments les plus profonds, et l’exemple actuel était représentatif de cette dualité. Car alors que ses émotions lui hurlaient de la mépriser pour lui voir pris un ami, sa raison devait lui rappeler qu’elle n’avait fait qu’accomplir son devoir au milieu de la tourmente, débarrassant son camp d’un ennemi dangereux.
_Des reproducteurs ? demanda soudain Kaliastre avec un sourire indéchiffrable.
La jeune femme émit un rire. Elle savait ce que cette demande avait d’absurde si l’on se plaçait du point de vue des hommes. Pour résumer, elles faisaient un immense sacrifice et leur accordaient ce qu’ils désiraient le plus… en échange d’un service dans lequel ils prendraient du plaisir. Ils étaient gagnants sur tous les plans.
_Des reproducteurs, oui.
_Et qui aura l’honneur d’être le père de ton enfant ?
_Pourquoi semblez-vous tous si curieux sur ce point ?
Kaliastre haussa les épaules sans chercher à dissimuler son amusement.
_Tu étais la première femme que nous ayons vue en plusieurs mois, tu as fait fantasmer la plupart d’entre nous.
_Je suis flattée, marmonna-t-elle, s’assurant bien qu’il repère le sarcasme. Tu devrais finir de t’occuper des corps, vous avez au moins quatre allers-retours à faire dans la journée.
Il acquiesça en se souvenant de la gravité de la situation et s’éloigna après lui avoir accordé un dernier signe de la main. Chloé secoua la tête alors que Fester le suivait pour rapprocher la charrette du prochain tas de cadavres. Elle sursauta en sentant une bourrade dans son dos et se retourna d’un bond pour découvrir son amie, les deux chevaux en main.
_Leïla ! Ne fais plus jamais ça.
_Tu es en train de t’attacher à l’ennemi.
Chloé hésita sur la réponse appropriée. Il y avait deux affirmations à nier dans cette simple remarque.
_Je ne m’attache pas à eux. Et ils ne sont plus l’ennemi.
Un haussement de sourcils exprima le scepticisme de la géante.
_Les hommes restent des ennemis quoi qu’il arrive. Et je t’ai bien observée quand tu es avec eux, je t’ai bien observée quand tu parles d’eux… Je t’ai bien observée quand tu penses à Alexandre. Tu ne les considères plus comme des adversaires.
_Comment crois-tu que je les considère ?
_Comme un sujet d’études.
Une réflexion si intuitive que Chloé en resta sans voix un moment, que Leïla mit à profit pour continuer :
_Je pense que cette trêve va te servir de prétexte pour remettre en cause nos principes une fois de plus. Que tu voudras apprendre à les connaître pour prouver que les hommes ne sont pas aussi cruels que nous le pensions.
_Quel est ton avis ? demanda la petite blonde en oubliant délibérément de se défendre de l’accusation.
_Les quelques membres du groupe que j’ai rencontrés en dehors du champ de bataille me semblent plus humains que nous aimerions l’admettre, reconnut-elle. Mais je ne leur ferai jamais confiance, car je persiste à croire qu’il s’agit d’une ruse destinée à nous endormir. Garde cette possibilité à l’esprit, je t’en prie.
_Je le ferai.
_Mais cela ne t’empêchera pas de les approcher, devina-t-elle.
_Bien sûr que non.
Leïla secoua la tête dans un mélange d’amusement et de reproche. Elles gardèrent le silence quelques minutes, observant les premiers cavaliers qui s’éloignaient avec leur chargement pendant que leurs compagnons finissaient d’entasser les cadavres dans les dernières charrettes.
_Viens. Les autres ont terminé, nous pouvons rentrer.
_Ne devrions-nous pas rester pour les surveiller ?
_Il leur faudra toute la journée et une partie de la nuit pour débarrasser le terrain, nous n’allons pas attendre tout ce temps sans rien faire alors que nous pourrions rejoindre notre campement et savourer un repos bien mérité avant les funérailles.
_Si nous partons, rien ne les empêchera de revenir avec davantage de chevaux.
_Laisse-les faire. Cette exigence de groupes restreints était valable tant que nous étions là aussi, pour nous protéger, mais nous serons loin avant qu’ils ne réalisent que nous les avons laissés seuls.
_Pas forcément. Regarde, Valérian et Fester restent sur place.
Surprise, Leïla suivit le regard de la petite blonde. En effet, les deux cavaliers étaient les seuls à ne pas faire demi-tour alors que leurs charrettes étaient chargées au maximum. Les deux amies s’approchèrent et furent rejointes par Dahomé, elle aussi intriguée. Arrivée à hauteur du frère d’Alexandre, Chloé croisa les bras sur sa poitrine, attendant des explications, alors que leur chef demandait :
_Pourquoi ne partez-vous pas ?
_Nous avons décidé de nous relayer pour protéger les dépouilles des charognards.
Une excellente initiative, qui ne les arrangeait pas. Comprenant leur dilemme, Valérian proposa :
_Vous pouvez nous laisser ici, nous n’allons pas vous poursuivre à deux de toute façon, et les autres ne seront pas de retour avant midi. Vous serez loin bien avant que nous envisagions de nous lancer à vos trousses, même si c’était notre intention.
_A moins que vous n’ayez prévu cette réaction et qu’un bataillon soit en chemin en ce moment même.
Le demi-sourire, marque familiale reconnaissable entre toutes, étira les lèvres du grand brun. Au lieu de nier, comme l’auraient fait la plupart des hommes devant une telle accusation, il lâcha sérieusement :
_Si c’est le cas, vous avez d’autant plus intérêt à déguerpir : à cinquante, vous ne ferez pas le poids face à toute notre troupe.
Les trois Adalantes échangèrent un regard, puis hochèrent la tête, s’inclinant devant la logique de son argumentation. Elles enfourchèrent leurs montures et partirent sans un regard en arrière, suivies par leurs compagnes.

*

Une intense émotion la saisit lorsqu’elle aperçut les premières fumées, sa gorge se bloquant quand les Adalantes restées au campement les virent et se précipitèrent vers elles en courant malgré l’heure tardive. Dahomé fit signe aux plus âgées de retenir les enfants pour les empêcher de voir les corps dans l’état où ils étaient. Une gamine d’environ sept ans parvint à échapper à la surveillance des adultes, se faufilant entre leurs jambes pour rejoindre le groupe. La reconnaissant, Leïla sauta aussitôt à terre et interrompit sa course en la soulevant dans ses bras. Surprise, la brunette aux yeux immenses ne réagit d’abord pas, puis elle sembla comprendre que quelque chose n’allait pas. Au lieu de se débattre, elle se tourna, lèvres tremblantes et regard confus, vers Dahomé, qui poussa un soupir et eut un signe de négation. Alors elle éclata en sanglots et se blottit contre Leïla, qui resserra sur elle son étreinte. Chloé secoua la tête. La mère d’Unélia avait été l’une des premières à tomber sur le champ de bataille. La petite blonde se laissa glisser à terre et s’assura que les autres filles avaient été rassemblées sous la tente commune avant de guider Mertao à travers le campement, adressant des hochements de tête tristes et fatigués aux guerrières qui la regardaient passer, sa monture traînant les cadavres derrière elle. Elle approcha l’étalon de l’une des plus grandes tentes où étaient entreposés des tonneaux pour décrocher la civière, de façon à ce que les corps soient proches de l’eau. Cela faciliterait la tâche des femmes qui seraient chargées de les préparer pour la cérémonie.
_Au moins avez-vous remporté la bataille, commenta une vieille femme en s’approchant.
Chloé tourna vers elle un sourire peu convaincu. Galothène avait le don de voir le positif dans toutes les situations, mais la petite blonde éprouvait parfois des difficultés à adhérer à son point de vue. Même si l’avenir lui donnait systématiquement raison, songea-t-elle avec une pointe d’agacement mêlée d’admiration.
_Plus ou moins.
Un haussement de sourcils tint lieu de question. Chloé émit un petit rire sans joie en demandant :
_N’avais-tu pas vu l’issue de ce combat ?
_J’ai vu une victoire écrasante.
_Seulement parce qu’ils ont commis l’erreur de ne pas lancer toutes leurs troupes dans la bataille.
_Peu importe. Vous rentrez triomphantes.
Chloé acquiesça pensivement avant de lancer sur un ton brusque :
_Tu dois nous aider.
La sorcière plissa les paupières, devinant ce que Chloé allait demander alors qu’elle savait parfaitement qu’elle refuserait. La jeune femme continua malgré tout :
_Nous avons passé un pacte avec eux. Mais est-ce le bon choix ? Que t’a révélé le futur ?
Galothène eut un doux sourire et répondit comme à son habitude :
_Avec un peu de patience, tu finiras par le savoir.
_Je te hais, Galothène.
Le sourire s’élargit. Dahomé interrompit leur conversation en se présentant à son tour, et Chloé s’aperçut que toutes les combattantes étaient descendues de cheval et regagnaient leur abri après avoir elles aussi déposé les corps près de la grande tente.
_Nous allons devoir préparer la cérémonie rapidement. Je veux que toutes les femmes qui n’étaient pas sur le champ de bataille s’y attèlent demain à la première heure.
Galothène acquiesça et s’éloigna pour faire passer les ordres. Leur chef se tourna alors vers Chloé.
_Va dormir. Une longue journée nous attend.

*

Pour la première fois depuis des mois, Chloé s’éveilla tard dans la matinée. Elle eut un léger sourire en se souvenant qu’elle était sous un abri familier et en retrouvant ses marques. On ne savourait pas assez le bonheur d’ouvrir les yeux pour découvrir un environnement confortable et connu tant qu’on n’en avait pas été privé. Elle se leva en s’étirant, s’habilla, récupéra ses armes et se dirigea vers l’enclos des chevaux pour aller offrir une pomme à Mertao, puis elle rejoignit Jelovi qui, agenouillée, était occupée à laver le corps nu d’une victime, la préparant pour la cérémonie. Une vingtaine d’autres Adalantes s’attelaient à la même tâche. Celle qui était considérée comme le bras droit de leur chef leva les yeux quand elle sentit une présence à ses côtés et elle lui offrit un petit sourire en désignant un cadavre un peu plus loin.
_Veux-tu t’occuper de Zaniria ? Nous avons pensé que…
Elle s’interrompit en voyant les yeux de Chloé s’humidifier d’une façon incontrôlable. La petite blonde déglutit avec difficulté et acquiesça en prenant bien soin de garder son menton haut pour empêcher les larmes de couler. Jelovi lui tendit un linge en silence avant de se concentrer de nouveau sur son travail. Chloé s’accroupit à côté du cadavre de son amie et lui retira ses vêtements sans pouvoir retenir un frisson lorsqu’elle révéla la plaie béante au niveau des entrailles. Plongeant le tissu dans l’eau, elle entreprit de nettoyer le corps, éliminant le sang séché aussi bien qu’elle le pouvait et rendant Zaniria présentable pour le rituel. Une brusque luminosité lui fit soudain fermer les yeux, mais l’obscurité partielle de cette journée couverte reprit le dessus en moins d’une seconde. Surprise par l’éclair, Chloé se tourna sur sa gauche pour y découvrir Farciel. Celle-ci eut un geste d’impuissance.
_Ce n’était pas moi. Je vais avoir bien assez à faire cette nuit.
_Je m’en chargerai.
_Chloé, tu…
_Je m’en chargerai, insista-t-elle sur un ton qui n’admettait pas la contradiction.
Farciel poussa un soupir mais ne protesta pas, et elle s’éloigna avec le seau qu’elle venait de remplir pour l’apporter sous la tente où Leïla prenait soin des blessées. Chloé jeta un dernier coup d’œil à Zaniria avant de l’envelopper d’un long drap blanc, puis elle se leva, observant l’agitation du camp pour tenter de trouver où elle serait la plus utile. Ce fut Dahomé qui lui apporta la réponse, arrivant vers elle avec une fillette perchée sur ses épaules qu’elle fit descendre une fois à sa hauteur pour la lui mettre dans les bras.
_Unélia a grand besoin de progresser en équitation, et tu es l’une de nos meilleures cavalières. A toi de jouer.
Chloé supplia sa chef du regard, la conjurant de lui confier n’importe quelle autre tâche… Tout sauf s’occuper d’une enfant qui avait perdu sa mère au combat et qui lui poserait à coup sûr des questions sur la façon dont elle était morte et sur ce que signifiait la mort exactement. Mais la quadragénaire resta inflexible, et Chloé la maudit intérieurement, sans pour autant laisser sa réticence s’afficher sur son visage. Elle offrit un grand sourire à la gamine en demandant d’une voix enjouée :
_Mertao est-il trop grand pour toi ?
Unélia secoua la tête avec un sourire tout de même un peu apeuré. Chloé la posa à terre et lui prit la main, l’entraînant vers l’enclos des chevaux. Elle siffla son étalon et lui passa la bride, puis elle aida l’enfant à grimper sur son dos et les emmena tous deux loin du campement afin que la fillette n’assiste pas à la préparation des corps.
_Sais-tu galoper ?
Un acquiescement inquiet alors que la brunette regardait à terre, comme essayant de se faire à l’idée qu’elle était si loin du sol.
_Tu vas faire des cercles autour de moi, d’accord ? Ainsi, je verrai ce qu’on peut améliorer. Commence par un peu de trot.
L’étalon adopta l’allure sans attendre de recevoir un coup de talons et s’éloigna en ligne droite.
_Raccourcis les rênes !
La fillette obéit et parvint à faire faire demi-tour à Mertao puis à le diriger avec assez de précision pour qu’il comprenne qu’il était censé tourner en rond. Une fois l’allure de croisière adoptée, Chloé eut un sourire encourageant qu’Unélia ne vit pas, trop occupée à fixer la crinière pour pouvoir s’y cramponner si elle se sentait perdre l’équilibre.
_Regarde droit devant toi, et détends-toi, cela ne sera jamais confortable si tu restes crispée. Essaie de respirer.
La leçon continua un petit moment avant que Chloé, sentant son élève plus à l’aise, ne lance sans prévenir :
_Galop !
L’étalon obéit aussitôt, provoquant un petit cri surpris chez la gamine qui tenta de se retenir aux crins noirs. Chloé émit un rire et applaudit lorsqu’elle parvint à garder l’équilibre.
_Maintenant lâche tout !
_La crinière ?
Chloé réalisa avec un pincement au cœur que c’était la première fois qu’elle entendait le son de sa voix depuis qu’elle avait découvert que sa mère était morte. Unélia avait toujours été très bavarde, mais gérer le décès d’une personne si proche pouvait chambouler les habitudes.
_La crinière et les rênes.
_Quoi ?!
_Ne t’en fais pas, il va continuer à faire des cercles. Fais-lui confiance.
Il lui fallut une minute ou deux avant de se décider, mais elle obéit finalement. Ne sachant que faire de ses mains, elle les posa sur ses cuisses, à l’endroit où elles étaient le plus proche possible de la crinière pour une éventuelle situation d’urgence.
_Non, non, trop facile, mains sur la tête !
Secouée par l’allure légère de l’étalon, la brunette leva progressivement les bras, ses mouvements manquant d’assurance, et elle eut un rire ravi en réussissant à poser les mains à l’arrière de son crâne et à garder l’équilibre uniquement à la force des jambes. Son rire la détendit davantage et elle sembla s’installer plus confortablement, accompagnant les mouvements de Mertao avec une souplesse insoupçonnable. Chloé applaudit de nouveau avant d’ordonner :
_Maintenant, on va le faire ruer.
Unélia hésita, mais tout ce que la guerrière lui avait fait faire jusque là avait réussi, aussi acquiesça-t-elle.
_Comment ?
_Recule le talon, chatouille-le un peu.
Elle obéit. En sentant un pied près de ses reins, l’étalon leva le postérieur en pleine course. Unélia bascula en avant mais parvint à se retenir, et elle recommença l’exercice d’elle-même jusqu’à ce que les ruades ne la prennent plus par surprise. Quand elle constata que Mertao commençait à transpirer abondamment, Chloé eut un sourire en lançant :
_Arrête-le maintenant, tu as bien progressé.
La fillette récupéra les rênes et tira en douceur jusqu’à ce que l’étalon s’approche de la petite blonde et s’arrête. Celle-ci lui offrit une caresse avant d’aider l’apprentie cavalière à descendre.
_Dans quelques jours, tu pourras faire la course contre moi !
_Vraiment ?
Chloé hocha la tête, ébouriffant sa chevelure d’un geste joueur.
_Je suis sûre que Tanaïs elle-même ne montait pas mieux.
Unélia lui offrit un sourire éblouissant avant de se renfrogner, ses yeux s’assombrissant et sa bouche adoptant un pli trop amer pour une gamine de son âge.
_Chloé… ta Maman est morte au combat, n’est-ce pas ?
Elle retint de justesse un grognement. Elle avait espéré éviter cette conversation. Avec un soupir, elle posa un genou à terre pour se mettre à la hauteur de la fillette.
_Oui, c’est vrai.
_Est-ce que tu te souviens d’elle ?
Chloé eut un sourire triste en réalisant quelle question suivrait. D’un doigt posé sous son menton, elle força l’orpheline à la regarder dans les yeux.
_Non. Mais j’étais beaucoup plus jeune que toi. Tu n’oublieras jamais ta mère.
_Promis ?
_Promis.
La fillette eut une moue peu convaincue. Chloé soupira de nouveau, ignorant ce qu’elle pouvait dire pour la rassurer. Une idée lui traversa soudain l’esprit.
_Sais-tu ce que tu devrais faire ? Ecrire. Tu devrais noter dès aujourd’hui sur un parchemin tout ce dont tu te souviens sur elle. Je t’aiderai si tu le souhaites. Et si un jour tu as l’impression de l’oublier, tu n’auras plus qu’à lire.
L’idée sembla la séduire et son sourire retrouva un peu de son éclat alors qu’elle acquiesçait vigoureusement. Sur une impulsion, Chloé déposa un baiser affectueux sur sa joue et se releva pour reprendre la direction du camp. Quelques heures avaient passé et les corps ne devaient plus être en vue.
_Viens. S’il y a une chose qu’une bonne cavalière doit apprendre, c’est à s’occuper de sa monture après l’exercice.
_Chloé ! appela une voix alors qu’elles approchaient des premières tentes.
La petite blonde fit signe à Unélia d’accompagner Mertao jusqu’à l’enclos et s’arrêta près de Leïla, passant une main dans ses cheveux pour les ramener en arrière, le vent violent qui s’était levé depuis plusieurs minutes ayant tendance à les emmêler.
_Farciel m’a dit que tu comptais t’occuper de la cérémonie. Est-ce vrai ?
_Oui.
_En auras-tu la force ?
_Je l’espère. Sinon elle finira à ma place.
_Je regrette de ne pas pouvoir t’aider.
Chloé eut un sourire.
_Je doute que les félins nous soient d’un grand secours.
_Ces ingrats, plaisanta Leïla.
_Comment vont les blessées ?
_La plupart se remettra rapidement. Seules quelques unes sont dans un mauvais état mais leurs jours ne sont pas en danger.
_Serons-nous prêtes pour ce soir ?
_Je pense que oui. Les préparatifs avancent bien.
_C’est une bonne nouvelle.
_Et Unélia ? Comment va-t-elle ?
_Bien pour l’instant. La cérémonie sera le pire moment pour elle. Et… et toi ? Tu n’as pas dit grand-chose à propos de Zaniria.
Leïla haussa les épaules en se faufilant sous sa tente pour y récupérer une gourde de vin dont elle but quelques gorgées avant de la tendre à son amie, qui refusa d’un geste.
_Tu me connais. Je ne pleure qu’en solitaire.
_As-tu pleuré ? demanda Chloé, curieuse de savoir si cette jeune femme inébranlable s’était réellement laissée aller à ce point.
_Pas encore. La cérémonie sera aussi le pire moment pour moi, admit-elle avec un sourire en coin mélancolique. Et toi, Chloé ? Comment te sens-tu ?
_Une grande partie de ma peine s’est envolée lorsque mon épée a puni l’injustice.
_La mort de cet homme n’est pas seulement un soulagement à titre personnel. C’est une bénédiction pour la paix, car s’il avait survécu, tu aurais exigé sa tête avant d’entamer des négociations.
_C’est vrai. Cela aurait mené à une extermination totale, sans aucun doute... de quel camp, nous ne le saurons jamais.
_Du leur, bien sûr, répondit Leïla avec un petit air vaniteux.
_Je le pense aussi, sourit Chloé.

*

Les quinze édifices de bois n’étaient pas très hauts, à peine plus grands qu’elle en fait, mais ils avaient été construits en largeur, et ils étaient assez grands pour accueillir chacun une douzaine de corps. Les victimes étaient allongées nues sur le ventre, les visages tournés en direction du sol, les bras croisés devant elle, leurs cheveux nattés, d’immenses draps blancs les recouvrant. Chloé admira une nouvelle fois l’ingéniosité des Adalantes qui avaient installé les planches en hauteur et avaient réalisé un travail exceptionnel en à peine une journée. Le ciel était trop couvert pour permettre de distinguer la lune, mais elles n’en avaient pas besoin, les quatre grandes torches entourant chacune des constructions temporaires suffisaient à éclairer la scène. Chloé s’avança au signal de Dahomé et se retourna pour observer les femmes réunies. Le premier rang était réservé aux enfants des disparues, une quarantaine d’orphelines âgées de cinq à douze ans qui ne cherchaient pas à retenir leurs larmes et quelques guerrières un peu plus vieilles. Chloé adressa un sourire encourageant à Unélia avant de se concentrer sur sa tâche.
S’approchant du premier édifice, celui sur lequel reposait Zaniria, elle posa sur la base de la construction une main légère et se concentra une seconde, sentit une agréable chaleur l’envahir, sourit lorsque sous ses doigts naquirent deux petites flammes, lui léchant la peau sans la brûler, jouant autour de ses phalanges avant de s’attaquer tout doucement au bois pour remonter le long du poteau et s’étendre petit à petit aux planches horizontales et aux corps, puis se transformer en un puissant brasier.
Chloé sentit aussitôt une vague de fatigue l’assaillir pour se résorber rapidement. Elle accomplit le même rituel avec l’installation suivante, puis avec la troisième. La tête commença à lui tourner à la quatrième et elle dut faire une pause, mais elle refusa le soutien de Dahomé, s’appuyant simplement contre l’un des piliers du cinquième édifice le temps de se reprendre. Puis elle enflamma celui-ci aussi, et cette fois fut obligée de s’assoir pour se remettre. Elle passa ensuite au sixième et serait tombée si sa guide ne l’avait pas retenue. Avant qu’elle ait le temps d’attaquer les suivants, plusieurs éclairs tombèrent en même temps dans un silence uniquement troublé par le crépitement des flammes, provoquant les neuf derniers incendies. Elle tourna un regard sombre vers Farciel, qui lui offrit un haussement d’épaules fatigué en guise d’excuse pour l’aide dont elle n’avait pas voulue. Alors elle se dégagea de l’étreinte de Dahomé pour reculer et observer le spectacle dans son ensemble. L’odeur de chair brûlée, âpre et désagréable, atteignit ses narines, la forçant à respirer par la bouche, ce qui laissa au fond de sa gorge un goût écœurant. La scène était impressionnante, et elle se força à admirer la beauté fascinante des flammes plutôt que de laisser son esprit lui rappeler ce qu’elles signifiaient. Le départ définitif de ces femmes qui avaient combattu à ses côtés, la fin de vies qui avaient tant compté pour elle. Le rituel n’était pas seulement pratique. Certes, brûler les cadavres était le plus simple, cela permettait de ne pas avoir à chercher d’endroit où les mettre et leur évitait le déshonneur d’une dégradation par les animaux sauvages. Mais la cérémonie était aussi très symbolique, rassemblant les quatre éléments que les Adalantes respectaient comme d’autres adoraient les dieux. Le feu, de toute évidence, jouait un rôle important, ramenant les corps à l’état de poussière dans un hommage à la terre. L’air recueillait l’âme des guerrières une fois leur enveloppe charnelle détruite. Et les restes seraient dispersés dans la rivière, l’eau se chargeant d’entraîner les défuntes vers une dernière demeure inconnue. Saisie d’une brusque nausée due à l’odeur comme à l’épuisement après l’effort qu’elle avait fourni en utilisant son don pour faire naître les flammes, Chloé tomba à genoux et vomit sous le regard compatissant de Leïla.
_Elles sont parties, prononça-t-elle doucement.
Son amie acquiesça et l’aida à se relever en silence pour observer la destruction des corps.

*

Alexandre accueillit les derniers cavaliers d’un hochement de tête. La nuit était tombée depuis un long moment, mais il avait tenu à s’assurer en personne que tous rentreraient en sécurité. Il avait enfin eu l’occasion de se reposer dans la journée, aussi avait-il donné quartier libre à l’une des sentinelles pour prendre sa place. Il aida ses compagnons à décharger les derniers cadavres afin de les mettre à l’abri sous la grande tente désertée par les blessés. Les milliers de morts qui s’étaient accumulés étaient, d’une certaine façon, moins traumatisants que quelques corps isolés, comme si l’amoncellement retirait quelque chose à leur humanité. Il s’en voulait de raisonner ainsi, se détestait d’être plus touché par le décès de Bélicien que par celui de tous les autres, mais c’était après tout une réaction humaine. Lorsqu’enfin la dernière victime fut entassée avec les autres, il souhaita bonne nuit aux soldats qui avaient rapporté le dernier chargement et rejoignit l’entrée du camp afin de continuer son tour de garde. Il sourit en entendant des pas derrière lui.
_Tu devrais être couché, remarqua-t-il sans se retourner.
Kaliastre s’assit sur un tronc tout proche, lui faisant signe de le rejoindre. Alexandre obéit, soulagé de pouvoir reposer ses muscles et sa blessure après le transport de ces centaines de cadavres.
_Comment te sens-tu ?
_Ma colère ne s’est pas apaisée.
_Une colère envers qui ? demanda Kaliastre, démontrant un peu trop d’intuition au goût du jeune chauve.
_Envers Chloé, bien sûr.
_Bien sûr. Ou envers Bélicien pour n’avoir pas évité ce coup ? Ou envers ton père pour avoir choisi l’assaut ? Ou envers moi pour avoir conseillé de laisser un bataillon ici ? Ou envers toi pour n’avoir pas su les convaincre de partir plutôt que de combattre ?
Alexandre lâcha un rire sec qui lui arracha une grimace, la douleur de sa pommette sommairement recousue soudain ravivée. Il savait pourtant qu’il était inutile de tenter de mentir à Kaliastre, il était trop intelligent et avait trop bien appris à le connaître pour se laisser abuser.
_Sans doute un peu de tout ça, reconnut-il.
_Les regrets n’ont jamais aidé personne, Alexandre.
_Personne n’a jamais non plus trouvé le moyen de les éliminer purement et simplement.
_Dommage, n’est-ce pas ?
Le jeune homme acquiesça en silence, le regard perdu dans le vide.
_Bélicien savait ce qu’il risquait, lui rappela son ami.
_Bélicien ignorait qu’il aurait affaire à des Adalantes.
_A-t-il renoncé lorsqu’il l’a découvert ?
Alexandre ne répondit pas, aussi Kaliastre répéta-t-il d’une voix sèche :
_A-t-il renoncé ?
_Non, lâcha-t-il enfin.
_Tu n’es donc pas responsable.
_Peut-être. Mais tu sais comme moi qu’il n’aurait jamais participé à cette expédition si Valérian et moi…
_Vas-tu te sentir coupable de la loyauté d’un ami ?
Un nouveau rire étranglé lui échappa devant la logique de Kaliastre et il remarqua :
_Sais-tu que tu aurais tous les droits de m’en vouloir ? Il était devenu ton ami aussi.
_Oh, je t’en veux.
Surpris, le jeune homme tourna son regard vers lui pour la première fois depuis le début de la conversation. Le grand blond termina dans un sourire :
_Je t’en veux de te torturer comme tu le fais. Tu ne mérites pas un tel traitement.
Alexandre exprima son soulagement d’un soupir résigné avant de reprendre la parole sur un ton songeur, presque absent, ses yeux fixant un vague point devant lui.
_Ces hommes vont me haïr. Ce massacre leur a coûté énormément, ils ont besoin de canaliser leur énergie. Valérian est mon frère et partage mes opinions, mais toi… Je ne comprends pas pourquoi tu es encore à mes côtés ce soir.
Il connaissait certains de leurs compagnons depuis l’enfance, avait partagé avec eux plus d’une fois les joies d’un écrasant triomphe comme l’humiliation d’un douloureux revers, et il avait espéré pouvoir compter sur eux en ces temps difficiles… Sans trop y croire, toutefois. Les circonstances étaient très particulières, il en était bien conscient. Aussi était-il pris au dépourvu par l’attitude si calme de cet homme qu’il ne connaissait pas un an plus tôt, qu’il avait appris à apprécier sans parvenir à le cerner tout à fait.
Soutenir quelqu’un en cas de victoire est chose aisée. C’est dans la défaite que l’on reconnaît ses vrais alliés. »
Choqué, Alexandre tourna brusquement la tête vers lui, remarqua le sourire qui jouait sur ses lèvres, que Kaliastre accompagna d’un bref haussement d’épaules, sans le regarder pour autant.
_Soren, identifia la jeune chauve, toujours stupéfait.
_En effet.
Les avis différaient sur l’œuvre de Soren. Historien ou poète ? Nul n’avait jamais pu déterminer avec certitudes s’il exposait des faits ou inventait des aventures. Les uns classaient son principal récit dans la catégorie des contes bons à lire aux enfants pour les endormir, les autres le considéraient comme une vérité à prendre au pied de la lettre. Car "l’épopée de Tanaïs" parvenue jusqu’à eux relatait en détails les coutumes des Adalantes à l’époque de la reine désormais mythique, et surtout cette fameuse bataille au cours de laquelle ce peuple était censé avoir été décimé.
_J’ignorais que tu savais quoi que ce soit des Adalantes.
_J’ai un peu étudié leur histoire.
_Pourquoi ?
Nouveau haussement d’épaules.
_Par curiosité.
Alexandre fronça les sourcils, comprit au visage fermé du grand blond qu’il n’en apprendrait pas plus aujourd’hui. Aussi décida-t-il de changer de sujet.
_Les tombes sont presque toutes creusées. Nous pourrons les enterrer demain.
_Prononceras-tu quelques mots ?
_Non. Je n’ai rien à dire que vous ne sachiez déjà.
_Et Mykherm ?
_Nous n’en avons pas parlé. Mais je pense qu’il préparera un discours sur la suite des événements, plutôt que sur les mérites des soldats tombés. Rappeler qu’ils étaient des hommes exceptionnels ne ferait qu’attiser la soif de vengeance et nuirait à la tentative de paix que nous avons lancée.
_Une sage décision, en effet.
_Crois-tu que nous resterons longtemps ici ?
_Avec le mal que nous nous sommes donné et les sacrifices que nous avons connus pour pouvoir occuper ces terres, les hommes ne seront pas prêts à repartir avant un moment. De toute façon, je pense que les Adalantes négocieront pour que nous restions au moins neuf mois.
Alexandre haussa un sourcil surpris.
_Pourquoi ? La fécondation devrait leur suffire, elles ne s’attendent certainement pas à ce que nous voulions rencontrer ces enfants sur lesquels nous n’aurons aucun droit.
_Non, mais elles voudront recommencer si le premier bébé est un mâle.
Il n’avait pas pensé à cet aspect du problème, ne s’était même jamais demandé ce que deviendraient les garçons s’il en naissait. D’après les légendes, leur sort n’était pas enviable.
_Elles ne pourront pas nous garder en otages pendant des années, jusqu’à ce qu’elles estiment avoir eu assez de filles.
_C’est vrai, mais elles peuvent par exemple demander un minimum de deux enfants.
Alexandre acquiesça. C’était probablement ce qu’elles avaient prévu.
_As-tu repéré la femme dont je t’avais parlé ? Celle qui a choisi Valérian ?
Un sourire étira les lèvres de l’ancien mercenaire.
_Ton frère est un sacré veinard. Et Chloé ? T’a-t-elle révélé qui est l’heureux élu ?
_Elle m’a juste dit que ce n’est pas moi, ce qui est un soulagement.
_Vraiment ?
Le sourcil haussé était clairement moqueur, aussi bien que sceptique.
_Vraiment, oui.
Kaliastre garda le silence, mais son sourire en coin s’exprimait pour lui. Alexandre le frappa à l’épaule, lui arrachant une exclamation indignée qui se mua en bâillement. Le blond rendit son coup à son ami et se leva pour aller se coucher.
_Ne rumine pas toute la nuit, je ne veux pas avoir à reprendre cette conversation demain.
_Je ferai de mon mieux.

*

_Ces hommes sont morts pour rien, chuchota un explorateur juste derrière lui.
Alexandre serra les poings à ses côtés et s’apprêtait à se retourner dans un accès de violence lorsqu’il sentit une main apaisante se poser sur son bras. D’un regard, il remercia Valérian de l’avoir empêché de frapper un homme en plein milieu des funérailles et il prit une profonde inspiration pour se détendre. Il ne pouvait pas se permettre de provoquer un affrontement au sein même du groupe, ils avaient besoin de cohésion comme jamais. Les discussions pour persuader les explorateurs d’accepter de rester ici en paix plutôt que de se jeter de nouveau dans la bataille avaient été âpres, la plupart n’avait accepté que par respect pour Mykherm, lui-même peu convaincu, et quelques résistants estimaient encore que la mort de leurs compagnons devait être vengée, sans tenir compte des écueils évidents d’une telle philosophie lorsque leurs adversaires avaient prouvé qu’elles étaient de taille à les écraser. Il releva le menton en voyant le corps de Bélicien transporté jusqu’aux tombes par deux soldats et être jeté dans l’un des innombrables trous qui avaient été creusés la veille. Chaque homme serait enterré dans les habits qu’il portait au moment de sa mort et accompagné d’un objet choisi par ses proches, un objet qui lui avait tenu à cœur ou qui le représentait. Valérian et Alexandre avait simplement glissé un compas dans la poche de leur ami, une référence évidente à sa profession, et surtout un rappel des longues soirées arrosées au cours desquelles il avait tenté de les convaincre de se passionner pour l’architecture quand ils préféraient parler affaires, exploits guerriers ou femmes.
Le dernier corps fut déposé dans l’une des tombes communes et une centaine d’hommes entreprit de les reboucher pendant que Mykherm se plaçait devant l’assistance, comme tous s’y attendaient.
_Mes amis ! Ceci est un moment difficile, nous avons tous perdu des frères dans cette bataille. Je sais que vous aimeriez les venger ou du moins donner un sens à leur mort, mais ce qui est fait est fait, et nous ne changerons rien à leur sort en continuant sur le chemin de la violence et de la haine.
Alexandre retint un reniflement méprisant. Le discours de son père était sensé et valable… le problème étant qu’il était aussi d’une hypocrisie à peine croyable. Mykherm aurait lancé un second assaut sans une hésitation si ses deux fils ne l’en avaient pas empêché, il aurait profité du fait que les Adalantes aient baissé leur garde pour continuer cette guerre, au risque de provoquer leur perte pour de bon. Alexandre avait déjà connu des désaccords avec son père, mais d’ordinaire, ils étaient capables d’en discuter de façon logique, d’admettre qu’ils ne parviendraient pas à se convaincre mutuellement et de surmonter leurs différends. Quelque chose était différent aujourd’hui. La fureur et la fierté durement éprouvée de Mykherm l’aveuglaient, c’était du moins l’avis d’Alexandre, et avec son frère, ils avaient dû développer des trésors d’ingéniosité, de persuasion et de menace pour éviter une réaction violente. La seule chose qu’ils espéraient à présent, c’était que leur géniteur ne ferait pas partie des hommes sélectionnés par les Adalantes pour la reproduction, car ils étaient à peu près certains qu’il mettrait à profit ce rapprochement physique pour s’en prendre à la guerrière qui l’avait choisi, redéclenchant la guerre à coup sûr. Du coin de l’œil, il s’aperçut que Valérian secouait la tête avec un rictus sarcastique, se remémorant lui aussi leur vive discussion pour retenir la colère du chef de l’expédition.
_Nous avons choisi la paix, et je pense que nos camarades tombés seraient fiers de nous pour avoir su tirer une leçon de notre échec.
_Ou alors ils nous détesteraient de pactiser avec l’ennemi, murmura la même voix dans le dos d’Alexandre.
Celui-ci tourna discrètement la tête juste pour repérer qui parlait ainsi et échangea un regard avec Kaliastre, qui acquiesça en réponse à la suggestion muette. Il leur faudrait tenir le fauteur de troubles à l’œil s’ils voulaient éviter qu’il ne crée des ennuis. Mykherm prit une poignée de terre afin de la jeter symboliquement dans l’une des tombes et quitta le cimetière improvisé pour rejoindre le campement et s’isoler sous sa tente. Valérian poussa un soupir en se tournant vers son cadet.
_T’a-t-il parlé des exigences de Dahomé concernant la rencontre ?
_Je sais qu’il doit les rejoindre dans moins d’une semaine à l’endroit où elles avaient établi leur camp temporaire.
_Elle veut que les deux soldats qui sont venus négocier la trêve soient présents.
_Pourquoi tient-elle tant à nous revoir ?
Valérian haussa les épaules.
_Je suppose que nous avons fait bonne impression. Elle semble avide de sang et de combats, mais elle s’est rendue aux arguments de Leïla et Chloé, il est logique qu’elle s’adresse à ceux qui ont prouvé qu’ils étaient prêts à discuter.
_Ce qui signifie que de son côté, elle viendra probablement avec Leïla et Chloé.
Haussement de sourcils chez son frère.
_Est-ce un problème ?
_Cela pourrait le devenir. Voir la femme qui a tué Bélicien sans pouvoir la combattre est chaque fois un peu plus douloureux.
_Dans ce cas, vois plutôt la femme qui t’a épargné. Cela devrait te faciliter la tâche.
Alexandre poussa un grognement.
_En ajoutant la honte à la colère ?
Un rire échappa à son frère, qui le réconforta d’une tape dans le dos avant de rejoindre leurs compagnons occupés à remplir les tombes de terre pour les aider.

*
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:26

Le temps était de nouveau au beau fixe depuis trois jours, comme si le ciel s’était simplement adapté à l’humeur morose des cérémonies funéraires avant de reprendre ce bleu resplendissant. La rivière chantait doucement, sa mélodie rythmée par le pas tranquille des chevaux qui approchaient. Alexandre flatta l’encolure de Parcellion lorsque celui-ci gratta le sol d’un sabot impatient. Les trois cavalières arrivèrent enfin devant eux, se détendant visiblement lorsqu’elles comprirent qu’ils avaient respecté l’accord en venant seuls au rendez-vous.
_Avez-vous pensé aux termes de la paix ? demanda Dahomé sans préambule et sans prendre la peine de descendre de sa monture.
Mykherm acquiesça.
_Nous voulons bâtir un campement un peu plus durable au pied des montagnes. Nous repartirons dans quelques mois, lorsque nous serons à même d’affronter les nouvelles épreuves de notre expédition. De votre côté, quelles sont vos demandes ?
_Vous connaissez la principale. Elle s’accompagne d’un délai.
Valérian et Alexandre échangèrent un coup d’œil devant cette preuve que Kaliastre avait eu raison lorsqu’il avait supposé que les Adalantes voudraient les retenir au moins jusqu’aux naissances. D’un geste, leur père invita la chef de leurs anciennes ennemies à continuer.
_Nous souhaitons que vous restiez un an, pour deux raisons. D’abord, les hommes choisis pourront féconder de nouveau les reproductrices si elles ont mis au monde des enfants mâles. Ensuite, de nombreuses Adalantes doivent atteindre leurs vingt ans dans les mois à venir, et si vous êtes encore là, elles n’auront pas à attendre avant de devenir mères.
Une condition à laquelle ils s’étaient attendus et dont ils avaient discuté avec le groupe, aussi Mykherm n’hésita-t-il pas une seconde avant d’exprimer son approbation d’un hochement de tête. Une année, cela pouvait sembler interminable, mais ils étaient partis dans l’intention de ne plus jamais rentrer, ils avaient toute une vie devant eux pour découvrir de nouveaux territoires, et ceux-ci ne disparaîtraient pas avant qu’ils aient posé le pied dessus.
Chloé retint un soupir en comprenant que l’accord serait conclu. Egoïstement, elle avait plus ou moins espéré que les explorateurs rechigneraient à leur laisser ce long délai et qu’ils décideraient de repartir aussitôt, ce qui lui aurait donné un excellent prétexte pour ne pas accomplir son devoir de femme marquée. Le soupir de Leïla en revanche était soulagé. Dahomé accorda un sourire minuscule au chef des nouveaux occupants du territoire en annonçant :
_Nous espérions que vous accepteriez, les reproductrices nous ont donc suivies. Elles attendent à vingt minutes de trot. Leur permettrez-vous de rejoindre votre camp avec vous afin que chacune désigne l’homme qu’il lui faut et reste le temps des relations sexuelles ?
Mykherm écarquilla les yeux alors qu’Alexandre et Valérian, eux, fronçaient les sourcils, et Chloé ne put retenir un léger rire. Se doutant de l’inquiétude qui devait les perturber, elle prit la parole pour la première fois afin de préciser :
_Nous sommes à peine deux centaines, c’est nous qui serons en danger. Si vous acceptez, Leïla et moi vous accompagnerons pendant que Dahomé ira prévenir les autres. Elles rejoindront ensuite les montagnes à leur tour.
Valérian ne put s’empêcher de plaisanter afin de détendre l’atmosphère en sentant que son père n’était pas séduit par l’idée. Il lança avec son fameux demi-sourire en direction de Leïla :
_Vous savez, un enfant n’est pas forcément conçu dès la première fois, il faudra beaucoup de pratique.
La grande brune plissa les paupières, la petite blonde secoua la tête avec agacement. La situation était sans doute hilarante pour eux, mais les guerrières avaient toujours redouté ce moment d’intimité physique, les histoires que racontaient les plus âgées ne faisant rien pour apaiser leurs craintes. Dahomé répondit sérieusement.
_Nous le savons, oui. Certaines reproductrices ne sont pas dans la période idéale pour être fécondées. C’est pourquoi nous comptons vous les confier pour deux semaines. Elles nous tiendront bien sûr régulièrement informées et si nous venions à ne pas avoir de leurs nouvelles pendant plus de deux jours, nous attaquerions.
Alexandre tiqua. Repérant le léger pli de sa bouche, Chloé haussa un sourcil en demandant :
_Penses-tu qu’il s’agit d’une ruse, Alexandre ?
Le jeune homme secoua la tête. C’était probablement ce que craignait son père. Introduire deux cents guerrières dans leurs rangs serait le meilleur moyen de faire des ravages avant qu’une seconde vague d’assaut, extérieure celle-là, ne les achève, mais il savait que toutes les précautions seraient prises pour éviter ce genre de piège, ce n’était donc pas ce qui lui posait problème.
_Notre groupe rassemble deux milliers d’hommes qui n’ont pas pris de bon temps depuis des mois, et seules quelques dizaines d’entre eux auront l’honneur d’être sélectionnés. Je redoute la réaction de ceux qui verront des femmes dans le camp pendant deux semaines sans avoir le droit de les toucher.
Leïla eut un sourire en coin ironique en posant ostensiblement une main sur son arme.
_Nous saurons maîtriser leurs instincts, ne vous inquiétez pas pour nous.
A demi convaincu, Mykherm consulta ses deux fils du regard. A leurs acquiescements, il se résigna.
_Très bien. Envoyez-nous les autres femmes, nous rentrons.
Dahomé fit demi-tour sans un mot pour rejoindre le groupe alors que les deux amies entreprenaient de suivre les cavaliers. Après quelques minutes d’une marche silencieuse et tendue, Valérian arrêta son cheval, attendant qu’elles arrivent à sa hauteur pour le relancer au pas. Intriguée, Leïla le dévisagea un long moment avant qu’il ne se décide à prendre la parole.
_Alors, pourquoi m’as-tu choisi ? Suis-je si irrésistible que ça ?
Chloé émit un rire et poussa Mertao au trot, laissant son amie lever les yeux au ciel et expliquer à son partenaire les critères de sélection des Adalantes. Une fois aux côtés d’Alexandre, elle repassa au pas et lâcha un soupir frustré en constatant qu’il accélérait pour ne pas avoir à lui parler. D’un coup de talons, elle encouragea Mertao à augmenter son allure. Comprenant l’exercice, l’étalon bai calqua de lui-même ses foulées sur celles de la monture blanche. En réalisant qu’elle n’avait pas l’intention de le laisser seul, le jeune homme accepta enfin de la regarder.
_Que me veux-tu ?
Elle soupira de nouveau à la haine évidente contenue dans sa voix. Hésita un instant sur la conduite à suivre. Mais elle avait bien l’intention de mettre à profit ces quelques jours pour apprendre à connaître ces hommes et pour analyser ce qu’elle savait d’eux par rapport à tout ce qu’on lui disait des mâles depuis vingt ans, et Alexandre représentait son premier contact relativement pacifique avec un membre du sexe opposé. Autant commencer ces deux semaines par une conversation neutre qui, sans aller jusqu’à amicale, recèlerait moins de fureur et de mépris que ce ton qu’il employait désormais pour s’adresser à elle. Sa décision prise, elle haussa les épaules en fixant la ligne d’horizon, évitant de rencontrer son regard.
_Je suis désolée de ce que j’ai fait à Bélicien.
Au silence qui accueillit cette confession, elle leva les yeux sur lui pour s’apercevoir qu’il semblait totalement stupéfait. Elle jeta un coup d’œil derrière elle, s’assurant que les autres ne l’entendraient pas. Elle avait vite cerné le père d’Alexandre et savait qu’il réagirait mal à ce qu’elle allait dire ensuite. S’apercevant qu’il était désormais à une dizaine de mètres derrière eux, suivi un peu plus loin par Leïla et Valérian en pleine dispute, elle revint au jeune homme pour s’expliquer.
_Je recommencerais sans hésiter. Je l’ai tué pour Zaniria et je ne regrette pas sa mort, il n’était qu’un ennemi pour moi. C’est la loi de la guerre, tu la connais aussi bien que moi, j’en suis sûre. Mais je suis désolée de t’avoir privé d’un ami.
Toujours aucune réaction. Perdant patience, elle demanda d’un ton plus dur :
_As-tu l’intention de répondre ?
_Je ne sais pas quoi dire, admit-il enfin.
Lorsqu’elle eut un léger sourire au son de sa voix, il continua :
_Admets que cette situation est inhabituelle.
Elle acquiesça, puis son sourire s’élargit alors qu’une idée lui venait.
_Très bien. Evitons de parler, dans ce cas. Il y a une question que je me pose depuis que je t’ai vu sur cet étalon.
_Laquelle ?
_Serez-vous capable de nous rattraper, Mertao et moi ?
Avant qu’il ait eu le temps de répondre, elle avait lancé sa monture au grand galop. D’abord trop abasourdi pour réagir, Alexandre la regarda s’éloigner quelques secondes, puis il réalisa qu’il venait de se voir lancer un défi et, après avoir fait signe à son père de ne pas s’inquiéter, il talonna Parcellion à son tour, la poursuivant implacablement. Elle n’avait que quelques foulées d’avance, pourtant il lui fallut de longues minutes avant de l’approcher. Et lorsqu’il fut à moins de deux longueurs derrière elle, il découvrit qu’elle l’avait laissé faire volontairement et que sa monture avait encore des réserves de vitesse à épuiser. Elle accéléra avec un rire audible. Parcellion allongea d’emblée ses foulées en comprenant le jeu. Alexandre secoua la tête, sentant ses lèvres s’étirer malgré lui en un sourire. Il ne se rappelait pas de la dernière fois où il avait autant savouré une course, ne se souciant ni de la destination ni d’économiser les forces de son cheval pour le lendemain, se contentant de suivre le mouvement. Il réalisa vite qu’il ne la rattraperait pas. Parcellion était sans doute aussi rapide que Mertao, mais il était plus lourd et elle avait pris de l’avance dès le départ. Il ne ralentit pas pour autant, profitant de la puissance des mouvements de l’étalon et s’apercevant soudain que pour la première fois depuis la bataille, sa blessure au flanc ne le faisait pas souffrir malgré l’effort. Chloé ne ralentit qu’après une demi-heure d’un galop effréné. Lorsqu’il arriva à son niveau, elle venait de sauter à terre et s’était laissée tomber dans l’herbe, allongée, presque aussi épuisée que leurs montures, un immense sourire éclairant son visage. Soufflant abondamment et transpirant tout autant, Mertao lui donna un coup de naseaux à l’épaule, lui arrachant un rire. Le jeune homme descendit à son tour et récupéra son outre d’eau, savourant plusieurs longues gorgées avant de la tendre à la petite blonde.
_Merci.
Elle but à son tour, plus modérément, puis lui offrit un sourire malicieux et renversa le reste du contenu sur Mertao pour le rafraîchir, conservant juste un fond d’eau qu’elle réserva à l’étalon blanc. Les chevaux s’ébrouèrent, reconnaissants, et se mirent à brouter tranquillement alors qu’elle s’allongeait de nouveau. Il l’imita. Vu l’allure à laquelle ils avaient voyagé jusque là, il faudrait un moment aux trois autres cavaliers pour les rejoindre.
_Réalises-tu que tu as laissé Leïla seule avec deux hommes, dont l’un auquel elle ne peut pas se fier ?
Les yeux fermés, Chloé croisa les bras derrière sa tête avec nonchalance.
_Je crois ton frère assez intelligent pour savoir que s’il lui arrive quoi que ce soit, les cavalières qui les suivent les massacreront. Ne fais-tu pas confiance à ton père ?
Alexandre haussa les épaules, geste inutile puisqu’elle ne pouvait pas le voir.
_J’ai du mal à le reconnaître depuis quelques jours, je ne sais honnêtement pas à quoi m’attendre.
_Un avertissement que je garderai à l’esprit.
Un silence, qu’il passa à ressasser leur conversation avant cette course libératrice, puis il lâcha doucement :
_Merci pour tes excuses.
_Ce n’était pas si compliqué, le taquina-t-elle.
_Tu n’as pas idée.
Ils se turent de nouveau. En entendant des voix qui approchaient, Alexandre rouvrit les yeux alors qu’il n’avait pas conscience de s’être endormi. Chloé se tenait debout à ses côtés, les rênes des chevaux dans une main, attendant qu’il émerge du sommeil. Il se leva avec un soupir et remonta en selle juste au moment où Valérian, Leïla et Mykherm les rejoignaient.
_Qui a gagné ? demanda la grande brune.
_Moi, bien sûr. Mertao est imbattable, comment oses-tu en douter ?
_J’aurai ma revanche, prévint Alexandre.
Son frère lui jeta un regard surpris. Il savait pourquoi. Ces paroles auraient pu s’appliquer parfaitement au meurtre de Bélicien, pourtant il était parvenu à les prononcer d’une voix légère, s’assurant d’un demi-sourire que Chloé comprenne bien qu’il ne parlait que de la course. Il surmontait la mort de leur ami beaucoup mieux depuis l’enterrement, mais Valérian avait sans doute pensé que quelques minutes d’isolement avec la jeune blonde raviveraient la haine. S’il était honnête avec lui-même, Alexandre admettrait que c’était bien le cas. La haine ravivée n’était simplement pas aussi violente ou douloureuse qu’il l’avait pensé… qu’il l’avait espéré.
_Reprenons la route, ordonna leur père. J’aimerais atteindre le camp avant le coucher du soleil afin de pouvoir faire les arrangements nécessaires.
_Aucun arrangement ne sera nécessaire, contra Chloé. Chaque Adalante occupera la tente de l’homme qu’elle a désigné. Ils devront passer leurs prochaines nuits ensemble de toute façon.
A cette annonce, Valérian tourna un regard amusé vers Leïla, qui leva une main avant même qu’il n’ait le temps de penser à un commentaire provocant.
_Ne commence pas.


*

La sentinelle qui les accueillit d’un signe de la main sembla surprise de les voir accompagnés par deux femmes, mais ce n’était rien comparé à son choc lorsque Mykherm l’avertit :
_Deux centaines d’Adalantes vont arriver avant ce soir, il ne s’agit pas d’une attaque, laissez-les passer.
Ils traversèrent le camp sans attendre sa réponse, Chloé se dirigeant aussitôt vers l’enclos des chevaux afin d’y lâcher Mertao, suivie par Leïla. Une fois leurs montures débarrassées des harnachements, les trois explorateurs menèrent les Adalantes sous le plus grand abri, et tous s’installèrent autour d’une table. Mykherm ordonna au passage à Darlhan de leur faire préparer un repas, que Chloé et Leïla refusèrent d’un signe.
_Nos compagnes doivent nous rejoindre avec des provisions, nous n’avons pas l’intention de vivre de votre charité pendant deux semaines. Lorsque nos réserves seront épuisées, nous chasserons nous-mêmes.
_A votre guise.
Le silence qui suivit fut lourd et gêné. Il était assez difficile de savoir comment se comporter entre anciens ennemis, sachant que la trêve était nécessaire des deux côtés mais que personne ne semblait décidé à faire confiance à qui que ce soit. Chloé se mordilla la lèvre à cette pensée, réveillant la douleur du coup reçu au combat. D’après ce qu’Alexandre lui avait confié plus tôt, la confiance n’était même pas acquise au sein même du groupe d’hommes, comment espérer qu’elle s’établisse entre leurs camps ? Finalement, mal à l’aise, Mykherm annonça d’un ton bourru :
_Vous n’avez pas besoin de moi pour l’instant, je vais superviser les travaux.
Chloé se leva, l’accompagnant jusqu’à la sortie avant qu’il ne s’éclipse.
_Lorsque les autres reproductrices arriveront, vous devriez rassembler tous les hommes afin que nous les passions en revue.
Il baissa sur elle un regard noir. Comprenant qu’il n’appréciait pas le conseil de la part d’une étrangère, elle haussa les épaules.
_C’est à vous de voir, mais cette manière de procéder me semble être la plus simple.
Il quitta la tente sans un mot et Chloé se tourna vers Alexandre et Valérian, arborant une moue faussement vexée.
_J’ai l’impression qu’il ne m’aime pas.
_Tu ferais bien de t’y habituer. Personne ici ne prendra ta défense. Dans leur esprit, tu es la traitresse qui a mené au massacre.
_Merci, Valérian. J’apprécie ton soutien.
_A ton service.
Alexandre secoua la tête avec un sourire au dialogue entre son frère et l’Adalante. Toutefois, si la scène était divertissante vue de l’extérieur, Valérian soulignait un point tout à fait sérieux. Alexandre se leva à son tour pour s’approcher de la petite blonde.
_Il a raison. Tu devras être prudente. Parmi les hommes, certains ne sont pas d’accord avec la décision que nous avons prise, et ils savent que ta mort provoquerait la guerre qu’ils espèrent avec tant de force.
_La mort de n’importe quelle Adalante provoquera cette guerre, tu ferais bien de le rappeler à tes amis.
_Je le ferai, oui.
Il jeta un coup d’œil à Leïla avant de reporter son attention sur Chloé.
_Je vous désignerai tout de même ceux dont vous devrez particulièrement vous méfier.
Les repas demandés par le chef du groupe arrivèrent à cet instant. Alexandre et Valérian remercièrent le soldat qui les avait apportés et s’installèrent pour manger, puis poussèrent le même soupir en s’apercevant qu’elles ne comptaient effectivement pas les accompagner.
_Ne soyez pas ridicules. Il ne s’agit pas de charité, vous êtes nos invitées pour ce soir.
Voyant Chloé hésiter, Leïla haussa les épaules et s’assit devant une assiette.
_Les autres ne devraient pas tarder, mais je meurs de faim, avoua-t-elle.
Chloé céda à son tour. Elle n’avait chargé que de l’eau et quelques fruits dans ses sacoches et la viande fumante qui attendait sur la table lui paraissait en cet instant bien plus appétissante. Ils avaient à peine commencé à se servir lorsque les bruits à l’extérieur se tintèrent d’agitation, les pas se transformant en course et les exclamations fusant. Partageant un regard avec Alexandre, la petite blonde commenta :
_Je pense qu’elles arrivent.
Ils abandonnèrent leurs plats pour sortir et purent constater que le groupe de cavalières était déjà à proximité du camp, les explorateurs s’étant regroupés près de l’entrée pour les voir approcher.
_Elles ont fait vite.
_Elles n’avaient pas beaucoup de retard sur nous.
L’accueil fut légèrement confus, les problèmes logistiques les occupant une bonne heure avant que des solutions ne soient trouvées. Les enclos n’étant pas assez grands pour accueillir toutes ces nouvelles montures, le problème fut réglé en les attachant aux poteaux disséminés dans le camp et en déchargeant leurs sacoches pour les poser à leurs côtés. Puis il fallut rassembler tous les hommes au même endroit, à l’extérieur puisqu’aucune tente n’était assez grande.
Sur ordre de Mykherm, ils s’alignèrent dans un semblant de discipline afin que les guerrières puissent passer entre les rangs et désigner ceux qui étaient les plus compatibles avec elles. Chloé, Leïla, Alexandre et Valérian se placèrent face à tous les autres, observant le défilé des Adalantes au milieu des explorateurs.
Les paires se formèrent petit à petit, le jeune chauve murmurant parfois à l’oreille de Chloé un avertissement lorsque l’une de ses compagnes choisissait un homme qui lui semblait peu fiable. Elle pourrait ainsi faire passer le message pour que l’Adalante concernée soit sur ses gardes, même si elles le seraient toutes étant donné les circonstances. Chaque fois qu’un explorateur était désigné, l’Adalante le suivait sous sa tente, visiblement la mort dans l’âme. Alexandre fronça les sourcils. Redoutaient-elles tant ce moment ? Il s’était bien douté que cela ne devait pas être agréable pour elles, mais elles semblaient se diriger vers un poteau d’exécution. Il se surprit à souhaiter que personne ne le désigne. Il avait bien réfléchi à la question, l’idée de savoir qu’un enfant de lui serait élevé quelque part sans qu’il puisse le voir lui déplaisait. Il serait capable de s’en détacher s’il le fallait, mais avec difficulté. Et l’attitude des guerrières le confortait dans sa position, prendre une femme alors qu’elle ne s’offrait qu’à contrecœur lui posait problème, même si elles étaient techniquement volontaires. Il ne resta finalement plus que quelques Adalantes, qui choisirent à leur tour un partenaire et s’éclipsèrent. A son grand soulagement, personne ne le pointa du doigt, pas plus que son père.
Chloé attendit délibérément que les autres soient passées avant elle, et sourit en constatant qu’elles avaient toutes trouvé un reproducteur compatible. Cette idée de trêve allait sans doute les aider à étoffer la tribu. Elle adressa un hochement de tête encourageant à Leïla qui, avec un soupir, se résigna à suivre Valérian sans un mot. Les centaines d’hommes qui restaient alignés devant elle l’observaient dans un mélange de dédain, de colère, de ressentiment et une pointe de curiosité, attendant qu’elle traverse à son tour les rangs. Au lieu de quoi, elle prit une profonde inspiration et appela d’une voix puissante :
_Kaliastre !

*

A suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:28

Citation :
Chlo : je croyais être passée maitre dans l'art de couper là où il faut pas mais là, je dis: pret!!!!!!!

non mais euhhhhhhhhh



J'ai adoré la manière dont tu as décrit les enterrements, et surtout plus particulièrement l'arrivée au camp des adalantes avec le petit bout de chou ^^

Et sinon grand bravo pour la fin qui est d'une qualité admirable. J'aime la manière de décrire le choix des filles et lex qui semble quand meme bien pour un mec ^^

kaliastre ^^ joli choix

héhéhé

oui, je suis parfaitement d'accord avec le choix!

merci pour cette suite

---

Citation :
Sixpence : Ça commence bien tout ça !! mdr j’adore la réplique de Valérian concernant le plus amusant des conditions. C’est tout lui ça, pour détendre l’atmosphère, juste dommage qu’on ne voit pas les réactions des mââââles !
Sur la champs de bataille j’ai bien aimé le passage sur les chevaux aussi, on sent que tu les aimes ainsi que l’équitation ça se sent bien !
Et la vache les Adalantes en ont battu plein des hommes ! impressionnant !
Wouaaaaaaaaaaa j’adore, Kaliastre le viril et Chloé la dur à cuire ! trop bon ce passage, c’est sur que la nouvelle situation et entente est bien pour créer ce genre de scène super insolite mais alors drôôôôôôle, enfin, relativement drôle mais c’est extra !

Citation :
_Comment crois-tu que je les considère ?
_Comme un sujet d’études.



Haaaaaaaaaaa et comment Alexandre considère-t-il les Adalantes ???? ne serait-ce pas exactement la même chose ?
Elles sont super intéressantes les discussions entre les deux amies, d’autant plus que Leila connaît Chloé mieux que quiconque. En fait on apprend mieux à la connaître par Leila que d’elle-même directement c’est amusant.
Mdr moi aussi je la déteste la vieille ! Que de suspens !
Cro mimiiiii la scène d’apprentissage ! Chloé sait y faire avec les enfants quand même ! et là elle ne voulait pas le faire hein !!
Superbe la scène de cérémonie pour les femmes tombées au combat. Très bien décrit avec l’art du détail. Chapeau !
Pas mal la conversation entre les deux amis là aussi. Bon Alexandre il a prit un coup de mou depuis le trépas de son compagnon là, faut qu’il se remue un peu !! Et il n’y a toujours rien de nouveau concernant les probables reproductions. Je me demande si Alexandre trouvera une Adalante ou s’il n’en prendra pas….
J’aaaaaaaaaaime ! la différence entre les deux cérémonies. On sent l’écart entre les croyances, je trouve celle des hommes froide à souhait, je sais pas si c’était fait exprès. Je pense en plus là ça montre un groupe pas vraiment soudé contrairement aux Adalantes qui sont bien unies. Je me prends une claque en lisant ce passage. C’est très bien joué !
Wouaw, Alexandre en veut vraiment à Chloé c’est dingue, et plus les heures passent et pire c’est j’ai l’impression !

Citation :
_Vous savez, un enfant n’est pas forcément conçu dès la première fois, il faudra beaucoup de pratique.



PTDR merci de prévenir pour la tirade !
Haaaaaaaaaaaaaaaaa, my moment, une discussion comme je les aime entre les deux protagonistes ! une bonne course à cheval, des excuses et ça y est, c’est reparti comme au début.
Mdr ça va être sympa de voir des femmes dans le camp des hommes, ça va chambouler les habitudes et créer des situations bien particulières je pense ! J’ai trop hâte de lire ça !

Citation :
_Merci, Valérian. J’apprécie ton soutien.
_A ton service.



Naaaaaaaaaaaaan, ça y est on y arrive, Chloé et Valérian qui vont avoir des contacts disons, amicaux ? Je sais pas c’est trop complexe là !
WHAAAAAAAAAAAAAAAAAAAT what is this end !!!! haaaaaaaaaaaaaaaaa naaaaaaaaaaan ! C’est pas possible ! C’est une erreur ! J’ai eu un doute en lisant ce chapitre parce qu’on le voyait trop ce personnage, ha nan !
Mais bon, je vais pas crier avant d’avoir mal, je verrai bien comment ça va se passer !
Je remarque une fois de plus une grosse fin sadique !
En tout les cas bravo bravo pour ce chapitre, j’ai adoré comme toujours et je vais attendre le suivant avec impatience !

---

Citation :
Laenan : Citation :
Au lieu de quoi, elle prit une profonde inspiration et appela d’une voix puissante :
_Kaliastre !




J'en étais sûre ! smile/!icon_biggrin.gif
Je sais pas pourquoi, je le sentais venir gros comme une maison !

J'ai beaucoup aimé le passage "apprentissage de l'équitation", c'était super bien décrit et très émouvant aussi (tu cases toujours très bien ta science, continues ! ).
Les excuses de Chloé concernant la mort de Bélicien, je ne m'y attendais pas (comme Alexandre, quoi ^^) mais ça sonnait très bien. La discussion était placée juste au bon moment et tout, et tout.
Enfin, Valérian, j'adore ! Il a le don de détendre l'atmosphère. Sachant que Leïla a l'esprit ouvert comme Chloé et qu'elle admet ne pas trouver dans ces hommes ceux qu'on leur a toujours décris, je sens de l'amour dans l'air. Il est trop chou pour pas qu'elle en tombe amoureuse !
(Promis, j'arrête avec mes analyses... )

Et, je partage l'avis des camarades chlo et six' : c'est quoi ce coupage de chapitre à la mord-moi-le-noeud ? Ca ne va pas du tout ça !

Suiteeeeeeeeeeeeeeeeuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuhhhhhhhhhhhhhhhhh !!!

---

Citation :
Kfn : Roooh purée ! c'était qqpeu obligé mais QUAND MÊME !

ralala t'as coupé avant la réaction d'Alexandre, même si on a eu son avis sur les choses juste avant, j'aimerais savoir son sentiment sur ce choix...
et puis Kaliastre ! je sais pas, j'ai un peu peur de ce gars..

affaire à suivre donc !!!

---

Citation :
Alexiel : Pfiou, j'ai enfin pu trouvé le temps de lire la suite.

Bon alors là j'avoue que tu m'as séché. Je m'étais très vide douté que Lex n'était pas le reproducteur de Chloé, ça aurait été trop simple. Mais j'étais plus que persuadée qu'il s'agissait de Vaérian (d'ailleurs à ce sujet, y a un rapport avec la BD de Mézière ?).

Je me demandais aussi comment tu allais sortir de l'affrontement pure et simple et là aussi tu m'as surprise.

Tout ça pour dire que j'ai beaucoup aimé et que j'attends que tu me surprennes encore, lol !
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:29

Citation :
d'ailleurs à ce sujet, y a un rapport avec la BD de Mézière ?
aaah c’était donc ça ! ptdr je savais que j’avais vu ce nom quelque part et qu’il m’avait bien plu mais je retrouvais plus où, donc merci ! et pour te répondre : pas de rapport direct non, je ne l’ai jamais lue, j’en avais juste vu le résumé

encore merciiiiiiii pour les feeds, j’me demandais quelles seraient vos réactions pour Kaliastre !


CHAPITRE 6

Alexandre sursauta, un murmure traversa le groupe d’hommes rassemblés. Après une poignée de secondes, le grand blond se faufila entre les rangs pour se présenter devant Chloé, presque aussi surpris que son ami, la questionnant d’un haussement de sourcils. Amusée par leur réaction et cherchant surtout un dérivatif à sa nervosité, Chloé lui offrit un sourire en coin à rivaliser avec ceux de Valérian et Alexandre.
_Tu devrais te réjouir. Ne fais-tu pas partie de ceux que j’ai fait fantasmer ? demanda-t-elle en référence à leur conversation sur le champ de bataille.
Kaliastre émit un son exprimant son incrédulité devant la stupidité de la question.
_Crois-moi, j’en fais partie.
Il marqua une pause, jeta un coup d’œil embarrassé à Alexandre. Remis de sa surprise, le jeune homme lui adressa un hochement de tête presque imperceptible que Chloé ne chercha pas à interpréter. Elle leva la tête pour regarder Alexandre dans les yeux et demanda à voix basse, une lueur malicieuse animant son regard vert :
_Ne me conseilles-tu pas de me méfier de lui ?
La question lui arracha un rire bref.
_Tu sais comme moi qu’il est l’homme le plus fiable de ce camp. Tu ne pouvais pas mieux choisir.
_Il ne s’agit pas d’un choix, lui rappela-t-elle plus gravement.
_Devrais-je être vexé ? intervint Kaliastre.
Elle rit à son tour en secouant la tête, puis le suivit jusqu’à sa tente, laissant Alexandre derrière elle alors que les autres explorateurs réintégraient leurs abris seuls, la nuit étant tombée depuis longtemps à présent. Une fois sous sa tente, Kaliastre posa son arme et lui offrit une outre de vin. Elle refusa d’un geste, mais accepta à son tour de se débarrasser de ses épées, les gardant tout de même à portée de main. Cherchant de toute évidence le meilleur moyen d’entamer la conversation, le grand blond la regarda en demandant simplement :
_Bien, comment veux-tu faire ça ?
_Je vais résumer. Touche-moi, et tu es un homme mort, répondit-elle, à moitié sérieuse.
Un haussement de sourcils perplexe. Lorsqu’elle posa les mains sur ses hanches, le mettant au défi de tenter de l’approcher, Kaliastre s’assit sur sa couche, comprenant que la petite blonde devait avoir quelque chose en tête… Quelque chose de sûrement moins agréable que les activités qu’il imaginait depuis qu’elle avait prononcé son nom.
_Je sais que tu n’es pas une experte en la matière, mais concevoir un enfant exige en principe un minimum de contact physique.
_Je suis au courant, merci, répliqua-t-elle d’un ton sarcastique, s’asseyant à terre et cherchant du regard quelque chose qui pourrait lui servir d’oreiller.
Saisissant son problème, Kaliastre lui lança la couverture roulée en boule au fond de son lit. Elle s’allongea alors en la glissant sous sa tête et ferma les yeux.
_C’est tout ? Tu n’as pas l’intention de m’expliquer ?
_J’essaie de gagner du temps.
_Pourquoi ?
_Parce que je ne veux pas d’enfants.
Ce n’est qu’à cet instant qu’il comprit la raison de son étrange comportement. Hochant la tête, il prononça sur le ton de la réalisation :
_Tu veux leur faire croire que tu as essayé, mais que tu n’as pas été fécondée.
_Cela devrait m’accorder quelques semaines, confirma-t-elle.
_Et ensuite ?
Pour la première fois, elle sembla hésitante. Poussa un soupir. Elle avait pris cette décision une semaine plus tôt. Avoir des enfants était son devoir et elle devrait s’y résoudre à un moment ou à un autre, mais savoir que deux cents femmes tomberaient enceintes dans les jours à venir soulageait la pression qui pesait sur elle. Elle pouvait s’offrir un délai afin de faire le tri dans ses sentiments, en sachant que la survie du groupe ne dépendait pas entièrement d’elle. SI l’on considérait la situation dans son ensemble, un unique bébé ne changerait pas grand-chose sur plusieurs dizaines.
_J’espère que cela me suffira pour me faire à cette idée. Garderas-tu le secret ?
_Je te le promets. Mais d’après ce que m’a dit Alexandre, tu as eu vingt ans pour te faire à cette idée. Crois-tu que quelques semaines réussiront là où toute une éducation a échoué ?
Elle ne répondit pas. Son silence s’éternisant, Kaliastre secoua la tête avant de s’allonger à son tour, s’endormant presque aussitôt.

*

_Alors, es-tu déçu de ne pas avoir été désigné ?
Un rire lui échappa à la question de son frère. Le soleil commençait à se lever et le campement s’éveillait, les soldats volontaires pour aller couper le bois qui leur permettait de construire des abris solides récupérant leurs instruments et s’éloignant en direction des montagnes. Le jeune homme jeta son trognon de pomme avant de répondre à Valérian.
_Absolument pas. Je suis même plutôt soulagé. Et toi ? Comment cela s’est-il passé avec Leïla ?
Connaissant son aîné, il s’attendait à une plaisanterie, mais Valérian poussa un soupir en l’accompagnant à l’enclos.
_C’était étrange. Elle me hait si visiblement que c’en est perturbant.
Compréhensif, Alexandre hocha la tête. C’était précisément la raison pour laquelle il était ravi de n’être compatible avec aucune des reproductrices. Sentant que son frère était plus touché qu’il ne le laissait paraître, le jeune chauve le dérida d’une bourrade en lançant :
_Laisse-lui le temps d’apprendre à te connaître. Elle te haïra plus encore.
Valérian émit un rire avant de froncer les sourcils.
_Pourquoi selles-tu Parcellion ?
_Je comptais aller explorer les alentours.
_Acceptes-tu de la compagnie ?
Les deux hommes se tournèrent vers Chloé qui venait de faire son apparition, armée d’un arc en plus de ses épées et poignard habituels. Alexandre hésita une seconde avant de lui offrir un unique acquiescement. Récupérant la bride de Mertao et ses sacoches là où elle les avaient laissées la veille, elle s’enfonça entre les chevaux pour atteindre l’étalon et sauta sur son dos après lui avoir passé le mors et avoir réparti sur son garrot le poids du chargement. Elle rejoignit alors Alexandre, Valérian lui tenant la porte ouverte pour la refermer ensuite sur les autres montures, et ils purent s’éloigner tranquillement. Après quelques minutes de marche silencieuse, le camp se rétrécissant derrière eux, Alexandre demanda soudain :
_Me parleras-tu de ton peuple ?
_Me parleras-tu du tien ?
_Il n’y a pas grand-chose à dire sur le mien.
_Sur le mien non plus.
_Je n’en crois rien. Vous êtes une légende.
_Etait-ce un compliment ou une critique ?
_Qu’en penses-tu ?
_Je vais choisir le compliment. Je ne veux pas avoir à t’humilier une nouvelle fois.
Alexandre eut un demi-sourire avant de reprendre son sérieux et d’étudier son profil, à la recherche d’une réaction à ce qu’il allait dire.
_Tu ne m’as jamais expliqué pourquoi tu m’avais laissé la vie.
Elle resta muette quelques secondes, regardant droit devant elle comme elle le faisait toujours lorsqu’elle s’apprêtait à dire quelque chose qu’elle aurait préféré taire.
_Je n’en suis pas sûre, lâcha-t-elle finalement. Je crois que l’absurdité de cette guerre m’a frappée quand j’ai réalisé que j’étais sur le point de tuer un homme qui pouvait m’apprendre certaines choses.
Il fronça les sourcils, incertain d’avoir bien compris.
_Que puis-je t’apprendre ?
Elle poussa un soupir.
_Tu sais que les Adalantes sont élevées dans la haine des hommes et de ce qu’ils représentent. Nous avons toujours combattu avant de chercher à comprendre, partant du principe que vous êtes tous des monstres.
Il haussa un sourcil à cette remarque, mais ses yeux étaient toujours perdus sur l’horizon et elle ne repéra pas son expression mi-amusée, mi-vexée, continuant imperturbablement :
_Lorsque tu m’as trouvée, tu pensais que j’avais besoin d’aide et tu as accepté de m’en donner. Tu as pris soin de moi, tu m’as même offert des chevaux et des vivres. Le fait que je ne sois pas une femme sans défenses ne signifie pas que je n’ai pas apprécié le geste. Comme le fait que tu m’aies faite suivre n’entre pas en ligne de compte, car si j’avais été celle que je prétendais être, ton aide m’aurait bel et bien sauvé la vie.
Elle s’interrompit une seconde, se tourna vers lui pour finir.
_Cela m’a amenée à me poser des questions. Quel genre de monstre agirait ainsi ? A moins qu’il ne soit pas réellement un monstre.
Il s’apprêtait à répliquer d’une remarque ironique, mais sa confusion prit le pas sur son sens de l’humour et il demanda avec sérieux :
_Qu’es-tu en train de dire ? Ce que tu veux que je t’apprenne… Faire confiance aux hommes ?
Elle eut un rire accompagné d’un signe de négation.
_Je n’irais pas jusque là. Je ne ferai jamais confiance aux hommes. Mais j’aimerais mieux vous connaître.
Alexandre acquiesça en silence avant de changer de sujet.
_As-tu vu Leïla ce matin ?
_Elle n’était pas réveillée lorsque nous sommes partis. Pourquoi ?
_Je crois qu’elle perturbe Valérian.
_Suis-je censée plaindre ton frère ?
_Non. Mais tu prétends vouloir apprendre à nous connaître, n’est-ce pas ?
A son hochement de tête intrigué, il continua :
_Alors sache ceci : certains hommes, la plupart d’entre eux même, n’auront aucun remords à avoir couché avec des femmes qui n’y ont pris aucun plaisir, admit-il en utilisant volontairement un langage cru pour la faire réagir. Valérian n’est pas de ceux-là. Pas plus que Kaliastre. Vous avez beau être consentantes, ils savent que vous le faites par obligation et se détesteront d’en profiter.
Chloé haussa les épaules, peu touchée par les états d’âme de leurs anciens ennemis. Elle était consciente de la chance qu’elle avait d’être tombée sur le grand blond comme reproducteur compatible, car bon nombre d’explorateurs auraient refusé de garder son secret et estimé qu’elle brisait l’accord passé entre leurs camps en évitant les relations physiques. Mais le reste ne la concernait pas.
_Qu’ils s’y fassent. Les femmes ne prennent jamais aucun plaisir dans l’acte sexuel.
Abasourdi, Alexandre tira brusquement sur les rênes. La petite blonde parcourut encore quelques mètres avant de s’apercevoir qu’il ne la suivait plus. Se tournant vers lui, elle arrêta Mertao à son tour sans pour autant revenir sur ses pas. Lorsqu’il eut repris ses esprits, le jeune homme talonna sa monture pour la rejoindre et la stoppa de nouveau une fois parvenu à sa hauteur.
_Je dois avoir mal entendu, prononça-t-il sur le ton d’une question.
Confuse, elle fronça les sourcils avec un geste d’incompréhension. En réalisant qu’elle n’avait vraiment aucune idée de ce dont il parlait, il émit un rire et consentit à s’expliquer :
_Les femmes peuvent en tirer autant de plaisir que les hommes.
_Bien sûr.
Sa voix était clairement sarcastique. Mal remis de sa surprise, Alexandre laissa un demi-sourire incrédule jouer sur ses lèvres. Il hésitait sur la conduite à suivre. Le sujet était sensible, de toute évidence, et l’on n’était pas censé l’aborder de cette façon… certainement pas avec une femme attirante. Pourtant, sa curiosité et son étonnement prenaient haut la main le dessus sur les conventions. Aussi se décida-t-il à demander d’un ton sérieux :
_Que sais-tu du sexe ?
Visiblement aussi surprise que lui qu’il lui pose une telle question, elle oscilla un instant entre indignation justifiée et amusement inévitable avant de laisser un sourire moqueur étirer sa bouche et de relancer Mertao au pas.
_J’en sais bien assez.
_Je me vois dans l’obligation de te contredire, objecta-t-il en la suivant. Si tu crois que cette expérience est toujours si déplaisante pour les femmes, c’est que Kaliastre n’a pas bien joué son rôle cette nuit.
Elle eut beau tenter de les en empêcher, elle sentit ses joues prendre feu. Elle qui s’était toujours félicitée de ne se laisser réellement embarrasser par aucune conversation et d’éviter aisément la honte ne put réprimer le léger rosissement, pas plus qu’elle ne fut capable de le lui dissimuler. Elle n’était certes pas très à l’aise en ce qui concernait le sujet du sexe, mais ce n’était pas ce qui l’avait faite réagir ainsi : son mensonge la dérangeait davantage. Elle avait beau tenter de se convaincre que renoncer à la conception pour quelques semaines ne mettrait pas son peuple en danger, vingt ans de leçons sur ses responsabilités pesaient lourd sur sa conscience. Comprenant soudain, Alexandre en resta bouche bée une seconde.
_Tu ne l’as pas laissé te toucher, n’est-ce pas ?
_Non, confirma-t-elle d’une voix douce.
_Par peur du sexe ?
_Par peur des conséquences. J’aurais pu endurer le sexe, c’est le fait de devenir mère qui me pose problème.
Il acquiesça en se souvenant de leur conversation près de la rivière, lorsqu’il l’avait interrogée sur son tatouage.
_Qu’en pensent tes compagnes ?
Elle tourna vivement la tête vers lui.
_Elles ne doivent jamais l’apprendre. Je t’en prie, Alexandre, tu ne…
Il l’interrompit d’un geste apaisant.
_Je ne dirai rien, ne t’en fais pas.
_Merci.
Il balaya sa reconnaissance d’un sourire et lança d’une voix songeuse :
_Tu ne me parais pas être une Adalante modèle. Tu refuses de concevoir un enfant, tu épargnes un ennemi sur le champ de bataille, tu parles avec un homme au lieu de le combattre…
Résumée ainsi, la situation était troublante, en effet. Si elle avait toujours été du genre à se rebeller, elle ne se rappelait pas avoir un jour bafoué leurs lois et leur mentalité avec autant d’ardeur que depuis que les étrangers étaient arrivés sur leur territoire. Elle aurait volontiers attribué cette phase de désobéissance à l’angoisse provoquée par le rituel de son anniversaire, mais elle avait eu de longs mois pour s’y préparer à l’avance et savait qu’elle aurait pu se résigner si elle l’avait vraiment voulu.
_C’est une période difficile pour moi, éluda-t-elle.
Comprenant qu’elle n’en dirait pas plus sur le sujet, il resta muet tout en l’observant avec curiosité alors qu’elle semblait en plein conflit intérieur. Après une minute, elle prit une profonde inspiration, étant apparemment parvenue à une conclusion, et se tourna vers lui.
_Que disais-tu, à propos du sexe ?
Incapable de croire qu’elle venait de prononcer ces quelques mots, elle se détourna de nouveau, se concentrant sur les pas de Mertao pour échapper au sourire espiègle qu’elle devinait du coin de l’œil.
_Curieuse ? demanda-t-il d’une voix provocante.
Elle leva les yeux au ciel avec un soupir, à la fois furieuse, amusée et déconcertée. Hésita. Finit par lâcher :
_Assez.
C’était une occasion rêvée de la taquiner. Avoir repéré une faille dans l’armure d’assurance et de certitudes était inespéré et il aurait pu en profiter. Mais en sentant à quel point la question était importante pour elle, suffisamment pour qu’elle accepte de dévoiler cette vulnérabilité, il renonça aux plaisanteries. Il chercha un instant le meilleur moyen de parler de ce sujet, décida que le plus simple était de trouver un point de départ.
_Dis-moi ce que tu en sais.
_Très peu, admit-elle, soulagée qu’il prenne la conversation au sérieux. J’en connais les détails pratiques. Mais depuis des générations, les Adalantes redoutent cet instant. Les mères nous en parlent comme d’une expérience douloureuse, dégradante et déplaisante. Or, tu sembles prétendre qu’elle peut être aussi agréable pour les femmes qu’elle l’est pour les hommes.
Il hocha la tête et choisit ses mots avec soin pour lui répondre aussi honnêtement que possible.
_Elle ne l’est pas toujours. Plusieurs facteurs interviennent, à commencer par la relation entre les partenaires.
A son reniflement dédaigneux, il eut un léger sourire, interprétant facilement l’expression.
_Je ne parle pas forcément d’amour. Ce que je veux dire, c’est que des relations sexuelles entre deux personnes qui se méprisent et qui le font par obligation en espérant juste que cela durera le moins longtemps possible ne sont certainement pas agréables pour la femme. Puisque les Adalantes ont toujours détesté les hommes, cela explique qu’elles se soient persuadées depuis des siècles que le sexe ne pouvait pas être plaisant.
Elle acquiesça, suivant le raisonnement sans parvenir à étouffer son scepticisme. Voyant qu’il avait toute son attention, il continua en ignorant l’étincelle d’ironie qu’il sentait naître en lui à l’idée de parler de façon si neutre de relations charnelles à une femme qu’il s’interdisait de désirer sans y parvenir tout à fait.
_Le sexe est un échange, il n’y a aucune raison pour que l’homme se contente de prendre sans donner, ou pour que la femme se contente de donner sans prendre. Chacun est maître de son propre plaisir et peut aider l’autre à atteindre le sien.
Il remarqua qu’elle arborait toujours une moue dubitative. Frustré de ne pas parvenir à la convaincre tout à fait, il poussa un soupir avant qu’une idée ne lui vienne à l’esprit.
_Imagine ça comme un combat, proposa-t-il. N’est-ce pas plus satisfaisant lorsque l’adversaire est à la hauteur ?
Elle haussa un sourcil à l’analogie et s’apprêtait à lui rappeler qu’un combat était généralement source de douleurs, mais elle réalisa qu’il avait raison. Vaincre un ennemi plus faible qu’elle ne lui apportait que la satisfaction du devoir accompli, alors que vaincre un ennemi comme… disons comme Alexandre s’accompagnait invariablement d’une indéniable décharge de plaisir.
_Si, en effet.
Elle marqua une pause, pensive, avant de remarquer avec un sourire :
_Tu me parais très sûr de toi. Serais-tu un expert sur ce sujet ?
Il haussa les épaules, impassible malgré l’évidence de la pique contre sa fierté masculine.
_J’ai certainement connu plus de femmes que tu n’as connu d’hommes.
_Ce n’est pas très difficile.
_Tu devrais essayer, suggéra-t-il en guise de conclusion.
Un haussement de sourcils.
_Avec Kaliastre ?
De manière assez inattendue, le demi-sourire fit son apparition.
_S’il le faut, je veux bien me porter volontaire à sa place.
Elle lâcha un rire, ravie qu’ils retombent dans la facilité d’un échange léger après cette démonstration trop solennelle à son goût.
_Tu es juste vexé de n’avoir été choisi par personne.
_Coupable, plaisanta-t-il.
Un sourire toujours sur les lèvres, ils retombèrent dans un silence plus confortable. Puis Chloé annonça :
_Je ne me suis pas encore aventurée de ce côté, mais d’après Eléa, il y a une forêt tout près d’ici. Nous y serions à l’abri du soleil aux moments les plus chauds de la journée.
_Je te suis.

*

_Chloé !
La petite blonde eut une grimace en détectant de la colère dans la voix de son amie. Elle avait espéré se réfugier directement sous la tente de son reproducteur en rentrant afin d’échapper aux inévitables reproches, mais elle avait été interceptée sur le chemin alors qu’elle allait s’approvisionner en eau après avoir laissé Mertao à l’enclos, Alexandre ayant rejoint Kaliastre pour l’aider dans la construction d’un abri. Sa grimace s’accentua lorsque Leïla lui attrapa le bras sans ménagement et l’attira avec elle dans un recoin désert.
_Est-ce que tu te rends compte de ce que tu fais ?
_Une balade à cheval ?
La grande brune poussa un soupir.
_Ne fais pas semblant de ne pas me comprendre. J’ai réussi à te couvrir auprès des autres aujourd’hui, mais les rumeurs se répandent plus vite que tu ne l’imagines, et il ne leur a pas fallu longtemps pour s’apercevoir qu’Alexandre avait disparu aussi. Tu m’avais promis d’être discrète.
Chloé soupira à son tour. L’exploration de la forêt s’était éternisée plus qu’elle ne l’avait pensé et la nuit n’allait pas tarder à tomber. L’endroit était agréable, et elle n’avait pas eu envie de rentrer, sachant qu’elle ne pourrait pas esquiver les questions des Adalantes sur ce qui s’était passé avec Kaliastre. Les discussions avaient dû tourner autour de cette première nuit toute la journée, chacune partageant son expérience et ses espoirs de fécondation, et elle n’était pas d’humeur à leur mentir ou à faire semblant d’être impatiente de tomber enceinte. Elle s’était bien doutée que les questions pleuvraient lorsque ses compagnes découvriraient qu’elle n’était plus au campement, mais elle était parvenue à ignorer cette préoccupation pendant la majeure partie de la balade.
_Je sais. Je suis désolée, Leïla. J’ai juste…
Elle s’interrompit en s’apercevant qu’elle n’était pas certaine de ce qu’elle voulait dire. Son amie la relâcha enfin.
_Ecoute, je sais que c’est difficile pour toi, peut-être même plus que pour nous toutes. Mais je t’en prie, ne les laisse pas deviner que tu remets nos croyances en cause une fois de plus. Après la façon dont tu as tenté d’éviter cette guerre, après ta défense d’Alexandre face à Dahomé, elles commencent à douter de toi et de ta fidélité à nos valeurs.
Et elles douteraient plus encore si elles savaient que sa nuit n’avait été occupée que par le sommeil. Au lieu de partager cette information avec son amie, Chloé s’indigna.
_Je ne ferai jamais rien pour trahir la tribu, tu le sais.
_J’en suis convaincue. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Sois plus prudente. Pars seule, pars avec d’autres Adalantes, pars même avec un groupe d’hommes si tu le souhaites, mais toujours accompagnée de l’une d’entre nous. Cela les rassurera sur tes intentions.
_Si tu y tiens… Nous comptons aller chasser demain, viendras-tu ?
_Nous ?
_Alexandre, son frère et moi.
Leïla tiqua. Comprenant aussitôt, Chloé insista :
_Je suis sûre que Valérian n’est pas aussi mauvais que tu persistes à le croire. Je sais que tu aimerais l’éviter, mais tu es la seule que j’ai envie de voir. Et une séance de chasse te fera le plus grand bien.
La géante hésita avant de donner son accord d’un bref hochement de tête. Chloé sourit.
_Et toi, qu’as-tu fais de ta journée ?
_J’ai accompagné Batrola à la rencontre de Dahomé, pour lui dire que tout se passait bien.
_Et les autres ?
_Elles ont abreuvé les chevaux et se sont occupées de la lessive et des provisions.
_Parfait, je vais pouvoir manger un morceau. Leïla ?
_Oui ?
Chloé hésita quelques secondes, vérifia une nouvelle fois que personne ne risquait de les entendre, et leva la tête pour plonger son regard dans celui de son amie. Elle n’était pas sûre de devoir poser la question qui la tourmentait, mais elle avait toujours été d’une nature trop curieuse pour son propre bien, et elle était incapable de résister à ce mystère, tout autant que d’oublier les paroles d’Alexandre.
_Comment s’est passée ta nuit avec Valérian ?
Leïla haussa les épaules.
_C’était aussi pénible qu’on nous l’a toujours dit, mais cela en vaut la peine. Et pour toi ?
Chloé se mordit la lèvre, honteuse à l’idée de mentir à son amie, mais sachant que cette désobéissance à leurs lois était la seule que la grande brune ne pourrait pas supporter, elle qui attendait cet instant depuis plus d’un an.
_Humiliant et douloureux, comme prévu, lâcha-t-elle dans un souffle.
_Nous n’en avons plus que pour treize jours.
La petite blonde acquiesça distraitement.

*

_Dire que presque tout le campement t’envie.
Kaliastre acheva d’enfoncer le clou d’un vigoureux coup de marteau, puis il se tourna vers son ami, qui l’aida à porter la planche suivante pour la poser sur le mur en construction et la lui tint droite afin qu’il puisse la fixer aussi.
_Elle t’a dit la vérité…
Alexandre hocha la tête avant de demander :
_Es-tu déçu ?
_A ton avis ? Je m’en remettrai. Et toi, es-tu soulagé ?
Le jeune homme fronça les sourcils pour exprimer sa confusion devant l’étrangeté de la question. Kaliastre secoua la tête avec un sourire en se détournant pour planter un nouveau clou.
_Ments-toi si tu le souhaites, Alexandre, mais ne me fais pas l’affront de me mentir à moi.
_Que veux-tu dire ?
_Es-tu stupide à ce point ? Ou crois-tu que je le suis ?
Finalement, Alexandre ne put s’empêcher de sourire à son tour. Poussant un soupir, il se résigna à cesser de feindre l’ignorance et passa une main sur sa nuque, surprenant le blond par le trouble que le geste révélait. Son ami lui fit signe de s’écarter pour qu’il puisse fixer l’autre extrémité du morceau de bois. Obéissant, il recula de quelques pas et en profita pour récupérer une autre planche qu’il pourrait lui passer lorsqu’il aurait fini avec celle-ci. Abandonnant un instant sa construction, Kaliastre demanda :
_Que ressens-tu pour elle au juste ?
_Principalement de la curiosité. Encore une pointe de rancœur. Sans doute aussi du respect, malgré tout.
_Et du désir, compléta-t-il.
Alexandre haussa les épaules sans répondre. L’information était si évidente qu’il n’avait pas besoin de la confirmer, et elle n’était pas non plus très compromettante : la première fois que Chloé avait débarqué dans le camp, les trois quarts des hommes présents auraient tué père et mère pour se retrouver au lit avec elle.
_Qu’est-ce qui t’empêche de tenter de la séduire ? Je suis à peu près sûr qu’elle ne te hait pas autant qu’elle prétend haïr les hommes.
_Non, je sais, confirma Alexandre.
_Alors quel est le problème ? Je ne t’ai pas vu hésiter ainsi à Lortiam.
Un sourire en coin étira brièvement sa bouche au souvenir de ce village auprès duquel ils avaient campé cinq mois plus tôt et à celui de la jolie brune qui avait partagé sa couche pendant ces trois nuits. Mais son expression se refit vite plus sérieuse.
_Cette aventure à Lortiam ne risquait pas de mettre en danger qui que ce soit.
Au regard confus de son ami, il expliqua :
_Elles sont censées nous détester et ne supporter que leur reproducteur désigné. S’il se passait quelque chose et que les Adalantes venaient à l’apprendre, j’ignore quelle serait leur réaction.
_Tu as peur pour elle, comprit Kaliastre.
_J’ai peur de ce que cela déclencherait. Elles pourraient effectivement s’en prendre à elle, mais elles pourraient aussi estimer que c’est moi qui l’ai corrompue, penser qu’il s’agit d’un plan destiné à les diviser et…
_Et elles relanceraient la guerre, finit son ami.
Hochement de tête. Le blond eut un sourire contrit.
_Tu ne vas pas aimer ce que je vais dire. Mais si tes craintes sont fondées, alors tu ne peux te permettre de partir seul avec elle comme tu l’as fait aujourd’hui. Le campement parle déjà de votre escapade. Peu importe que tu sois capable de te maîtriser, les soupçons pourraient suffire.
_Je sais.
_Elles repartent dans treize jours. Il te sera plus facile ensuite de l’oublier.
_Mais ces treize jours vont être un véritable enfer.
_Plains-toi. Je passe mes nuits avec elle sans pouvoir la toucher.
Alexandre fronça les sourcils. L’ancien mercenaire avait prononcé ces mots sur le ton de la plaisanterie, mais il ne put s’empêcher de se demander s’ils dissimulaient quelque chose de plus profond. Depuis quelques minutes, ils parlaient de son attirance pour Chloé, il en avait oublié que, tout imperturbable qu’il soit, Kaliastre n’était peut-être pas non plus totalement insensible à ses charmes. Il demanda d’une voix grave :
_As-tu des sentiments pour elle ?
_Non. Pure frustration physique, rassure-toi.
Un rire lui échappa.
_Je compatis.
_Merci. Maintenant passe-moi cette planche.

*

Les deux chevaux des Adalantes levèrent la tête au même moment et se tinrent immobiles, les oreilles pointées en avant, les naseaux frémissants, les muscles ramassés, s’apprêtant à bondir. Chloé leva une main pour signaler aux autres de s’arrêter et de se taire. Tout doucement, elle et Leïla récupérèrent leurs arcs et préparèrent leurs flèches, imitées avec un temps de retard par les deux hommes. Retenant leur souffle, les quatre chasseurs n’attendirent qu’une poignée de secondes avant de s’apercevoir qu’un bosquet de buissons tremblait davantage que les autres, les feuilles s’agitant sous une pression plus appuyée que celle du vent. Chloé dirigea la pointe de façon à pouvoir donner le coup mortel dès que l’animal surgirait. Une tête fauve surgit prudemment, suivie avec un peu plus d’assurance par un cou gracile. Le chevreuil était jeune, mais déjà vigoureux, et il nourrirait quelques bouches affamées. Chloé lâcha la corde… avec une demi-seconde de retard. Frustrée, elle vit le trait passer au-dessus du cervidé qui s’était écroulé sans avoir vu venir la flèche plantée en travers de sa gorge. Elle jeta un regard furieux à Alexandre, qui venait de lui voler ce qu’elle considérait comme sa proie. Il répondit d’un sourire satisfait en descendant de cheval. A l’aide de sa dague, il trancha la gorge de l’animal d’un geste vif afin de s’assurer qu’il ne souffrait plus. Bien inutilement, la pointe acérée l’ayant tué sur le coup. Chloé sauta à terre à son tour pour aller récupérer sa flèche, fichée dans un arbre juste derrière la victime.
_J’ai envie de viande fraîche, ce soir. Si tu ne me laisses pas le prochain, c’est toi que j’égorgerai.
Il lâcha un rire sans répondre, souleva le petit chevreuil pour le poser sur le dos de l’un des trois chevaux de trait qu’ils avaient emmenés avec eux afin de transporter les proies et l’attacha fermement à l’aide d’une longue corde.
Elle était presque sérieuse dans sa menace. Vexée d’avoir été prise de vitesse, elle aurait été capable de le rouer de coups à cet instant précis. Elle contint sa fureur pour se hisser sur Mertao en ignorant délibérément la lueur amusée dans les yeux de Leïla. La géante brune savait qu’elle détestait perdre une proie à la chasse, tout autant qu’elle, toutes deux se lançaient souvent dans des compétitions impitoyables lorsqu’elles partaient une journée avec l’intention de ravitailler le campement. Etre battue par un homme était bien pire que de se voir souffler son trophée par une amie.
L’environnement aurait dû la calmer. La forêt qu’ils avaient visitée la veille était toujours aussi magnifique, les arbres hauts et feuillus les protégeant du soleil, quelques rayons filtrant jusqu’au sol pour danser joyeusement entre les ombres mouvantes, le son de la rivière accompagnant harmonieusement les chants des oiseaux… Le tableau était tout simplement idyllique, la journée parfaite, l’activité agréable.
Mais elle venait de perdre une proie.
Elle ne se dérida pas au cours des deux heures suivantes, écoutant d’une oreille distraite les deux frères lancés dans une conversation sur l’un des territoires qu’ils avaient découverts avant d’arriver au pied des montagnes et ignorant les tentatives de Leïla pour la détendre. Son amie finit par renoncer avec un haussement d’épaules, sachant que sa mauvaise humeur ne durerait pas au-delà de la matinée.
La fraîcheur des sous-bois et le bonheur d’une balade avec Mertao finirent en effet par avoir raison de son irritation contre le jeune homme et ce fut d’une voix plus amène qu’elle annonça :
_Je commence à avoir faim. Nous devrions nous installer près du cours d’eau.
Ses trois compagnons approuvant l’idée, elle suivit le bruit du ruissellement pour rejoindre la rivière, les devançant de quelques mètres. Elle se laissa glisser à terre et s’agenouilla pour boire sans s’apercevoir que Leïla et les deux hommes avaient pris du retard et n’avaient pas encore émergé du chemin qu’elle avait tracé entre les arbres. Surprise par le silence, elle se retourna, s’aperçut qu’elle était seule et secoua la tête.
_Ils ne tiennent pas le rythme, Mertao.
L’étalon répondit d’une ruade nerveuse. Intriguée, elle l’observa une seconde pour tenter de comprendre ce qui avait provoqué une telle réaction.
_Chloé !
Surprise par l’angoisse audible dans la voix mal maîtrisée d’Alexandre, elle fit demi-tour en un sursaut. Et se retrouva nez à nez avec un puma. A moins de dix pas d’elle, l’animal la fixait sans parvenir à décider s’il devait attaquer ou passer son chemin. Son cœur se mit à battre plus vite lorsqu’elle s’aperçut que le jeune chauve était seul, Leïla et Valérian ayant été ralentis en guidant les trois chevaux non montés. Voyant qu’Alexandre, avec des gestes mesurés et parfaitement contrôlés, passait son arc par-dessus son épaule pour l’armer, elle ordonna aussi fermement que possible en gardant une voix basse pour ne pas effrayer le prédateur :
_Non.
Persuadée qu’il n’avait pas l’intention de l’écouter, elle quitta le félin des yeux juste une seconde, le temps de lui prouver d’un regard qu’elle était sérieuse. Cela lui donna le temps de repérer du mouvement derrière lui et de comprendre que Leïla le suivait de près. Elle répéta alors avec plus de conviction :
_Non. Ils n’attaquent pas les humains.
Elle n’était pas vraiment convaincue de ses propres paroles, mais tant que l’animal restait calme jusqu’à ce que son amie arrive, tout irait bien. Alexandre sembla hésiter un instant. Il finit par décider de lui obéir, renonça à tirer, mais garda la flèche pointée sur l’animal. Fixant son regard dans les yeux fascinants du félin, d’un ambre pailleté de vert, elle ne put retenir un bref frisson d’angoisse, surtout lorsqu’elle réalisa que Mertao ressentait lui aussi son inquiétude et risquait de paniquer bien avant elle. S’il tentait de s’enfuir, le puma attaquerait, aucun doute. Il n’était pas très grand, peut-être soixante centimètres de haut et à peine une trentaine de kilos, mais il était probablement capable de pointes de vitesse plus impressionnantes que celles de l’étalon, et à plus forte raison beaucoup plus rapide qu’elle-même. S’il bondissait, elle aurait à peine le temps de penser à courir avant d’être égorgée. A moins qu’il ne choisisse directement le quadrupède comme proie. Elle hésita une seconde à dégainer une épée, pour être prête au cas où Leïla ne parviendrait pas jusqu’à elle à temps, mais le moindre mouvement risquait de provoquer une catastrophe, elle n’y aurait recours qu’au dernier moment. Si elle y arrivait.
_Chloé, qu’est-ce que…
La question mourut sur les lèvres de la grande brune lorsqu’elle découvrit la scène, au moment où le félin faisait un premier pas en direction de Chloé et Mertao. La jeune femme retint un soupir de soulagement en voyant le puma tourner la tête vers son amie et se lécher les babines d’un coup de langue. Puis il s’enfonça calmement dans la forêt en les ignorant et disparut en quelques secondes.
Stupéfait, Alexandre abaissa son arc. Chloé refoula l’envie de réconforter Mertao d’une caresse pour se précipiter plutôt vers Leïla, arrivant aux côtés de sa monture juste au moment où la géante, prise d’un vertige, perdait l’équilibre. Elle la retint aisément et l’aida à descendre pour la laisser s’appuyer contre elle.
_Ca va aller ?
Un sourire manquant d’assurance lui répondit. Valérian surgit du chemin à cet instant, suivit des chevaux de bâts attachés ensemble, qu’il guidait d’une unique corde. Repérant la tension qui n’avait pas encore tout à fait quitté les trois autres chasseurs et remarquant la faiblesse apparente de Leïla, il haussa les sourcils.
_Que s’est-il passé ?
_Rien, répliqua aussitôt Chloé. Elle est juste un peu trop sensible, elle supporte mal la vue des animaux dangereux.
Elle s’efforça d’ignorer le regard sceptique d’Alexandre et la lueur interrogatrice dans celui du grand brun, guidant Leïla jusqu’à la rivière et balayant l’incident comme s’il n’avait jamais eu lieu.
_Vous venez ? J’ai faim.
Remise de sa fatigue, la géante s’assit tout de même le temps de boire quelques gorgées d’eau. Chloé récupéra de la nourriture dans ses sacoches et se mit à manger sans un mot, considérant que le sujet était clos. Un coup d’œil à Alexandre la persuada du contraire. Il se doutait que quelque chose d’étrange venait de se produire, bien plus qu’un félin renonçant à attaquer par lassitude et une guerrière prise d’un malaise devant un danger gérable, et il la harcèlerait probablement pendant des jours pour savoir ce que c’était. Chloé se mordit la lèvre en échangeant un regard avec son amie. Le repas se déroula dans un silence tendu.

*

Chloé poussa un soupir de pure satisfaction en s’allongeant, regrettant tout de même une seconde de ne pas avoir droit au lit ce soir. La nuit précédente, ils avaient décidé, avec Kaliastre, d’alterner l’occupation de la couchette. Comme elle avait dormi sur le matelas rembourré la veille, c’était à son tour de supporter le sol. Mais la journée avait été riche en dépenses physiques autant qu’en émotions, et le sommeil la gagnerait vite, peu importait l’inconfort de…
_Kaliastre.
Le chuchotement avait suivi un léger bruissement de tissu et elle rouvrit les yeux pour découvrir qu’Alexandre venait de pénétrer sous la tente. Son ami se leva, surpris de l’intrusion, alors que Chloé s’asseyait sur son oreiller improvisé. Le jeune chauve expliqua en regardant Kaliastre :
_Je veux lui parler.
Le grand blond eut une brève moue réprobatrice. Alexandre posa une main sur son épaule. Il se souvenait bien des réticences de son ami à l’idée de les laisser seuls ensemble étant donné les risques que cela représentait, mais il avait des questions à poser, et il les poserait à elle seule. Kaliastre secoua la tête avec une pointe d’indifférence avant de quitter son abri, prenant garde à ne pas se faire surprendre par les sentinelles. Lorsqu’il fut certain qu’il ne l’entendrait pas, Alexandre se tourna enfin vers Chloé, qui s’était redressée à son tour et l’observait, une lueur de défi dansant dans ses pupilles.
_Que s’est-il passé aujourd’hui ?
Elle eut un sourire ironique et mésinterpréta délibérément la question.
_Nous avons ramené plus de proies que vous, pourquoi ? As-tu du mal à t’en remettre ?
_Ne joue pas à ça. Que s’est-il passé avec la panthère ?
_C’était un puma, corrigea-t-elle.
Il plissa les paupières en gardant le silence, espérant apparemment que le regard sombre qu’il posait sur elle et l’énergie presque agressive qu’il dégageait, conséquences de sa frustration devant cette nouvelle énigme, la forceraient à lui dire la vérité. Lorsqu’elle se contenta de hausser les sourcils, il se rendit compte du ridicule de la situation et se détendit, ses épaules s’affaissant à peine.
_Pourquoi n’a-t-il pas attaqué ?
_Il ne devait pas avoir faim.
_Il s’apprêtait à te sauter dessus, contredit-il. Il n’a fait demi-tour qu’après avoir commencé à t’approcher, comme s’il avait changé d’avis.
Elle haussa les épaules avec nonchalance.
_Il a dû décider que je n’étais pas si appétissante.
Refusant cette explication trop simple et visiblement erronée, il fit un pas dans sa direction, envahissant son espace vital sans qu’elle recule pour autant, et il tenta autre chose :
_Pourquoi m’as-tu empêché de le tuer ? Tu savais qu’il ne te ferait pas de mal, n’est-ce pas ? N’est-ce pas ? répéta-t-il quand ses questions ne rencontrèrent qu’un mur de silence.
_Je te l’ai dit, ils n’attaquent pas les humains.
_Mensonge. Un animal affamé ou protégeant une portée le ferait sans hésiter, et tu ne pouvais avoir aucune certitude.
Elle poussa un soupir en plongeant son regard dans le sien. S’apprêtait à répondre lorsque la profondeur de ces iris couleur d’océan la troubla soudain, sa proximité la mettant mal à l’aise, son souffle sur son visage la chatouillant trop agréablement pour qu’elle se sente tout à fait en sécurité. Décidant que s’éloigner était plus important que de conserver les quelques centimètres de terrain qu’elle avait jusque là refusé de lui céder, elle prit enfin un pas de recul et se détourna.
_Que veux-tu que je te dise ? J’ai eu de la chance.
Une exclamation incrédule lui échappa.
_Tu as risqué ta vie et celle de Mertao sur un coup de chance ?
Elle retint une grimace à l’évocation de l’étalon. Pas parce qu’elle avait craint pour sa vie, pas en sachant que Leïla était dans les parages ou qu’elle-même pouvait réagir en cas de besoin, bien qu’elle ait préféré l’éviter, mais parce que le fait qu’il le cite prouvait qu’elle rencontrerait plus de difficultés qu’elle ne l’avait espéré pour le convaincre. Elle était capable de se mettre en danger avec une dose d’inconscience assez remarquable, mais lorsqu’elle le pouvait, elle protégeait ceux qui lui étaient chers. Et sa monture en faisait partie, il avait dû le comprendre, ou il n’en aurait pas parlé, pas dans ce contexte, et pas avec cette légère insistance. De nouveau, elle haussa les épaules et garda le silence. Il attrapa son bras pour la forcer à lui faire face, prenant soin d’éviter la blessure désormais refermée, mais toujours sensible, là où son épée l’avait marquée lors de la bataille. Aucune violence dans ses mouvements, alors qu’elle sentait qu’il aurait voulu la secouer pour lui faire cracher la vérité. Mais il avait dû prendre conscience qu’il ne s’agissait pas du meilleur moyen de la persuader et préférer une méthode plus douce.
Sauf que la méthode douce ne fonctionnait pas non plus avec elle, pour plusieurs raisons. D’abord, elle était assez obstinée pour garder pour elle les informations qu’elle choisissait de ne pas révéler. Ensuite, c’était une question de fierté. Elle s’était enfermée dans le silence, et si elle cédait à présent, il remporterait cet affrontement. Enfin, cette douceur, venant d’un homme, avait plus tendance à la déstabiliser et à lui faire prendre la fuite qu’à la convaincre de se fier à lui. Elle était capable d’encaisser les coups et la haine avec bien plus de facilité qu’elle ne gérait la tendresse et le calme. Elle accepta de le regarder dans les yeux mais resta muette.
_Chloé…
Elle eut un sourire empreint d’arrogance, le mettant au défi de la faire parler. En comprenant qu’il n’y arriverait pas, il poussa un soupir, et sa prise sur son bras se relâcha, sa main ne la quittant pas pour autant. Soudain confuse face au subtil changement d’attitude, elle fronça les sourcils. Se demanda s’il s’était rapproché ou si elle imaginait la chaleur émanant de son corps. Etait sur le point de faire un pas en arrière lorsque le pan de la tente se souleva, révélant un Kaliastre essoufflé.
_Alexandre !
Celui-ci s’écarta rapidement et se tourna vers l’arrivant, impassible, comme s’il ne venait pas d’être surpris sur le point de céder à une pulsion d’attachement et de désir qu’il s’était juré de maîtriser. Il n’eut besoin de poser aucune question, son ami lui annonçant aussitôt :
_Ton père te cherche. Il sait que tu n’es pas dans ta tente et il m’a vu dans le campement. S’il apprend que tu étais ici avec elle…
_A-t-il déjà cherché chez Valérian ? le coupa aussitôt Alexandre, analysant la situation en un clin d’œil.
_Je ne crois pas, non.
Le jeune homme s’éloigna, remerciant le blond d’un hochement de tête soucieux et n’accordant pas un regard de plus à la guerrière. En gagnant la tente de son frère d’un pas rapide, il se mit mentalement une gifle pour ce qui venait de se passer, ou presque. Il avait juste voulu obtenir des réponses, parce qu’il la soupçonnait de lui cacher un détail important et avait toujours détesté les secrets. Mais alors qu’il tentait de la convaincre, son attitude assurée lui avait soudain rappelé, par contraste, sa réaction l’une des premières fois où il l’avait touchée, cette façon dont elle s’était vivement écartée de ses doigts alors qu’il voulait juste libérer sa joue d’une mèche échappée de sa coiffure… Cette réaction qu’elle n’avait pas eue ce soir. Il s’efforça de ne pas s’attarder sur le fait qu’elle ne semblait plus autant redouter son contact, repoussant de son esprit l’image de ces yeux plongeant dans les siens ou de ses lèvres trop proches alors qu’il oubliait, juste une seconde, pourquoi ce qu’il avait en tête était une si mauvaise idée. Il se plaisait à croire qu’il aurait eu le bon sens de s’interrompre de lui-même si Kaliastre ne s’était pas chargé de briser l’instant, mais il ne pouvait honnêtement pas en être sûr. Il secoua la tête et se concentra sur son environnement, évitant les tours de garde en se faufilant entre les tentes jusqu’à arriver devant celle de son frère. Il se retint juste à temps d’entrer sans prévenir, comme il le faisait toujours, en se rappelant qu’il n’était plus seul sous son abri.
_Valérian, chuchota-t-il en jetant des coups d’œil autour de lui. Puis-je entrer ?
_Alexandre ? parvint la voix étouffée. Oui, entre.
Il pénétra sous la tente, poussa un soupir soulagé en découvrant que son frère était torse nu, mais qu’il portait encore son pantalon et que l’Adalante était toujours habillée. Ramassant une chemise sur le coffre de bois qui lui servait de malle, il la lui balança. Valérian l’enfila sans une question alors qu’Alexandre demandait :
_Père est-il venu me chercher ici ?
_Non, pourquoi, qu’est-ce que…
Il fut interrompu par l’apparition du colosse. D’un regard, Alexandre supplia son frère de saisir la situation et Leïla de garder le silence.
_Alexandre, tu es là !
La réalisation sembla frapper la guerrière et le soldat au même moment. Les réactions divergèrent, la jeune femme roulant discrètement des yeux alors que Valérian plaquait sur ses lèvres un sourire d’une franchise éblouissante à l’intention de Mykherm.
_Père, nous parlions justement de toi.
_Et que disiez-vous ?
Leïla intervint, ravalant son ressentiment envers les deux hommes dans un effort pour protéger son amie, car Alexandre était persuadé qu’elle avait compris d’où il venait.
_Ils prétendaient qu’avec vous, la partie de chasse aurait été plus équitable. Il semble tenir en haute estime vos talents d’archer.
Alexandre eut un regard appréciateur. Une dose de flatterie avait toujours été le meilleur enrobage pour un mensonge, l’orgueil servant à faire dériver l’attention de l’interlocuteur, l’éloignant de sa question initiale pour le focaliser sur le sujet vers lequel on souhaitait l’amener. Une technique efficace, en particulier avec quelqu’un à la fierté aussi exacerbée que leur père. Comme il s’y était attendu, celui-ci mordit à l’hameçon, incapable de retenir un début de sourire faussement modeste.
_Vraiment ?
Leïla se retira de la conversation à cet instant et le signala en s’asseyant sur le lit et en avalant une gorgée de vin, laissant les deux frères continuer sur la voie facile qu’elle venait de leur tracer. Alexandre hocha la tête en rebondissant aisément, s’adressant à son frère :
_Te souviens-tu de cette harde de sangliers que nous avons pourchassée le mois dernier ? Combien en a-t-il abattu ? Trois ?
_Quatre, corrigea Mykherm.
_Quelle chasse ! se souvint Valérian.
Son frère hocha la tête d’un air songeur, puis fit mine de se rappeler que le colosse était venu pour une autre raison que ses exploits et le regarda avec un sourire.
_De quoi voulais-tu me parler ?
Mykherm se renfrogna, mais secoua la tête et partit sans un mot de plus. Alexandre eut une grimace en se laissant tomber sur le coffre de bois, l’utilisant comme siège. Si son cher géniteur était reparti si vite, c’était qu’il n’avait rien à lui dire, qu’il voulait juste savoir où il était parce qu’il le soupçonnait de quelque chose. A l’heure où des ennemies se baladaient librement dans leur campement, il entretenait peu de doutes sur ce qui avait pu amener son père à le chercher partout de cette façon. Il craignait qu’il soit avec une Adalante, avait deviné, ou entendu dire, qu’il passait plus de temps avec elle qu’il ne l’aurait dû. Et il avait raison. Il poussa un soupir en observant tour à tour son frère et Leïla.
_Merci.
_Lex… commença le grand brun.
Le jeune homme haussa un sourcil, et son aîné s’interrompit de lui-même avec un sourire surpris au vieux surnom qu’il n’avait pas utilisé depuis des années. Ils savaient tous les deux pourquoi il lui était revenu d’instinct aujourd’hui, lui échappant contre sa volonté. Entre reproche et affection, le sobriquet enfantin était inconsciemment destiné à lui faire remarquer qu’il se conduisait comme un gamin sur le point – ou en train – de faire une bêtise.
_Je sais, prononça-t-il en guise de réponse à la remarque qu’il n’avait pas eu besoin de formuler.
Une pause. Aux regards peu convaincus qui se posèrent sur lui, il répéta d’une voix plus assurée :
_Je sais.
_Tu ne sais pas, contra Leïla d’une voix basse et menaçante. C’est l’exil que Chloé risque. C’est la guerre que nous risquons tous. Essaie d’imaginer une seconde ce qui se serait passé si Mykherm vous avait trouvés ensemble ce soir. Il n’attend que ça pour prétendre que tu n’as voulu cette paix que parce qu’elle t’attirait, pour balayer ton opinion au nom de la subjectivité, et pour lancer un assaut à la mémoire des guerriers tombés. De notre côté… Un seul faux pas de la part de Chloé, et elle sera accusée de trahison, pendant que tu endosseras le rôle du corrupteur.
_Nous ne faisions rien de mal.
_Tu me déçois, plaisanta Valérian.
Alexandre lâcha un rire en attrapant l’outre de vin que lui tendait son frère après l’avoir subtilisée à Leïla. En trois petits mots, la tension palpable dans la pièce après le petit discours de l’Adalante s’était tout bonnement évaporée. Il but quelques gorgées en réfléchissant à ce qu’il venait d’entendre. Le brun finit par lâcher nonchalamment :
_Elle n’en vaut pas la peine, Alexandre.
Un craquement sinistre suivit cette déclaration. Surpris, Alexandre écarquilla les yeux pendant que Valérian passait une main sur sa mâchoire en faisant des mouvements de droite à gauche pour vérifier qu’elle n’était pas brisée. De son côté, Leïla se massait la main avec une grimace.
_C’est de mon amie que tu parles, lui rappela-t-elle.
Elle fit un bond en arrière pour éviter le coup que lançait Valérian dans sa direction par réflexe et elle précipita un poing dans son estomac. Alexandre hésita une seconde sur la conduite à suivre, mais avant qu’il ait pu se décider, son frère avait repris son souffle et était parvenu à passer derrière la grande brune et à lui immobiliser les bras dans le dos. Il esquiva un coup de tête en la serrant davantage pour réduire encore sa liberté de mouvements, puis il jeta à Alexandre un coup d’œil qui exprimait son exaspération devant cette haine constante qu’elle lui témoignait.
_Arrête ! Tu penses la même chose, alors arrête !
Elle sembla se calmer. Il relâcha son étreinte avec méfiance, mais contrairement à ce qu’il avait craint, elle ne tenta pas de nouvelle attaque. Le jeune chauve secoua la tête et quitta la tente avec un soupir.

*

_Où vas-tu ?
_Je me suis portée volontaire pour aller à la rencontre de l’émissaire aujourd’hui.
Alexandre hocha la tête en s’écartant pour la laisser sauter sur le dos de Mertao. Une décision raisonnable et sensée. Après ce qu’ils avaient risqué la veille, s’éloigner pour quelques heures était la meilleure idée qu’elle pouvait avoir. Des témoins la verraient partir seule, et de son côté, il aiderait à la construction des abris de bois qui montaient rapidement, certains étant déjà presque terminés. Personne ne pourrait les accuser d’avoir passé trop de temps ensemble aujourd’hui.
_Que vas-tu lui dire ?
_Que vous êtes de piètres chasseurs.
Elle talonna sa monture, qui s’éloigna au trot. Alexandre souriait encore en se dirigeant vers l’atelier sommaire que l’un des explorateurs, forgeron de son état, avait installé près d’un brasier pour fondre les clous nécessaires à la fabrication des maisonnettes. Il en récupéra une poignée avant de rejoindre Valérian et de s’atteler lui aussi aux travaux.
_Je suis surpris de te trouver en bon état, remarqua-t-il. Leïla se serait-elle adoucie ?
Valérian eut un rire teinté d’amertume.
_Elle s’est souvenue qu’elle avait besoin de moi, apparemment.
_Est-ce que cela ne fait pas plaisir d’être apprécié pour soi-même ?
_Tu ne peux pas savoir à quel point je suis flatté.
Alexandre sourit en fixant une planche.
_Tu sais, je crois que tu devrais en tirer une belle leçon d’humilité.
_Si tu me dis que les hommes ont toujours traité les femmes de cette façon et que ce n’est que justice que nous servions à notre tour d’objet sexuel, je vais devoir t’assommer avec ce marteau, prévint Valérian. J’admets volontiers avoir parfois manqué d’élégance, et cette superbe rousse attend sans doute encore mon retour dans une petite auberge perdue au milieu de nulle part, mais je ne me souviens pas avoir méprisé aucune des femmes que j’ai connues. C’est facile pour toi de juger, en attendant, mon égo se remettra difficilement de ces quelques nuits.
_Je m’en doute. Désolé que tu doives endurer tout ce sexe.
Un nouveau rire, assortit d’un coup sur l’épaule.
_En as-tu discuté avec les autres ?
Valérian acquiesça.
_Nous en sommes tous au même point. Ceux qui ont été désignés ont passé la première matinée à narguer les autres, à présent ils donneraient n’importe quoi pour que ces deux semaines soient terminées. Ou pour échanger leur place.
_Dommage que cela ne fonctionne pas ainsi, n’est-ce pas ?
_Je suis sûr que tu prendrais la relève de Kaliastre avec plaisir.
Sentant que s’il s’engageait sur ce terrain, la conversation risquait de dériver rapidement, Alexandre la contourna d’un sourire.
_Je prendrais la relève de n’importe lequel d’entre vous avec plaisir. L’abstinence me pèse.
Son frère sourit à nouveau d’un air entendu, mais il accepta de renoncer à ce sujet pour se concentrer sur la construction en cours.

*

_Tu reviens tôt, constata Eléa en voyant Chloé arriver au campement en milieu d’après-midi. Qui ont-elles envoyé cette fois ?
_Liamé. Elle semblait pressée de rentrer, je n’ai pas voulu la retenir, expliqua-t-elle en menant Mertao à l’enclos. Qu’avez-vous fait aujourd’hui ?
_Certaines d’entre nous ont abreuvé les chevaux, d’autres se sont entraînées, les autres ont fait la lessive. Rien d’inhabituel.
Chloé s’était redressée dès qu’elle avait entendu le mot « entraînées ». Elle n’avait pas eu l’occasion de se défouler depuis la bataille, l’exercice physique lui manquait.
_Qui n’est pas encore épuisée ?
_Moi, annonça une voix dans son dos.
Chloé se retourna avec un sourire en coin. Agée de deux ans de plus qu’elle, Soliabir était une adversaire redoutable, et c’était exactement ce dont elle avait besoin pour se maintenir en forme. La vitesse était son meilleur atout, la défense sa seule faiblesse, peu dramatique, car elle avait en général le temps de frapper avant de prendre un coup. Elle était peut-être même aussi rapide que Chloé. Sa peau trop claire contrastait avec la noirceur de ses cheveux toujours rassemblés en chignon sur sa nuque. Le gris de ses yeux variait selon son humeur, s’assombrissant et tirant sur le brun lors de ses célèbres accès de fureur, virant au bleuté lorsqu’elle riait. Marquée d’un tatouage abstrait, un peu plus petite que Chloé, elle maniait l’épée depuis ses quinze ans avec une assurance que certaines guerrières passaient leur vie à perfectionner. La jeune blonde releva le défi d’un hochement de tête et la suivit vers l’endroit dégagé que les Adalantes avaient sélectionné pour leur servir de terrain d’entraînement pendant la durée de leur séjour au campement des étrangers. Elle déposa ses armes pour saisir le grand bâton plus inoffensif que lui tendait l’une des autres reproductrices, Soliabir récupérant le sien de son côté. Quelques guerrières se rassemblèrent en cercle autour d’elles. Toutes connaissaient leurs capacités respectives et savaient que ce combat serait intéressant à observer.
Elle chargea dès que Chloé lui eut fait signe qu’elle était prête, se jetant sur elle à une vitesse foudroyante. La petite blonde eut tout juste le temps de contrer le coup d’une parade maladroite et réagit aussitôt en tentant de balayer les tibias de son adversaire d’un mouvement ample. La brune l’évita d’un bond, répliqua d’une dangereuse attaque que Chloé esquiva en se baissant. Surprise de la violence de sa partenaire pour un simple exercice, elle para un coup vicieux et parvint à atteindre Soliabir sans mettre toute sa force dans le choc : elles retenaient leur puissance lorsqu’elles se battaient entre elles, car il était inutile qu’elles risquent de sérieuses blessures en dehors du champ de bataille. Mais son adversaire ne semblait pas de cet avis. Chloé eut le souffle coupé un instant lorsque l’extrémité du bâton s’enfonça dans son ventre et elle eut du mal à se reprendre pour éviter le coup suivant, qui l’atteignit sur la nuque.
Sonnée, elle prit un pas de recul afin de se mettre à l’abri une seconde, mais Soliabir ne respecta pas l’accord implicite qui voulait que tout entraînement s’interrompe lorsque l’une des combattantes était visiblement mal en point. Chloé roula en avant juste à temps, se mettant à l’abri du bâton alors qu’il visait sa cuisse, et se retourna pour donner un coup retenu dans le dos de la brune. Celle-ci lâcha une exclamation étouffée et balaya l’air derrière elle d’un large cercle que la petite blonde avait prévu avec suffisamment de précision. Un saut en arrière lui évita une nouvelle douleur, mais l’attaque suivante fut trop rapide, fauchant ses chevilles et lui subtilisant son équilibre. Elle tomba sur le dos dans un bruit sourd, l’air quittant ses poumons. Son adversaire posa un pied sur son ventre et dirigea son bâton contre sa gorge, une rage haineuse animant son regard, plus sombre que jamais. En un éclair, Chloé réalisa soudain qu’elle avait l’intention de la tuer. Abasourdie par cette révélation, elle écarta l’arme dans un réflexe de préservation et leva brusquement une jambe, frappant son adversaire au niveau des reins, ce qui la fit basculer en avant. Chloé grimaça lorsque le mouvement provoqua une pression supplémentaire à l’endroit où elle avait posé son pied, mais elle put profiter de son déséquilibre pour se relever et, décidant qu’elle en avait assez d’être la seule à suivre les règles, mit toute sa force dans son prochain coup, visant le point particulièrement sensible où la nuque rejoint le crâne.
Soliabir s’écroula en avant, évanouie. Se remettant de l’épreuve inattendue, Chloé jeta son bâton et se précipita sur l’Adalante pour vérifier qu’elle n’était pas gravement blessée. Lorsqu’elle trouva un pouls, elle poussa un soupir de soulagement et se releva pour constater que les autres s’étaient dispersées en comprenant que l’entraînement était terminé. Leïla en revanche s’approchait. Elle qui n’avait pas assisté au spectacle haussa les sourcils en découvrant la jeune femme inconsciente.
_Que lui est-il arrivé ?
Toujours abasourdie, Chloé prononça d’une voix blanche :
_Je crois qu’elle a voulu me tuer.
Leïla remarqua à cet instant seulement le tatouage qui lui permit d’identifier l’Adalante dont le visage était caché par ses cheveux, son chignon n’ayant pas résisté à l’agitation.
_Soliabir ? demanda-t-elle.
_Oui.
Voyant son amie pincer les lèvres, Chloé fronça les sourcils.
_Sais-tu ce qui lui a pris ?
Leïla hocha lentement la tête.
_Sa mère est morte sur le champ de bataille.
_Je sais, oui, mais qu’est-ce qu…
_C’est Alexandre qui l’a tuée.
La mâchoire de Chloé lui tomba sur la poitrine alors que le souvenir lui revenait en un flash. Elle avait vu le jeune homme transpercer la cuisse de l’une de ses alliées et l’achever d’un coup en plein cœur, mais n’avait pas eu le temps de reconnaître la victime. Lorsqu’elle avait aidé à porter les corps sur les édifices funéraires, elle avait remarqué sur la mère de Soliabir la blessure inhabituelle à la jambe sans faire le lien avec la scène à laquelle elle avait assisté lors de l’affrontement, trop perturbée qu’elle l’était par le décès de Zaniria.
Une révélation plus choquante encore la frappa. Quelque chose qui lui glaça le sang, et que Leïla sembla comprendre en même temps qu’elle, se décomposant brusquement alors qu’elle réalisait que son amie était en danger, bien plus qu’elle ne l’avait été lorsque Soliabir avait failli l’abattre d’un coup de bâton qui aurait écrasé sa gorge.
Car, certes, la brune avait voulu la tuer… mais aucune des spectatrices n’avait tenté de l’en empêcher.

*

A suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:30

Citation :
Chlo : Ah là... Pret tu m'en bouche un coin.

Le début bon ben fidèle au texte et juste trop drole de la manière de discuter sex un peu partout (mouhahaha)

J'ai adoré le passage intriguant avec le puma. La tension était juste archi palpable c'était très bien fait.

Mais là fin, alors ça, je m'y attendais même pas. Et pourquoi qu'on veut l'éliminer? C'ets vrai, doit y avoir un millier de raison mais pour laquelle en particulier? lol

Exellent, je regrette pas d'avoir posté pour l'avoir avant mon exil en terre non adslée pour le moment

---

Citation :
Sixpence : Rhooooooooooo respect, j’adore trop Kaliastre en fait, il est respecté de tout le monde à priori et il accepte de garder le secret de Chloé, il fait fort, ça m’étonne dans le bon sens.
Après je m’attendais pas à ce que Chloé décide de la jouer fine, c’est bien joué ça !
Je savais que j’aimerai cette scène chlex, ça c’est de la conversation sérieuse ! je l’attendais depuis longtemps cette conversation. En plus la réaction d’alexandre sur le plaisir est parfaite, tu n’aurais pas pu mieux faire.
_Tu ne me parais pas être une Adalante modèle.
Et valà, il sait tout, halalaaaaa !
Vaincre un ennemi plus faible qu’elle ne lui apportait que la satisfaction du devoir accompli, alors que vaincre un ennemi comme… disons comme Alexandre s’accompagnait invariablement d’une indéniable décharge de plaisir. Haaaaaaaaaaa ce phrase !!! c’est trop bon ! Comme par hasard elle prend cet exemple, comme par hasard hein !
Ça les rapproche de parler de choses aussi sérieuses et Alexandre a trouvé le bon moyen pour attirer vraiment l’attention de Chloé.
Haaa ça va poser problème qu’elle ne voit qu’Alexandre Chloé, huuuum, est-ce que les mensonges, une fois accumulés et révélés ne vont pas déclencher de nouvelles hostilités ? Je me demande.
Wouaw, j’admire l’intelligence et l’intégrité de ces deux hommes. Je pense que c’est ce que tu voulais faire passer bah c’est gagné haut la main ! J’aime beaucoup ce passage pendant lequel Alexandre exprime ses sentiments. M’enfin moi ça me rassure, Kaliastre le couvrirait et aurait son soutien et il a du désir pour elle !!! héhéhéhé ! et comme je le pensais, ce couple va poser problème !
Houlaaaaaaaa que passa avec le puma, je sais pas pourquoi mais je me demande si ça n’a pas un rapport avec le tatouage qu’ils ont. Peut-être que le tatouage de Leila représente un puma. Il doit se passer quelque chose quand les adalantes sont confrontés à cet animal.
Haaaaaaaaaaaaa ya du changement, il y a de la tension sexouelle attention Prêt’ s’est une annonce officielle ça !! purée j’aime ! C’est tellement bien fait et écrit.
J’adore la relation entre les deux frères, ils ne font que se renvoyer des crasses rigolotes à la figure.
Je suis sonnée ! La vache quelle fin de chapitre. Alors comme ça les Adalantes sont en train de se retourner contre Chloé parce qu’elle est trop proche d’Alexandre ? ça va aller loin cette histoire, très loin.

Je vais attendre la suite avec impatience maintenant !

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Citation :
Alexiel : Pinaise ! Là j'avoue que tu m'as scotché. Étrangement je ne m'attendais pas à ce que Chloé se soustrait à ses obligations, mais je préfère d'une certaine façon.
Plus ça va et moins j'apprécie les adalantes, surtout avec la scène finale, sauf Leïla, qui finalement n'est pas si étroite d'esprit.
J'aime beaucoup les personnages masculins que tu développes aussi que ce soit Alexandre bien sûr, mais aussi Kaliastre ou Valérian. Par contre le père, je ne le sens pas du tout.

Bref tout ça pour dire, que c'était un excellent chapitre !

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Citation :
Laenan : 'Suis épuisée donc j'vais pas développer (mais je tiens à feeder quand même ^^) :
J'ai lu, j'ai adoré !
Plus ça va et plus c'est plaisant parce qu'on connaît mieux les personnages. Et, ces hommes sont attachants finalement.
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:31

Un chapitre assez dense où il se passe plein de choses, et surtout un passage si étrange que j’ai ramé pour l’écrire en le gardant compréhensible. J’ai peur qu’il soit un peu en décalage avec le reste de la fic, mais j’espère que ça vous plaira quand même !
Merci tout plein à six’ pour le coup de main ! Wink

CHAPITRE 7


Leïla la regarda s’éloigner en hésitant à l’accompagner, mais elle connaissait suffisamment son amie pour identifier l’humeur dans laquelle elle se trouvait ce matin et elle renonça, sachant que la petite blonde avait besoin de se retrouver seule. Elle secoua la tête dans un mélange d’inquiétude et d’agacement en apercevant le jeune chauve, non loin, qui l’observait lui aussi. Lorsqu’il fit un pas en direction de l’enclos avec l’évidente intention d’aller seller son cheval pour suivre la jeune femme, Leïla s’interposa devant lui. Surpris, il tenta de la contourner, mais elle fit elle aussi un pas de côté. Lorsqu’il comprit qu’elle l’empêchait sciemment de passer, il croisa les bras devant lui et haussa les sourcils en une question silencieuse agrémentée d’un léger défi, attendant qu’elle prenne la parole.
_N’y va pas, ordonna-t-elle.
Alexandre décida de ne pas lui faire l’affront de prétendre qu’il ne savait pas de quoi elle parlait, demandant simplement :
_Pourquoi ? Elle est partie seule, personne n’aura à savoir que je l’ai rejointe.
_Trop risqué. As-tu entendu parler de ce qui s’est passé hier ?
Il fronça les sourcils sans répondre.
_La fille de l’une de tes victimes a tenté de la tuer.
Ses yeux s’écarquillèrent. Persuadé d’avoir mal compris, il secoua la tête. Puis, remarquant que la grande brune était on ne peut plus sérieuse, il prit sa décision en une seconde, passant à ses côtés pour continuer sur le chemin qu’il suivait lorsqu’elle l’avait interrompu. Il ignora son appel dans son dos. Même lorsqu’elle le suivit et tenta de le retenir par le bras, il se dégagea d’un mouvement brusque et avança sans une pause.
_Tu ne me laisses pas le choix.
Avant d’avoir le temps d’analyser cet avertissement, il ressentit une violente douleur au creux de ses reins et bascula en avant. Elle lui asséna dans la foulée un nouveau coup de pied qui acheva de lui faire perdre l’équilibre. Lorsqu’il tenta aussitôt de se relever, il la sentit s’assoir sur son dos, lui tordre le bras gauche et lui relever le poignet jusqu’à ce qu’une légère pression supplémentaire suffise à faire éclater un ou deux os. Elle se pencha sur lui pour chuchoter à son oreille histoire de ne pas être entendue par les quelques personnes qui s’étaient rassemblées autour d’eux en constatant qu’un affrontement prenait place :
_N’y va pas, Alexandre. Si tu t’obstines à ignorer la possibilité d’une nouvelle guerre, pense au moins à elle.
Elle avait raison, bien sûr. Il se demanda soudain pourquoi il lui paraissait si important d’aller trouver la jeune femme aujourd’hui, pourquoi il tenait tant à la voir maintenant qu’il avait appris ce qui lui était arrivé la veille, et pourquoi le fait de savoir ce qu’il risquait de déclencher en la suivant ne suffisait pas à le retenir. Et il ne trouva qu’une réponse, simple et évidente : l’attrait de l’interdit. Il n’avait jamais été du genre à ne désirer que ce qu’il ne pouvait obtenir ou à poursuivre des buts inaccessibles, mais Chloé se classait indéniablement dans cette catégorie. Et à cet instant précis, allongé sur le sol poussiéreux avec un poids sur le corps et une douleur aigue au poignet, revoyant en esprit le visage détendu et le sourire comblé de la petite blonde après leur course quelques jours plus tôt, il prit, pour la première fois depuis des années, la décision inverse de ce que lui dictait sa logique.
Parce qu’il ne s’agissait sans doute que d’une attirance contrôlable, d’une curiosité à satisfaire, de résistance purement immature face à l’opposition de toutes les personnes qui l’entouraient, d’un désir mal réprimé provoqué par l’instinct de protection qu’elle avait réveillé en lui lorsqu’il l’avait vue pour la première fois, ou peut-être même simplement d’esprit de contradiction, mais s’il n’avait qu’une certitude, c’était celle-ci : il la voulait.
Il lança sa tête en arrière, son crâne rencontrant la pommette de l’Adalante, qui desserra son étreinte par surprise plus que sous le coup de la douleur. Il mit à profit cette seconde de battement pour rouler sur lui-même, se débarrassant de ce corps qui l’entravait, et se relever alors qu’elle l’imitait. Il la vit prendre une position de défense, prête à parer son prochain coup, mais il renonça au combat, faisant demi-tour après un regard d’excuse lancé à Kaliastre, qui s’était rapproché et lui intimait silencieusement de rester. Il parvint à l’enclos sans rencontrer plus de résistance, sella Parcellion, l’enfourcha, et partit au galop dans la direction opposée à celle qu’avait empruntée la petite blonde quelques minutes plus tôt.

*

Perchée en haut d’un chêne à une bonne vingtaine de mètres du sol, adossée au tronc, une jambe ramenée contre sa poitrine alors que l’autre lui servait de balancier pour conserver son équilibre, Chloé jouait machinalement avec une feuille en s’efforçant de refouler la douleur persistante à la base de son cou, là où elle avait encaissé l’un des coups portés par Soliabir. Elle jeta un coup d’œil vers le bas en entendant un hennissement de protestation de Mertao et eut un sourire. L’étalon détestait qu’elle grimpe aux arbres, l’un des rares endroits où il était incapable de la suivre, mais la solitude dont elle avait besoin aujourd’hui s’étendait même à lui. Avec un soupir, elle repoussa une mèche rabattue sur son visage par le vent en ressassant les événements de la veille. La journée s’était pourtant annoncée plutôt positive, aller rencontrer la messagère envoyée par Dahomé pour délivrer le rapport quotidien avait été une excellente initiative, qui lui avait permis de chevaucher loin des autres tout en restant productive, et un entraînement aurait dû être une parfaite conclusion avant un bon repas et une nuit de sommeil.
Sauf que, bien sûr, tout ne s’était pas passé comme prévu. Et outre la crainte qu’elle tentait de se dissimuler même à elle-même lorsqu’elle se rappelait qu’aucune des quelques guerrières présentes n’avait souhaité arrêter son adversaire alors qu’il était si évident qu’elle ne se contentait pas d’un exercice, un sentiment de culpabilité pointait aussi le bout de son nez, compressant sa poitrine et l’incitant à douter d’elle-même.
Car elle avait beau se raisonner, se rappeler qu’elle ne faisait rien qui puisse être considéré comme une trahison, elle n’était pas insensible à la souffrance de Soliabir, comprenait parfaitement que, ne pouvant s’en prendre à Alexandre au risque d’être aussitôt maîtrisée par ses compagnons, elle ait eu besoin d’évacuer sa rage et sa souffrance sur quelqu’un d’autre… de préférence quelqu’un qui était plus proche de lui qu’elle ne l’aurait dû. L’indifférence aurait déjà été une sorte de compromis comparée à la haine qu’elle aurait dû continuer à ressentir pour eux, mais cet intérêt, cette curiosité, c’était plus que son peuple ne pouvait en supporter. Et elle s’en voulait de n’éprouver aucune pulsion violente envers le jeune homme, savait qu’il était totalement contre-nature de préférer discuter avec eux plutôt que de les affronter, et se demandait ce qui pouvait bien lui passer par la tête pour que, même en sachant qu’il avait tué plusieurs de ses alliées au combat, elle puisse passer outre leurs différences, ignorant délibérément ce fossé et les volontés de leurs deux camps.
Alors qu’elle récupérait la gourde qu’elle portait en bandoulière pour se désaltérer, son esprit la ramena à la visite d’Alexandre sous la tente de Kaliastre, l’un des instants qui lui permettaient de rationaliser sa propre attitude. D’après ce qu’elle savait des hommes, il aurait dû tenter de la battre à mort jusqu’à ce qu’elle lui dise ce qu’il voulait savoir. Ni plus, ni moins. Or, il avait été plutôt doux et persuasif. Bien sûr, il pouvait s’agir d’une tactique élaborée, il pouvait avoir refoulé ses instincts violents pour obtenir plus rapidement ce qu’il voulait, mais elle était convaincue que ce n’était pas le cas, qu’il était juste du genre à discuter avant de frapper. Elle en avait eu la preuve lorsqu’il avait appris qui elle était et avait accepté de négocier le départ avec ses camarades. Et même en admettant que sa relative délicatesse était bien une stratégie, alors elle contredisait tout de même tout ce qu’elles croyaient des hommes, plus brutaux que des bêtes et incapables de réfléchir ou d’établir des plans sur du long terme.
Elle poussa un soupir confus, la tête lui tournant devant tant de questions, et baissa de nouveau les yeux en entendant un autre hennissement. Haussa les sourcils quand elle aperçut un cavalier qui s’approchait de Mertao et qu’elle le reconnut. Elle attendit, profitant de cette opportunité de l’observer alors qu’il ignorait qu’elle le voyait. Elle vit Alexandre descendre de cheval pour s’approcher de sa monture et lui caresser doucement l’encolure et les naseaux. Lui murmurer quelque chose qu’elle n’entendit pas, peut-être lui demandant où elle était. Lorsque l’étalon secoua la tête, elle entendit un rire échapper au jeune homme et ne put s’empêcher de sourire à son tour en le voyant sortir un quignon de pain de sa besace pour l’offrir à Mertao, puis en donner un à son propre cheval qui avait dénoncé l’injustice d’un coup de tête. Le fait que le bai n’ait pas protesté lorsqu’Alexandre l’avait touché était étonnant en soi, mais le voir accepter cette offrande sans aucune méfiance était peut-être plus inhabituel encore. Le jeune homme fouilla l’horizon du regard, cherchant où elle pouvait être. En baissant le regard, il s’aperçut que seules des traces de sabots entouraient l’arbre et qu’elle n’avait donc pas pu s’éloigner à pied. Il comprit soudain et leva la tête, plaçant une main en visière sur son front pour lutter contre l’éblouissement du soleil.
Se sachant repérée, elle entreprit de redescendre et se laissa tomber juste devant lui avant de se frotter les mains pour se débarrasser des petits morceaux d’écorce qui s’étaient enfoncés dans ses paumes.
_Que fais-tu ici ?
_Je te cherchais.
_Il t’a fallu longtemps pour me trouver.
_J’ai fait un détour.
Elle hocha la tête en comprenant. Il avait dû savoir dès le départ dans quelle direction elle s’était éloignée, mais avait préféré suivre un chemin opposé au moins tant qu’il était en vue du camp. Elle s’assit par terre, jambes croisées, et lui fit signe de faire de même en demandant :
_Souhaitais-tu me parler ?
Elle vit son regard s’assombrir, son visage se faire plus grave.
_Pourquoi ne m’as-tu pas dit ce qui t’est arrivé hier ?
_Parce que cela ne te concernait pas.
_C’était à cause de moi, contra-t-il.
Elle eut un reniflement à la fois amusé et faussement dédaigneux.
_Ne te donne pas tant d’importance. Elle souffrait et avait besoin de se défouler.
_Et elle t’a choisie au hasard, compléta-t-il d’un ton sarcastique.
_Qui sait ?
Il sourit en secouant la tête.
_Comment te sens-tu ?
_Bien. Elle n’a eu l’occasion de faire que peu de dégâts.
_Physiquement, peut-être.
Elle haussa les épaules en refusant de répondre à la question implicite sur son état d’esprit, préférant demander à son tour :
_Et toi ? N’était-il pas stupide de me rejoindre aujourd’hui ?
_Si, en effet, reconnut-il.
Elle plissa les paupières en l’observant de profil alors qu’il évitait de se tourner vers elle.
_Pourquoi l’as-tu fait ? Je pensais qu’après avoir été presque surpris par Mykherm, tu m’éviterais.
_Je le voulais.
Lorsqu’elle se contenta de l’observer en silence, exprimant son interrogation d’un simple regard, il poussa un soupir et finit par poser les yeux sur elle. Accepta de lui révéler une partie de ses motivations pour s’être lancé à sa recherche.
_Je crois que tu es la seule personne du campement à ne pas me juger. Les Adalantes me haïssent, de toute évidence, et mes compagnons me considèrent comme un traitre pour avoir préféré la paix à la vengeance.
_Valérian et Kaliastre restent visiblement de ton côté.
_Valérian me soutiendra quoi qu’il arrive, comme Leïla assurera toujours tes arrières, et Kaliastre semble étrangement solidaire lui aussi. Mais ils pensent que je commets de graves erreurs depuis quelques jours. Je ne suis d’ailleurs pas certain qu’ils aient tort.
Elle acquiesça, songeuse, et hésita à poser la question qui s’imposait après cette explication. Décida qu’ironiquement, il n’y avait en fait plus qu’avec lui qu’elle pouvait se montrer parfaitement honnête.
_Et la vraie raison ?
A sa moue surprise, elle développa :
_Si tu voulais juste échapper aux jugements, tu aurais pu t’isoler, tu n’as pas besoin de moi pour ça.
Une lueur indéfinissable passa dans les yeux bleus, comme s’il cherchait la réponse appropriée pour lui en dire un peu sans tout avouer. Elle fronça les sourcils, surprise de cette réaction gardée à une remarque légitime. Il ne répondit pas directement, se contentant de demander d’une voix neutre :
_Pourquoi crois-tu que nous soyons incapables de nous éviter ?
_Je me suis posé la même question. Je pense que cela a quelque chose à voir avec un esprit de contradiction. Si on exigeait de nous que nous passions du temps ensemble, je suis prête à parier que nous ne pourrions pas nous supporter.
Il émit un rire en l’entendant prononcer cette analyse qu’il avait lui-même effectuée quelques heures plus tôt.
_Cette mentalité risque de nous coûter très cher.
Chloé hocha plus sérieusement la tête, réfléchissant. Et réalisa soudain quelque chose qui aurait dû leur sauter aux yeux bien plus tôt : depuis le début, ils partaient du principe que s’ils se retrouvaient seuls ensemble et que leurs camps l’apprenaient, une catastrophe arriverait. C’était une vérité contre laquelle ils ne pouvaient pas lutter. Mais ils n’avaient pas envisagé de solution… Pas au-delà de ces deux semaines, du moins. Or, les explorateurs occuperaient cet endroit pour encore une année. Si elle voulait en apprendre plus sur les hommes, si Alexandre était si curieux sur les Adalantes, et s’ils n’avaient aucune envie de réfréner leur esprit de contradiction, qui disait qu’ils devaient se voir dans l’immédiat, alors que leurs alliés respectifs pouvaient aisément les surveiller ?
_J’ai quelque chose à te proposer, annonça-t-elle en parvenant à cette conclusion.
Un haussement de sourcil exprimant son intérêt, elle exposa :
_Aucun contact pour les dix jours à venir. Jusqu’à ce que nous quittions votre campement, je vais oublier que tu existes, détester tes compagnons comme il se doit, et ne plus fréquenter que ma tribu. Et Kaliastre, puisque je n’ai pas le choix.
Il eut une grimace, n’appréciant guère ce plan, mais comprit où elle voulait en venir quand elle ajouta avec un petit sourire machiavélique :
_Ensuite…
Il prit alors le relais :
_Ensuite, si chacun de nous quitte son campement et que nous nous rencontrons par hasard au cours d’une balade, il y aura beaucoup moins de risques pour que quelqu’un l’apprenne.
Elle acquiesça et tendit une main qu’il serra en lui offrant son demi-sourire caractéristique.
_Disons dans deux semaines, à l’endroit où tu m’as volé ce chevreuil.
Son sourire s’élargit et il se leva, ne la lâchant qu’après l’avoir aidée à se redresser à son tour. Elle lui adressa un dernier regard avant de poser les mains sur l’échine de Mertao, s’apprêtant à l’enfourcher, mais elle s’interrompit en entendant sa voix.
_Chloé.
Lorsqu’elle se retourna, il oublia subitement ce qu’il s’apprêtait à dire, se perdant dans les yeux d’émeraude et leur lueur interrogatrice. Envahi par une soudaine crainte mêlée de ce désir qu’il ne réussirait jamais à supprimer, il eut un instant d’hésitation, son cœur se mettant à cogner si fort contre sa poitrine qu’il renonça presque. La petite marque un peu plus foncée sur sa lèvre inférieure faillit le convaincre : la blessure n’était pas si vieille et risquait d’être encore légèrement douloureuse. Et céder à cette pulsion ne ferait que compliquer une situation déjà difficile, sans aucun doute. Mais pour la deuxième fois de la journée, il agit en oubliant les précautions et la raison. Prit sa décision brusquement. Franchit les quelques pas qui les séparaient. Saisit son visage entre ses mains et, sans lui laisser le temps de protester ou se laisser le temps de changer d’avis, couvrit sa bouche de la sienne.
Abasourdie, Chloé ne réagit pas, indécise, ses bras pendant à ses côtés et ses yeux s’écarquillant. Lorsqu’elle tenta de parler, il en profita pour glisser sa langue contre la sienne. Choquée par l’intrusion, elle eut un mouvement de recul instinctif, mais il avait apparemment prévu sa surprise et la retint contre lui d’une main passée derrière sa nuque. Ses paupières s’abaissèrent contre sa volonté et elle renonça à lutter en réalisant avec stupéfaction que l’expérience n’avait rien de désagréable. Ses muscles se détendirent progressivement alors qu’elle cessait de considérer son attitude comme une agression.
Se concentrant sur les sensations autant pour en profiter que pour satisfaire sa curiosité, elle se força à respirer par le nez et entrouvrit davantage les lèvres dans un accord silencieux. Elle sentit aussitôt Alexandre sourire contre sa bouche avant d’approfondir leur étreinte et elle tenta de suivre les mouvements lents de sa langue, lui rendant son baiser avec une pointe d’angoisse et d’hésitation, mal à l’aise à l’idée d’avancer ainsi en terrain inconnu. Cherchant maladroitement quelque chose à faire de ses mains, elle les remonta le long de ses bras, émit un son rauque dans lequel elle ne reconnut pas sa voix lorsqu’il interpréta son geste comme une invitation et posa les doigts sur sa taille pour l’attirer plus près de son corps.
Le jeune homme finit par s’écarter de lui-même, capturant délicatement sa lèvre inférieure entre les siennes avant de se résigner à rompre le contact pour de bon, prenant soudain conscience de deux certitudes. D’abord, si elle ne l’avait ni frappé ni traité de fou, semblant même apprécier l’expérience autant que lui, il la sentait incertaine et savait que s’il se laissait aller davantage au désir qui menaçait de le consumer, elle garderait un mauvais souvenir de cet instant. Ensuite, en prolongeant l’étreinte ne serait-ce que de quelques secondes, il aurait été incapable de maîtriser la situation et le baiser serait vite devenu plus agressif, ce qui l’aurait probablement repoussée. Avec un soupir, il abandonna donc sa prise sur sa taille et se retint de dévorer de nouveau sa bouche.
Les yeux clos, il posa son front contre le sien en reprenant le contrôle de sa respiration, regrettant déjà d’avoir cédé à cette pulsion. S’il avait jusque là trouvé pénible l’idée d’éviter la jeune femme pendant la durée de son séjour au campement, à présent qu’il avait goûté à ses lèvres et savouré la sensation de ce corps doucement pressé contre son torse, parvenir à s’empêcher de la toucher allait relever de l’exploit. Se remémorant ce qu’il avait été sur le point de dire avant de commettre cette nouvelle erreur, il rouvrit les yeux pour les plonger dans les siens et lui offrit un léger sourire en s’écartant.
_Sois prudente.
Toujours aussi décontenancée, elle acquiesça distraitement et se détourna pour sauter sur le dos de Mertao et s’éloigner au galop.

*

_Je sais ce qui s’est passé.
Chloé porta un dernier coup dans le vide avant d’abaisser son épée. Elle n’avait jamais aimé s’entraîner seule, rien ne valait la mise en situation pour perfectionner ses techniques de combat, mais une fois de plus, elle avait eu envie de s’isoler du campement et surtout des autres Adalantes. En y réfléchissant un peu, elle se rendait compte qu’il était assez triste que la présence de son propre peuple lui pèse plus que celle des ennemis avec lesquels elles avaient établi une trêve précaire, mais les choses étaient ainsi et elle n’était pas sûre de pouvoir y faire quoi que ce soit. Se tournant vers la voix qu’elle avait aisément identifiée, elle rangea son arme dans son fourreau et se pencha pour récupérer l’outre d’eau qu’elle avait pris soin d’apporter avec elle en s’éloignant. Ce n’est qu’après avoir bu quelques gorgées qu’elle se décida à répondre :
_Des précisions seraient bénéfiques. Il s’est passé beaucoup de choses ces dernières semaines.
Il lui donna raison d’un signe de tête et lui offrit un sourire de remerciement quand elle lui tendit le récipient afin qu’il se désaltère à son tour.
_C’est vrai. Mais peu ont le pouvoir de troubler autant mon frère.
Elle se mordit la lèvre. Elle s’était doutée du sujet qu’il allait aborder dès qu’il avait pris la parole, mais elle avait espéré s’être trompée.
_Ton frère semble être quelqu’un qui ne se trouble pas facilement, accorda-t-elle.
_Et pourtant il multiplie les comportements étranges et imprudents.
Lasse de ce jeu, elle s’approcha, le regretta quand elle découvrit que cela la forçait à lever la tête pour le regarder dans les yeux, mais refusa de reculer. Elle plissa les paupières, comme cherchant à le défier.
_Dis ce que tu as à dire, Valérian.
Il leva les mains dans une attitude pacifique et autorisa ses lèvres à se retrousser sur un sourire en coin.
_Je n’ai rien d’autre à dire que « profite ».
Elle écarquilla les yeux. D’après ce qu’elle avait compris, le grand brun avait recommandé la prudence à Alexandre, Leïla l’avait même frappé pour avoir utilisé un argument peu flatteur pour elle. Ce revirement de situation était surprenant. Remarquant qu’elle semblait trop étonnée pour répondre, il laissa son sourire s’élargir et posa les mains sur ses épaules. Elle se raidit brièvement mais se détendit aussitôt en constatant que cela n’avait rien d’une agression : ses gestes étaient aussi doux que ceux d’Alexandre.
_Ce qu’il a fait était une erreur. Au moins une erreur de timing. Mais c’était inévitable.
_Pourquoi ?
_Tu plaisantes, n’est-ce pas ?
Quand elle secoua la tête, confuse et prête à laisser tomber sa garde afin d’obtenir des réponses, il lâcha un léger rire et rompit le contact pour expliquer :
_Il t’a désirée dès l’instant où il a posé les yeux sur toi. Et tu n’as jamais vraiment semblé le repousser.
Elle acquiesça, tenta de trouver un sens à ses paroles, n’y parvint pas tout à fait. Se décida avec réticence à accorder une confiance partielle à un autre homme.
_Il y a quelque chose que je ne comprends pas.
_Et tu l’admets devant moi ? Est-ce que cela fait mal ?
Un rire lui échappa alors qu’elle penchait la tête pour mieux l’observer, une lueur d’humour faisant désormais pétiller ses yeux verts. Il avait raison, elle avait toujours détesté reconnaître ses propres faiblesses, en particulier devant un étranger. Mais bizarrement, elle ne le considérait pas tout à fait comme tel.
_C’est insoutenable, avoua-t-elle avant de reprendre l’idée qu’elle avait commencée plus tôt. Il y a dans ce campement deux centaines de femmes qui, pour autant que je puisse en juger, sont tout aussi désirables que moi.
Réalisant aussitôt où elle voulait en venir, il termina pour elle :
_Pourquoi toi ?
_Exactement. J’ai tué son ami. Votre ami. Ne devrait-il pas me détester ? Tourner son attention vers n’importe qui d’autre que moi ? Et toi, ne devrais-tu pas tenter de m’étrangler au lieu d’entretenir une conversation relativement amicale avec moi ?
_Si, sans doute.
_Alors explique-moi.
Il haussa les épaules.
_J’ai accepté la mort de Bélicien parce que je ne m’étais jamais attendu à ce qu’il survive aussi longtemps à cette expédition. Ne me comprends pas mal, il me manque chaque jour, mais il n’avait rien d’un aventurier ou d’un soldat, ce n’était qu’une question de temps. Et je ne t’en veux pas parce que je sais que si quelqu’un avait tué Alexandre sous mes yeux, j’aurais eu la même réaction que toi ce jour-là.
Un hochement de tête. Le raisonnement était logique. Elle avait trop entendu Valérian plaisanter et tourner toutes les situations en dérision, elle en avait oublié, n’avait peut-être même jamais su jusqu’à cet instant, qu’il était aussi un homme intelligent et intuitif. Elle se demanda soudain ce qui avait fait de lui ce qu’il était. L’humour lui servait-il de défense ? Elle savait que c’était en partie vrai pour elle-même : quand quelque chose menaçait de la submerger, elle réagissait d’un rire. Toutefois, elle ne pensait pas que cela soit le cas pour lui. C’était plutôt sa manière de profiter de la vie et de ce qu’elle avait à offrir, et peut-être aussi de relativiser les drames, désaccords et frayeurs qui parsemaient toujours la vie de combattants. A cet instant, elle comprit, au moins en partie, pourquoi Valérian était compatible avec Leïla. Son amie était sérieuse, trop sérieuse, solennelle et souvent renfermée, alors que le grand brun était quelqu’un d’ouvert et amusant. Il y avait d’autres raisons, c’était certain, mais elle était persuadée de ne pas se tromper dans son analyse. Elle aurait voulu savoir ce qui se serait produit si Valérian et Leïla s’étaient rencontrés dans des circonstances différentes. Un lien se serait-il tissé si, comme Alexandre et elle, ils avaient fait connaissance en ignorant à quel point leurs vies seraient antagonistes ?
_Es-tu toujours avec moi ?
Tirée de ses pensées, elle sursauta à peine, remarqua l’amusement lisible sur son visage et hocha la tête en lui offrant à son tour un sourire.
_Que disais-tu ?
_Je m’apprêtais à t’expliquer pourquoi Alexandre t’a choisie, toi et pas une autre. Mais comme cela ne semble pas t’intéresser, je vais te laisser à ton entraînement.
_Le sadisme est donc inscrit dans votre sang.
_Bien sûr. Je te le prouverais bien en mettant ma menace à exécution, mais je crains pour ma vie si je m’en vais sans te livrer cette information.
_J’ignorais que tu étais aussi plein de sagesse.
_Instinct de survie, répliqua-t-il avant de reprendre le cours de la conversation. Pour être honnête, je ne suis pas certain de ce qui le lie si profondément à toi.
_Ce lien n’est pas si profond.
_Il l’est. Peut-être plus qu’il ne l’a admis lui-même.
Elle balaya l’information trop perturbante d’un haussement d’épaules.
_Un baiser, Valérian. C’était un baiser et rien de plus. Remarquable pour moi pour des raisons évidentes, mais je n’ai aucune raison de croire qu’il a été significatif pour lui.
_Le fait qu’il m’en ait parlé est une preuve suffisante. Tu le perturbes, Chloé.
Un rire sincèrement amusé franchit ses lèvres. A l’expression intriguée du grand brun, elle expliqua :
_Il m’a dit la même chose de Leïla et toi.
_Et vois où cela a mené.
_Que veux-tu dire ?
Il ne répondit que d’un sourire mystérieux.
_Valérian ?
_Ecoute, je connais bien mon frère. Il essaiera de se convaincre que ce qui se passe entre vous est dû à l’attrait de l’interdit, ne serait-ce que pour avoir l’impression de garder le contrôle. Mais il n’y croira jamais tout à fait. Pas plus que toi.
_A quoi est-ce dû, d’après toi ?
_A une attirance physique. A une reconnaissance de tes talents de guerrière. A sa curiosité. A son besoin de te protéger. Au challenge que tu représentes.
Quand elle haussa un sourcil à ce dernier point, il précisa dans un sourire :
_Il ne s’agit pas de te séduire pour prouver qu’il en est capable ou pour s’en vanter auprès des autres explorateurs. Je parlais du fait que tu lui rendes coup pour coup, pas seulement sur le champ de bataille. Tu es son égale, Chloé, et il est en train de réaliser qu’il ne saurait se satisfaire de moins.
_Je comprends mal ce que tu essaies de dire, Valérian. Parles-tu… d’amour ?
_Peut-être pas encore. Mais ça ne saurait tarder.
_Tu as perdu la tête.
Il sourit.
_Je ne l’ai jamais vraiment eue.
_J’aurais dû m’en douter, plaisanta-t-elle. J’ai un service à te demander. Un service étrange.
Un sourcil intrigué se haussa, tenant lieu de question. Elle prit une inspiration, le temps de se demander si ce qu’elle s’apprêtait à faire l’aiderait à répondre à quelques interrogations ou si cela empirerait les choses. Finalement, elle le regarda droit dans les yeux pour lâcher :
_Embrasse-moi.
Il y eut un temps de stupéfaction muette. Un temps de réalisation quand il comprit pourquoi elle lui demandait cela. Puis l’amusement gagna de nouveau ses traits et lui arracha un rire. Il secoua la tête, toujours souriant.
_C’est hors de question. Ne le prends pas mal, mais outre le fait qu’Alexandre m’infligera la raclée de ma vie s’il l’apprend, je n’ai aucune envie de t’embrasser. Chloé… Tu es sur le point de devenir une excellente amie. Je ne mettrai pas cette possibilité en péril pour te prouver que mon frère n’est pas le seul à pouvoir te faire ressentir ce genre de choses.
_Mais…
_Non.
_Tu n’es…
_Non.
_Il…
_Non.
Elle poussa un grognement frustré en laissant tomber :
_Tu es aussi borné que lui.
_Merci.
Elle sourit. Tendit une main. Attendit qu’il la serre dans la sienne. Prononça avec un haussement de sourcils :
_Amis ?
_Amis.

*

Moins d’une semaine, et elles pourraient rentrer chez elles. Cinq jours avant de savourer le réconfort de leurs tentes habituelles, avant de pouvoir se détendre et se balader sans craindre un commentaire désagréable de la part d’hommes frustrés de ne pas avoir été choisis ou des menaces de soldats qui les considéraient encore comme des ennemies malgré l’accord. Étrange comme cinq petites journées pouvaient paraître une éternité lorsqu’on les passait dans un campement hostile, à devoir éviter la plupart des quelques rares personnes que l’on y supportait et à endurer des discours sur la fécondation. Étrange comme elles pouvaient paraître longues lorsqu’on les passait à ressasser une conversation déstabilisante qu’on aurait préféré oublier.
_A quoi penses-tu ?
Tirée de ses pensées par la voix de Leïla, Chloé leva la tête de la jupe qu’elle était en train de rincer. Elle s’était portée volontaire pour la corvée de lessive, c’est dire à quel point la vie au campement lui pesait. Un regard sur le tas de tissu posé entre elles lui arracha un soupir. Il n’avait pas encore diminué de moitié et elle en avait déjà assez. Mais au cours de ce séjour forcé, elle avait participé à deux chasses, effectué un aller-retour vers le point de rencontre pour délivrer le rapport quotidien, s’était occupée une journée de l’abreuvement des chevaux, avait passé deux jours à se balader, deux autres à s’entraîner, et laver les vêtements de rechange était le dernier prétexte qu’elle avait trouvé pour s’isoler tout en restant productive.
_A notre retour.
_N’aies pas l’air si désespérée, il ne nous reste plus très longtemps à les supporter.
Elle acquiesça avec lassitude. Elle avait hâte de rentrer, cette situation était ennuyeuse, fatigante et stressante. Le petit sourire encourageant de la brune l’incita à demander :
_Et toi, qu’en dis-tu ? Je ne t’ai pas entendue te plaindre une seule fois, pourtant je sais que tu détestes cette situation autant que moi.
_Mais pour moi, il s’agit d’un mal nécessaire, je l’accepte donc. Pour toi, c’est un mal qui mènera à un autre mal.
La pointe de culpabilité désormais familière l’assaillit et une fois de plus, elle faillit répondre à son amie qu’il n’y aurait aucune conséquence pour elle, pas cette fois en tout cas. Elle se mordit la lèvre afin de retenir l’aveu, et reprit la parole après quelques secondes passées à se concentrer sur le nœud trop serrée d’une lanière de cuir.
_Tu sembles être tombée dans une routine moins désagréable avec Valérian.
Leïla eut une hésitation avant d’acquiescer, muette. Intriguée par la moue embarrassée de la géante autant que par son silence, Chloé fronça les sourcils. Elle se souvint soudain du petit sourire mystérieux du grand brun lorsqu’elle lui avait parlé de sa reproductrice.
_Il y a quelque chose que tu ne me dis pas.
_Je commence…
Elle s’interrompit, mal à l’aise, avant de la regarder dans les yeux pour admettre :
_Je commence à me demander si tu n’as pas raison.
_A propos de quoi ?
_A propos d’eux.
Abasourdie, Chloé ouvrit de grands yeux.
_Tu étais pourtant une critique fervente.
_Je le suis toujours. Ils sont presque tous aussi violents que nous le craignions, et je hais Mykherm avec une force surprenante.
_Mais ?
_Mais Valérian ne m’a pas brutalisée une seule fois.
Chloé haussa les sourcils. Elle se doutait depuis le début que le frère d’Alexandre était lui aussi quelqu’un de posé et avait bien supposé qu’il ne ferait pas de mal à l’Adalante s’il pouvait l’éviter, mais entendre Leïla le reconnaître était surprenant. Car la petite blonde savait que son amie avait tendance à provoquer l’affrontement, elle l’avait vue faire une ou deux fois au cours des derniers jours, et elle avait pensé que malgré le contrôle dont il faisait preuve en public, le grand brun avait dû répliquer dans l’intimité de la tente, peut-être pas à coups de poing, mais au moins en termes de dédain et de colère.
_Qu’es-tu en train de dire ?
Leïla soupira de nouveau.
_Je suis en train de dire que je partage mes nuits avec cet homme depuis plus d’une semaine et que s’il était réellement monstrueux, il n’aurait pas pu le cacher aussi bien en permanence.
_Serais-tu en train de t’attacher à lui ? demanda-t-elle, incrédule.
_Non !
Se rendant compte que sa réponse avait été trop précipitée, la brune se reprit. Elle garda le silence, mais semblait sur le point de dire quelque chose sans parvenir à prononcer les mots. N’y tenant plus, Chloé lui prit des mains le haut qu’elle était en train de frotter avec insistance pour la forcer à se concentrer sur elle.
_Que s’est-il passé ?
La brune marqua une nouvelle pause avant de se décider, ses joues adoptant une teinte légèrement rosée :
_Avec Kaliastre, t’est-il arrivé… de ne pas détester le sexe autant qu’on nous a dit qu’on le détesterait ?
Une exclamation étranglée lui échappa, à mi-chemin entre le rire et le choc. Tout ce qu’elle put articuler fut un simple mot, formulé comme une question :
_Leïla ?
Elle avait apparemment dépassé le point d’embarras et accepta de s’expliquer sans pour autant rencontrer son regard.
_Ces deux ou trois dernières nuits ont été… beaucoup moins douloureuses.
Sa conversation sur le sujet avec Alexandre lui revenant à l’esprit, la petite blonde demanda d’un ton hésitant :
_Au point d’en être agréables ?
_Au point d’en être supportables.
_Leïla…
Le reproche dans sa voix arracha un minuscule sourire à la géante, qui reconnut enfin :
_Au point d’en être agréables, oui.
Chloé prit quelques secondes pour analyser cette information. Elle avait soupçonné le jeune homme de ne pas lui avoir menti, il n’avait aucun intérêt à le faire en sachant que ce n’était de toute façon pas lui qui en profiterait si elle décidait de tenter l’expérience, mais entendre cette théorie confirmée par une Adalante, programmée comme elle à redouter ce moment, c’était… perturbant. Et excitant. Comme si de toutes nouvelles perspectives s’ouvraient devant elle à présent qu’elle savait que cette certitude au moins n’avait pas lieu d’être. Car qui disait que toutes leurs autres croyances ne suivraient pas le même chemin, tombant une à une une fois confrontées à la réalité ? Les possibilités étaient si infinies que c’en était effrayant, mais la peur avait toujours constitué une excellente motivation pour elle, une énergie enflammée s’infiltrant dans ses veines chaque fois qu’elle s’apprêtait à relever un défi qui risquait de tout lui coûter. S’il y avait bien une chose qu’elle avait apprise au cours de ses vingt années d’existence, c’était que plus le risque était important, plus la récompense valait la peine qu’on l’ait pris. Avec un petit mouvement du menton, elle enfouit au fond de son cerveau ces considérations philosophiques et les nouvelles pistes qu’elle pourrait explorer dans le futur pour se concentrer sur la conversation actuelle.
_En as-tu parlé avec les autres ?
_Bien sûr que non. Si je faisais la plus petite allusion au fait que Valérian est supportable ou que je ne souffre plus autant, je me retrouverais…
_Dans ma position, termina Chloé avec un petit sourire.
La situation s’était améliorée depuis qu’elle avait pris la décision de ne plus adresser la parole à aucun des hommes à part son partenaire désigné, mais la plupart des reproductrices continuaient à la regarder de travers, indécises quant à l’attitude à adopter face à la petite blonde qui semblait mettre un point d’honneur à défier leurs lois à la moindre occasion. Avec cette nouvelle révélation, elles n’étaient sûrement pas au bout de leurs peines.
_Désolée, s’excusa Leïla en réalisant son manque de tact.
Chloé haussa les épaules. Elle était prête à accepter cette méfiance passagère tant que plus personne de sa propre tribu n’essayait de lui écraser la gorge.
_Qu’est-ce qui a changé ? s’enquit-elle, curieuse.
_Je crois que j’ai épuisé toute mon énergie à le haïr avant de m’apercevoir que cela n’en valait pas la peine, que l’indifférence était moins fatigante. Et quand j’ai cessé de le haïr, il a semblé… Je ne sais pas. Je pense qu’il s’en est rendu compte.
« Je ne parle pas d’amour », avait dit Alexandre… Mais le mépris pouvait, d’après lui, expliquer que l’expérience fut si humiliante pour les femmes. Si ce mépris disparaissait, si l’homme s’en apercevait et faisait alors l’effort de donner au lieu de se contenter de prendre, si sa partenaire acceptait de recevoir, la dynamique pouvait changer.
_Crois-tu que la même chose soit arrivée à d’autres reproductrices ?
_J’en doute, répondit la brune. J’ai surpris quelques conversations ce matin et aucune n’était indulgente.
_Peut-être prétendent-elles elles aussi, suggéra Chloé. Peut-être redoutent-elles les jugements.
_Improbable. La plupart d’entre elles complotent déjà pour trouver un moyen de les chasser d’ici une fois qu’elles seront fécondées.
Chloé haussa un sourcil surpris.
_Et l’accord ?
_Il leur importe peu.
_Le second enfant ?
_Elles espèrent toutes avoir une fille dès la première fois.
Une moue soucieuse plissa son front un instant. Elle avait sans doute fait preuve de naïveté, mais elle pensait sincèrement que les autres membres de la tribu avaient accepté la situation. Si ce que Leïla disait était la vérité, il était possible que la paix soit plus précaire encore qu’elle ne l’avait cru. Peut-être devaient-elles les prévenir, en espérant qu’ils ne réagissent pas instinctivement par l’attaque.
_Je crois Alexandre et Valérian capables d’encaisser cette information sans nous faire massacrer aussitôt, admit Leïla en suivant aisément le cheminement de sa pensée. Ils savent que nos compagnes les extermineront si elles ne voient pas de messagère arriver.
_Nous leur parlerons ce soir, décida Chloé.
Son amie acquiesça avant de reprendre sa corvée.

*

La vieille femme s’éveilla et se redressa sur sa couche en un sursaut. Ses yeux fouillèrent l’obscurité avec anxiété, se posant rapidement sur chaque petit détail avant de passer au suivant. Lorsqu’elle réalisa finalement où elle était, sa respiration saccadée se calma légèrement, sans pour autant que la peur panique ne la quitte. Elle posa une main à l’emplacement de son cœur, s’assurant inconsciemment qu’il n’était pas en train de lui bondir hors de la poitrine. Les rayons du soleil qui filtraient à travers la mince ouverture de sa tente lui permirent de se remettre des émotions trop intenses qu’elle venait de vivre en rêve… en prémonition. Ce qu’elle avait vu l’avait terrorisée, provoquant pour la première fois depuis deux décennies une faille dans l’armure de sagesse et d’impassibilité qu’elle arborait en permanence. Futur, passé et présent se mêlèrent un court instant dans son esprit alors que la vision qui venait de se dissiper la ramenait au souvenir de ce massacre évité de justesse presque vingt ans plus tôt. C’était la dernière fois qu’elle était réellement intervenue dans les affaires de la tribu, la dernière fois qu’elle avait mis son don au service de ses alliées… La dernière fois qu’elle n’avait pas eu le choix. Car elle avait compris dès l’enfance que connaître l’avenir était une arme à double tranchant, une arme qu’elle avait refusé d’utiliser la plupart du temps, qu’elle ne consentait à brandir que quand son usage était absolument indispensable.
Et il semblait qu’il l’était aujourd’hui.
Avec un soupir, elle quitta son lit, se dirigeant vers le récipient de terre cuite près de l’entrée de son abri qui contenait quelques litres d’eau. Elle s’aspergea le visage afin de dissiper les dernières images d’horreur, s’agrippa fermement à la petite table de bois quand son cerveau fut de nouveau assaillit par des flashs de sang et de mort.
Elle hésitait sur la conduite à suivre. Elle avait plusieurs solutions et ignorait laquelle serait la plus appropriée. Étant donnée la situation actuelle, elle doutait que leur chef ait une réaction calme et sensée si elle lui parlait de ce qu’elle venait de voir. L’extermination imminente de leur tribu alors qu’un groupe d’hommes s’était installé tout près… Dahomé n’y verrait pas une coïncidence. Et ce n’en était pas une, mais leur responsabilité dans ce sombre futur n’était peut-être pas si évidente. La vieille femme n’était pas certaine des événements qui mèneraient à ce qu’elle avait vu… Ce qui rendait d’autant plus difficile la décision qu’elle avait à prendre aujourd’hui. Car qui savait si sa réaction n’était pas ce qui provoquerait la prémonition ? Elle devrait être particulièrement prudente, et surtout en apprendre plus avant de faire quoi que ce soit. Les détails de son rêve lui revenant à présent qu’elle prenait le temps de se les remémorer et de les analyser tranquillement, elle se rassura un peu : un détail bien précis lui avait indiqué qu’elle avait encore quelques mois avant que la catastrophe ne se produise… Ce qui ne signifiait pas qu’elle ne devait pas agir dans l’immédiat, au contraire. Plus tôt elle s’y prendrait, mieux cela serait, mais elle savait au moins qu’elle avait le temps de faire quelque chose.
Sur cette bonne résolution, elle émergea de sa tente et se dirigea d’un pas assuré vers leur chef, occupée à forger une épée. Dahomé avait toujours aimé fabriquer elle-même ses armes et avait perfectionné sa technique depuis des années. Lorsqu’elle la vit arriver, elle interrompit son travail une seconde et s’essuya le front avec un sourire.
_Galothène, comment vas-tu ?
_Il me faut des vivres et une jument au pied sûr. Je vais dans les montagnes.
Le regard bleu de leur guide se glaça et elle abandonna la lame en préparation.
_Est-ce en rapport avec les explorateurs ?
_Je ne le sais pas encore, admit-elle. C’est la raison pour laquelle je dois y aller.
_Veux-tu que quelqu’un t’accompagne ?
_Inutile. Je n’en aurai que pour quelques jours.
Il était hors de question que qui que ce soit assiste au rituel qu’elle allait accomplir. Tant qu’elle n’aurait pas plus d’informations, elle refuserait que quelqu’un d’autre… Elle interrompit brusquement le cours de ses pensées. Ce besoin de garder pour elle sa révélation était logique et compréhensible, mais l’escalade des montagnes serait dangereuse, et si elle était victime d’un accident, alors personne ne saurait jamais vers quel cataclysme se dirigeait la tribu. Elle détestait cette idée, mais elle avait besoin d’un appui. Elle poussa un soupir en baissant la tête dans un vague signe de reddition, remarquant le regard soucieux et confus de Dahomé. Passant en revue les guerrières assez fiables pour accepter de garder pour elles un renseignement de cette importance et assez sages pour adopter une conduite appropriée si elles devaient prendre une décision à sa place, elle demanda :
_Farciel est-elle disponible ?
_Les leçons de lecture lui revenaient cette semaine, mais elle peut se faire remplacer.
_Alors envoie-la moi.

*

Moins de deux heures plus tard, les deux femmes chevauchaient en silence en direction des montagnes. Plongée dans ses pensées, Galothène était pourtant vaguement consciente du malaise de la trentenaire qui l’accompagnait, assez disciplinée pour ne pas la harceler, mais trop expressive pour parfaitement masquer sa curiosité et son inquiétude. N’y tenant finalement plus, Farciel commença par une question simple :
_Passerons-nous par le camp des étrangers ?
_Non, nous allons le contourner. Je ne veux pas risquer de perturber les reproductrices.
_Pourquoi dois-tu aller dans les montagnes ?
Galothène eut une grimace en comprenant la signification réelle de ce qu’elle demandait. Farciel savait très bien pourquoi elle devait s’élever : elle avait besoin de s’approcher physiquement du soleil, feu éternel, et d’accéder à l’air plus pur qui balayait les sommets, afin d’accomplir le rituel qui lui permettrait de préciser une prémonition. La brune marquée d’un éclair avait presque quinze ans la dernière fois qu’une telle situation s’était présentée et elle s’était retrouvée au cœur de l’histoire, elle devait parfaitement s’en souvenir et être consciente de ce que cela impliquait : une grave menace. La question qu’elle posait concernait en réalité la menace en question.
_Pour éviter notre disparition.
_La situation est-elle si dramatique ?
_Assez pour que j’envisage de te révéler ce que j’ai vu.
Elle ne la regardait toujours pas, mais elle ressentit la tension qui envahit soudain chacun des muscles de sa compagne. Cette réponse avait de quoi l’affoler. Les Adalantes la connaissaient très bien et savaient qu’elle refusait toujours de parler du futur, même lorsqu’il impliquait des batailles, des décès, des blessures ou des exils à répétition, parce qu’elle craignait de provoquer ce futur ou même de l’empirer en lançant des réactions en chaîne incontrôlables. Si elle prenait le risque, c’était qu’elle n’avait vraiment pas le choix… comme dix-huit ans plus tôt, et elles savaient comment cela s’était terminé alors.
_Qu’as-tu vu ? demanda Farciel, la gorge nouée.
Alors Galothène parla.
Et Farciel pâlit.
Une fois que la vieille femme eut terminé son histoire, la guerrière resta silencieuse le temps de s’assurer qu’elle n’était pas en train de faire un cauchemar. Enfin, elle reprit la parole :
_Pourrons-nous l’éviter ?
_Je l’espère.
_Comment ?
_Je n’ai aucune certitude. C’est la raison pour laquelle je dois accomplir le rituel.
_Sais-tu quel sera le rôle des explorateurs ?
_Pas encore.
Comprenant qu’elle n’obtiendrait aucune réponse définitive tant que la sorcière n’aurait pas atteint un sommet, la trentenaire se tut de nouveau, méditant. Elles n’atteignirent le pied des montagnes qu’à la nuit tombée, malgré le bon rythme qu’elles s’étaient imposé. Il était hors de question de risquer l’escalade dans le noir, aussi établirent-elles un campement sommaire, se refusant à allumer un feu de peur d’alerter les hommes, à quelques kilomètres de là, de leur présence. Elles repartirent dès les premières lueurs de l’aube, Galothène estimant qu’elles ne devaient pas perdre une minute.
Elle avait été bien inspirée de demander à Dahomé une jument au pied sûr. Aucun chemin n’était tracé, l’ascension était périlleuse, l’équilibre précaire, les pierres instables. Le seul soulagement provenait de la fraîcheur qui se faisait un peu plus agréable au fur et à mesure qu’elles s’approchaient du sommet, la température étouffante de la plaine laissant la place à l’air plus respirable des hauteurs. Les deux Adalantes avaient estimé qu’il leur faudrait presque une journée pour atteindre le plus haut point de la chaîne, et elles ne s’étaient pas trompées. Elles arrivèrent au moment où le soleil commençait à décliner à l’horizon. Galothène soupira en comprenant qu’elle devrait attendre de longues heures avant d’accomplir le rituel, mais elle s’y était attendue, aussi se résigna-t-elle. Le moment du zénith était le plus approprié.
Elle passa la matinée suivante plongée dans un silence pensif, assise en position du lotus, alors que Farciel faisait de son mieux pour dissimuler son impatience. Un peu avant midi, la vieille femme lui demanda de la laisser seule. Elle avait besoin d’autant de calme que possible et la nervosité de la guerrière ne l’aiderait pas. Résignée, sa compagne redescendit pendant quelques minutes. Galothène entreprit alors de se préparer pour le rituel.
Elle commença par récupérer le récipient de terre cuite qu’elle avait prit soin d’emmener, le posa à terre et y vida sa gourde d’eau. Puis elle s’allongea sur le dos, s’assurant que les paumes de ses mains étaient en contact direct avec le sol, plongea ses pieds nus dans le précieux liquide, ralentit sa respiration, inspirant profondément, et lutta contre la brève agression lorsqu’elle dirigea son regard vers le soleil trop brillant. Ainsi en contact avec les quatre éléments fondateurs, elle s’efforça de se remémorer précisément les images qui avaient traversé son esprit trois nuits plus tôt.
Il ne lui fallut que quelques secondes pour replonger dans la scène cauchemardesque. Comme elle s’y était attendue, son cerveau ne se contenta pas de lui remontrer sa vision : les sensations se faisaient physiquement sentir, comme si elle était présente dans ce futur qu’elle chercherait à tout prix à éviter, seules ses mains fermement posées à terre lui offrant un fragile ancrage dans la réalité. Elle sentit son pied rencontrer un cadavre, lutta contre cette impression de tomber en se raisonnant et en se rappelant que cela n’arrivait pas vraiment. Regardant autour d’elle, elle découvrit la nuit – même si elle savait, logiquement, qu’il faisait grand jour là où elle se trouvait. Un grondement de tonnerre au loin, le goût du sang dans sa bouche, l’odeur des corps en putréfaction, et surtout les victimes qui s’étendaient à perte de vue… elle tenta d’identifier quelques visages qui n’avaient pas été défigurés par des lames ou des flèches et se concentra sur les tatouages pour les autres. Elle savait déjà ce qu’elle allait découvrir : toutes ces femmes avaient plus de vingt-cinq ans.
D’un effort de volonté, elle se retrouva en pensée dans leur campement, comme cela lui était arrivé au cours de son rêve. Mais cette fois-ci, elle pouvait contrôler ce qui lui arrivait, la vision d’horreur qui s’offrit à elle ne la surprit pas et, surtout, ne la fit pas quitter de force cette prémonition. Quelques centaines d’enfants et de guerrières avaient été massacrées, mais le pire… le pire, c’étaient ces ventres gonflés.
Car chacune des femmes présentes au campement au moment de l’attaque, chacune des Adalantes qui ne se trouvaient pas sur le champ de bataille pour combattre cette guerre, était enceinte. De sept à neuf mois, d’après ses estimations.
Elle les passa en revue, fermant les yeux de celles qui les avaient gardé ouverts, et ce malgré cette petite voix dans sa tête qui lui rappelait que cette marque de respect était inutile puisque cette scène n’était pas réelle – pas encore. Ce faisant, elle tentait de mettre le doigt sur un détail qui la dérangeait. Quelque chose qui lui échappait, elle en était sûre, mais elle n’arrivait pas à trouver ce que c’était. Ce n’est que lorsqu’elle parvint au cadavre de Leïla qu’elle comprit, la réalisation la privant un court instant de sa réserve habituelle. Une exclamation de surprise jaillit de sa gorge alors qu’elle vérifiait ses soupçons. La découverte de Leïla, par association, lui avait fait penser à une autre reproductrice… Une reproductrice qui aurait dû, elle aussi, être enceinte, et donc se trouver parmi ces victimes. Une petite blonde aux yeux verts marquée d’une silhouette de faucon. Elle refit soigneusement l’inventaire des corps sans la trouver.
Il était possible que Chloé ne soit pas tombée enceinte. Qu’elle soit infertile, ou que son reproducteur attitré le soit. Dans ce cas, sans doute était-elle sur le champ de bataille. Elle ne se rappelait pas l’y avoir vue, mais c’était une possibilité.
Galothène s’y rendit en un battement de cils et examina avec plus d’attention les corps. Il lui fallut des heures avant d’identifier avec certitude chacune des Adalantes et de parvenir à une conclusion définitive : la jeune rebelle n’avait pas trouvé la mort dans ce combat, pas plus qu’au campement.
La vieille femme s’assit sur un tronc pour réfléchir logiquement, procédant par élimination. Il n’y avait que quelques explications possibles, et moins encore d’explications probables.
La première, qu’elle élimina d’emblée : Chloé les avait trahies, était passée dans le camp de l’ennemi, qui qu’il soit, ou s’était enfuie, et ne faisait pas partie des victimes parce qu’elle n’avait tout simplement pas combattu avec elles. La deuxième, à peine moins impensable : elle avait été bannie avant cette guerre et n’y avait pas participé parce qu’elle ignorait tout simplement qu’elle allait avoir lieu. La troisième, manquant de logique : elle était en train d’accoucher lorsque l’attaque au campement s’était déroulée et avait échappé au massacre par miracle, cachée quelque part, mais si cela avait été le cas, Leïla aurait été avec elle, puisque la tradition voulait que les plus proches amies de la future mère l’accompagnent dans l’épreuve. La quatrième et dernière explication était la seule qui la satisfaisait réellement, la plus vraisemblable de toutes les éventualités : Chloé avait trouvé la mort avant l’assaut.
Entre le moment d’où venait Galothène, lorsque les reproductrices se trouvaient dans le camp des explorateurs, et l’instant où elle se trouvait actuellement, il s’était écoulé plusieurs mois, d’après l’avancée de la grossesse des guerrières âgées de vingt à vingt-quatre ans. Et seules deux personnes ne faisaient pas partie des cadavres : elle-même et Chloé.
Que leur était-il arrivé pendant cet intervalle ?
Elle ne s’inquiétait que peu de son propre sort. Il était possible qu’elle soit morte. A son âge, cela n’avait rien de très étonnant, même s’il ne s’agissait pas là d’une pensée particulièrement réconfortante. Mais Chloé était jeune et en bonne santé, et il était peu probable qu’une autre bataille ait eu lieu au cours de ces quelques mois, car aucune autre guerrière ne manquait à l’appel.
Comment avait-elle pu mourir – si c’était bien ce qui lui était arrivé ?
Elle hésita un instant. Il y avait quelque chose qu’elle pouvait essayer, mais c’était épuisant et risqué, elle n’était pas certaine d’y survivre. Si elle disparaissait, elle ne serait pas d’une grande utilité à son peuple. Mais avait-elle vraiment le choix ? L’effort de se plonger dans sa vision et de s’y déplacer à volonté l’avait affaiblie et elle ne pourrait pas retenter l’exercice avant plusieurs jours, c’était maintenant ou jamais.
Elle prit mentalement une grande inspiration, ses doigts, seul lien qui la reliait encore à la réalité, se crispant sur le sol, alors que le corps dont elle avait conscience, dans sa vision, se détendait. Elle se prépara à passer de longues heures de recherches fastidieuses coincée dans ses prémonitions.
Résignée, elle ferma les yeux et se retrouva de nouveau dans le campement, quelques jours avant le massacre. Sourit à l’agitation joyeuse qui l’animait, les futures mères discutant entre elles des prénoms qu’elles donneraient à leur fille, les guerrières plus âgées offrant des conseils aux reproductrices, les enfants courant dans tous les sens et posant des questions sur ces nouvelles Adalantes qui allaient bientôt voir le jour. Sans grand espoir, elle chercha Chloé du regard, tomba à la place sur une géante qui semblait ne pas participer avec autant d’enthousiasme aux préparatifs des naissances.
Elle s’approcha, un pressentiment l’aidant à interpréter aisément la mélancolie lisible dans le regard de Leïla. Pour la deuxième fois en deux décennies, elle maudit les limites de son don. Si elle pouvait se balader presque à volonté dans le futur, elle n’était pas visible pour les personnages qu’elle y croisait, ne pouvait pas leur adresser la parole. Elle devait donc se résigner à les suivre en espérant qu’ils aborderaient un sujet l’aidant à comprendre ce qui les avait menés où ils en étaient.
Heureusement, elle n’eut pas longtemps à attendre. La grande brune, une main posée sur son ventre rond, se dirigea vers la tente de son amie. Galothène l’y suivit, sachant ce qu’elle y trouverait. Un abri rassemblant les vêtements et armes de Chloé, mais vide d’une autre présence humaine. Elle patienta le temps que Leïla, des larmes dans les yeux, passe en revue quelques souvenirs, et pria silencieusement pour que la géante lui donne un indice sur ce qui avait pu se passer. Après quelques minutes, la reproductrice se leva, quitta la tente et se dirigea vers l’enclos des chevaux pour aller caresser un Mertao étonnamment amaigri et arborant une longue cicatrice au niveau de la croupe. Une petite tête brune l’y rejoignit bientôt et Galothène haussa un sourcil en reconnaissant Unélia, l’enfant à qui Chloé avait donné un cours d’équitation après la mort de sa mère. Leïla lui accorda un sourire triste.
_Pensais-tu encore à elle ? demanda timidement la fillette.
_Comme chaque jour depuis huit mois.
Les yeux de Galothène s’écarquillèrent à l’extrême. Huit mois ? Chloé était morte depuis huit mois ? La vieille femme effectua un rapide calcul. Leïla ne devait pas être loin du terme de sa grossesse, ce qui signifiait que, si elle avait été fécondée dès la première tentative, à peine moins de neuf mois la séparaient de la visite des reproductrices chez les explorateurs. La petite blonde avait donc dû être tuée tout juste quelques jours après leur retour.
Elle se demanda brièvement pourquoi la nouvelle la bouleversait tant, alors qu’elle avait vu toutes ses compagnes massacrées sans exception et qu’elle savait déjà que Chloé était décédée. Que changeait ce surprenant timing ?
_Peut-être la retrouverons-nous bientôt, tenta Unélia, tirant Galothène de ses pensées.
Si c’était possible, celle-ci écarquilla les yeux davantage encore. Voilà qui démontait son analyse. La petite blonde était peut-être en vie ? Leïla contredit également cette théorie d’un argument imparable :
_Si elle était vivante, elle ne se serait jamais séparée de Mertao.
Exact. Mais alors que lui était-il arrivé ? Leïla retomba dans le silence, et la vieille femme poussa un soupir en comprenant qu’elle n’en apprendrait pas plus d’elle. Elle n’en avait pas réellement besoin, en fait : il lui suffisait de se rendre quelques mois plus tôt et de suivre Chloé jusqu’à ce qu’elle découvre ce qui avait bien pu lui arriver.
Un bond dans le passé la transporta auprès de la petite blonde, le lendemain de leur retour du camp des explorateurs. Constatant qu’elle se portait plutôt bien, Galothène avança d’une journée, puis d’une autre. Le quatrième jour, elle s’aperçut que la petite blonde semblait… peut-être pas nerveuse, mais à l’affut. Elle quitta sa tente en jetant des coups d’œil autour d’elle, évita Leïla et quitta le campement avec son étalon. La vieille Adalante entreprit alors de la suivre toute la journée.
Elle ne put retenir un cri en comprenant ce qui s’était passé.
Remise de sa surprise, elle décida qu’elle en avait assez vu et quitta enfin sa vision. Un instant désorientée, elle resta allongée dans la position qu’elle avait adoptée quelques minutes plus tôt, le temps de maîtriser le vertige persistant. Lorsqu’elle fut certaine de pouvoir se redresser sans perdre connaissance, elle s’assit prudemment et jeta un coup d’œil sur l’eau contenue dans le récipient, attendant qu’elle se stabilise. Comme elle l’avait craint, les images de l’hécatombe y persistaient vaguement, l’élément liquide affichant quelques restes de sa toute première vision, sur le champ de bataille. Déstabilisée pour la première fois en presque vingt ans, elle murmura d’une voix brisée :
_Comment éviter ce massacre ?
En guise de réponse, elle entendit un cri aigu au-dessus d’elle. Leva la tête. Ouvrit de grands yeux en voyant un faucon descendre en piqué sur elle, presque trop vite pour qu’elle puisse le suivre du regard. Bondit sur ses pieds. Vit le rapace approcher du récipient et le renverser d’un furieux coup de griffes, détruisant les images perturbantes, comme intervenant sur le destin de la tribu des Adalantes.

*

A suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:33

Citation :
Chlo : j'ai cours dans 9 minutes donc je le fais pas long mais...

Pret!!!!!!!



Tu es une véritable accro du sadisme!



suis sous le charme.

héhéhé

post plus long tantot.

*cours en cours*

---

Citation :
Sixpence : Voilà encore un chapitre bien dense ! J’en connais déjà une partie mais je vais me délecter de sa suite !
J’adore la prise de bec entre Leila et Alexandre, on sent qu’ils s’inquiètent tous les deux pour Chloé mais à leur façon. Que de brutalité, mais quand les sentiments s’en mêlent ! J’aurai jamais imaginé que Leila s’en prenne comme ça à Alexandre mais elle sait bien ce qui pourrait attendre la jeune femme si elle passe trop de temps avec Alexandre. Mais lui il est malin, il va quand même la rejoindre en utilisant la ruse ! hum hum hum !
Haaaaaaaaaaaaaaaa moment taaaaaaaaaaaant attendu, et si bien réussi, si bien rédigé ! The Kiss ! C’est marrant que Alexandre puisse anticiper à ce point les réactions de Chloé, que de douceur, de prévenance, rhouuuuuuuuua je fonds !
Bon, mon avis sur le pacte, en dix jours ils tiendront pas, je suis sûre qu’ils vont se revoir je sais pas pourquoi ! à moins que tu fasses passer les dix jours restants rapidement pour passer à la suite.
Mouaaaaaaaah trop bon toute la scène entre Valérian et Chloé. j’adore ce personnage qui prend de l’ampleur et qui devient le confident des deux protagonistes c’est drôle ! c’est LE personnage secondaire qui fait rire et qui adoucit la pression qui pèse sur la fic. Il fait agent matrimonial à ses heures aussi, je sens que Chloé comme Alexandre vont souvent venir le voir. Et une amitié qui nait, c’est beau !
Wouaaaaaaaaaa voilà la signification du clin d’œil de Valérian. Mais c’était évident en fin de compte. Mais c’est vrai que de ce point de vu là, ça change la donne par rapport aux Adalantes qui se sont toujours fait une mauvaise idée de ce que sont les rapports sexuels, et ça à l’air de rassurer Chloé par la même occasion.

Citation :
« Je ne parle pas d’amour », avait dit Alexandre… Mais le mépris pouvait, d’après lui, expliquer que l’expérience fut si humiliante pour les femmes. Si ce mépris disparaissait, si l’homme s’en apercevait et faisait alors l’effort de donner au lieu de se contenter de prendre, si sa partenaire acceptait de recevoir, la dynamique pouvait changer.



J’adore cette phrase, Chloé va s’en souvenir je pense !
Houla, qu’est-ce qui va se passer avec la vieille femme aux prémonitions ! me dit rien qui vaille mais c’est une femme sage à priori, elle refuse de créer la panique dans le camp en disant ce qu’elle a vu. Ça pourrait avoir pas mal d’influence cette vision. Affaire à suivre je suppose !
Ho la vache, g avalé d’une traite tout le passage dans les montagnes et sur la prémonition. C’était intense. Les descrïptions très précises, c'était la catastrophe là, que de cadavre et la mort qui rôde, j'aiiiiiiiiiiiime pas çaaaaaaa. Et puis elle n’a pas mis longtemps avant de comprendre que Chloé manquait à l’appel. Et puis elle n’a pas lésiné sur la force à déployer pour la retrouver et comprendre ce qui lui était arrivé. Après, biiiiiiiiiiiien évidemment on ne saura pas ce qui se va se passer dans quelques jours, mais je met ma main au feu que Alexandre n’est pas étranger à tout ça. Le cri de Galothène a bien une raison d’être, gros choc je suppose. Je trépigne d’impatience mais c’est quelque chose qui ne va pas tarder à arriver donc je vais prendre mon mal en patience hein !

En tout cas c’était un excellent chapitre, très rempli, on a eu plein d’info, on sait que la prochaine bataille peut être fatale aux Adalantes, il semblerait que Chloé soit l’élément clé de ce destin pour le moment tracé.
Tu te débrouilles comme un chef, continue comme ça ! Bravo !

---

Citation :
Alexiel : Je prends enfin le temps de feeder !

Pret', mais qu'est-ce qui t'a pris de nous laisser en plan comme ça ? Des cliffangers pareils, ça devrait être interdit ! La prochaine fois y aura des sanctions lol (Comment ça j'abuse de ma position ? Pas du tout !)

Mais je te pardonne parce qu'on a eu droit au BISOUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUU ! J'aime vraiment comment tu fais évolué les choses !

Bref, j'attends la suite avec une impatience non dissimulée !

---

Citation :
Laenan : Oh punaaaaaaaaaaaaaaaaaaaiiiiiiiiiiise ! smile/bloblaugh.gif
'Y a tellement de bons moments dans ce passage ! Des moments intenses !

Bon, bien sûr, le bisou, d'abord. C'est très bien raconté, j'arrive à m'imaginer très facilement la situation des deux points de vue, c'est génial.
Et puis, quand elle en parle avec Valérian... Tout simplement HI-LA-RANT. ^^ Je l'adore ce gars, il a toujours le mot pour rire ou l'attitude qui va bien !

En parlant de Valérian... La confession de Leila, c'est carrément trop mi-gnon ! Il le mérite bien ! (Quoi ? Comment ça je fais du favoritisme ?! Ben, c'est mon préféré, oui, j'assume ! smile/hapface01.gif )

Et, pour finir, le passage avec la chaman... J'imagine que c'est celui-ci où tu pensais que ça risquait d'être confus ? Ben, si c'est bien le cas, rassure-toi, c'est pas confus du tout ! Par contre, sans aller jusqu'à dire que c'est flippant, ça reste super intrigant !

Bravo pour ce chapitre, je me demande comment tu peux faire encore plus passionnant à chaque fois.

Vivement la suite !
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:33

Désolée, c'est pas une MAJ, c'est juste pour vous montrer quelques zolis, trèèèèèès zolis montages réalisés par Six' pour cette fic (encore merci, ze t'aimeuh!)







PS : marchi pour vos feeds, j'suis rassurée (oui c'était bien pour le passage avec la chaman que j'avais peur Laenan)
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:34

Citation :
Chlo : au cas où tu n'aurais pas mes autres messages:

NON mais tu veux ma mort ou quoi!!!!!!!!!??????????

pretouneteeeeeeeeeuhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh


Fais gaffe!

(beau travail sixounette ^^ )
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:34

Pour info, on s’approche de la fin de la 1ère partie puisque ceci est l’avant dernier chapitre ! Pas mal de révélations pour lesquelles il y a eu quelques indices dans les chapitres précédents, on va voir si vous vous y attendiez… Wink

CHAPITRE 8


_Alors, Valérian, j’espère que tu lui en donnes pour son argent !
Le grand brun feignit l’amusement tout en jetant un regard d’excuses à Leïla. Chloé leva les yeux au ciel. Kaliastre lui avait dit que les plaisanteries ne cessaient jamais, bien que la majorité des explorateurs délaissés attendent généralement que les Adalantes ne les entendent pas avant de lancer une remarque de ce genre. Au grand désespoir de la brune, Valérian la saisit par la taille dans un geste possessif, arborant un sourire victorieux, et répliqua :
_Ne t’en fais pas pour ça !
Des rires approbateurs s’élevèrent, accompagnés de réflexions grossières. A quelques pas de là, Alexandre secoua la tête en retenant un reniflement agacé devant la scène qui se répétait trop souvent à son goût, pas seulement avec son frère. Les quelques abrutis qui, comme Darlhan, évacuaient leur jalousie de cette façon, s’attendaient invariablement à ce que les reproducteurs soient fiers de leurs exploits, et s’ils ne montraient pas assez d’enthousiasme, les petits plaisantins devenaient vite violents et incontrôlables. Jouer le jeu était le seul moyen de calmer les explorateurs envieux. D’une grande bourrade dans le dos, Darlhan poussa Valérian et Leïla à l’intérieur de la tente qu’ils partageaient, s’attendant visiblement à ce qu’ils s’y installent pour la nuit. Le geste était censé être amusant, il représentait en réalité un clair défi. Si les amants ressortaient avant le matin, les moqueries et les menaces se feraient plus pressantes. Il remarqua que Chloé fronçait les sourcils devant ce petit manège. Intrigué, il finit par se détourner pour revenir à son repas. Sursauta presque quand la voix de la petite blonde chuchota dans son dos.
_Je dois te parler.
Elle partit aussi discrètement qu’elle était apparue, se faufilant sous la tente reconstruite qui abritait un grand tonneau servant de baignoire et refermant soigneusement derrière elle afin de signaler au campement que c’était occupé. L’un des seuls endroits où un minimum d’intimité était envisageable. Comprenant le message, il attendit presque une heure que l’activité diminue, les soldats partant se coucher un à un, avant de suivre le même chemin qu’elle, observant prudemment les alentours pour ne pas être repéré. Les risques étaient un peu moins pesants, la surveillance de leurs alliés respectifs s’étant relâchée lorsqu’il leur avait paru évident qu’ils avaient cessé de se fréquenter aussi assidûment que les premiers jours, mais on ne savait jamais. Il fut incapable de réprimer une minuscule dose de déception en constatant qu’il ne s’était pas trompé, qu’elle l’attendait effectivement et n’était donc pas nue dans l’eau chaude.
_Que se passe-t-il ?
Chloé s’était levée en le voyant enfin apparaître, soulagée qu’il l’ait bien suivie. Leïla et elle avaient prévu de parler à Alexandre et Valérian ensemble, mais la scène lors de leur retour après la corvée de lessive les avait privées de ce luxe. L’information aurait sans doute pu attendre, ou être délivrée seulement au grand brun, mais elle préférait assurer ses arrières, les prévenir tous les deux au cas où l’un des frères serait sceptique ou peu réceptif, encore qu’elle ne le craignait pas vraiment. Décidant de ne pas y aller par quatre chemins, elle annonça directement :
_Certaines Adalantes comptent vous inciter à partir avant l’année accordée.
_Comment ?
Le choix de vocabulaire aurait pu passer pour de la surprise, mais le ton et la légère tension apparue dans ses épaules indiquaient une question d’ordre purement pratique pour laquelle elle n’avait aucune réponse.
_Je l’ignore. Leïla a surpris des bribes de conversation, notamment du côté de Soliabir, la guerrière qui a tenté de me tuer. Nous tenions à vous prévenir afin que vous soyez préparés, mais évite de partager cette information avec qui que ce soit en qui tu n’aurais pas confiance.
_Bien sûr, répondit-il aussitôt, d’une voix qui suggérait qu’elle devait le croire stupide pour s’être sentie obligée de préciser ce point.
_Cela inclut ton père, insista-t-elle.
Il hocha la tête.
_Préviendra-t-elle Valérian ?
_Elle doit être en train de le faire.
Chloé marqua une pause, ajouta comme pour elle-même avec un sourire en coin :
_A moins qu’ils ne soient déjà engagés dans des activités plus agréables.
Confus, Alexandre haussa un sourcil avec un geste d’incompréhension. Son sourire s’élargit.
_Il semblerait que ton frère ait vaincu certaines des réticences de Leïla, offrit-elle en guise d’explication.
_Vraiment ? sourit-il à son tour, étonné que Valérian ne lui ait pas fait part de cette nouvelle.
Chloé hocha la tête, toujours surprise par ce développement et amusée malgré la gravité de la conversation qu’ils étaient censés mener. Elle reprit son sérieux pour recommander :
_Lorsque nous serons parties, vous devriez renforcer la garde de nuit. J’ignore ce qu’il risque de se passer, à supposer qu’il se passe bien quelque chose, mais cette précaution pourrait aider.
_Il sera difficile d’augmenter le nombre de sentinelles sans soulever de questions.
_J’en suis consciente. Vous pourrez peut-être trouver un prétexte.
Il acquiesça, songeur.
_Merci pour l’avertissement.
Elle sourit en faisant mine de partir, s’arrêta juste avant d’arriver à la sortie lorsqu’il prononça tout bas dans son dos :
_As-tu pensé à ce baiser ?
Sa respiration se bloqua, sa gorge se serra, son cœur accéléra au souvenir, au point qu’elle le sentit battre douloureusement jusque dans ses poignets. Elle avait vraiment, sincèrement espéré qu’il n’évoquerait pas cet instant, qu’elle n’aurait pas à en parler avec lui… Pourtant, alors que rien ne l’empêchait de le laisser là sans répondre, elle força son souffle à reprendre à un rythme régulier et se tourna vers lui. Mentit éhontément en soutenant son regard.
_Une ou deux fois.
Une centaine de fois par jour aurait été plus proche de la vérité. Et autant chaque nuit. Elle avait revécu cette scène en pensée et en rêve un nombre incalculable de fois et n’était toujours parvenue à aucune conclusion, ni sur ce qui avait bien pu le pousser à accomplir un tel geste, ni sur ce qu’elle était supposée ressentir devant sa propre incapacité à oublier cet étrange contact. C’était l’une des raisons pour lesquelles elle tenait à s’occuper avec tant d’insistance, les tâches quotidiennes lui permettant de se concentrer sur autre chose et d’éviter de se poser des questions pendant quelques minutes. Lorsqu’il s’approcha, elle dut lever la tête pour continuer à le regarder dans les yeux. Elle faillit prendre un pas de recul en le voyant bouger une main lentement pour la poser contre son cou, lui laissant bien assez de temps pour s’écarter si elle le voulait. Mais elle se refusa une fois de plus la solution de facilité, eut un frisson peut-être dû à l’anticipation plus qu’à la peur quand elle sentit ses doigts sur sa peau.
_Que veux-tu de moi ? demanda-t-elle d’une voix dans laquelle ne transparaissait rien de son habituelle assurance.
La question était plus compliquée qu’elle n’aurait dû l’être. Il aurait voulu pouvoir répondre qu’il avait juste envie de son corps, mais sans en avoir la certitude, il doutait qu’il s’agisse de la vérité. Il aurait aussi pu prétendre qu’il n’attendait rien d’elle, mais le mensonge aurait été plus flagrant encore. Alors il répliqua simplement dans un murmure :
_Et toi ?
Il la vit fermer les yeux une seconde et se mordre la lèvre. Remarqua avec satisfaction que la blessure qu’il lui avait infligée plus de deux semaines auparavant était à présent presque invisible. Son regard parcourut son bras nu jusqu’à la cicatrice laissée par l’épée et il posa dessus une main étonnamment légère pour un guerrier, s’excusant silencieusement de la douleur passée. Elle déglutit avec difficulté lorsque ses yeux revinrent à son visage, deux fenêtres ouvertes sur un océan déchaîné. Quand il devint évident qu’elle ne répondrait pas plus que lui, il conseilla d’une voix trop grave :
_Pars maintenant si tu le souhaites.
Et elle le souhaitait. Plus que tout, elle souhaitait échapper à cette intensité qu’il dégageait. Plus que tout, elle souhaitait ignorer ces sensations qu’elle ne comprenait pas. Plus que tout, elle souhaitait revenir à la simplicité d’une vie où les hommes étaient les ennemis quoi qu’il arrive. Plus que tout, elle souhaitait reprendre un contrôle qui semblait irrémédiablement perdu lorsqu’il était à proximité. Plus que tout, elle souhaitait s’enfuir sans un regard en arrière.
Et pourtant, elle resta avec lui.
Etait-ce la chaleur de son corps, la gravité de ses yeux, le souvenir de ce bien-être coupable, ou simplement cette satanée curiosité ? Elle finit par écouter le moins bon conseiller de tous ses instincts. Posa une main sur sa nuque et l’incita à baisser la tête pour rencontrer ses lèvres. Le sentit aussitôt passer les bras dans son dos pour la plaquer contre lui d’un mouvement qu’il s’obligea à contrôler. Hésita une dernière seconde avant d’entrouvrir la bouche. Céda pour de bon dans un soupir étouffé, trop consciente de chaque minuscule sensation. La chaleur de ses doigts sur la bande de peau découverte par sa tenue. La fermeté de son corps contre elle. La douceur de sa langue jouant avec la sienne. La dureté de son bras sous sa main. La douleur à peine perceptible lorsque ses dents effleurèrent ses lèvres. Le chatouillement de son souffle sur sa joue. L’étau enserrant sa poitrine alors que l’angoisse venait se mêler au plaisir qu’elle ne cherchait plus à nier.
Ce fut cette angoisse qui l’incita à baisser la tête pour rompre le contact. Désorientée, les yeux clos, elle posa le front contre son épaule pour ne pas avoir à l’affronter dans l’immédiat. Elle prit quelques profondes inspirations, reconnaissante pour le temps qu’il lui accordait sans rien dire, apparemment conscient de son besoin de faire le vide dans son esprit ne serait-ce qu’une minute. Elle finit par accepter de le regarder dans les yeux, toujours blottie dans ses bras, ne pensant pas un instant à se dégager. Il attendit patiemment qu’elle prenne la parole, la laissant décider de la meilleure façon d’aborder un sujet difficile.
_Alexandre… Que se passe-t-il ?
Il haussa un sourcil, presque vexé. Ce qui se passait était plutôt évident. Son corps la réclamait avec une intensité qui l’effrayait, et elle ne pouvait pas prétendre ne pas être attirée de son côté, pas alors qu’il l’avait laissée prendre l’initiative et qu’elle avait choisi de ne pas le repousser. Elle pouvait mettre son geste sur le compte de la curiosité autant qu’elle le souhaitait, il était assez sûr de lui pour savoir qu’elle ressentait quelque chose, ne serait-ce que du désir.
La réalisation ne lui vint qu’à cet instant. Il était peut-être certain de l’attirance qui les liait… mais elle ne l’était pas. Ce n’était pas une question rhétorique. Ni un jeu, ni un défi, ni même du déni. Elle n’avait vraiment aucune idée de ce qui se passait. Ne pouvait pas le savoir alors qu’il était le premier homme à l’avoir touchée ainsi, le premier qu’elle ait envisagé d’approcher sans l’égorger, littéralement. Cette révélation aurait sans doute dû renforcer son ego, réveiller en lui un instinct primaire, lui arracher une moue arrogante et lui faire prononcer un commentaire amusé sur son charme irrésistible, et dans une certaine mesure il ressentit effectivement une vague de possessivité et de pure fierté… Mais l’émotion prédominante était sans aucun doute l’incertitude devant cette passion envahissante qui lui ressemblait bien peu, à lui si habitué à contrôler même les sentiments les plus violents. Refusant de laisser le doute transparaître, il força ses lèvres à se retrousser sur un sourire en coin.
_Ca, c’est ce qu’on appelle du désir.
_Pourquoi ?
A sa moue perplexe, elle s’écarta, à la recherche des mots pour exprimer sa question d’une façon plus compréhensible. A regret, il relâcha son emprise pour l’autoriser à quitter son étreinte. Elle passa inconsciemment deux doigts sur ses lèvres, de toute évidence déstabilisée, tentant d’effacer le souvenir des siennes, ou de le raviver, il n’aurait su le dire.
_Pourquoi est-ce que ça arrive entre nous ? Ne serait-il pas plus simple pour moi de ressentir ce désir pour l’homme qui est censé me donner des enfants ? Qu’est-ce qui fait que je suis attirée par toi ? Que tu l’es par moi ? ajouta-t-elle en se souvenant qu’elle n’était pas seule dans cette histoire. Comment est-ce que cela fonctionne ?
Il s’apprêtait à lui expliquer que c’était une question de compatibilité, s’arrêta juste à temps. Physiquement, c’était avec Kaliastre qu’elle était censée être compatible, pas avec lui.
_Je l’ignore, répliqua-t-il alors honnêtement, se surprenant lui-même par sa capacité à répondre avec calme à ses questions alors que son rythme cardiaque n’était pas encore revenu à la normale. C’est toujours une combinaison de plusieurs facteurs difficiles à comprendre. Tout ce que je peux te dire, c’est que j’ai envie de toi.
Elle ne savait pas ce qu’elle pouvait répondre, ni à ses mots, ni à son ton terriblement rationnel. Elle repensa à ce que lui avait dit Valérian lorsqu’il lui avait expliqué les raisons pour lesquelles Alexandre s’intéressait à elle. Une combinaison de plusieurs facteurs difficiles à comprendre, en effet… Et le grand brun semblait les avoir saisis mieux que son frère, pourtant bien placé pour les analyser. La situation aurait été amusante si elle n’avait pas été si confuse. Croisant les bras devant elle, elle reprit sans trop de difficultés le contrôle de ses pensées et de son corps et annonça fermement :
_Tu sais que c’est là une envie que je ne peux satisfaire.
Il le savait, oui. Les choses étaient claires depuis le début, c’était un risque qu’elle ne prendrait pas, elle ne le lui avait jamais caché, même lorsqu’elle ignorait qu’il pourrait être intéressé par quelque chose avec elle… et qu’il l’ignorait encore lui-même. Il haussa les épaules avec un demi-sourire.
_Tu ne pourras pas m’empêcher d’espérer.
Elle se détendit en comprenant qu’il n’allait pas insister, du moins pas ce soir. Elle n’avait plus qu’une question à poser avant de se retirer.
_Est-ce que… est-ce que nous nous retrouverons comme prévu ?
Il acquiesça.
_Crois-le ou non, je souhaite sincèrement parler avec toi. D’autre chose que de guerres et de frustrations physiques.
Elle lâcha un petit rire à cette dernière remarque.
_A bientôt, Alexandre.

*

Le retour avait été triomphant, comme on pouvait s’y attendre. Les Adalantes avaient accueilli les reproductrices comme si elles représentaient le seul espoir de survie de la tribu. A bien y réfléchir, c’était exactement ce qu’elles étaient. Le soupçon de culpabilité désormais familier lui serra le cœur à cette pensée, mais Chloé réussissait à l’ignorer avec de plus en plus d’aisance… Du moins lorsqu’il ne concernait que cette tromperie sur ses chances de donner la vie alors qu’elle n’avait rien fait pour. Mais aujourd’hui, elle ne parvint pas à balayer d’une pensée insouciante ce sentiment de trahison et d’hypocrisie. En fixant ses épées autour de sa taille, en glissant le poignard à la boucle au niveau de sa cuisse, en passant l’arc autour de ses épaules, elle ne put s’empêcher de marquer un temps d’arrêt, sans comprendre pourquoi l’idée d’aller retrouver Alexandre lui paraissait plus grave encore que cet ordre qu’elle avait donné à Kaliastre de ne pas la toucher. Avec un soupir, elle ramassa ses cheveux en un chignon et quitta sa tente dans la faible lueur du petit jour. En guidant Mertao hors du campement, elle adressa un sourire et un hochement de tête à la sentinelle qui penserait qu’elle partait pour une chasse matinale, comme cela lui arrivait parfois. Elle se déplaça à pieds quelques minutes pour se dégourdir les jambes. Alors qu’elle s’apprêtait finalement à enfourcher sa monture, une voix derrière elle retint son geste.
_N’y va pas.
Elle se retourna d’un bond, totalement abasourdie de découvrir Galothène derrière elle. Elle n’arrivait à comprendre ni pourquoi, ni comment elle avait pu la suivre sans qu’elle s’en rende compte, et surtout sans que Mertao ne réagisse.
_Aller où ?
La sorcière s’approcha avec un sourire qui disait qu’elle savait précisément où la jeune blonde se dirigeait. Elle confirma ses soupçons en précisant :
_Retrouver Alexandre.
_Je ne…
_Ments-moi, et je ne te respecterai plus jamais.
Chloé avala difficilement sa salive par-dessus la boule qui s’était formée dans sa gorge. Le respect de Galothène comptait pour elle, tout autant que celui de Dahomé. La vieille femme en était consciente, elle avait utilisé cet argument parce qu’elle savait qu’il porterait efficacement, le minimum d’efforts pour un maximum de dégâts, comme un coup dirigé en plein cœur. Alors Chloé retint le mensonge qui lui était monté aux lèvres.
_Pourquoi ?
_Tu mourras si tu y vas.
Interloquée, Chloé ne répondit d’abord pas, cherchant à comprendre ce qui avait poussé la sorcière à proférer ces paroles. Il ne semblait pas s’agir d’une menace ou d’un avertissement, plutôt d’un fait brut… ce qui ne pouvait signifier qu’une chose.
_Serais-tu en train de me révéler mon futur ?
_Uniquement celui qui se produira si tu le rejoins aujourd’hui.
_Pourquoi ? répéta-t-elle d’une voix calme ne trahissant rien du trouble qui la secouait toute entière devant ce comportement exceptionnel.
_Tu n’as pas besoin de le savoir.
Une lueur de défi s’allumant aussitôt dans ses yeux, Chloé se détourna pour sauter sur le dos de Mertao dans une claire menace : si elle ne lui répondait pas, elle n’obéirait pas. Aussi simple que ça. L’idée d’aller affronter sa propre mort ne l’effrayait plus depuis… elle ne l’avait jamais effrayée, en fait. Elle ne voyait donc aucune raison d’écouter la sorcière, pas si celle-ci n’avait rien de mieux à lui offrir que cette vague prophétie en laquelle elle ne croyait pas totalement. Lorsque Galothène ne réagit pas à son chantage implicite, Chloé la toisa du haut de l’étalon pour affirmer :
_Alexandre ne me fera rien.
_Lui, non, tu as raison.
_Qui, alors ?
_Cela n’a pas d’importance.
Exaspérée, Chloé plissa les paupières pour la regarder d’un air à la fois furieux et suspicieux.
_Tu n’as jamais cru bon d’empêcher la mort d’une Adalante auparavant. Pourquoi me prévenir ?
Lorsqu’elle ne reçut aucune réponse, elle haussa les épaules et fit faire demi-tour à sa monture pour s’éloigner au pas. Ce n’est qu’à cet instant que Galothène céda enfin.
_La survie de la tribu dépend de toi. Si tu meurs aujourd’hui, nous disparaîtrons à jamais. Je ne t’en dirai pas plus.

*

Allongé dans l’herbe à côté d’un Parcellion étonnamment calme, observant le soleil déclinant qui jouait encore dans le feuillage au-dessus de lui, les bras croisés derrière la tête, le jeune homme mâchonnait pensivement un long brin d’herbe. Il avait perdu l’espoir qu’elle le rejoigne comme convenu, et ce depuis plusieurs heures. Ils n’avaient jamais évoqué un moment précis de la journée, mais il avait supposé que, comme lui, elle quitterait son camp dès l’aube pour le retrouver ici en début d’après-midi. Aussi avait-il été surpris de ne pas la voir arriver, puis l’étonnement avait fait place à l’inquiétude, qui s’était à son tour muée en résignation. Son absence était d’autant plus étrange que c’était elle qui lui avait demandé s’ils se retrouveraient bien comme prévu, il ne pouvait donc pas la mettre sur le compte d’un changement d’avis provoqué par la confusion de ses baisers.
Alors pourquoi n’était-elle pas là ?
Peut-être n’avait-elle pas réussi à quitter son camp seule. Peut-être était-elle revenue à la raison, contrairement à lui, en réalisant enfin à quel point leur amitié, ou relation, ou compréhension mutuelle, ou quoi que cela soit, pouvait être dangereuse. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose. Peut-être n’avait-elle simplement pas retrouvé l’endroit.
Quelle que soit la raison, il avait perdu toute une journée pour rien, il était frustré, curieux, soucieux, et sans doute un peu vexé aussi, mais il prenait les choses avec philosophie, profitant du calme solitaire de la forêt après l’agitation de ces dernières semaines. Lorsque le ciel devint finalement noir, parsemé de points lumineux, et qu’il aperçut un croissant de lune à la faveur d’un coup de vent qui écarta les branchages au-dessus de sa tête, il poussa un soupir et se leva pour se remettre en selle et rentrer.
Perdu dans ses pensées, laissant sa monture retrouver le chemin du retour, il observait le paysage sans y faire attention lorsque son regard fut attiré par une irrégularité sur le sol devant lui. Il arrêta l’étalon et en descendit pour confirmer ses soupçons. Un tas de crottin de cheval.
Etrange. Il ne s’était pas arrêté ici à l’aller.
Regrettant que la lune ne lui offre pas davantage de visibilité, il observa l’herbe et put tout de même y découvrir des traces de sabot. Trop nombreuses pour n’être que les siennes, et se dirigeant à la fois vers la forêt et vers le campement.
Cela signifiait-il bien ce qu’il pensait ? Avait-il été suivi par ses propres alliés, qui avaient fait demi-tour en comprenant qu’il ne faisait rien de compromettant, afin de rejoindre le camp avant lui ?
Etait-ce la raison pour laquelle Chloé ne s’était pas montrée ? Etait-elle venue malgré tout, pour découvrir qu’il n’était pas seul et revenir sur ses pas pour ne pas risquer d’être repérée ?
Si c’était bien le cas, elle avait sans doute sauvé leurs deux vies. Il ignorait qui avait pu le suivre, mais il ne s’agissait certainement pas de ceux qu’il considérait comme des amis, et les explorateurs qu’il n’appréciait pas n’auraient pas hésité à les tuer tous les deux s’ils avaient découvert qu’il était parti retrouver l’une de leurs adversaires.
Perplexe, Alexandre passa une main sur son visage avant de s’installer de nouveau sur sa selle. Peut-être ses opposants étaient-ils plus futés qu’il ne l’avait cru. Peut-être devrait-il être plus prudent encore.

*

_Unélia ! Je t’ai dit de ne pas faire ça !
Chloé lâcha un rire en voyant la gamine hésiter une unique seconde avant de tirer la langue et de replonger sous l’eau avec un sourire espiègle. Dahomé plissa les paupières dans une moue réprobatrice en se tournant vers elle, et la petite blonde se mordit la joue pour retenir son amusement. La brunette lui faisait de plus en plus penser à elle-même, et elle devait admettre qu’elle s’y était attachée au cours des semaines écoulées, alors que l’enfant recherchait sa compagnie et lui posait des questions sur ce qui avait provoqué la guerre qui avait coûté la vie à sa mère.
La tête brune ressurgit presque de l’autre côté de la rivière, sous les regards amusés, exaspérés ou inquiets de la trentaine d’Adalantes présentes. Sur une impulsion, Chloé abandonna le drap qu’elle était en train de laver, se leva, courut jusqu’au rocher tout proche et plongea à son tour, rejoignant Unélia de quelques brasses sous l’eau. Elle émergea juste à côté d’elle, la saisit par le poignet et tira vers le bas pour lui faire boire la tasse, mais l’enfant parvint à se dégager dans un rire et s’éloigna, s’attendant visiblement à ce que la jeune femme la poursuive. Heureuse de la voir s’amuser, Chloé entra dans le jeu sans mettre toute sa puissance dans ses mouvements. Elle l’aurait rattrapée en moins de deux si elle l’avait voulu, elle était une excellente nageuse, mais elle avait envie de faire durer cet instant de détente.
De toutes les reproductrices, elles n’étaient que quelques unes à ne pas avoir été fécondées, et la pression qui pesait sur ses épaules depuis qu’on l’avait découvert s’était accentuée, aussi comptait-elle bien savourer chaque seconde qu’elle ne passait pas à écouter les recommandations de ses compagnes.
Elle chassa donc ces pensées en arrivant à hauteur de l’orpheline et en faisant mine de la rater de quelques centimètres. Unélia se servit habilement du courant pour s’éloigner davantage, et Chloé constata bientôt que les désignées pour la lessive de la semaine n’était plus qu’une vague forme foncée derrière elles. En temps normal, elles n’auraient pas laissé une fillette s’éloigner autant, mais puisqu’elle était accompagnée, elle ne risquait pas grand-chose. Avec un sourire, la petite blonde nagea tranquillement tout en gardant un œil sur la tête brune qui dépassait des flots à une dizaine de mètres devant elle. Ses vêtements alourdissaient son corps et ralentissaient ses mouvements, mais pas suffisamment pour l’épuiser, et elle ne portait ni sandales, ni épées, uniquement la dague qui ne la quittait jamais, aussi pouvait-elle se mouvoir avec aisance.
Elle rattrapa soudain la gamine et l’éclaboussa par jeu avant de s’apercevoir que celle-ci s’était figée presque totalement, seuls ses bras effectuant les mouvements nécessaires pour l’empêcher de couler. Chloé suivit son regard fixé sur la berge et comprit ce qui l’inquiétait. Elle murmura d’un ton rassurant :
_Ne t’inquiète pas, nous ne risquons rien.
Sur ce, elle nagea jusqu’au bord et se hissa sur la terre ferme avant de lui tendre la main, l’invitant à faire de même. Unélia hésita mais finit par se laisser faire, et Chloé la tira vers elle pour l’aider à s’extraire de l’eau. Puis elle se tourna vers les étrangers qui faisaient peur à l’enfant… Et qui n’étaient pas tout à fait des étrangers. Souriante, elle libéra ses cheveux de la tresse qui les retenait afin de les laisser sécher au soleil.
_Que faîtes-vous ici ?
_Nous suivons un troupeau. Et vous ?
_Une poursuite aquatique qui nous a un peu éloignées de chez nous.
_Qui a gagné ?
_Je crois que vous avez fait peur à mon amie, nous devrons reprendre la compétition une autre fois.
L’un des deux cavaliers mit pied à terre, puis il s’agenouilla devant une Unélia intimidée et lui tendit une main qu’elle serra après une seconde de battement.
_Je m’appelle Valérian.
A l’absence de réponse, il ajouta avec un petit sourire :
_En principe, dans un cas comme celui-ci, il est poli de se présenter à son tour.
_Unélia, articula-t-elle difficilement.
_Enchanté, Unélia. Tu es donc une amie de Chloé ?
Elle acquiesça en silence. La petite blonde sourit tendrement avant de se rendre compte qu’Alexandre n’avait pas encore prononcé un mot. Abandonnant la fillette avec le grand brun, elle s’approcha de l’étalon blanc et posa une main sur son encolure, puis elle leva les yeux vers le jeune chauve qui semblait étrangement réticent. Elle avait si bien repoussé l’avertissement dérangeant de Galothène de son esprit qu’il lui fallut quelques secondes avant de se souvenir qu’elle n’avait pas tenu sa promesse de le rejoindre dans la forêt et qu’il lui devait lui en vouloir pour ça.
_Je ne suis pas venue.
_J’avais remarqué, rétorqua-t-il.
Contrairement à ce qu’elle avait craint, il n’y avait aucune trace d’animosité dans sa voix, juste un léger reproche assorti de cet humour auto-dépréciateur qu’elle avait appris à aimer.
_Je suis désolée, je n’avais aucun moyen de te contacter.
_Je sais, oui.
Il descendit enfin de cheval, enroula les rênes autour d’une branche basse, puis adressa un signe à Valérian pour lui signaler qu’il voulait quelques instants d’intimité avec elle. Son frère lui répondit d’un unique acquiescement et Alexandre la guida d’une main dans le dos vers un endroit un peu plus éloigné de la rivière. Elle l’arrêta avant qu’ils soient hors de vue : elle tenait à garder un œil sur la fillette. Ce qui importait était qu’ils ne soient pas entendus. Elle doutait que le grand brun trahisse leur secret s’il l’apprenait, et Unélia ne la mettrait pas volontairement dans une position inconfortable vis-à-vis de la tribu, mais une maladresse était toujours envisageable.
Alexandre plongea son regard dans le sien et dut retenir un soupir. En plus d’un mois, il avait presque réussi à se convaincre qu’elle n’était pas si désirable que ça et qu’il l’avait simplement idéalisée à cause de ce qu’elle représentait, un lien avec ce peuple si intrigant. Sauf que le déni n’avait jamais réellement fonctionné, et d’autant moins à présent qu’il posait de nouveau les yeux sur elle. De la même façon, il s’était persuadé qu’il n’était ni inquiet pour elle, ni blessé qu’elle n’ait pas respecté leur accord, mais il ne pouvait nier qu’il s’était menti.
_Comment savais-tu que j’avais été suivi ?
_Quoi ?
Sa stupéfaction semblait sincère. Avec un froncement de sourcils, il expliqua :
_Ce jour-là, en quittant la forêt, j’ai découvert que j’avais été suivi. Si tu t’étais montrée, nous aurions été massacrés. Tu l’ignorais donc ?
Chloé hocha pensivement la tête. Fidèle à sa parole, Galothène avait refusé de lui donner davantage de précisions, malgré le harcèlement qu’elle lui avait fait subir. Elle savait juste qu’elle serait morte si elle avait rejoint Alexandre et que son décès aurait eu une grave influence sur l’avenir des Adalantes, elle ignorait tout des détails. C’était l’une des préoccupations qui l’empêchaient de pleinement savourer sa liberté depuis leur retour.
_Alors pourquoi n’es-tu pas venue ?
_Je n’ai pas pu, répondit-elle, priant pour qu’il en reste là.
Ce qu’il ne fit pas, bien sûr.
_Pourquoi ?
_C’est… compliqué. Sache seulement que j’avais bien l’intention de te rejoindre.
_Bien, tu viens de guérir mon égo.
Un petit rire lui échappa et il se détendit à son tour, ramenant sa main à ses côtés lorsqu’il s’aperçut qu’il l’avait laissée posée sur son bras tout au long de leur conversation.
_Comment vas-tu ?
_J’ai connu mieux. Dahomé est en train de s’organiser pour que les quelques reproductrices qui ne sont pas tombées enceintes passent de nouveau une ou deux nuits avec leurs amants. Je ne vais pas pouvoir maintenir longtemps cette supercherie.
_Ne serait-il pas plus simple de renoncer ?
_Si, sans doute.
_D’après ce que j’ai compris, les enfants sont presque élevées par la tribu. En tant que mère, tu n’y perdrais pas forcément ta liberté. Il te suffirait de supporter ces neufs mois.
Elle haussa les épaules. C’était un cheminement que ses propres pensées avaient suivi plus d’une fois. Depuis qu’elle avait réalisé à quel point il était épuisant de mentir là-dessus, elle se demandait en effet si cela en valait vraiment la peine. Pourtant, confusément, elle sentait que si elle cédait, elle le regretterait, et elle ignorait pourquoi, ce qui avait tendance à la mettre mal à l’aise.
Comprenant qu’elle ne souhaitait pas en parler davantage, Alexandre demanda :
_Reviendrez-vous au campement ?
_Je n’en suis pas sûre. Dahomé rechigne à nous jeter dans la gueule du loup alors que nous ne sommes qu’une vingtaine à ne pas avoir été fécondées. Elle préférerait que nous convenions d’une rencontre en terrain neutre avec les reproducteurs.
_Leïla est-elle enceinte ?
_Oui.
Alexandre eut un sourire songeur.
_Valérian va donc être père.
C’était une idée difficile à appréhender pour lui que d’imaginer ce frère immature avec un bébé. Même si ce n’était pas comme s’il allait pouvoir intervenir sur la vie de l’enfant.
_Doutais-tu de ma virilité, Alexandre ?
Tous deux éclatèrent de rire à la question de Valérian qui s’était rapproché sans qu’ils s’en aperçoivent au cours des dernières minutes, tenant par la main une Unélia plus rassurée. Le charme du sourire de cet homme agissait-il donc sur tout le monde ? Alors que le cadet des deux frères s’apprêtait à répondre, Chloé leva une main pour leur faire signe à tous les trois de se taire. Inquiète, elle parcourut leur environnement du regard sans rien trouver. Elle était pourtant persuadée d’avoir entendu un bruit sourd, comme… un grognement. Alexandre posa soudain une main sur son épaule et lui désigna un point derrière elle. Elle se retourna alors, et un frisson parcourut sa colonne vertébrale lorsqu’elle découvrit une meute de loups à quelques dizaines de mètres.
Elle hésita une seconde sur la conduite à suivre… une seconde de trop. Elle n’avait pas pensé que les canidés attaqueraient, c’était un comportement inhabituel pour eux de s’en prendre à des êtres humains s’ils avaient un autre choix, pourtant ceux-ci se mirent à avancer vers eux, menaçants, les oreilles couchées, les gencives découvertes. Avant qu’elle ait pu lui en donner l’ordre, elle vit du coin de l’œil Valérian soulever Unélia comme un fétu de paille pour la jeter sans ménagement dans la rivière. Lorsque l’enfant refit surface en toussant, le grand brun lui hurla :
_Nage ! Et ne te retourne pas.
Affolée, la fillette consulta Chloé du regard, qui lui fit signe de suivre le conseil de l’homme. Alors Unélia obéit et s’éloigna rapidement de la zone de danger, aidée par le courant, sans que les animaux semblent lui accorder la moindre attention.
La jeune femme se saisit de son poignard alors que les deux hommes se plaçaient de chaque côté d’elle, dégainant leurs armes à leur tour. C’était bien sa chance, elle qui n’allait jamais nulle part sans ses épées, il fallait que la seule fois où elle les avait laissées derrière elle, les abandonnant près de la rivière pendant qu’elle s’occupait de la lessive, persuadée de ne rien risquer, elle tombe sur des ennuis de ce genre. Voilà qui lui servirait de leçon. Elle grimaça en voyant la monture de Valérian se cabrer nerveusement, pivoter sur ses postérieurs et s’éloigner au galop. Loups et chevaux ne faisaient pas bon ménage. Elle jeta un coup d’œil à l’arbre auquel Alexandre avait attaché Parcellion et constata que l’étalon tentait de se dégager, paniqué, ne parvenant qu’à resserrer les rênes sur la branche trop solide. Elle repéra aussi l’arc du jeune homme fixé à la selle, mais elle savait qu’elle n’aurait pas le temps de le récupérer avant d’être attaquée, et de toute façon il s’agissait d’une arme de longue portée qui ne leur serait d’aucune utilité au corps à corps contre des canidés.
Son attention fut détournée quand un premier loup lui sauta dessus et elle bascula en arrière sous le poids de son corps, mais elle parvint à diriger la lame contre lui et il s’empala dessus en retombant sur elle. Se débarrassant du cadavre, elle se releva d’un bond et recula de quelques pas, réellement paniquée pour la première fois depuis des siècles. Non seulement elle ne comprenait pas ce qui se passait, mais la certitude qu’ils ne s’en sortiraient pas tous les trois vivants s’était vite implantée dans son cerveau. Face à une meute d’animaux sauvages, toutes leurs techniques de combat ne leur serviraient à rien, pas plus que leur force physique.
Elle en eut confirmation lorsque deux loups attaquèrent simultanément Alexandre, l’un lui bondissant sur le dos alors que l’autre lui mordait l’avant-bras, le forçant à lâcher son épée. Il ne put retenir un grognement de douleur en se retournant si vivement que le deuxième animal retomba au sol avant de tenter d’emprisonner son mollet entre ses crocs. Le jeune homme eut le réflexe de s’écarter d’un bond, réduisant à néant ses espoirs de récupérer son arme, désormais hors de portée.
Chloé perdit le fil à cet instant, en voyant deux autres canidés se précipiter vers elle. L’un d’eux s’effondra avant même d’arriver sur elle et elle eut une seconde d’incompréhension avant de réaliser qu’une dague ornée de deux rubis s’était plantée dans sa gorge.
_Idiot ! hurla-t-elle à l’intention d’Alexandre.
Il venait de se priver de son seul moyen de défense pour la débarrasser de cet adversaire. Elle n’eut pas le temps de s’attarder sur sa stupidité, se concentrant sur l’autre loup qui était arrivé à sa hauteur et la forçait à reculer, attendant qu’elle baisse sa garde pour attaquer. Jetant un coup d’œil autour d’elle à la recherche d’une échappatoire, Chloé repéra des formes humaines de l’autre côté de la rivière… des formes alliées. Elle poussa un soupir de soulagement, mais comprit soudain à leur immobilité qu’elles n’avaient pas l’intention de les secourir. Reconnaissant l’une des silhouettes en particulier, elle cria :
_Soliabir, aide-nous !
Elle savait qu’elle en avait le pouvoir… Mais le sourire carnassier de l’Adalante lui révéla ce qu’elle aurait dû comprendre depuis le début. Non seulement la guerrière n’avait pas l’intention de voler à leur secours, mais c’était aussi elle qui était à l’origine de cette attaque, elle en était persuadée.
Les battements de son cœur s’accélérèrent. A la limite de son champ de vision, elle aperçut Valérian en très mauvaise posture. Saignant abondamment d’une blessure au niveau du cou, il était au bord de l’eau et risquait à tout instant de s’écrouler sous la pression que faisaient peser sur lui trois animaux particulièrement agressifs. Au moment où elle allait lui lancer un avertissement, elle le vit trébucher sur une pierre et perdre l’équilibre, basculant dans la rivière. Satisfaits, les loups renoncèrent à le poursuivre, persuadés qu’il allait se noyer. Ils avaient sans doute raison : blessé comme il l’était, il risquait de ne pas pouvoir lutter longtemps contre les courants. Elle ne savait d’ailleurs même pas s’il savait nager.
Mais elle ne pouvait pas faire grand-chose pour lui pour le moment, aussi reporta-t-elle son attention sur la bête qui la tenait en respect, comprenant enfin pourquoi elle ne l’avait pas attaquée au cours de la poignée de secondes écoulées. Elle était là pour l’empêcher d’intervenir, pas pour la tuer.
Cette révélation la rassura suffisamment pour qu’elle se permette de jeter un nouveau coup d’œil à Alexandre. Le souffle lui manqua lorsqu’elle découvrit la scène qui s’offrait à elle.
Le corps couvert de morsures, le jeune chauve était à terre, une main posée sur une blessure au flanc, pile à l’endroit où il avait été éraflé au cours de la bataille, deux mois plus tôt. Mais surtout, il était encerclé, toute la meute, une quinzaine d’animaux au total, se rapprochant lentement, savourant d’avance la mise à mort.
Elle n’hésita qu’une seconde. Une minuscule seconde. Avant de décider de révéler son plus grand secret à un homme. La seule chose qu’elle s’était jurée de ne jamais lui dire, peu importe à quel point ils s’étaient rapprochés. Car c’était un fait qui mettait sa tribu en danger, bien plus que les désobéissances qu’elle s’était permises jusque là.
Quelque chose dut changer dans son attitude, sa résolution s’affichant sur sa posture, car elle entendit Soliabir l’interpeler de loin, comme devinant ses intentions :
_Ne fais pas ça, Chloé.
_Alors arrête.
_Hors de question.
Chloé ne perdit pas un instant de plus après ce refus auquel elle s’était attendue. D’un geste vif et puissant, elle enfonça profondément son poignard ensanglanté dans l’œil du loup chargé de la surveiller, qui avait suffisamment relâché son attention pour qu’elle puisse le prendre par surprise.
Elle remarqua une lueur étrange dans le regard qu’Alexandre posa alors sur elle. Résignée, elle s’accroupit et plaça une main à terre avant qu’un autre animal ait le temps de se détacher du groupe pour se concentrer sur elle.
Elle fournit un effort peut-être plus intense que tous ceux qu’elle avait eu à faire jusque là pour maîtriser ce don. Mais elle parvint à le contrôler exactement comme elle l’avait souhaité. Les yeux d’Alexandre s’écarquillèrent d’une façon presque comique lorsqu’il vit les hautes flammes jaillir du sol, là où ses doigts reposaient, et s’étendre jusqu’à lui dans une rapide traînée. Abasourdi et effrayé, il tenta de se lever pour les éviter, mais son corps affaibli ne lui obéit pas, et il finit par comprendre que son inquiétude n’était pas fondée : le feu le contourna pour former un cercle autour de lui et il se retrouva coincé au milieu de la fournaise, à l’abri des prédateurs, qui prirent quelques pas de recul pour échapper au brasier, désorientés.
Chloé jeta un regard empli de défi aux quelques guerrières qui observaient la scène de loin, puis elle reporta son attention sur les animaux. D’un effort de volonté, elle incita les flammes à s’écarter du jeune homme pour se rapprocher des loups, élargissant progressivement le cercle. La bataille qui s’engagea alors, elle s’en souviendrait à jamais comme du duel le plus éprouvant qu’elle ait eu à mener, deux pouvoirs s’affrontant impitoyablement, son esprit et son don luttant contre ceux de Soliabir pendant d’interminables minutes. Elle faillit perdre pied, l’épuisement qui la saisissait toujours lorsqu’elle utilisait ce talent en particulier ayant presque raison d’elle, mais l’un des canidés prit soudain la fuite et elle comprit qu’elle était en train de prendre le dessus. Un encouragement qui lui redonna la force nécessaire pour tenir un instant de plus. Un instant court, infime… mais suffisant. A leur tour, les autres loups renoncèrent, libérés de l’emprise qui les avait forcés à attaquer quand Soliabir perdit connaissance. Chloé posa un genou à terre pour lutter contre le malaise, les yeux fermés, et atténua les flammes jusqu’à ce qu’elles disparaissent totalement. En état de choc, épuisée, nauséeuse, elle ne prit même pas la peine de lever la tête lorsqu’elle entendit l’une des Adalantes qui accompagnaient son ennemie lancer d’un ton méprisant :
_Quand Dahomé l’apprendra…
Elle ne termina pas sa phrase, n’en avait pas besoin. Quand Dahomé apprendrait ce qui venait de se passer, Chloé serait exilée ou mise à mort, elle le savait, mais ne parvenait pas à s’en inquiéter alors que chacun de ses muscles la faisait souffrir, alors que sa tête semblait sur le point d’exploser, alors qu’elle luttait pour rester consciente.
_Chloé !
Elle rouvrit les yeux en reconnaissant la voix familière et parvint à tourner son visage vers lui malgré sa faiblesse.
_Sont-elles parties ?
_Oui. Nous sommes seuls.
Elle poussa un soupir de soulagement et tenta de s’assoir, mais manqua de tomber à la renverse, trop faible pour se tenir droite. Elle sentit Alexandre se déplacer sans comprendre ce qu’il faisait. Avant qu’elle ait eu le temps de protester, il passa derrière elle et se plaça contre son corps, l’incitant à appuyer son dos contre son torse et l’entourant de ses bras pour la soutenir. Elle se laissa aller sans songer à se débattre face à cette aide qui révélait bien trop sa vulnérabilité. Sa tête bascula en arrière pour reposer sur son épaule alors qu’elle cessait de lutter contre la torpeur qui l’avait envahie, et elle autorisa de nouveau ses paupières à s’abaisser. Alors qu’elle laissait le sommeil la gagner, elle entendit la voix du jeune homme tout près de son oreille, murmure agréable qui l’empêcha de sombrer.
_Chloé… Est-ce que ça va aller ? Je dois chercher Valérian.
Elle acquiesça, mais ne put retenir un gémissement frustré en le sentant se relever et l’aider délicatement à s’allonger, la perte de contact plus douloureuse qu’elle n’aurait dû l’être. Il posa une main sur son épaule, ses doigts légers contre sa peau dernier ancrage dans la réalité alors qu’il ajoutait doucement :
_Prends Parcellion pour me rejoindre.
Puis ce fut le trou noir.

*

Lorsqu’elle se réveilla, elle était toujours dans la même position. Le soleil n’avait pas bougé dans le ciel, elle n’avait donc pas dû rester évanouie très longtemps, à peine quelques minutes, mais cela avait suffit à son corps, apparemment remis des épreuves. Elle bougea progressivement, testant ses muscles un à un. Une grimace déforma ses traits à la légère douleur persistante derrière son front, mais à part cet inconvénient mineur, elle semblait en forme. Ses nerfs se crispèrent lorsqu’elle tenta de se redresser, puis se détendirent de nouveau, et dans cette brume agréable qu’elle semblait traverser, une pensée l’atteignit soudain, la réalité de ce qui s’était passé la rattrapant. Se levant d’un bond, elle vacilla un court moment sur ses jambes avant de se stabiliser. Elle analysa son environnement d’un regard perçant, s’aperçut qu’Alexandre avait récupéré son épée ainsi que celle de Valérian et posé à côté d’elle son propre poignard. Reconnaissante, elle le ramassa et le rangea à sa ceinture après en avoir sommairement essuyé la lame sur son pantalon.
Repérant Parcellion attaché près de là, elle se souvint des paroles du jeune homme. Elle s’approcha alors prudemment de l’étalon, ignorant comment il allait réagir devant elle, mais à part une curiosité bien naturelle lorsqu’il comprit que son cavalier habituel n’allait pas le monter, il ne manifesta rien. Alors elle prit les rênes et sauta en selle en combattant le vertige, conséquence de son épuisement, et elle le guida le long de la rivière dans l’espoir de tomber sur Alexandre.
Elle le retrouva après seulement quelques minutes, accroupi près d’un corps allongé. L’angoisse la saisit à la gorge alors qu’elle se laissait glisser à terre et s’approchait à pied, les rênes dans une main, mais elle découvrit bientôt que la poitrine de Valérian se soulevait régulièrement malgré ses yeux clos. Rassurée, elle se pencha sur lui à son tour. Elle étudia avec un froncement de sourcils intrigué le pansement imbibé de sang qui recouvrait sa plaie la plus dangereuse, juste en-dessous du cou. Elle était à peu près persuadée qu’il n’aurait pas eu la force de retirer lui-même sa chemise et de la déchirer pour en faire un bandage, et qu’Alexandre n’avait pas eu le temps de s’occuper de lui, mais alors qui…
_Chloé !
Surprise, elle leva les yeux pour se retrouver face à Unélia, qui lâcha les fruits qu’elle transportait et se précipita dans ses bras. Soulagée au-delà des mots, Chloé la serra contre elle un long moment alors que la fillette relâchait enfin la pression et fondait en larmes. La petite blonde échangea un regard avec Alexandre en comprenant ce qui avait dû se passer et finit par s’écarter pour regarder l’orpheline dans les yeux.
_Est-ce que c’est toi qui l’a soigné ?
_Ne… ne sois pas fâchée, je…
Chloé lâcha un rire incrédule en ébouriffant ses cheveux d’un geste affectueux et désormais familier.
_Je ne suis pas fâchée. Que s’est-il passé ?
_J’ai nagé, comme il l’avait dit, mais je me suis fatiguée, alors je suis remontée sur la rive pour me reposer. Et puis je l’ai vu arriver, il flottait, il était inconscient et le courant l’emportait. J’ai plongé pour l’approcher du bord. Il s’est réveillé, il a juste marmonné quelques mots et puis il s’est encore évanoui, alors j’ai essayé de l’empêcher de saigner. J’étais allée chercher à manger pour essayer de lui redonner des forces.
_Merci, l’interrompit Alexandre d’une voix grave.
La fillette eut un timide sourire et hocha la tête d’un mouvement hésitant.
_Tu lui as sauvé la vie, intervint Chloé avant de continuer d’une voix plus dure. Ecoute-moi bien. Tu ne dois jamais dire à personne ce qui s’est passé. Tu comprends ? Sais-tu ce que tu as fait ?
_J’ai enfreint nos lois.
_As-tu conscience de ce que tu risques pour ça, même à ton âge ?
_Oui.
La lueur paniquée dans ses yeux confirmait qu’elle le savait et qu’elle savait aussi que la sentence, le bannissement, signifierait sa mort, sans aucun doute.
_Tu comprends donc pourquoi personne ne doit l’apprendre ?
_Oui.
_Alors pourquoi l’as-tu fait ?
_Il… enfin… tu avais dit qu’on ne risquait rien avec eux, alors j’ai pensé… J’ai pensé qu’il était ton ami.
C’était pour elle qu’elle avait pris ce risque, réalisa la jeune femme. Peut-être aussi un peu par défi, comme elle-même l’aurait fait. Ou pour la gentillesse dont Valérian avait fait preuve à son égard quelques minutes avant que tout ne se déchaîne. Peu importaient les raisons, ce secret devrait rester profondément enfoui, ou Unélia aurait de gros ennuis. Chloé doutait sincèrement que la tribu décide de l’exiler si la vérité éclatait, les enfants se voyaient infliger des punitions moins sévères que les guerrières lorsqu’elles contournaient les règles, les aînées mettant sur le compte de leur jeunesse et de leur inexpérience des erreurs qu’elles considéraient comme impardonnables chez les plus âgées. Mais elle risquait tout de même l’isolement temporaire, et surtout une surveillance constante jusqu’à la fin de ses jours.
Chloé détourna son attention de la petite brune pour la reporter sur les deux frères.
_Comment va-t-il ?
_Je pense qu’il va s’en sortir. Il a dû perdre beaucoup de sang et il a une sérieuse blessure à la jambe, mais son souffle est régulier. C’est lui qui a les connaissances médicales, il pourrait te répondre mieux que moi, ajouta-t-il avec un demi-sourire tendu.
Elle se rappelait en effet que lorsqu’elle les avait d’abord rencontrés, c’était Valérian qui avait été chargé de l’examiner quand ils la croyaient blessée. Une éternité plus tôt, semblait-il, alors que cela ne faisait pas trois mois.
_Est-ce que je peux dormir, maintenant ?
Un rire attendri lui échappa à la question de la fillette.
_Oui, tu peux dormir.
Unélia acquiesça et s’éloigna de quelques pas pour se rouler en boule dans l’herbe où elle sombra aussitôt dans un sommeil réparateur, arrachant un sourire ému à la petite blonde. Elle décela une expression similaire sur le visage d’Alexandre, le regard qu’ils partagèrent alors plus parlant que tous les mots ne pourraient jamais l’être.
_Tu as aussi besoin de soins, constata-t-elle d’une voix douce avec un bref mouvement en direction de son flanc déchiré et de son bras durement entaillé par les crocs.
_Ce n’est rien.
_Les plaies pourraient s’infecter et tu risques toi aussi de perdre trop de sang. Il n’y a rien que tu puisses faire pour lui en cet instant, si ce n’est t’assurer de ne pas mourir de façon stupide.
Il réprima un sourire à l’agacement contenu dans sa voix et à la logique implacable qui lui rappelaient Valérian. Comprenant qu’elle avait remporté la partie, au moins pour le moment, Chloé acheva de déchirer sa chemise déjà malmenée sans rencontrer aucune résistance et trempa le morceau de tissu dans la rivière. Puis elle se concentra sur lui pour nettoyer les blessures ensanglantées. Ses gestes étaient précis et légers, tout en efficacité mais sans aucune brusquerie, révélant l’habitude qu’elle avait de ce genre de besogne. Il se laissa faire sans un mouvement pendant quelques minutes avant de se décider à demander à voix basse, craignant de briser l’instant mais incapable de contenir sa curiosité :
_Que s’est-il passé, là-bas ?
Il la vit grimacer et suspendre son geste une courte seconde, comme si elle avait redouté la question. Puis elle finit apparemment par prendre une décision et reprit ses soins en répondant :
_Je ne suis pas sûre que tu veuilles le savoir.
Au moins n’avait-elle pas tenté de nier qu’il s’était bien passé quelque chose.
_Vraiment ? Est-ce si horrifiant ?
_Plutôt… inhabituel.
_Dis-moi, quémanda-t-il d’un ton doux qui atténua la rudesse de l’ordre.
Elle poussa un soupir, à la recherche du meilleur moyen de commencer son explication, et posa à ses côtés la chemise désormais imbibée de sang. S’asseyant sur ses talons, elle le regarda droit dans les yeux.
_Je t’ai sauvé la vie.
_J’ai vu. Ce que je veux savoir, c’est comment.
Elle hésita une seconde avant de simplement prononcer :
_Comme ça.
Et elle posa une main au sol, faisant naître une minuscule flamme qu’elle éteignit presque aussitôt. C’était tout ce qu’elle pouvait se permettre comme démonstration après les ressources qu’elle avait épuisées plus tôt.
Alexandre n’eut pas un mouvement de recul, contrairement à ce qu’elle semblait attendre. Il n’était pas aussi surpris qu’il aurait dû l’être. Après tout, il l’avait vue faire plus impressionnant quelques minutes auparavant.
_Comment fais-tu ça ?
_Toutes les Adalantes ont un don de ce genre. Nous contrôlons chacune une force naturelle. Pour moi, il s’agit du feu.
Il était affaibli par la fatigue et les blessures, mais cela ne l’empêcha pas de se remémorer certains mystères qu’il avait ignorés sur le coup. Un éclair s’abattant sur une tente alors que le ciel était dégagé, par exemple.
_Les autres ?
_Leïla contrôle les félins.
_Le puma, murmura-t-il pour lui-même.
_Le puma, oui. C’est elle qui l’a empêché de me tuer. Quant à Soliabir… dois-je vraiment t’expliquer quel est son pouvoir ?
_Les loups… C’est à cause d’elle qu’ils ont attaqué. Et la foudre ? demanda-t-il brusquement.
Elle eut un minuscule sourire en comprenant la vraie question.
_Farciel. Je lui avais demandé de mettre le feu à la tente dédiée à la toilette pour détourner l’attention le temps de me glisser sous ton abri et de te laisser ce mot.
_Pourquoi ne l’as-tu pas fait toi-même ?
_Mon don laisse une trace, tu l’as vu. Je dois être en contact avec le feu pour qu’il m’obéisse. Avec la foudre, je savais que vous ne pourriez pas remonter jusqu’à moi.
Il garda le silence un moment, le temps de digérer ces nouvelles informations. S’il avait cru avoir des questions à poser sur les Adalantes auparavant, elles étaient désormais innombrables.
_Comment acquérez-vous ce pouvoir ?
_Il est héréditaire. Il existe plusieurs légendes sur la façon dont nos ancêtres se sont procuré ces dons, mais personne n’a de certitudes, du moins pas dans notre tribu.
_Pourquoi ne les utilisez-vous pas au combat ?
Incrédule, elle écarquilla les yeux.
_Est-ce que tu plaisantes ?
A son léger mouvement négatif, elle lâcha dans un rire :
_As-tu vu l’état dans lequel cela m’a mise ?
Réalisant que vue sous cet angle, sa question était effectivement stupide, Alexandre eut un vague sourire. Elle s’était effondrée après quelques minutes, peut-être même secondes, de concentration. La dépense d’énergie nécessaire pour remporter une bataille à l’aide de ces éléments naturels les tuerait sans doute. Il s’apprêtait à continuer la conversation sur cette époustouflante découverte quand quelque chose lui revint subitement. Un avertissement lancé à Chloé par l’une de ses soi-disant alliées. Son expression se ferma, son regard se fit plus dur, ses muscles se contractèrent douloureusement quand il demanda :
_Que va-t-il t’arriver ?
_Que veux-tu dire ?
Il attrapa son poignet pour arrêter ses doigts qui effleuraient la blessure au niveau de ses côtes alors qu’elle tentait d’en évaluer la gravité. Surprise par son brusque changement d’humeur, elle plongea les yeux dans les siens sans comprendre. Il précisa d’un ton impassible démentit par l’intensité de son regard :
_Que risques-tu pour m’avoir sauvé la vie ?
L’hésitation fut brève et presque imperceptible, mais juste avant qu’elle ne tente de balayer toute cette tension d’un haussement d’épaules, il perçut le fugitif éclair d’incertitude dans les deux émeraudes qui ne l’avaient pas quitté.
_Rien qu’une tape sur les doigts.
Il resserra son emprise sur sa peau, l’empêchant de s’éloigner comme elle semblait le vouloir. Elle retint sa respiration et se mordit inconsciemment la lèvre, sans doute perturbée par son attitude trop ferme.
_La vérité, Chloé.
_Pas grand-chose, je t’assure. Je vais passer devant le Conseil et me voir attribuer les corvées les plus pénibles pour quelques semaines. Ne t’en fais pas pour moi.
Considérant sans doute que la discussion était close, elle fit mine de se lever, mais il la retint une fois de plus, l’attirant vers lui si brusquement qu’elle en perdit l’équilibre, peut-être plus par surprise qu’à cause d’une réelle violence qu’il aurait imprégnée à son mouvement. Assise à ses côtés, lui faisant face, sa main toujours emprisonnée par la sienne, elle posa sur lui un regard sombre, son expression oscillant entre pure rage et début de résignation.
_Je n’en crois rien. Tu semblais terrifiée en évoquant ce qu’Unélia aurait à affronter si on découvrait ce qu’elle avait fait, et ton crime ne se résume pas à la pose d’un pansement. Tu ne m’as pas seulement aidé, tu l’as fait en affrontant l’une des tiennes. Alors je te le demande une dernière fois. Que risques-tu ?
Elle détourna le regard, juste une seconde, avant de revenir à lui et de lui dire enfin la vérité.
_L’exil, dans le meilleur des cas.
Il accusa le coup. Il n’en savait pas autant qu’il l’aurait voulu sur la vie et les coutumes des Adalantes, mais il se doutait que pour une guerrière, l’isolement devait être la pire des punitions. Bannie de sa tribu, elle pouvait survivre, mais dans quelles conditions ? Le seul avantage qu’elle avait peut-être par rapport à celles qui avaient eu à subir ce châtiment avant elle, c’était qu’elle avait appris que les hommes n’étaient pas forcément des ennemis, elle pourrait donc rejoindre un village et y refaire sa vie, mais l’accepterait-elle ? Il en doutait. L’idée de lui demander de rentrer avec lui au campement lui traversa l’esprit, mais il la chassa aussitôt. Etant donné les tensions qui subsistaient parmi les explorateurs et vu la haine que la moitié d’entre eux éprouvaient pour elle, son espérance de vie serait plus limitée encore que si elle s’isolait complètement de toute civilisation. Alors qu’il passait en revue ces considérations, la seconde partie de sa réponse fit soudain son chemin jusqu’à son cerveau.
_Dans le meilleur des cas ? répéta-t-il, une sourde angoisse lui étreignant la gorge alors qu’il priait pour qu’elle ne lui offre pas la réponse qu’il redoutait.
Elle haussa les épaules.
_Ce sera ça, ou la mort.
Il ferma les yeux sans pouvoir retenir une grimace, la douleur de cette annonce se faisant ressentir dans tout son être, de son ventre brusquement oppressé à son cœur alourdit et jusqu’au bout de ses doigts, tremblant de panique à l’idée de ce qui pourrait lui arriver.
Et voilà, songea-t-il avec amertume. Il ne pouvait plus le nier. Lorsque l’idée de perdre quelqu’un devenait plus terrifiante encore que tout ce qu’on pouvait avoir à endurer, il n’y avait qu’un mot, un seul, qui pouvait définir ce sentiment.
Refusant de s’appesantir sur cette révélation qu’il aurait pu admettre depuis plusieurs semaines à présent, il rouvrit les yeux et posa une main sur son épaule, tentant de lui transmettre toute la conviction dont il était capable en ordonnant presque :
_Ne rentre pas.
_Quoi ?
_Ne rentre pas à votre campement, insista-t-il. Pars tout de suite. Ce ne sera pas pire que l’exil, et cela t’évitera le risque d’une condamnation à mort.
Il pouvait voir que l’idée ne l’avait même pas effleurée, et il sut avant même d’avoir pu argumenter qu’il perdrait son temps à tenter de la convaincre. Et effectivement, la petite blonde lui offrit un sourire mélancolique en secouant la tête.
_C’est hors de question, Alexandre.
Elle était malgré elle étrangement affectée par la souffrance qu’elle lisait dans son regard, alors qu’elle réalisait qu’aucun membre de sa tribu n’aurait songé à lui proposer cette solution. Pas seulement parce que cela irait à l’encontre de tout ce en quoi elles croyaient, mais aussi parce que quand elles auraient appris ce qu’elle avait fait, personne, sans doute, ne souhaiterait qu’elle survive aussi désespérément que lui à cet instant.
Toutefois, elle ne suivrait pas son conseil. Il y avait une infinité de raisons pour qu’elle choisisse de rentrer plutôt que de fuir. Tout d’abord, elle devait ramener Unélia au campement. Alexandre en serait incapable dans son état, d’autant qu’il devait veiller sur son aîné, et de toute façon il serait abattu dès qu’il arriverait en vue des sentinelles. Ensuite, si la sentence était effectivement la mort, elle voulait revoir Dahomé, Farciel et Leïla une dernière fois. Par opposition, si c’était l’exil qu’on lui imposait, elle aurait le droit d’emporter ses armes et Mertao pourrait l’accompagner, elle devait donc aller les chercher. Enfin, et surtout, elle n’avait jamais été du genre à fuir les conséquences de ses actions. Elle assumerait pleinement cet acte, comme elle l’aurait dû l’assumer lorsqu’elle l’avait épargné sur le champ de bataille, une éternité plus tôt.
_Chloé, tu…
_Arrête, exigea-t-elle. Le Conseil n’a pas eu recours à ce châtiment depuis des générations, il y a peu de risques pour que cela arrive aujourd’hui. Et je peux m’accommoder d’un exil.
_Laisse-moi au moins venir avec toi.
Elle émit un rire bref, réellement amusée par l’absurdité de cette suggestion à présent que la résignation avait pris le pas sur le doute.
_Et abandonner Valérian ?
Alexandre poussa un soupir. Elle avait raison : pour une fois, son frère avait besoin d’aide, il ne survivrait pas sans lui, le laisser seul ici était impensable.
Elle se leva enfin et lui offrit sa main pour l’aider à faire de même. N’eut pas une seconde d’hésitation avant de déposer un bref baiser au coin de ses lèvres, le prenant au dépourvu. Il ne réagit que lorsqu’elle s’écarta, la retenant par la main qu’il serrait toujours entre ses doigts et l’attirant brusquement vers lui pour la serrer contre son corps. Ses bras l’enlacèrent dans une violente étreinte et il enfouit son visage au creux de son cou. Avec un léger sourire, elle se blottit contre lui pour savourer ce dernier contact avant de se dégager. Puis, sur un dernier regard, elle se dirigea vers Unélia, la réveilla en douceur, et s’éloigna avec elle.

*

A suivre…
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:36

Citation :
Chlo : J'aimais cette fic.

Sincèrement et profondément.

Là je suis éperdument amoureuse.

Unélia est juste sublime, ce petit bout a un style et une touche tendre dans la fic.

Valérian est trop drole. Le pauvre chéri souffre mais c'est chou. Et puis, il va être papa ^^ (oui ça m'a marqué ce morceau là ^^)

Chloé et Lex. Ben parfaits quoi!

Déjà la manière dont il se rend compte qu'il l'apprécie au delà de tout c'est fort et beau. Chloé qui l'embrasse de son plein gré et de son initiative a été un très très grand moment.

Pret. Talent

Total respect

---

Citation :
Kfn : raaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !

mais c'est pas croyable !

oui, la surprise fur totale, et l'attente pour la suite risque d'être insupportable !!!!

(et je teste le concept de la review en 60 secondes en même temps, plus personne 'naura d'excuses, même pas moi ! c'est moins drole pour le coup !!)

rooh cette aprtie était formidable, je veux la suiiiteeeeeeeuh !

---

Citation :
Sixpence : Aaaah, bien joué l’idée de prendre à part les deux frères pour leur faire part des doutes qui planent, et ça engendre une scène Chlex en plus alors moi ravie ! Il y a de plus en plus de tensions entre Chloé et Alexandre ça se sent bien !
Rhooooo mais comment tu mènes trop bien ce genre de scènes ! Toi qui les redoutent mais il ne faut pas ! C’est très bien retranscrit les idées que tu veux faire passer. On sent toute la frayeur et l’incompréhension de Chloé sur ces nouvelles sensations qu’elle ne peut pas comprendre. Et puis le côté bien viril et macho de Alexandre, bah il le réprime, pour continuer dans sa lancée sur les explications, et en même temps il la rassure sûrement. Quelle patience ! Il n’insiste pas c’est sûr, pas maintenant mais bon, chaque rencontre deviendra plus dangereuse. Mais ça termine sur une note plus détendue, j’aime ! Il y a vraiment une profonde marque de respect entre eux. Je fonds devant des scènes comme ça.
J’étais certaine que Galothène empêcherait Chloé de partir, et moi je dis ouf ! Mais alors quelle effrontée cette Chloé, bon en même temps qui n’aurait pas fait la même chose quand on vous annonce votre mort ?
Houla, bah en même temps c’était évident, ce n’était pas Alexandre qui aurait fait du mal à Chloé. Il faut qu’Alexandre fasse attention à lui, et il le sera j’en suis certaine.
Wouaaaa la vache ! Que de révélations comme tu dis ! Alors comme ça Soliabir peut contrôler les loups et Chloé a un don assez particulier, que je n’arrive même pas à décrire d’ailleurs, mais c’est puissant ! Je sens que cette Soliabir ne va jamais les laisser en paix !
Hola, Bon je ne m’étais pas attendue à ça mais Alexandre s’est tout de suite précipité sur Chloé pour savoir si elle allait bien. Son don n’a pas l’air de l’effrayer, mais comme il connaît la légende des Adalantes peut-être qu’il est déjà au courant de ça. A voir plus tard !
Bon, je m’inquiète du sort de Chloé, elle va devoir s’exiler elle-même sans doute.
Wow, elle a de bons réflexes la gamine ! bien bien ! et puis elle n’est pas restée effrayée par les hommes très longtemps c’est bon ça !
Ah bah voilà une explication claire ! Pas mal du tout comme don, en tout cas c’est bien utile je trouve.
Pas bête non plus les questions d’Alexandre ! mais c’est vrai que dans les combats c’est inutile si ça met les Adalantes ko.
Haaaaaaaaaaaa bah valà, il est amoureux Alexandre ! Au moins maintenant il le sait, pfff, comme si une si violente annonce était nécessaire nan mais franchement ! Mais bon je suis du même avis, il ne faut pas que Chloé rentre, c’est trop risqué là.
Rhaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa damned mais c’est quoi encore cette coupure ?????? ti té fou dé ma gueule ou quoi ?
J’ai hâte d’avoir la suite. Elle va bien se faire réprimander et critiquer de tous les bords Chloé. mais bon, il faut aussi prendre en considération le fait que c’est Soliabir qui a utilisé son don la première pour nuire à autrui je suis désolée !!!!
Bravo pour ce chapitre !! continue comme ça !

---

Citation :
Laenan : J'ai cru qu'il allait mourir ! (Valérian, hein) Tu m'as foutu la trouille ! Encore qu'il n'est pas remis pour l'instant... Tout peut arriver... MAIS PAS CA PITIE !

Sinon, encore un excellent chapitre, j'ai hâte de savoir comment va se finir cette première partie (et comment va s'appeler la seconde ? ^^). Plus ça va et moins la situation de Chloé s'arrange vis à vis de son peuple, maintenant, comme l'a remarqué Alexandre, c'est quand même la plus à même à s'adapter ailleurs au besoin.
Mais bon, pas sûre qu'elle sera bannie ou condamnée à mort... Comme Six', je garde espoir que ce soit l'autre qui soit reconnue comme fautive. Bon, vouloir tuer un homme, c'est pas grave ! Mais dans leur situation, ça risque de re-déclencher la guerre, c'est pas rien.

Bref, vivement la suite ! http://fc05.deviantart.net/fs44/f/2009/111/8/1/Cheerleader_by_CookiemagiK.gif


Et, joli travail, Six' !

---

Citation :
Alexiel : Rha, j'ai adoré cette suite ! Je suis toute triste à l'idée que ce soit déjà presque la fin de la première partie et en même temps toute excité à l'idée de la deuxième.
J'aime vraiment l'ambiance et l'idée de cette histoire. La relation entre Lex et Chloé est vraiment trop choupinette, j'adore !

---

Citation :
Beboza : whow!!!j'adore!!
une plongée dans un univers totalement différents et surtout beaucoup de (bonnes) surprise!!!
à quand la suite?
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:37

Je n’aurai pas le temps de poster demain, donc voilà le dernier chapitre de la partie 1 (de toute façon avec le décalage horaire, on est lundi en France lol). En espérant qu’il vous plaira…
Petit avertissement : je ne vais pas poster la partie 2 dans l’immédiat, je vais attendre quelques semaines pour avoir le temps de me consacrer à d’autres fics et d’avancer un peu sur celle-ci… Oui je sais, c’est cruel, surtout vu comment ce chapitre fini lol Désolée, mais cette fic est vraiment épuisante et ça va me faire du bien de faire une petite pause, attendez-vous à une suite d’ici fin décembre/début janvier. Si vous êtes en manque de fic fantastico-médiévale et que vous ne la lisez pas encore, je me permets de vous conseiller The heiress of Arcadia, de Sixpense, disponible là http://six17.webs.com/ (tu me donnes quoi pr la pub, Six'? lol)
Chlo, à tes anti-dépresseurs ! Wink
Un grand merci pour votre soutien tout au long de cette 1ère partie, et beboza, merci d’être sortie de ta cachette, un feed de plus, ça fait toujours un bien fou ! Very Happy

CHAPITRE 9


_Que vous est-il arrivé ?
Avec un soupir de soulagement, Alexandre glissa à terre et faillit s’écrouler d’épuisement pendant que Fester et Kaliastre aidaient Valérian à descendre à son tour. Toujours inconscient, le grand brun était sommairement jeté en travers de sa selle. C’était le mieux que son frère avait pu faire après avoir miraculeusement retrouvé son cheval sur le chemin du campement. Passant un bras sous celui d’Alexandre, Kaliastre le guida sans un mot jusqu’à l’abri de Cirménion. Contrairement au pisteur, il était capable d’attendre avant de demander des explications, la priorité était de les faire soigner. Mettant sa curiosité de côté, Fester chargea le corps immobile de l’aîné sur ses épaules et suivit le grand blond. Le médecin réagit dès qu’il les vit, se levant aussitôt et leur faisant signe d’installer le plus touché des deux sur son matelas pendant qu’Alexandre se laissait tomber sur un inconfortable tabouret de bois.
_Des morsures, diagnostiqua aussitôt Cirménion. Une attaque de chiens.
_De loups, corrigea Alexandre d’une voix sourde. Occupe-toi d’abord de Valérian.
Le médecin acquiesça. D’après le rapide examen visuel qu’il venait d’accomplir, le jeune chauve était mal en point, harassé et faible, mais ses jours n’étaient pas en danger, contrairement à ceux de son frère.
_Depuis combien de temps est-il inconscient ?
_Presque une journée.
_A-t-il repris connaissance à un moment ?
Alexandre commença par secouer la tête, mais se ravisa en se rappelant des paroles de la fillette.
_Brièvement.
_C’est bon signe. Kaliastre, sais-tu recoudre une plaie ?
_Oui.
_Le matériel est dans cette malle. Tu vas devoir t’occuper d’Alexandre.

*

L’alcool était on ne peut plus efficace pour atténuer la douleur sur le coup, il ne le nierait jamais, mais le lendemain était désagréable. Avec un grognement, Alexandre porta la main à son front, espérant que le marteau qui lui vrillait le crâne allait bientôt stopper. Il déglutit difficilement, grogna de nouveau à la sensation pâteuse qui semblait lui coller la langue au palais. Puis il poussa un soupir reconnaissant en sentant quelques gouttes d’eau fraîche tomber sur ses lèvres. Il parvint à les entrouvrir suffisamment pour que le liquide bienfaiteur atteigne sa bouche et glisse au fond de sa gorge. Légèrement revigoré, il tendit une main à l’aveuglette pour se saisir de la gourde qu’il devinait juste au-dessus de son visage et la porta directement à ses lèvres. Il eut l’impression de boire des litres avant d’être enfin désaltéré, et il consacra le fond du récipient à une tâche tout aussi importante : se renverser l’eau sur le visage afin de se réveiller totalement. Alors seulement, il fut capable d’ouvrir les yeux. Sa vision mit quelques secondes à se focaliser, et il émit une fois de plus un son de mécontentement lorsque la lumière trop vive l’agressa, bientôt cachée par une tête dont les contours se firent peu à peu moins flous.
_Kaliastre ?
_Tu es de retour parmi nous.
Il referma les yeux, plissant les paupières avec insistance en espérant que cette fichue migraine allait s’envoler. Quand il ne rencontra aucun succès, il regarda de nouveau le grand blond, qui l’observait avec un sourire mi-moqueur, mi-compatissant.
_Je n’avais pas connu une telle gueule de bois depuis au moins cinq ans, articula-t-il, détachant les syllabes avec soin pour se faire comprendre malgré le brouillard.
_Je n’oublierai pas de sitôt cette fameuse danse sur une table bancale.
Surpris que Kaliastre connaisse cette histoire, Alexandre mit quelques secondes à comprendre que ce n’était pas lui qui avait parlé. Il tourna vivement la tête sur le côté, le regretta aussitôt lorsque le marteau se déplaça du milieu de son front à sa tempe, mais sourit en découvrant son frère bien réveillé à quelques pas de lui, lui aussi allongé sur un matelas.
_Comment te sens-tu ?
_A cet instant précis, mieux que toi, je pense. Même si ce sadique m’interdit de quitter le lit, Cirménion a fait des miracles.
Ou Unélia, songea Alexandre. Il restait persuadé que c’était l’intervention rapide de la brunette qui avait joué un rôle déterminant dans la survie de son frère. Mais il garda ses pensées pour lui en se souvenant du raisonnement qu’il s’était tenu la veille, avant que Kaliastre n’entreprenne de lui faire méthodiquement prendre une cuite monumentale afin d’endormir la souffrance de l’aiguille s’enfonçant dans sa peau et des blessures se réveillant au contact de l’alcool destiné à les désinfecter. La conclusion de ses réflexions était simple : personne ne devait jamais savoir qu’ils avaient croisé des Adalantes avant cette attaque. Trop de questions en découleraient.
_Comment nous en sommes-nous sortis ?
Alexandre cilla et s’assit avec difficultés au bord du matelas, prenant précautionneusement appui sur ses mains afin de lutter contre le tangage du lit. Il jeta un bref regard au blond, qui répondit d’un hochement de tête entendu et quitta la maisonnette de bois. Une nouvelle grimace déforma les traits du jeune chauve. Il n’avait certes pas l’intention de parler des Adalantes, mais il était à peu près persuadé que Kaliastre, au moins, avait partiellement reconstitué ce qui avait pu se passer. Il n’avait plus qu’à espérer pouvoir compter sur lui pour garder le silence.
_Chloé, répondit simplement Alexandre.
_Comment a-t-elle fait ?
Le cadet des deux fils de Mykherm haussa les épaules. Il détestait mentir à son frère, mais il savait ce qu’avait représenté pour la jeune guerrière l’aveu de ce pouvoir incroyable, et il n’allait certes pas trahir son secret.
_Je l’ignore. Elle est parvenue à leur faire peur. Ou ils se sont lassés.
_Tu ne me dis pas tout.
Les lèvres d’Alexandre se serrèrent jusqu’à n’être plus qu’une fine ligne figée sur son visage. Valérian soupira en constatant doucement :
_Tu la protèges.
_Elle m’a sauvé la vie, murmura son frère en guise d’explication.
_Je comprends.
Surpris, il tourna la tête pour observer son aîné, qui levait sur lui un regard amusé. Il ne s’était pas attendu à ce qu’il accepte ainsi de si vagues explications. Mais ce qu’il lisait dans les yeux sombres de son Valérian, c’était effectivement de la compréhension. Une pointe de résignation. Peut-être une légère frustration, mais qu’il surmonterait aisément. Aucun reproche, aucune accusation. Et il se rappela soudain pourquoi ils étaient si proches, pourquoi il le respectait tant, pourquoi leur relation était si saine. Ils se poussaient l’un l’autre, s’encourageant toujours, par jeu ou défi, à dépasser les limites, insistant pour se mêler de la vie de l’autre afin de découvrir jusqu’où ils pouvaient aller… Mais dès lors que le sujet était aussi important qu’il l’était aujourd’hui, ils savaient tous les deux laisser tomber sans se vexer pour autant. Leurs rapports étaient tout simplement faciles, ils coulaient de source, contrairement à ceux, plus conflictuels, qu’ils entretenaient avec leur père ou avaient entretenus avec Bélicien. Un sourire reconnaissant se dessina sur ses lèvres, trouvant un écho magnanime et un brin ironique chez son frère.
_Merci.
_Je t’en prie. Et moi ?
_Unélia t’a sauvé de la noyade.
_Vraiment ? Cette gamine a du cran.
Alexandre songea à la fermeté de Chloé lorsqu’elle avait demandé à la brunette si elle avait conscience de ce qu’elle risquait pour ce geste… ce qui le ramena à l’épreuve que la petite blonde devait elle-même être en train de subir. Il se fit soudain plus grave en répondant simplement :
_Tu n’as pas idée.

*

_Est-ce qu’on arrive bientôt ?
Chloé sourit malgré la sueur qui lui dégoulinait sur le visage, malgré les crampes naissantes dans ses jambes, malgré la douleur au creux de ses reins, malgré ses pieds ensanglantés. Elle s’arrêta le temps de faire descendre la gamine de son dos, la posant à terre avec délicatesse et se massant brièvement les muscles des épaules après s’être débarrassée de ce poids.
_Tellement bientôt que tu devrais y arriver toute seule, répondit-elle.
Unélia acquiesça d’un air fatigué… Et poussa un cri de joie en découvrant les premières tentes devant elle. Elle leva un visage plein d’espoir vers la petite blonde, qui hocha la tête avec amusement alors que la fillette se mettait à courir pour rejoindre le campement. Chloé sentit sa gorge se serrer lorsque Dahomé l’aperçut et tomba à genoux pour la serrer dans ses bras, soulagée de la trouver saine et sauve. Elle en déduisit que, comme elle l’avait craint, Soliabir et sa petite troupe devaient être rentrées et avaient raconté leur version de l’histoire à la tribu. Prenant son courage à deux mains, elle dut faire un effort conscient pour se rappeler qu’elle avait décidé de faire face aux conséquences, et elle se remit à avancer calmement.
En la voyant arriver, leur guide lâcha Unélia et lui donna une affectueuse tape sur l’épaule en lui conseillant d’aller se reposer, puis elle se releva pour l’accueillir. Chloé se planta devant elle, soutenant son regard, attendant sans un bruit que la quadragénaire prenne la parole. Après une minute d’affrontement silencieux, Dahomé détourna le regard avec un mouvement de tête résigné et lâcha dans un soupir :
_Tu passes devant le Conseil demain à la première heure.
Ce qui lui laissait tout de même le temps de se soigner, de manger un morceau et de dormir. C’était ce qu’elle pouvait espérer de mieux étant donné les circonstances. Elle acquiesça sans un mot et se dirigea vers sa tente, constatant que ses alliées avaient ramené ses épées et ses sandales et les avaient déposées au pied de son lit.
Elle ne s’était isolée que depuis quelques secondes lorsque le lourd pan de tissu s’ouvrit, laissant apparaître Leïla, qui affichait un sourire forcé et entra sans attendre de permission, comme à son habitude. Chloé inspira profondément, ressentant tout à coup un soulagement intense et un bien-être inattendu. La présence de son amie sous sa tente à cet instant ne pouvait signifier qu’une chose : elle lui apportait son soutien. La géante confirma ses soupçons en lui montrant ce qu’elle avait apporté dans sa besace : de l’alcool pour nettoyer ses plaies aux pieds et des bandes de tissu. Elle avait espéré que sa réaction en apprenant ce qu’elle avait fait ne serait pas négative, mais elle n’avait pas osé trop y croire. Après tout, Leïla était certes sa plus proche amie, mais malgré toute l’indulgence qu’elle était capable de déployer pour elle, ce genre de crime était suffisamment grave pour détruire les liens les plus solides. La brune lui fit signe de s’asseoir et entreprit de l’aider à laver les blessures provoquées par des heures de marche pieds nus sur des terrains accidentés.
_Alors, Soliabir nous a-t-elle dit la vérité ?
_J’ignore ce qu’elle vous a raconté exactement. Mais sur le principal, oui, je pense qu’elle n’a pas menti.
_Tu l’as donc affrontée pour sauver Alexandre.
_Oui.
Leïla hésita avant de demander :
_Et son frère ?
Chloé haussa un sourcil avant de se rappeler que son amie s’était rapprochée de son reproducteur attitré au cours des derniers jours passés au campement des explorateurs.
_Il s’en est sorti.
_Bien.
_C’est tout ? Ne vas-tu pas me sermonner pour ce que j’ai fait ? Me dire que j’aurais mieux fait de laisser les loups le dévorer ?
_Non.
_Pourquoi ?
_Parce que j’aurais fait la même chose pour Valérian.
Chloé sentit sa mâchoire se décrocher. Elle referma la bouche en secouant la tête. Elle ne savait pas pourquoi elle était si ébahie. Après tout, si elle s’était assez attachée au jeune chauve pour prendre ce risque, pourquoi Leïla devait-elle absolument être différente ?
_C’est vrai ?
Un bref sourire lui répondit.
_Disons que j’ai commencé à les considérer comme des êtres humains, admit-elle en fixant le second bandage entre les orteils de la petite blonde et en se redressant pour s’assoir à ses côtés sur sa couche. Ce qui m’amène à quelque chose que je dois te demander. Je déteste avoir à faire ça, et je déteste tout autant profiter de ce qui va t’arriver, mais…
Elle s’interrompit. Curieuse, impatiente et intriguée, Chloé la dévisagea avec insistance. Leïla prit une profonde inspiration en acceptant enfin de la regarder.
_Tu vas probablement être bannie, commença-t-elle.
Elle acquiesça sans ressentir le coup de poignard que cette pensée lui envoyait généralement dans les entrailles. Elle avait eu le temps de se faire à cette idée, elle était après tout moins angoissante que l’alternative.
_Je le sais, oui, confirma-t-elle quand Leïla ne fit pas mine de continuer.
_Je vais avoir besoin de ton aide.
Elle fronça les sourcils. Elle ne voyait pas en quoi elle pourrait lui être utile si elle était exilée.
_Promets-moi que tu le feras.
Une promesse qu’elle n’aurait prononcée pour personne d’autre, pas en ignorant ce qu’on allait lui demander, mais elle aurait donné sa vie pour Leïla. Alors elle répondit d’un ton solennel :
_Je te le jure.
_Promets que tu iras chaque jour auprès de la fourche de la rivière.
Inutile de lui demander de quelle fourche elle parlait. Dès leur arrivée sur ces terres, elles étaient parties ensemble en exploration pendant près d’une semaine et avaient découvert, à deux jours de cheval du campement, un bras de la rivière qui se séparait en deux puis décrivait une brusque courbe, presque un demi-tour, avant que l’eau paisible ne se transforme en minuscule cascade pour se jeter dans un lac tout aussi petit. Elles y avaient passé des heures, plongeant à l’endroit du virage afin de se rafraîchir, se laissant porter par le léger courant et atterrissant dans le point d’eau. Elles n’avaient parlé à personne de cet endroit, et comme les Adalantes avaient tendance à remonter le cours de la rivière plutôt que de le descendre, aucune ne l’avait trouvé à part elles. Chloé hocha machinalement la tête tout en demandant :
_Pourq… L’enfant, réalisa-t-elle.
Leïla lui offrit un sourire embarrassé. Comprenant enfin son hésitation et l’importance de la promesse qu’elle venait de faire, Chloé posa une main sur son épaule, la força à la regarder dans les yeux, et répéta :
_Je te le jure.
Soulagée, la géante autorisa son sourire à s’élargir.
_Merci.
Afin d’alléger l’atmosphère, Chloé remarqua :
_Enfin, quand tu dis tous les jours, je commencerai d’ici sept mois, cela devrait être suffisant.
La brune lâcha un léger rire alors que Chloé réfléchissait. Leïla avait possédé un instinct maternel exceptionnel avant même d’être enceinte, elle aurait dû se douter que quelque chose de ce genre se tramait. Lorsqu’une Adalante donnait la vie à un garçon, elle était elle-même chargée d’aller l’abandonner dans la nature, le livrant à une mort certaine… sauf si quelqu’un était prévenu à l’avance de l’endroit où elle allait le déposer et le récupérait avant qu’il ne meurt de faim ou soit dévoré par les animaux sauvages. La jeune mère était accompagnée d’une escorte, au cas improbable où la sentimentalité prendrait le dessus et l’inciterait à changer d’avis… ce qui avait des chances d’arriver avec Leïla, maternelle au possible et soudain plus attachée aux hommes qu’elle n’aurait dû l’être. Mais elle n’aurait pas besoin de se battre pour que son enfant survive s’il s’agissait d’un mâle : isolée et insoupçonnable, Chloé pourrait le secourir.
Au fond, son exil était ce qui pouvait arriver de mieux à Leïla, et elle parvint à trouver un minimum de réconfort dans cette pensée.
_Que voudras-tu que j’en fasse ? Tu ne comptes certainement pas sur moi pour l’élever.
_Valérian, répondit simplement la géante.
_Valérian ? L’acceptera-t-il ?
_Il l’acceptera. Nous en avons discuté.
Les surprises se succédaient. L’avenir de l’enfant ne concernait jamais le père, quelles que soient les circonstances.
_Très bien, confirma Chloé. Maintenant, prie pour que je sois bannie. Si on me condamne à mort, ton fils, à supposer qu’il s’agisse bien d’un fils, ne survivra pas non plus.
Un sanglot inattendu s’échappa de la gorge de Leïla avant qu’elle ne se reprenne tout aussi brusquement, comme si cet éclair d’émotion qu’elle venait d’exprimer n’avait tout bonnement jamais existé.
_Tu seras bannie. Soliabir va demander la mort, c’est une certitude, mais Dahomé ne la laissera pas faire.
_Dahomé pourrait ne pas avoir le choix.
_Elle l’a toujours.
_Pas au Conseil, rappela Chloé.
Le système qui tenait lieu de tribunal dans le groupe était simple : l’accusatrice exposait les faits, l’accusée se défendait, et les cinq Adalantes qui siégeaient exprimaient leur opinion. La sentence retenue était celle pour laquelle penchait le plus grand nombre de Conseillères.
_Mais elle agira dans ton sens.
_Espérons-le.

*

_Nies-tu les faits ?
_Non.
Sa réponse avait résonné de façon brutale dans cette ambiance tendue, toutes les Adalantes réunies, la totalité de la tribu, retenant leur souffle après l’exposé que Soliabir leur avait présenté officiellement. Chloé croisa les bras devant elle dans un geste résolu, attendant la prochaine question, celle qu’on posait toujours à quelqu’un qui avouait son crime.
_Penses-tu être pardonnable ?
_Non.
Un murmure stupéfait parcourut les rangs, mais mourut dès que Dahomé balaya d’un regard noir l’assistance, qui n’était pas censée s’exprimer de quelque manière que ce soit, afin de ne pas influencer la décision. Chloé repéra du coin de l’œil le sourire cruel qui étirait les lèvres de son adversaire, persuadée de remporter la victoire. Elle lui tira la langue dans un réflexe totalement immature avant de concentrer de nouveau son attention sur le Conseil réuni face à elle. Jelovi, considérée comme la plus proche amie de leur chef et probablement destinée à lui succéder, siégeait à sa droite. Juste à côté d’elle se tenait Mertia, la doyenne de la tribu. A gauche de Dahomé, Galothène observait la scène en arborant un air d’ennui total, mais Chloé savait qu’il ne s’agissait que d’une façade, que la sorcière écoutait en réalité chaque mot et, peut-être plus important, chaque silence. Le tableau était complété par Farciel, dont personne n’avait jamais cherché à contester le jugement alors qu’elle n’avait théoriquement aucune légitimité en tant que Conseillère. Son avis était respecté et reconnu simplement parce que sa parole était d’or et sa logique à toute épreuve, ses sentiments ne se mêlant jamais à son opinion rationnelle. Leur chef demanda ensuite :
_Veux-tu ajouter quelque chose ?
_Oui.
_Parle.
C’était là que tout allait se jouer. Là qu’elle pourrait peut-être retourner contre elle l’arme de son adversaire. Là que son destin allait prendre un tournant décisif. Là qu’elle pouvait convaincre.
_Soliabir a elle aussi enfreint nos lois.
Une fois de plus, le public réagit et un brouhaha s’éleva, mais retomba aussitôt. Elle s’était attendue à cette interruption et avait prévu une pause dans le petit discours qu’elle avait préparé la veille avant de s’écrouler de fatigue.
_Explique-toi.
_En s’en prenant à ces deux hommes, elle a violé la paix que nous avions instaurée avec les explorateurs.
Elle ressentit l’exaspération de son ennemie alors même qu’elle était à près de dix pas d’elle. Soliabir n’était pas autorisée à prendre la parole tant que le Conseil ne l’y autorisait pas. Chloé comptait bien sur la tension qui se répandait dans son corps et provoquerait sans doute une réaction violente, manquant de jugement, qui jouerait en sa faveur.
_Elle a omis de préciser pourquoi les loups avaient attaqué. Tout comme elle a caché qu’elle en avait dirigé plusieurs contre moi.
_Pour t’empêcher d’intervenir !
_Silence, coupa Dahomé, outrée que Soliabir bafoue ainsi le règlement du Conseil.
Elle venait d’avouer sa culpabilité. Chloé retint un sourire victorieux en échangeant un coup d’œil avec Leïla, au tout premier rang, qui l’encouragea d’un discret signe de tête. Elle n’échapperait pas à l’exil, mais elle pouvait entraîner son adversaire dans sa chute, en partie pour se venger, mais aussi et surtout parce que cela débarrasserait la tribu d’une guerrière peu fiable qui pourrait s’avérer dangereuse sur le long terme.
_Elle n’a pas tenté de me tuer, admit Chloé, sachant que Soliabir utiliserait cet argument pour se défendre et préférant la devancer. Pas cette fois, en tout cas. Mais peu importe. Ce qui importe, c’est que la mort de ces hommes aurait relancé la guerre, nous le savons toutes.
_Pas si leurs alliés déduisaient que l’attaque des loups n’avait rien à voir avec nous, objecta Mertia, restée silencieuse jusque là.
_Penses-tu qu’ils auraient manqué les traces de sabots à quelques mètres du lieu du massacre ?
Elle sut que son argument avait porté au regard qu’échangèrent Mertia et Jelovi, les deux Conseillères dont elle redoutait le plus le jugement parce qu’elle les savait attachées aux valeurs traditionnelles, en particulier à la haine des hommes. Même sans certitudes sur leur culpabilité, la présence d’Adalantes sur le lieu d’un tel événement aurait suffit aux explorateurs, au moins à ceux qui étaient à la recherche d’un prétexte pour se venger de leur défaite.
_Soliabir nous a mises en danger, tout autant que je l’ai fait en dévoilant ce secret à Alexandre.
_Souhaites-tu répondre ? demanda Dahomé à l’accusatrice qui se retrouvait soudain en position de faiblesse.
Fulminant, celle-ci se força à répliquer d’une voix neutre :
_Je n’y tiens pas. C’est Chloé que nous jugeons ici.
_Chloé, qui a certes sauvé la vie d’un homme, mais qui a sans doute évité un nouvel affrontement avec cette décision. J’en sais assez ! Le crime est impardonnable, mais il ne mérite pas la mort. L’exil, se prononça Farciel. Et je demande aussi l’exil pour Soliabir.
Quelques cris, de joie comme de protestation, retentirent parmi la tribu à cette surprenante annonce.
_L’exil pour Soliabir, confirma Mertia. La mort pour Chloé.
Celle-ci se mordit la lèvre lorsqu’elle entendit Jelovi rejoindre l’avis de la vieille femme :
_Je suis avec elle.
La petite blonde croisa le regard de Dahomé, qui se détourna en donnant à son tour sa conclusion :
_L’exil pour toutes les deux.
Deux Conseillères pour le bannissement, deux pour la mort. Chloé ravala un soupir de soulagement en comprenant ce que cela signifiait : la décision finale reposait entre les mains de Galothène… Or, celle-ci lui avait révélé des semaines plus tôt que l’avenir de la tribu dépendait de sa survie. Elle savait qu’elle ne prendrait pas le risque de la condamner à mort et de provoquer le futur qu’elle avait vu en rêve, quel qu’il soit. Comme elle s’y attendait, la sorcière lui accorda un hochement de tête et annonça :
_Je suis de l’avis de Dahomé.
La petite blonde vit Leïla et Unélia fermer les yeux et se détendre. Elle leur sourit bien qu’elles ne puissent pas la voir. Au bout du compte, elle s’en sortait bien.
_Attendez ! intervint Jelovi. Cela va à l’encontre des traditions. Nous ne pouvons pas condamner l’accusatrice au même sort que l’accusée.
Elle avait raison. Cette loi avait même été mise en place précisément pour éviter qu’une Adalante ait recours au stratagème qu’avait utilisé Chloé en détournant l’attention de son propre crime pour rappeler que son adversaire n’était pas tout à fait innocente non plus.
_Mais toutes deux méritent une sanction, estima Dahomé.
La sorcière sembla émerger de sa torpeur et s’adressa directement à leur chef, qui semblait à la recherche d’un compromis.
_Permets-moi de proposer une solution.
D’un geste, la guide de la tribu l’invita à continuer. Alors Galothène lança :
_Un combat à mort. La survivante subira l’exil.
Il y avait des siècles, littéralement, que les Adalantes n’avaient pas fait appliquer cette ancienne loi. Peut-être ne s’en sortait-elle pas si bien qu’elle l’avait cru. Mais elle avait vaincu Soliabir au cours de leur duel de volontés comme au cours de leur dernier entraînement, elle pouvait le refaire aujourd’hui. D’un bref mouvement du menton, elle fit signe à Dahomé qu’elle acceptait. Son adversaire n’hésita qu’une demi-seconde avant de l’imiter.
_Combat immédiat, est-ce que cela vous va ?
Chloé jeta un regard noir à Mertia à cette suggestion. Frustrée que son avis concernant le sort de la petite blonde n’ait pas été pris en compte, la vieille femme la mettait dans l’embarras par dépit. Car avec ses pieds toujours douloureux et l’épuisement de la veille, Chloé était aujourd’hui une combattante moins redoutable que d’ordinaire, aucun doute. D’un autre côté, si elle refusait et demandait un délai, elle prouvait qu’elle craignait l’affrontement. L’avantage psychologique irait donc à Soliabir.
_C’est parfait pour moi, répondit la brune, une note de défi dans la voix alors qu’elle posait sur Chloé un regard moqueur.
Celle-ci releva la tête avec un sourire carnassier et acquiesça.

*

Un millier de guerrières et quelques dizaines de filles, uniquement les plus âgées qui ne se choqueraient pas d’un tel spectacle, s’étaient rassemblées en cercle autour des deux ennemies, leur laissant suffisamment d’espace pour se déplacer. Chloé resserra sa prise sur sa dague en regrettant de ne pas sentir tout le poids d’une épée bien équilibrée au bout de son bras. Lors des combats organisés entre deux Adalantes, avait expliqué Galothène, seules les armes courtes étaient autorisées, car elles laissaient moins de place à la chance. Avec un poignard, pas question de toucher l’adversaire par hasard parce qu’on avait balayé l’air devant soi au bon moment : il fallait s’approcher, viser, et frapper. Parfois à plusieurs reprises. La résistance, les réflexes, la précision… Toutes ces qualités, Chloé les possédait, tout comme Soliabir. D’un geste, elle signala à son adversaire qu’elle était prête. Celle-ci lui rendit son avertissement et se jeta sur elle.
D’un petit pas de côté, la blonde évita aisément l’assaut, mais la brune s’en était doutée et revint aussitôt à la charge avec tant de hargne que Chloé eut plus de mal à s’écarter à temps. Elle y parvint toutefois et frappa à sa tour, à la vitesse de l’éclair, entaillant le ventre de son ennemie de manière superficielle. En voyant le sang perler sur une longue traînée, elle réalisa subitement que la sorcière lui avait rendu un immense service en proposant cette solution, plus grand encore qu’elle ne l’avait d’abord cru. Car Soliabir devait donner la vie dans huit mois à présent. Si Chloé remportait ce duel, elle ne priverait pas seulement la tribu d’une guerrière : elle lui ôterait aussi l’enfant à naître, plus précieux encore.
Distraite par cette révélation, elle fut atteinte par la pointe adverse, qui dérapa sur sa joue, tout près de son oreille, une blessure sans danger mais douloureuse. D’un coup de tête en plein nez, elle força la brune à reculer, sonnée, et enchaîna en lançant un pied au niveau de son estomac. Le souffle coupé, Soliabir se plia en deux. Chloé tenta alors de lui enfoncer son arme dans le dos, mais son ennemie eut le réflexe de se protéger d’un bras. Son mouvement en fut bloqué, et alors que son corps en était encore à se demander quelle attaque tenter ensuite, la petite blonde poussa un hurlement : une cruelle brûlure à la cuisse infligée par la lame profondément enfoncée dans sa chair la força à plier les genoux. Dans un flash, le souvenir de la même blessure, au même endroit, infligée par Alexandre à la mère de la guerrière lui revint et elle ne put s’empêcher d’apprécier l’ironie.
Alors que Soliabir s’attendait sans doute à ce qu’elle se redresse pour parer son prochain coup, Chloé au contraire s’aplatit à terre pour éviter le poignard tâché de sang, et son adversaire bascula par-dessus son corps. La petite blonde ne se releva qu’à cet instant, prenant soin de ne pas s’appuyer sur sa jambe malmenée. D’un geste vif, elle précipita son arme en direction de la future mère, qui se décala suffisamment pour que le coup ne soit pas mortel, mais le reçut tout de même à l’épaule et lâcha à son tour un cri de douleur.
Dans un réflexe puissant, Soliabir envoya son bras valide derrière elle, touchant Chloé au genou, et elle se releva pendant que la petite blonde reculait d’un pas. Elles se firent face un instant, immobiles, chacune évaluant ses propres blessures et celles de l’autre avant de repasser à l’attaque.
Ce fut Chloé qui initia le mouvement suivant, feignant un coup au visage pour finalement frapper bien plus bas, au niveau de l’abdomen. Elle eut même du mal à récupérer son arme tant la lame s’était enfoncée profondément. Elle était presque sûre que la blessure n’était pas mortelle, pas si on pouvait stopper le saignement. D’un poing précipité en plein milieu du visage, elle redressa le corps de Soliabir. Un second coup lui fit perdre l’équilibre et la brune tomba à la renverse, affaiblie, s’écroulant sur le dos. Alors Chloé s’assit sur son ventre en immobilisant ses bras et dirigea la pointe de son arme vers sa gorge, la haine animant son regard, la douleur de ses entailles se répandant dans tout son être et attisant sa rage.
Elle s’apprêtait à porter le coup fatal, mais connut un instant d’hésitation. C’était la première fois qu’elle mettait à mort l’une de ses compagnes, elle avait du mal à comprendre comment elles en étaient arrivées là. N’y avait-il donc aucun autre moyen de régler leurs différends ? Devaient-elles vraiment s’affronter ? L’être qui grandissait dans le ventre de Soliabir devait-il payer de sa vie les désaccords auxquels il ne pouvait rien ? Elle secoua la tête pour en chasser ces pensées. Si elle ne la tuait pas dès maintenant, son ennemie ferait de sa vie un enfer, plus encore qu’elle ne l’avait déjà fait. Toutes deux exilées, elles se traqueraient jusqu’à ce que l’une des deux finisse par y rester de toute façon. Sans compter que si elle ne l’achevait pas, elle perdrait le peu de respect que certaines Adalantes lui portaient encore malgré ses désobéissances.
Une goutte du sang ennemi pointant au bout de sa dague, elle rencontra le regard de son adversaire, parfait reflet du sien, mélange de colère, de douleur et de haine dévorante.
_Fais-le, cracha-t-elle avec hargne.
Sans rien ressentir du triomphe qui l’habitait en principe après une telle victoire, Chloé eut une grimace de dégoût et enfonça la lame jusqu’à la garde.

*

_Es-tu suffisamment en forme ?
Un rire franchit ses lèvres. C’était la onzième fois que Leïla lui posait cette question depuis le début de la matinée. La tribu lui avait accordé cinq jours pour se remettre de ses blessures avant de la forcer à l’exil, et ces cinq jours étaient arrivés à leur terme. Elle savait qu’elle pourrait obtenir un délai en invoquant le fait que les plaies n’étaient pas tout à fait guéries, mais elle n’en avait pas envie. Plus elle retarderait son départ, plus il lui serait difficile de quitter ce campement et celles qui représentaient sa famille depuis vingt ans.
_Tant que je suis capable de tenir sur Mertao, c’est que je suis suffisamment en forme.
_Tu me manqueras.
_Nous nous reverrons.
_Rien n’est moins sûr.
_Je te le promets.
_Tu ne peux en avoir la certitude.
Chloé haussa les épaules. Elle tenait à se raccrocher à ce genre de formules rassurantes pour éviter de penser au grand vide qui l’attendrait dès qu’elle aurait dépassé les sentinelles. Elle avait toujours sauté à pieds joints dans l’inconnu jusque là, mais elle devait avouer qu’à cet instant précis, elle aurait donné beaucoup pour vivre une journée routinière et terriblement ennuyeuse.
Si l’on résumait, elle allait quitter tout ce qu’elle avait toujours connu pour affronter seule les dangers d’une terre qu’elle ne connaissait pas encore parfaitement, une terre occupée par un groupe d’hommes dont la plupart l’égorgeraient sans le moindre remords s’ils en avaient l’occasion.
Les huit premiers mois seraient les plus difficiles, car elle serait obligée de rester à proximité pour honorer la promesse faite à Leïla. Ensuite…
Ensuite, elle pourrait faire absolument ce qu’elle voudrait, aller où bon lui semblerait. Un souvenir accompagné d’une voix résonnant agréablement dans son esprit lui arracha malgré elle un sourire songeur… Des forêts si denses que personne n’en connaît tous les secrets, des falaises surplombant des océans déchaînés, et de vastes plaines verdoyantes, véritable invitation aux longues balades à cheval.
Tels étaient les termes utilisés par Alexandre pour décrire son pays. Dans un autre temps. A l’époque où elle était une guerrière vaguement rebelle mais bien intégrée à sa tribu, par opposition à la paria qu’elle était aujourd’hui. L’époque où la patience d’un étranger l’avait surprise, où elle ignorait que tant de certitudes voleraient en éclat en l’espace de quelques jours.
Elle poussa un soupir en réalisant qu’elle était en train de se leurrer. Même une fois l’enfant mis au monde, elle devrait rester dans les parages. La prophétie de Galothène ne s’était pas encore réalisée, ce qui signifiait que la tribu avait besoin d’elle, son exil ne changeait rien à cette certitude. L’exploration de nouvelles terres devrait attendre qu’elle ait compris ce que voulait dire la sorcière lorsqu’elle lui avait annoncé que sa mort provoquerait l’extermination des Adalantes, et pour autant qu’elle le sache, cette révélation pourrait très bien survenir le lendemain comme dans trente ans. Elle était coincée, condamnée à errer sur ce territoire jusqu’à ce que le futur vienne à sa rencontre.
La voix de Leïla la tira de ses pensées :
_Vas-tu tenter de le revoir ?
_J’en ai envie, admit Chloé en quittant sa tente, suivie par son amie. Mais…
Avant qu’elle ait le temps de terminer sa phrase, la voix de la chef de tribu s’éleva à leurs côtés, les forçant à se retourner dans un sursaut :
_Tu devrais l’éviter, Chloé.
Alors même que c’était ce qu’elle s’apprêtait à dire, la petite blonde se braqua aussitôt. Depuis cinq jours, Dahomé traitait Chloé avec un mélange de déception et de dédain qui provoquait alternativement chez elle des crises de rage et d’abattement. Aujourd’hui serait un jour de rage, à n’en pas douter. Elle n’avait pas l’intention de laisser leur guide la déstabiliser encore davantage à quelques minutes de son départ définitif.
_Tu n’as plus d’ordres à me donner, lui rappela-t-elle froidement en relevant le menton dans une attitude fière alors que Leïla prenait un pas de recul, se mêlant aux quelques Adalantes attirées par cette dernière réunion.
_Il s’agissait d’un conseil.
_Rien ne m’oblige à le suivre.
_Pas même le bon sens ?
Quelque chose se débloqua en Chloé à cet instant, comme si vingt années de frustrations accumulées face à des lois parfois absurdes explosaient soudain. Et elle ressentit brusquement l’envie – le besoin – de défier Dahomé comme elle ne l’avait jamais fait auparavant. Passant rapidement en revue toutes les provocations qui pourraient enrager la quadragénaire, Chloé sentit un sourire cruel étirer ses lèvres quand elle trouva l’attaque parfaite.
_Peu m’importe le bon sens. En fait, je pense même que je vais juste oublier que cela existe et aller le retrouver dès ce soir. Je n’ai jamais laissé mon reproducteur me toucher, mais porter l’enfant d’Alexandre me paraît être une excellente idée.
Des protestations circulèrent dans le groupe de plus en plus important à côté d’elles. Elle n’aurait rien pu trouver de pire. Non contente d’avoir avoué qu’elle savait précisément pourquoi elle n’était pas tombée enceinte, elle avançait l’idée de laisser un homme qui ne lui était pas destiné lui faire l’amour alors qu’elle avait trouvé son reproducteur attitré. Et le fait qu’elle n’ait aucune intention de mettre cette menace à exécution ne comptait pas, pas tant que Dahomé et toutes les autres ignoraient qu’elle mentait.
La guide des Adalantes, prise au dépourvue, choquée et furieuse, s’approcha d’un air menaçant pour prononcer juste devant elle :
_Tu ne peux pas faire ça.
_Pourquoi pas ? Je ne fais plus partie des vôtres, je ne tombe plus sous le coup de vos lois. L’aurais-tu déjà oublié ?
Une décharge de peine et de souffrance presque physique la traversa alors qu’elle prononçait ces quelques phrases, mais elle la masqua sans peine derrière la colère et la froideur. Inutile que les témoins de la scène comprennent qu’elle redoutait cet exil plus qu’elle ne le laissait paraître, et qu’à cet instant elle aurait tout donné pour faire de nouveau partie de la tribu, malgré tout.
_Il s’agit là de la pire des erreurs, Chloé.
_Sans doute. Mais c’est une erreur que je vais commettre, conclut-elle en la contournant avec indifférence pour rejoindre Mertao.
_Ta mère a payé de sa vie cette erreur !
Choquée par le ton glacial, Chloé s’arrêta net et mit quelques secondes à analyser les paroles qu’il avait délivrées. Toute sa rage retomba brutalement, remplacée par l’incrédulité et la stupeur. Elle ferma les yeux un instant, les rouvrit pour découvrir que Dahomé s’était de nouveau plantée devant elle et l’observait, impassible. Comme tentant de se convaincre elle-même de la véracité de ses propos alors qu’elle sentait qu’une révélation bouleversante l’attendait, la petite blonde se força à contrôler ses émotions pour rappeler d’une voix blanche :
_Ma mère est morte sur le champ de bataille.
_Ta mère a été tuée par une Adalante pour avoir désobéi à nos lois.
Un mouvement de déni lui échappa, mais elle croisa soudain le regard de Farciel, tout près, qui confirma d’un triste acquiescement, et elle s’aperçut que l’attitude de toutes les guerrières de plus d’une trentaine d’années qui les entouraient semblait hurler qu’il s’agissait de la vérité. Leïla avait l’air tout aussi traumatisée qu’elle, ce qui était un soulagement : dans le brouillard épais au milieu duquel elle tentait de se débattre, elle avait tout de même conscience d’une chose, c’est qu’elle aurait détesté que sa plus proche amie lui cache une telle information si elle avait su.
_Qui ? demanda-t-elle d’une voix tremblante. Qui l’a tuée ?
_Cela n’a aucune importance. Elle est morte elle aussi, et tu ne changeras rien à ce qui s’est passé.
Elle n’obtiendrait pas davantage de réponses, elle le savait, en tout cas pas pour le moment, pas avec autant de spectatrices, et pas tant que Dahomé lui en voulait encore de sa menace de rejoindre Alexandre. Malgré sa résolution de couper définitivement tout lien qui la rattachait à la tribu, elle serait forcée de revenir si elle voulait en savoir plus et démêler cette énigme, et la frustration à cette idée fut telle qu’elle lui fit presque tourner la tête. Alors elle fit la seule chose à laquelle elle pouvait penser : serra le poing si fort que ses ongles s’enfoncèrent dans sa paume, et le précipita vers le visage de celle qu’elle avait tant admirée. Un craquement retentissant signala l’éclatement du nez. Ignorant les exclamations incrédules ou désapprobatrices, elle sauta sur le dos de Mertao, vérifia que les sacoches contenant ses provisions et vêtements étaient bien fixées, et s’éloigna au galop sans un regard en arrière.
A quelques pas de là, en retrait de la foule venue assister à son départ, une vieille sorcière secoua la tête dans un mélange de résignation et, étrangement, d’espoir.

FIN DE LA PARTIE 1
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pretender
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 3:40

Citation :
Sixpence : HAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA j'avais oublié que c'était déjà pour aujourd'hui la mAJ !!! comment je suis heureuse ! Je vais le dévorer en rentrant ce midi ce chapitre !!
Mici pour la puuuuuuuuuuuuuub, heu, toi qu'est-ce que tu voudrais ? mdr ! Je crois avoir la réponse mais j'attends que tu me dises... ;-)

http://fc00.deviantart.net/fs51/f/2009/277/7/5/_giggle__REVAMP_by_KimRaiFan.gif La journée sera bonne hihihihihi

---

Citation :
Chlo : review tantot vais encore rater mon cours mdr

putain pret, vais te tuer!

(oui j'ai fini ma lecture)

Edit pour la review:

Oh putain la vache!

déjà la révélation de leila c'ets juste la perfection. et la manière dont elle "profite" de Chloé pour sauver son peut-être fils est juste... à croquer!

Et le conseil, ben la vache quoi. Sont pas nets. et la voyante elle a fait fort de les faire se battre alors que leur survie dépendrait de Chloé ^^

La fin est stupéfiante. la manière dont elle les défie et qu'elle se ramasse une vérité pareille en pleine tete. waouw quoi. sa pauvre maman a été tuée par une adalante... tssssssss

c'est dégueuuuuuuuuuuuuuu

Et elle va devoir errer à proximité, telle une ame en peine... *chlo version dramatique*

10, 20 40 ans... allez savoir!

Pret, bravo mais je risque vraiment d'être dépressive à attendre.

---

Citation :
Sixpence : J’ai été tellement prise dans ce chapitre que j’ai oublié de faire mon feed au fur et à mesure tu vois !
Je suis rassurée, Valérian semble aller mieux, impossible que tu nous le tues lui hein ! Alexandre a un peu plus de mal à se remettre lui par contre. Mais il y a aussi le côté psychologique qui compte je pense. Avec tout ce qui s’est passé et la découverte du pouvoir de Chloé il y aurait de quoi.
J’apprécie encore ces instants où Kaliastre les aide encore les deux frères sans les trahir, j’espère que ça va continuer.
Wouaaaaaaaaaaaaaa surprise concernant la décision de Leila de garder l’enfant quel que soit le sexe. Je sais pas comment ferait Valérian pour élever un garçon mais ça se voit que ces deux là tiennent l’un à l’autre pour avoir prit une telle décision.
Quel conseil ! Je suis impressionnée, bon ok j’avoue j’ai eu peur un instant que Chloé soit condamnée à mort mais le combat à mort contre Soliabir était pire je crois. En tout cas c’était bien violent et sanglant. Je savais que Chloé gagnerait mais elle a été bien amochée quand même. Pas facile de tuer un membre de sa propre tribu, ça montre toute l’humanité de Chloé même si elle savait que Soliabir elle n’aurait pas hésitée à en finir avec elle. Mais elle a eu raison de ne pas la laisser vivre, c’est un danger de moins.
AAAAAAAaaaaaaaah la fin ! Rho j’ai adoré le coup de Chloé qui dit enfin tout ce qu’elle pense, même si elle ne fera pas certaines choses mais au moins avouer la vérité et dire pourquoi elle n’est pas enceinte ça c’était fort !
Et puis the révélation, les erreurs de ce genre se commettent de mère en fille apparemment ! Comme ça Chloé serait le fruit d’un « amour », ça pourrait pi être expliquée pourquoi elle a jugement différent des autres Adalantes, fallait bien que quelque chose la différencie. Ça c’était le bon filon à exploiter, je suis intriguée, j’ai envi d’en savoir plus à ce sujet. En tout cas ça lui a foutu un coup à Chloé, c’est un gros mensonge qui est percé à jour mais en même temps je suppose que ça a bien ébranlé sa confiance en son peuple.

Bon, maintenant je suis triste parce que il va falloir attendre un moment avant d’avoir la suite mais je ne suis pas déçue par cette fin, je m’attendais à un truc beaucoup plus sadique et moi je trouve que ça conclu parfaitement une partie !

---

Citation :
Kfn : WAAAAAAAAAAAAAAAW !
purée, quelle partie !!

(et avant que j'oublie, hate de savoir qui a tué la mère de Chloé, y'a intrigue là dessous...)

Le combat était juste WAW (oui,e ncore ^^), vraiment très bien écrit, j'ai adoré cette phrase

Citation :
Sans rien ressentir du triomphe qui l’habitait en principe après une telle victoire, Chloé eut une grimace de dégoût et enfonça la lame jusqu’à la garde.




excellent chapitre, vraiment hate de voir ce que tu nous réserves pour l'autre partie... Ces huit mois promettent ! http://illiweb.com/fa/pbucket.gif

---

Citation :
Laenan : Haaaaaaaaannnnnnnnn !!!
Je ne m'attendais pas du tout à la chute de cette partie. La révélation de Dahomé m'a carrément laissée sur le c**, c'est... WOUH ! (Telle mère, telle fille ? ^^) N'empêche, superbe idée pour l'intrigue mais pauvre ch'tite Chloé qui s'imaginait déjà sa vie "de liberté" et qui va devoir les fréquenter encore si elle veut connaître la vérité... Et puis, en gros, elles viennent de lui apprendre qu'elle n'était absolument pas une Adalante parfaite (puisque conçue entre deux êtres "non compatibles"), ça va lui foutre un coup au moral ça aussi... Ok, c'est pas pire que d'apprendre que sa mère est morte de la main de celles qu'elle considérait comme sa famille mais quand même !

Bon, sinon, un récit toujours aussi bien mené. J'ai hâte de pouvoir lire la seconde partie ! http://fc02.deviantart.net/fs51/f/2009/316/0/3/_pray__rvmp_by_BadMote.gif

---

Citation :
Alexiel : J'ai adoré cette fin, je savais que tu finirais plus ou moins là.

Le coup du futur bébé, c'est trop mimi.

Par contre la révélation finale, comment tu peux nous faire ça ?

Profite de ta pause ! Et reviens nous en pleine forme lol !

---

Citation :
Aranya : Oh mon dieu ! Heureusement que la suite est là !
Non, sans rire, j'ai dévoré cette histoire d'une traite.

J'ai eu peur au départ, une histoire loin de la vie "réelle" et j'ai eu encore plus peur avec la découverte des "supers pouvoirs" à la Heroes ! Mais je dois dire que finalement, tu t'en tires très bien. L'histoire tient la route, elle est assez intriguante pour qu'on ait envie de connaître la suite et ni trop courte, ni trop longue pour une première partie! Mes félicitations !

Je me demande si je vais lire la suite aujourd'hui...
J'avais dans l'idée de commencer à taper ma première fic... Je vais peut-être m'y mettre. Il faut voir si mes idées sont assez nombreuses pour constituer une histoire aussi belle que la tienne.
Demain, la suite de ton histoire et un commentaire, promis!
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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   Ven 6 Aoû 2010 - 4:09

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MessageSujet: Re: Par Les Armes (Partie 1 : Les Explorateurs)   

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